Relation de la prise de Constantinople par les Turcs Traduction
: Marie-Anne Peric
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Le
siège de Constantinople
Enluminure
du voyage d'Outremer de Bertrandon de la brocquière
1455
La vue est prise, en gros,
de l'ouest, soit de
la rive européenne. Dans le fond, Constantinople, représentée
comme une ville occidentale avec, à gauche, la Corne d'Or
fermée par une barrière de bateaux, et sur la rive opposée
de la Corne d'Or, le quartier de Pera ou Galata. Tout en haut de
l'image
: le Bosphore. A l'extrême-droite, la mer de Marmara. Voir le plan
de Constantinople à la fin du XIVème siècle.

Pas
envie de relire le tout ? Cliquez sur un lien pour aller à l'épisode
désiré.
les
titres et notes sont de D.V., sauf indication contraire![]()
La flotte ottomane dans la Corne d'Or !
Défaite navale byzantine et atrocités
Etat de faiblesse des forces grecques
Le grand drongaire fait des siennes
(Mauvais) choix de la ligne de résistance
Désaccords dans l'état-major ottoman
Prières, jeunes et processions
Blessure et fuite de Giustiniani
Effondrement, lâchetés et morts glorieuses
La ville livrée à la soldatesque
L'heure des règlements de comptes a sonné
| Biographie | Notes |
| Né à Chio en 1395 d'une
famille
modeste, il fait ses études en Italie et entre dans l'ordre des
Dominicains. En 1426, il est transféré de Gênes à
Pérouse pour obtenir le grade de "magister". Nommé vicaire
général de la Société des "fratres perigrinantes",
inquisiteur d'Orient, il devient archevêque de Lesbos en 1444. En
1449, au cours d'un voyage à Rome, il se lie d'amitié avec
le cardinal Capranica. De retour à Chio, il y rencontre Isidore
de Kiev, envoyé en mission à Constantinople.
L'encerclement
de la ville par les Turcs devenait si oppressant que le Basileus
(1) cherchait par tous
les moyens des alliances
et des défenses en occident. Le problème du schisme ayant
bloqué les négociations, il devenait indispensable de traiter
avec Rome. Isidore faisait partie des négociateurs. Leonardo fut
inclus dans le groupe des négociateurs, et c'est en cette qualité
qu'il arriva à Constantinople et assista à la proclamation
de l'union le 26 octobre 1452, à Sainte-Sophie. Cette union fut
toute formelle, le grand drongaire
(2)
Luc Notaras ayant en particulier affirmé avec force préférer
les Turcs au Pape. Le siège le surprend dans la ville. Il participe
à sa défense, et est blessé et fait prisonnier. Il
parvient à s'échapper, se réfugie à Pera, et
retourne, on ne sait comment, à Chio, où il écrit
la relation de ses aventures au pape Nicolas V.
On le retrouve à
Gênes en février 1459. C'est là qu'il meurt. Le pape
nomme comme successeur à l'évêché de Chio le
bénédictin Benedetto.
Marie-Anne
PERIC
| (1) Constantin
XI Dragasès (1403-1453),
dont on peut voir un portrait et lire la biographie ici
et ici.
(2) Le Grand Drongaire, ou "Drongaire du Ploïmon", était le commandant en chef de la flotte impériale basée à Constantinople. Les paroles de Loukas Notaras auraient été : "Mieux vaut le turban du Sultan que le chapeau du cardinal." Notons que cette attitude reflétait l'opinion populaire. Celle-ci se souvenait des exactions des Latins et refusait les concessions théologiques. Un article sur Loukas Notaras sur cette page. |

Leonardo di Chio est un parfait inconnu. Un parfait inconnu parfaitement intéressant.
C'est en effet un homme de l'entre-deux : entre deux époques, Moyen-Age et Renaissance, entre deux chrétientés, la latine et l'orthodoxe, entre deux Méditerranées, l'occidentale et l'orientale : né à Chio, en Egée, mais prêtre catholique, et "Génois jusqu'au bout des ongles", comme me l'a fait remarquer Marie-Anne Peric ; prélat latin mais ayant noué des liens intellectuels et des relations d'amitiés avec des penseurs orthodoxes.
Dans sa relation du siège, il reste profondément un homme du Moyen-Age : le récit présente des lacunes, des exagérations, et manque de vision d'ensemble. Le lecteur moderne connaît de lourds moments de frustration : il s'attend à des tableaux d'effectifs et d'équipements, à des exposés de doctrines, de manoeuvres et de tactiques, à une analyse rationnelle du cours des opérations et de leurs enchaînements et interactions, enfin à l'intégration du tout dans un contexte diplomatique, politique, social, culturel et économique, et se voit souvent obligé, soit de combler les brèches du récit, soit d'avouer sa perplexité ou son ignorance. Pas étonnant, me direz-vous : les acteurs ne perçoivent souvent que leur petit bout de bataille et ne connaissent le reste que par la rumeur, les on-dit, la propagande officielle. Pouvons-nous, en outre, lui demander de raisonner froidement sur des faits qu'il a vécu d'on ne peut plus près et des événements générateurs d'une souffrance personnelle intense (§§ 1 & 3) ?
Mais il y a plus : le fil directeur de cet récit n'est pas la relation d'une opération militaire. Inutile de chercher chez Leonardo ce qu'on n'y trouvera pas, car il ne pense pas en catégories matérialistes et rationnelles, mais psychologiques, morales et religieuses.
Chez lui, les victoires s'expliquent moins par la supériorité numérique, matérielle et tactique que par les qualités des chefs, l'héroïsme, l'abnégation et l'habileté des stratagèmes, et les défaites par leurs défauts ou défaillances passagères, lâcheté, trahison, haines personnelles ou orgueil mal placé.
Inutile également de
rechercher dans cette
relation une explication qui relierait la prise de Constantinople aux
mouvements
de fond techniques, économiques, sociaux, politiques, intellectuels
et humains qui font l'histoire de l'histoire de la Méditerranée
de la fin du Moyen-Age et du début des temps modernes, et que Fernand
Braudel met en évidence dans les trois volumes de La
Méditerranée
et le monde méditerranéen au temps de Philippe II. Qu'espérer
d'une époque où la science historique n'existait pas encore
? Leonardo n'est pas historien, mais homme d'Eglise. Tout comme chez Aeneas
Silvius Piccolomini, c'est la signification
religieuse de la chute
de Constantinople qui attire et retient tout naturellement son
attention
: le choc entre deux mondes, l'Orient et l'Occident, est vu au travers
du filtre de la lutte entre un Islam offensif et une Chrétienté
sur la défensive : le sultan Mehmet II est "l'ennemi juré
des Chrétiens"
![]()
Attention ! La chute de l'Empire byzantin n'est pas
perçue comme une victoire de l'Islam, ce qui serait
admettre
implicitement que celui-ci serait plus "vrai", aurait Dieu avec lui, mais
comme une défaite de la Chrétienté, dont notre
auteur ne rate pas une occasion de souligner les erreurs, manquements
et
péchés : les Génois et Vénitiens ne voient
que la perspective commerciale (§§ 9 & 10), les Génois
de Péra jouent au cheval à bascule (§§ 9, 15-16
& 51), le Pape estime plus urgent d'attendre (§§ 49 &
51). Quant aux Grecs, les
reproches ne leur sont pas non plus épargnés : le Grand
Drongaire Loukas
Notaras ne collabore que mollement avec le général
en chef, le Génois Giustiniani
(§ 28) ; d'ailleurs, il préfère
"le turban du sultan au chapeau du cardinal" et il
ne m'étonnerait
pas qu'il ait entretenu des contacts secrets avec l'état-major ottoman
(§§ 28 & 48). L'union des Eglises latines et orthodoxes,
si elle fut bien proclamée en grande pompe à Sainte-Sophie
le 12 décembre 1452, "ne fut pas faite, mais feinte"
(§
4), et ce essentiellement parce que les Grecs, par "vanité",
refusaient d'admettre "que les Latins soient plus capables
qu’eux de
pénétrer les mystères de la vraie foi" (§
2). Notre archevêque leur reproche aussi "d'être plus soucieux
de leurs affaires privées que de celles de l'Etat"
et,
"par avarice" de refuser au basileus
les fonds nécessaires à la défense de la cité
(§§ 20 & 21).
Dans une structure mentale typiquement vétéro-testamentaire, Leonardo en conclut que ces péchés ne pouvaient que provoquer "la colère de Dieu", entraînant la "destruction finale" de la ville (§ 4). Celle-ci est donc, non une preuve de la supériorité de l'islam, mais la cruelle et juste punition des fautes collectives et individuelles des Chrétiens, Leonardo ne s'oubliant pas dans le lot des pécheurs (§ 3).
![]()
Mais c'est ici que la perspective de Leonardo devient intéressante et que nous quittons les mentalités du Moyen-Age. Cet homme qui affirme dans le paragraphe 2 une foi catholique intense et bien assise traduit dans le même paragraphe un mouvement vers l'autre, le Grec dont il essaie "de comprendre les habitudes et le caractère", l'Orthodoxe, dont il tente "de comprendre, à travers les arguments des saints théologiens qu’ils avançaient, leurs intentions, leurs raisons, et les mouvements d’esprit qui les poussaient à se retirer de la vraie foi et de l’obéissance due à Rome". L'important ici n'est pas que cette démarche ait échoué dans sa tentative de réconciliation, mais qu'elle ait existé. En outre, l'homme est visiblement sensible et intelligent : il a bien dû se dire que, si l'union des Eglises se faisait vraiment, sincèrement, et que, même si elle revêtait la forme d'une opération du plus puissant (la latinité) vers le plus faible (l'orthodoxie), des concessions théologiques et institutionnelles mutuelles seraient indispensables, et que l'Eglise catholique n'en sortirait pas sans réajustements structurels et doctrinaux.
Mais, au-delà de la chrétienté grecque, il y a, géographiquement, l'Islam..., qu'il faut combattre, certes, mais qui pose des questions.
La Chanson de Roland nous présente une image simpliste, entièrement négative de l'Islam : les Musulmans y sont les "païens", impies adorateurs polythéistes (!) de faux dieux.
Par contre, l'une des clés intellectuelles du récit de Leonardo est ce "nous admirions tant de piété" du paragraphe 36. La piété en question est celle des Ottomans qui prient et jeûnent (§ 35) avant l'assaut du 29 mai. Le comportement religieux des Musulmans n'est plus l'adoration monstrueuse et de divinités maléfiques et des forces démoniaques, mais de la piété, qualification positive. Et c'est un grand pas intellectuel que Leonardo accomplit là.
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L'on n'est sans doute pas loin de la pensée de Nicolas Krebs, alias Nicola da Cusa ou Nicolas De Cuse ou De Cues, l'un des grands penseurs du XVème siècle, ami de l'humaniste et futur pape Aeneas Silvius Piccolomini, contemporain quasi-exact de Leonardo di Chio puisque né en 1401 et décédé en 1464, membre de la délégation latine qui, en 1437, accompagne les théologiens orthodoxes aux conciles de Ferrare et de Florence et qui, en 1453, l'année même de la prise de Constantinople, rédige De pace fidei. Sur le bateau qui transporte les délégués grecs en 1437, il avait connu une illumination intellectuelle : "la coïncidence des opposés". Sur le plan théologique, cette théorie entraîne des conséquences décisives qu'il exposera dans De pace fidei. Constatant la variété des cultures humaines, et rompant avec l'ethnocentrisme chrétien, voire catholique, il affirme que le Christianisme, l'Islam, le Bouddhisme et les autres religions sont des formes différentes de la même croyance en un Dieu unique, entre lesquelles il prône la coopération. Ainsi, il étudiera le Coran dans une perspective positive, se montre conciliant lors de l'affaire hussite, et ne voit dans la sorcellerie, que l'Eglise pourchasse avec les méthodes que l'on sait, que délires bénins de vieilles femmes.
Bien sûr, Leonardo di Chio n'a pas la stature intellectuelle d'un Nicolas De Cuse, féru de mécanique, de cosmologie, de mathématiques et de médecine, mais on peut le rattacher à ce mouvement qui, confronté à une nouvelle complexité du monde, tente, de l'intérieur même de l'Eglise, d'y trouver des réponses nouvelles.
L'on évoque maintenant l'incroyable et hideux gâchis des guerres de religion, de la Guerre de Trente Ans et des persécutions et l'on se prend à rêver : et si "l'union avait été faite", et si poussée à la rénovation, d'un côté par cette réunification, de l'autre par sa frange humaniste, l'Eglise avait emprunté un autre chemin ?
Epistola reverendissimi in Christo
patris et domini Leonardi
Ordinis
Praedicatorum, archiepiscopi Mitileni, sacrarum
litterarum professoris,
ad beatissimum dominum nostrum Nicolaum papam
quintum, de urbis
Constantinopoleos captivata [...]
Lettre du très révérend
seigneur et père dans le Christ, Léonard, de l’ordre des
Prêcheurs, archevêque de Lesbos et professeur de littérature
sacrée, à notre bienheureux pape Nicolas V, au sujet de la
prise de Constantinople.
| Paragraphes 1 à 4 | Notes |
| 1.
Je raconterai donc dans les larmes
et les gémissements la dernière ruine de Constantinople,
catastrophe à laquelle j’ai assisté naguère et que
j’ai vue de mes yeux. Probablement, très saint Père, je ne
suis pas le premier à vous la raconter, et d’autres m’auront précédé
pour vous narrer ces événements. Il est cependant toujours
utile de recueillir en un tout unique les récits de plusieurs
personnes.
C’est pourquoi, comme on expose d’habitude bien mieux ce dont
on
a été le témoin oculaire que ce dont on a seulement
entendu parler, je raconterai ce que je sais et apporterai mon
témoignage
le plus fidèle de ce que, j’ai pu voir.
2. Du moment, très saint père, où le cardinal de Sainte Sabine (1) votre envoyé pour ratifier l’union avec les grecs, m’invita à Chio pour faire partie de sa suite, j’ai cherché par tous les moyens et avec un zèle extrême, comme c’était mon devoir, avec force et ténacité, de défendre la foi de la sainte église de Rome. J’ai tenté de comprendre les habitudes et le caractère des grecs, et je me suis efforcé de comprendre, à travers les arguments des saints théologiens qu’ils avançaient, leurs intentions, leurs raisons, et les mouvements d’esprit qui les poussaient à se retirer de la vraie foi et de l’obéissance due à Rome. J’ai compris clairement qu’en dehors de Jean Argyropoulos, maître en arts libéraux, et de Théophile Paléologue ainsi de quelques moines et clercs, les grecs étais sujets à un sentiment de vanité tel qu’aucun d’eux, à aucune condition quand bien même il s’agirait de leur propre vie ou salut, n’abandonnerait sa croyance ou opinion. L’article concernant la procession du Saint Esprit (2) mettait leur conscience dans l’embarras et renforçait leur orgueil. Ils refusaient que les latins soient plus capables qu’eux de pénétrer les mystères de la vraie foi. Grâce à Georges (Scolarios), à Isidore et à Neophyte, nous pûmes cependant célébrer l’union sainte - sauf manque de sincérité de leur part - mais en l’absence de l’empereur Constantin et du sénat, solennellement le 12 décembre fête de Saint Spiridion évêque. 3. Ceci terminé, la tempête turque déferla sur la ville de Constantinople, de Galata et des places fortes voisines, selon la parole d’Isaïe : «renversée par la tempête loin de toute consolation». C’est dans cette tempête que moi aussi je fus fait prisonnier, enchaîné et battu par les Turcs pour l’expiation de mes péchés, mais je ne fus pas jugé digne d’être, tel le Christ sauveur, supplicié. 4. Car l’union n’avait pas été faite, mais feinte, et c’est cela qui a conduit la ville à sa destruction finale. C’est ainsi que les jours suivants, nous connûmes la colère de Dieu. |
(1) Isidore
de Kiev (M.-A. Peric)
Supérieur du monastère de Saint Démétrios de Constantinople, puis archevêque de Kiev et de toutes les Russies (1434). Il fut envoyé comme délégué aux conciles de Ferrare (1438) et de Florence (1439). Il était très favorable à l'union des Eglises catholique et orthodoxe. En 1439, il est nommé légat apostolique en Russie puis créé cardinal. En tant que légat pontifical, il pèse de toute son influence pour obtenir que la proclamation de l’union soit célébrée à Sainte Sophie le 12 décembre 1452, avant de participer activement de sa personne et de ses deniers à la défense de Constantinople. Blessé et fait prisonnier, il parvient cependant à s'échapper et retourne à Rome, où il meurt en 1463. Il est utile de comparer le récit de Leonardo avec les six
lettres d'Isidore de Kiev sur la chute de Constantinople.
(2) Il s'agit de la question du "filioque". Les Orthodoxes estimaient que l'Esprit-Saint ne procédait que du Père, refusant par conséquent de considérer, comme les Latins, qu'il procède à la fois du Père et du Fils. Cette querelle, qui semble grotesque et d'importance mineure au regard des menaces qui pesaient sur Byzance, et qui provoqua le Schisme de 1054, recouvrait des dissensions plus matérielles et sordides entre Constantinople et Rome : la papauté s'estimait détentrice d'une autorité spirituelle universelle et exigeait une soumission totale de l'Eglise byzantine ; des controverses à propos de la juridiction à exercer sur les peuples nouvellement convertis des Balkans et d'Europe centrale opposaient les deux Eglises. |
| Paragraphe 5 | Notes |
| 5. Dieu donc, irrité contre nous, suscita la fureur de Mehmet (1), roi très puissant des Turcs, jeune homme audacieux, ambitieux, excité, ennemi juré des Chrétiens, qui aux Nones d’avril (5 avril 1453) s’installa devant Constantinople avec trois cents mille guerriers (2) l’entourant dans un camp de tentes. Il y avait un grand nombre de cavaliers, mais ceux qui prenaient part au combat étaient tous des fantassins. Parmi eux, ceux qui étaient particulièrement destinés à la garde de leur souverain étaient quinze mille guerriers courageux, qu’on appelle janissaires, semblables aux Myrmidons d’Alexandre (3). Ce sont des chrétiens de Macédoine enlevés enfants à leurs familles, et convertis (4). Deux jours après (le 7 avril) ils prirent position devant la cité et installèrent au pied des fossés un nombre incalculable de machines de guerre, et des protections faites de grands buissons d’osier tressé destinés à les protéger lorsqu’ils s’avanceraient. Hélas, ils ont ainsi bloqué la ville de toutes parts. Qui donc, sinon des chrétiens traîtres, a pu si bien les renseigner ? Je peux témoigner que parmi les Turcs il y avait des Grecs, des Latins, des Allemands, des Hongrois, des Boètes (5) qui provenaient de tous les pays chrétiens, mêlés aux Turcs, et qui apprenaient leurs techniques de guerre en même temps qu’ils embrassaient leur foi. Ce furent eux qui, ayant monstrueusement oublié leur foi chrétienne, donnèrent l’assaut à la cité. | (1) Al Fatih
("le Conquérant")
Mehmet II,
sultan de 1451 à 1481, qui prit Constantinople et Trébizonde
et conquit la Serbie et la Bosnie, ainsi que les possessions
vénitiennes
de Morée.
Portrait ci-dessous. (2) Chiffre exagéré, le multiple de 3 sentant la valeur symbolique et les centaines de milliers connotant "nombre énorme, quasi incalculable". En fait, l'armée d'Al Fatih Mehmet comptait 80.000 hommes, chiffre déjà considérable pour l'époque : n'oublions pas qu'il faut nourrir ces troupes, leurs chevaux et bêtes de somme. Il n'est pas impossible que Leonardo rapporte un chiffre comprenant tous les "suiveurs" et "suiveuses" des armées de ce temps. Les défenseurs de Constantinople étaient dix fois moins nombreux. (3) Légère confusion de Leonardo : c'est Achille qui commandait aux Myrmidons. (4) Le déracinement et la rééducation, pour ne pas dire le lavage de cerveau, constituent une technique éprouvée pour attacher inconditionnellement au pouvoir des troupes d'élite ou des unités spécialisées dans les "sales boulots" : lutte contre la guérilla, répression de l'opposition, exactions contre des minorités, garde des prisons, torture. Jeunes chômeurs originaires de la campagne et perdus dans la grande ville, jeunes immigrés de longue date en Europe occidentale retournés au pays le temps de leur service militaire sont des proies faciles pour ce genre de "formation". (5) Bohémiens ou Bulgares ? (M.-A. Peric) Je penche plutôt pour la première interprétation (D.V.). |
Al
Fatih Mehmet
II
Gentile Bellini
1480

| Paragraphe 6 | Notes |
| 6. Ils installèrent un épouvantable canon, qui du reste éclata, si énorme qu’il fallait cent cinquante paires de bœufs pour le traîner, juste en face de cette partie des fortifications dite Kalegarea, qui était dégarnie, n'étant protégée ni par un fossé ni par un remblai, et ils se mirent à détruire la muraille avec des boulets de pierre de onze paumes de tour (1). Heureusement, à cet endroit, la muraille était solide et épaisse. Pourtant, elle ne résistait pas aux coups d’une arme aussi épouvantable. Par la suite, comme le sultan était furieux de l’éclatement de ce canon, et ne voulait pas se sentir affligé au cours d’un combat si important, il en fit fondre un autre encore plus grand. Mais ce canon, d’après ce que l’on dit, ne fut jamais terminé par le fondeur grâce à l’intervention de Châlil Pacha, ministre du sultan mais ami des Grecs. L’ennemi croyait certainement que les chrétiens étaient en petit nombre et que, terrorisés et déprimés par d’incessantes attaques, ils ne seraient pas en état de défendre la ville (2). Certes, il fut honteux de voir qu’au début, les Turcs ne rencontrèrent aucune résistance, Mais les nôtres, chaque jour plus capables, réussirent à opposer à l’ennemi une artillerie fournie malheureusement en quantité trop faible. Pas assez de poudre, pas assez de projectiles : les canons, quand on en avait, ne parvenaient pas, en raison de leur position incommode, à causer de dommages à l’ennemi se protégeant par des remblais et des tranchées. De plus, nos canons de gros calibre devaient se taire, sinon ils faisaient écrouler nos propres murailles (3). Lorsqu’on pouvait les utiliser, ils fauchaient hommes et tentes... | Nous sommes le 6 avril.
(1) 2,20m de circonférence (M.-A. Peric). Ce qui nous fait, si je ne me trompe, un calibre de... 700 mm. Calibre ahurissant, si on le compare aux canons de marine les plus lourds, ceux qui équipaient les super-cuirassés japonais de la deuxième guerre mondiale, et qui faisaient 460 mm, et qui ne fut dépassé que par le mortier allemand de 800 qui aplatit les défenses de Sébastopol en 1942. Le canon de Mehmet avait une longueur de 7,80 m (en termes modernes, on le désignerait comme un 700/L11) et ses boulets ne pesaient pas moins de 544 kilos. Il s'agit d'un canon du type "bombarde", de longueur réduite, mais de fort calibre, destiné à abattre les murailles des cités et châteaux. L'idée, à l'époque, était qu'un boulet plus lourd détruirait plus sûrement et rapidement les fortifications. Mais à boulet de pierre plus lourd, calibre plus fort et charge de poudre plus puissante, ce qui accroissait les risques d'éclatement de la bombarde, avec tous les dangers que l'on imagine pour ses servants, surtout si elle était faite de barres de fer soudées et renforcées de cercles de fer, comme le montrent les bombardes représentées sur la miniature et les quelques exemplaires de la section XVème-XVIème siècles du Musée de l'Armée de Bruxelles. Dans le cas des bombardes les plus lourdes, elles étaient fondues sur place. Le canon de Mehmet II avait été fabriqué par un fondeur... hongrois, un certain Urbain, dont le gouvernement byzantin n'avait pu s'assurer les services, faute d'argent. (D.V.) J'ai pêché ces informations dans : - Franco Cardini, La culture de la guerre, NRF/Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1992 - William McNeill, La recherche de la puissance, Technique, force armée et société depuis l'an mil, Economica, Bibliothèque stratégique, 1992 - Philip Sherrard, Byzance, Time-Life, 1967 (2) Erreur psychologique : un ennemi acculé se défend d'autant plus vigoureusement qu'il ne se voit pas d'issue. (3) Voici une vue des remparts en l'état actuel, ainsi qu'une section restaurée. Datant du temps de Théodose, ils n'étaient pas conçus (et pour cause) comme plates-formes pour canons. Ce que semble également indiquer Leonardo, c'est qu'ils n'étaient plus partout en très bon état. Ils formaient cependant une défense formidable. |

| Paragraphe 7 | Notes |
| 7. Le Génois Jean Longo, de la noble famille Giustiniani, était arrivé par hasard avec deux grands navires et environ quatre cents soldats (1) ; il passa contrat (2) avec l’empereur pour prendre la direction des opérations militaires, semblant capable de défendre la ville avec courage. Il faisait réparer soigneusement les murs démolis, semblant faire fi de la détermination et de la puissance turques. Ainsi au fur et à mesure que l’ennemi démolissait les murs avec d’énormes boulets, il les faisait réparer avec des claies, de la terre et des tessons (3). Le Turc, déçu dans son attente, sans cesser pour autant les bombardements, pensa qu’il pourrait plus vite s’emparer de la ville par ruse et fit creuser des galeries souterraines. Il ordonna donc que l’on fasse venir les maîtres mineurs qu’il avait amenés avec lui de Novo Brdo (4). Ceux-ci en effet, ayant transporté les poteaux et les outils avec diligence, selon les ordres, tentèrent de faire écrouler les murailles à l’aide de sapes et de pénétrer à l’intérieur de la ville par des galeries. Mais alors qu’ils avaient réussi, chose incroyable, à creuser en silence une galerie jusqu’au pied du mur, leur entreprise fut découverte par l’Allemand Jean Grant, soldat très habile et expert dans l’art militaire, que Jean Giustiniani avait amené avec lui comme capitaine. L’affaire fit grande impression à tous. | (1) Les
étrangers qui participèrent
à la défense de la cité furent essentiellement des
Génois et des Vénitiens.
(2) Vous avez bien lu : "Il passa contrat". Leonardo, qui a l'indignation prompte et la réprobation implacable, ne s'en offusque nullement : le procédé est pour lui tout à fait normal. Les initiatrices en furent les cités italiennes qui avaient remplacé leurs milices, peut-être motivées, mais peu compétentes en matière militaire, par des unités mercenaires (condotta - Plur : condotte) qui étaient de véritables entreprises commerciales entre les mains de leurs chefs. Le type accompli de ces entrepreneurs de guerre furent, durant la guerre de Trente Ans, Albrecht von Wallenstein et Gustave-Adolphe de Suède. De toute évidence, ce que nous lisons comme un épisode décisif dans la lutte entre le Proche-Orient et l'Occident voire du conflit entre Islam et Christianisme, à l'instar du lettré et homme d'Eglise Leonardo qui y ajoute une dimension morale, était une bonne affaire pour certains, au premier rang desquels les Chrétiens qui s'étaient mis au service des (3) Et non avec de la pierre, que les boulets auraient fracassés et dont ils auraient démoli l'appareil. (4) Novo Brdo est au Kosovo, où il y avait des mines en activités jusqu'à cette dernière guerre. (M.-A. Peric)
|
| Paragraphe 8 | Notes |
| 8. Puis ils transportèrent ce fameux gros canon de la porte Caligaria, où, en raison des réparations immédiates, il n’était plus efficace, face à la tour Baccaturea, à côté de la porte Saint Romain (1), qu’il se mit à frapper avec des projectiles dont j’évalue le poids à mille deux cents livres ; la bombardant à la base, ils l’ébranlèrent et la détruisirent. Avec les débris de cette tour, ils comblèrent le fossé, si bien que les ennemis se trouvaient devant une voie aplanie, qu’ils n’avaient qu’à emprunter pour investir la ville. Et si l’on ne s’était pas employé, comme lors de la destruction de Caligaria, à effectuer de promptes réparations, sans doute seraient-ils entrés d’assaut. | (1) La
stratégie de Mehmet
est
claire : la recherche du point faible dans la muraille de
Constatinople.
Il s'agit, grâce à l'artillerie, de percer une brèche
dans l'enceinte, brèche dans laquelle l'infanterie s'engagera en
masse, afin de bousculer les défenseurs et de se répandre
le plus vite possible dans la cité, empêchant tout regroupement
et toute défense organisée des assiégés.
Ce que nous expose Leonardo est donc un épisode supplémentaire
dans la lutte constante entre la cuirasse et le projectile.
L'analogie avec le couple obus antichar/blindage est ici pertinente : tant que le premier ne parvient pas à percer le premier, le blindé et son équipage continuent à survivre et fonctionner normalement, représentant toujours un danger potentiel, et l'attaquant répète les tirs jusqu'à ce que, soit, il obtienne un résultat, soit (c'est l'espoir du défenseur) il tombe à court de munitions ou se décourage. En termes temporels, l'attaquant vise un résultat immédiat, alors que le défenseur cherche à durer. Les obus antichar modernes (APDSFS - flèches d'acier ou d'uranium appauvri, ou HEAT - à charge creuse), sont conçus pour appliquer la force de pénétration maximum sur une surface d'impact la plus réduite possible ; une fois que l'obus est parvenu à percer le blindage, l'effet est instantané et dévastateur : un spray de métal en fusion se répand en éventail à toute vitesse dans le compartiment atteint où tout est liquéfié, pulvérisé, cramé, carbonisé. De même en ce qui concerne les sièges du Moyen-Age. L'avantage était nettement à la défense (ceci est une loi tactique mise en évidence par Clausewitz), les fortifications étant trop hautes pour être franchies rapidement et en force par les troupes d'assaut, et trop épaisses pour être ébranlées durablement par l'artillerie, mécanique ou à poudre. Les sièges traînaient en longueur. Mais, si par compétence des assiégeants, faiblesse des assiégés, traîtrise ou (souvent) chance, la muraille était percée, les premiers se répandaient instantanément dans la ville : désorganisée, démoralisée, surclassée en nombre, bousculée, la défense s'effondrait immédiatement, ne pensant visiblement pas à se reconstituer en utilisant les bâtiments de la ville comme fortifications intérieures où auraient pu se mener des combats d'usure et de ralentissement des assaillants. C'était encore en ces termes que raisonnaient les généraux de la Première Guerre Mondiale, confrontés au problème inédit du front continu, fixe, sans aile à déborder, et verrouillé par le couple mitrailleuse-barbelés : le rêve des Joffre, Foch, Nivelle, French, Haig, Falkenhayn et Ludendorff était de percer sur une zone d'effort limitée la cuirasse des tranchées pour se répandre rapidement sur les arrières de l'adversaire, neutraliser son artillerie et paralyser son système de communication, de commandement et de raviltaillement. Ceci dit, non pas pour me payer le luxe d'être le Nième commentateur à souligner les déficiences de ces officiers à qui je reprocherais l'inhumanité avec laquelle ils traitèrent trop souvent leurs propres hommes, plutôt que l'erreur tactique consistant à lancer des unités en masse dans de vains assauts frontaux, erreur à mon sens bien compréhensible vu que la Grande Guerre fut une révolution totale dans la guerre : il fallait du temps et des tâtonnements pour trouver de nouvelles solutions à des problèmes difficilement imaginables jusqu'alors. Ce que je veux montrer, c'est que derrière les évolutions organisationnelles et techniques parfois foudroyantes, derrière les stratégies et tactiques parfois les plus élaborées, se cachent les mêmes concepts de base. L'apport du XXème siècle en ce qui concerne la guerre de siège est double : le défenseur utilise la ville elle-même, dans toute sa profondeur comme fortification, et le siège de la ville devient le siège dans la ville, avec pour but, d'user, décourager et/ou fixer le gros de l'assiégeant, comme à Stalingrad ou Hué. L'attaquant, pour sa part, répugnant à engager ses troupes dans ce cauchemar tactique qu'est la prise d'une localité importante, recherche l'anéantissement de l'assiégé par le bombardement, si possible aérien : anéantissement de ses moyens de communication, de ses centres de décisions et de sa base industrielle ; anéantissement du moral des défenseurs (lourde illusion en ce qui concerne ce dernier objectif : c'est le moral des dirigeants qui craque, non celui les civils). |

| Paragraphes 9 & 10 | Note |
| 9.
Pendant ce temps, les habitants de
Galata, on dit aussi Pera, voulant empêcher par prudence le Turc
de construire un fort sur la Propontide s'efforçaient de ravitailler
la ville en armes et en soldats, mais en secret, de sorte que la
nouvelle
ne soit pas connue de l’ennemi avec qui ils faisaient semblant d’être
en paix. Bien que feinte, cette paix donna un peu de répit à
la ville. A mon avis, si je ne m’abuse, il aurait mieux valu pour les
habitants
de Pera déclarer ouvertement la guerre que de feindre la paix :
le Turc n’aurait alors pu construire ce fort, cause future de sa ruine,
ni poursuivre une guerre si meurtrière. O Génois, habitués
à voir les choses sous un seul angle ! Mais je me tais, pour ne
rien dire de mes compatriotes que les étrangers estiment à
leur juste valeur.
10. Continuons plutôt le récit. Les nôtres, à la limite de leurs forces, n’avaient plus confiance dans la défense. On ne pouvait plus espérer recevoir d’aide, (hors celle de Dieu), de Venise ou de Gênes, desquelles, soit dit sans les offenser, nous aurions dû recevoir un secours d’urgence. |
N'oublions pas que les Génois et les Vénitiens considéraient
Constantinople comme une concurrente dans la capture des marchés
méditerranéens et des routes commerciales vers la mer Noire
et l'Asie, et que les deux cités que met en cause notre archevêque
n'avaient pas hésité à se tailler un empire égéen
aux dépens de Byzance : Gênes possédait Smyrne,
Lesbos et... Chio, Venise avait mis la main sur Candie (la Crète),
les Cyclades et Négrepont (l'Eubée).
"Le seul angle"
que dénonce Leonardo, qui, faisant mine de se taire charitablement,
lance une vacherie meurtrière, est donc bien l'angle économique.
Les Génois et les Vénitiens avaient saisi qu'il y aurait un "après siège" et que même si Al Fatih Mehmet avait échoué cette fois-ci, les jours de Byzance étaient comptés, et qu'affaires obligent, il s'agissait de se concilier le Turc tout en feignant de défendre la Chrétienté. |
| Paragraphes 11 & 12 | Notes |
| 11.
Pendant que continuait ce fléau
du siège, et que la ville était bloquée, une flotte
de deux cent cinquante fustes (1)
rassemblée depuis les côtes de l’Asie [Mineure], de la Thrace
et du Pont se massa face à la ville, parmi lesquelles seize trirèmes,
soixante dix birèmes, les autres étant des fustes à
un rang. Même les petits bateaux et les barques se pavanaient, pleines
d’archers. Ces bateaux, ne réussissant pas à pénétrer
dans le port, fermé par une chaîne à laquelle étaient
attachés des navires munis de rostres et bien armés, dont
sept génois et trois crétois, jetèrent l’ancre sur
la côte de la Propontide à environ cent stades (2)
de la ville. Cependant, le Turc n’espérait plus abattre entièrement
les murs avec ses machines, bien qu’en trois endroits ils aient été
ébranlés par les projectiles de pierre ; renseigné
par un chrétien traître, il se jura de transporter des birèmes
dans le port en passant par la colline. Ainsi, dans le but de bloquer
et
d’étrangler plus encore la ville, il fit aplanir un chemin, et traîner
à la force des bras sur soixante dix 12. Non content de ce stratagème, le Turc en imagina un autre pour nous effrayer davantage : avec des tonneaux reliés par des planches, il construisit un pont d’une longueur de trente stades (5) qui reliait la ville à la rive opposée, coupant en deux la baie, ce qui permettait à l’armée de s’approcher du rempart du côté de l’église. |
La ville de Pera-Galata était une concession que le Basileus
avait dû abandonner aux Génois. En fait, les Génois
étaient maîtres avec les Vénitiens de tout le commerce
avec la Mer Noire (M.-A. Peric).
Ces évènements se déroulent le 21 avril. (1) galères légères (M.-A. Peric). (2) Un stade = 180 mètres. Donc, 100 stades représentent 18 kilomètres. (3) 70 stades = 12.600 mètres. (4) i.e. de la Corne d’Or (M.-A. Peric). (5) 30 stades, soit 5.400 mètres. Les intentions de Mehmet sont à nouveau transparentes. Les tentatives de prise d'assaut directe ayant échoué, "la stratégie de l'anaconda" s'impose. Faire passer sa flotte dans la Corne d'Or lui procurait plusieurs avantages : - Eliminer ou, à tout le moins, neutraliser la flotte byzantine qui, l'épisode suivant le montrera, avait toujours une capacité certaine de nuisance. - Couper les communications entre Pera et la ville elle-même, s'assurant que la "neutralité" des Génois était... effective. On n'est jamais si bien servi que par soi-même... - Réduire les possibilités de ravitaillement de l'extérieur. - La ville est maintenant investie sur ses trois faces. Les assiégés, déjà peu nombreux, sont désormais obligés d'occuper aussi les remparts sur la Corne d'Or, diluant ainsi encore plus leurs forces. Conséquence : maintenu dans l'ignorance des intentions réelles de l'assaillant, le défenseur disperse ses forces. Ne pouvant plus être fort en un point, autrement dit étant faible partout, il est prêt à subir la stratégie d'un attaquant qui a désormais le choix du point d'application de son centre de gravité. Comme disait Napoléon Bonaparte, "le système des cordons est de plus nuisibles." Dans cette perspective, le pont de bateaux facilite les mouvements ottomans sur les lignes extérieures, entre l'Asie et l'Europe. Voir l'illustration en tête de page, où l'enlumineur a judicieusement représenté ledit pont. |

| Paragraphes 13 & 14 | Notes |
| 13.
Pendant ce temps, trois navires génois
en provenance de Chio, chargés de soldats et de blé, arrivèrent
à notre secours, escortant une nef impériale chargée
de blé en provenance de Sicile. Quand la flotte turque, qui mouillait
non loin de la ville, les vit arriver, elle les rejoignit bien vite à
grand fracas de tambours et de trompettes, feignant d’attaquer le
navire
impérial. Le roi des Turcs attendait l’issue du combat qu’il
contemplait
depuis la colline de Pera. Les cris montent au ciel, trois grandes
trirèmes
se collent aux navires,
attaquent la nef impériale, protégée par nos navires, l’abordent avec trop de confiance, engagent le combat, lancent des flammes avec des machines (1), jettent des flèches, et une furieuse bataille se déchaîne. Les navires, sous le commandement du Génois Maurice Cataneo, leur résistent. Dominique de Novare et Baptiste de Fellizano capitaines génois, combattent avec ardeur. La nef impériale se défend admirablement. Le capitaine François Lecanella vient à son secours, les canons tirent, des hurlement montent au ciel, les rames des galères se brisent, les Turcs sont mortellement blessés. Le roi, qui regarde sa flotte périr du haut de la colline, blasphème, presse son cheval jusqu'à la mer, déchire ses vêtements de colère. Les païens gémissent et toute l’armée est affligée. Par des estafettes et des transfuges, nous apprîmes que près de dix mille Turcs avaient péri. Les navires qui avaient pris part au combat, birèmes et trirèmes, étaient bien deux cents. Quant à nos navires, grâce à Dieu, sans dommage et sans avoir perdu un seul homme, bien que certains aient été blessés, ils entrèrent dans le port sains et saufs dans l’allégresse. 14. Le Roi, furieux contre l’amiral Baltoglou, lui laissa cependant la vie sauve sur les conseils de ses barons, mais le priva de toutes ses charges et de tous ses biens (2). |
(1) Alllusion
possible au "feu grégeois"
("feu grec") , ou hugron pur
(= "feu liquide").
Inventé à la fin du VIIème siècle par un Grec
de Syrie, un certain Kallinikos, il terrorisa les ennemis jusqu'à
ce que les Arabes en obtiennent la recette vers 835. Son "fond de
sauce"
était probablement composé d'un mélange de soufre,
salpêtre et naphte. Il s'utilisait soit dans des grenades de terre
cuite (l'armée de terre commença à l'employer sous
cette forme vers le IXème siècle), soit était projeté
à l'aide de tuyaux flexibles placés à la proue des
navires. Le naphte qui entrait dans sa composition l'empêchait de
s'éteindre au contact de l'eau, ce qui lui permettait de se répandre
à la surface de la mer, d'un navire à l'autre. En 675, cette
"arme secrète" détruisit la flotte arabe qui assiégeait
Constantinople.
Des informations plus complètes ici. (2) La fin du récit (§§ 47 & 48) montrera que le Sultan éprouvait parfois de la peine à supporter la contrariété... Nous trouvons ici une réminiscence des procédés narratifs et descriptifs des épopées, dont Star Wars saura se souvenir bien plus tard, pour la plus grande joie de nos esprits fatigués des discussions intellectuelles : - Les effectifs engagés (200 contre 4) et les pertes, effroyables du côté turc (10.000), minimes chez les Chrétiens (des blessés seulement). - L'héroïsme des capitaines au service de Byzance, cités nommément ; par contre, l'amiral ottoman n'est mentionné que pour souligner sa déconfiture et la disgrâce qui s'ensuit. - Les manifestations de dépit grotesquement exagérées de Mehmet. - L'insertion de cette escarmouche navale dans un contexte de lutte eschatologique. |

| Paragraphes 15 & 16 | Note |
| 15 & 16.
Après cet événement
s’éleva une dissension entre les Vénitiens et les Génois
de Galata, chacun soupçonnant l’autre de vouloir fuir, si bien que
pour éviter le doute, on entreposa à Constantinople les voiles
et les gouvernails des bateaux concernés. Les Génois étaient
furieux :
«quand bien même, dirent-ils, nous feignons plus ou moins de maintenir la paix avec les Turcs par ordre de l’empereur pour le salut des Grecs et pour le nôtre, il ne nous viendrait pas à l’esprit d’abandonner Pera, la plus belle ville du monde, nos femmes, nos enfants, et nos biens et de refuser de les défendre jusqu'à notre dernière goutte de sang»... (1) Plus tard, la situation se calma et les Vénitiens purent disposer de leurs trirèmes comme bon leur semblait. |
(1) Afin d'en goûter tout le sel, deux ou trois relectures attentives de cette phrase contournée et révélatrice des intentions profondes des Génois. |

| Paragraphe 17 | Note |
| 17. La difficulté augmentant chaque jour, on se demanda s’il n’était pas possible de mettre le feu aux fustes de l’ennemi [dans la Corne d’Or]. Pour les incendier et les bombarder, un jour, avant l’aube, par ordre de Jean Giustiniani, on prépara en cachette deux navires, et quelques birèmes pour les escorter jusqu'à la côte ; les navires sortirent selon l’ordre prévu, escortés par des bateaux couverts, appelés «barbotes » et des birèmes. On avait recouvert les bateaux de sacs de laine afin d’amortir les projectiles de pierre des bombardes. Malheureusement Jacques Coco, un Vénitien avide de gloire et d’honneurs, fit passer devant sa propre birème impériale, dont l’équipage avait été fourni, selon les ordres de reçus, par les trirèmes vénitiennes. Cerné par l’ennemi, -- hélas, sort funeste -- son bateau est perforé en plein milieu par le boulet de pierre d’une bombarde : il sombre, et avec lui toutes les autres birèmes. Car le plan d’attaque avait été découvert et communiqué aux Turcs, de sorte que les nôtres, partis pour les frapper, furent frappés les premiers. Que dois-je dire, très Saint Père ? Est-il licite d’accuser quelqu’un ? Je dois me taire. Ce malheur nous causa un grand deuil, et nos navires revinrent en grand désordre. Parmi les hommes qui n’avaient pas coulé, ceux qui avaient regagné la rive à la nage fut faits prisonniers par l’ennemi et le lendemain, le sultan impie les fit décapiter sous nos yeux. Les nôtres, ulcérés, tirent alors de leurs geôles les prisonniers turcs et les exécutent sans pitié sur les remparts aux yeux des leurs : l’injustice se mêlant à la cruauté rendit la guerre plus atroce. | Contrairement à l'engagement naval précédent,
il n'est fait mention d'aucun chiffre de pertes. Pour cacher l'ampleur
du désastre ? Je ne le crois pas : notre évêque n'hésite
pas à révéler les catastrophes, erreurs, traîtrises
et doubles jeux du côté chrétien. La raison en est
probablement que Leonardo di Chio ne pense pas, comme nous, en
catégories
rationnelles : sans tomber dans l'obsession typiquement américaine
des données chiffrées, statistiques et tableaux comparatifs,
nous aimerions connaître le coût de l'opération en vies
humaines et matériel, et les résultats tactiques et opérationnels
des combats, afin d'évaluer la situation et son
évolution.
Ce qui préoccupe Leonardo, c'est l'aspect psychologique, moral et eschatologique du siège : là où nous analysons rationnellement les combats en termes d'objectifs opérationnels, de TO&E (Tableaux d'Organisation et d'Equipement), d'effectifs engagés, de qualité du commandement et de géométrie des manoeuvres, il explique victoires et défaites en termes de trahison, espionnage, double jeu, lâcheté, gloriole ou héroïsme, esprit de sacrifice, habileté, ruse, avec, on s'y attendait, les coups de pouces divins pour punir ou récompenser. Il est en cela conforme à la pauvreté de la pensée militaire médiévale dont les traités consistent en copies serviles d'auteurs anciens, surtout Végèce, considérations morales et compilations de ruses de guerre, comme le souligne Hervé Coutau-Bégarie dans son Traité de Stratégie (Economica, 1999). |

| Paragraphe 18 | Notes |
| 18. Le Turc, après cela, feignit de vouloir faire la paix, faisant répandre par de faux émissaires le bruit qu'il se repentait d'avoir entrepris la guerre, poussé par les Hongrois, et envoya un négociateur. Mais la manoeuvre fut découverte lorsqu'on sut qu'il refusait de promettre la démolition de la forteresse qu'il avait construite dans la Propontide et la remise en état ce qu'il avait dévasté. Le plus pénible était la mauvaise foi du Turc, qui ne respectait jamais ni serment ni traité... C'est pourquoi, pressentant la tromperie, nous ne confiâmes notre salut qu'à Dieu. Nous comptions les jours qui nous restaient à vivre avec l'amertume et le repentir au cœur et décidâmes d'apaiser Dieu par des litanies, des sacrifices, de l'encens et des prières. | Nous sommes maintenant le 25 mai.
L'offre de paix de Mehmet vient au bon moment : il vient d'infliger une défaite navale aux défenseurs, défaite qui rend encore plus aléatoire tout secours de l'extérieur, et espère ainsi négocier en position de force avec des adversaires au moral ramolli. Le contenu en était le suivant : remise de la cité entre ses mains et versement d'un tribut annuel ; en échange, il épargnerait la ville et respecterait la sécurité des habitants. Les conditions émises par les Byzantins semblent relever de la naïveté ou d'une erreur d'évaluation des forces en présence et de la situation : les paragraphes suivant montreront l'état de faiblesse de leurs moyens défensifs. Peut-être tablaient-ils sur la fatigue et le découragement des Ottomans, qui en étaient déjà à leur septième semaine de siège, sans qu'ils soient parvenus à entamer les remparts. Un siège, outre qu'il consomme du ravitaillement, use le moral des assiégeants. |

| Paragraphes19 à 21 | Notes |
| 19.
Les Grecs étaient pour
la plupart inaptes à la guerre. Quelques uns cependant étaient
en mesure de combattre et se servaient du bouclier, de l'épée,
de la lance et de l'arc plus par instinct que par compétence. Les
officiers étaient armés d'un casque, d'une cuirasse métallique
ou d'une cotte de mailles, d'une épée ou d'une lance. Certains
savaient un peu utiliser l'arc ou les catapultes, mais leur nombre
était
en tout cas insuffisant pour assurer la défense et ils combattaient
tant bien que mal... Le chiffre des combattants grecs ne dépassait
pas six mille ; les autres, Génois ou Vénitiens, y compris
ceux qui étaient venus de Pera à leur secours en secret,
n'étaient pas plus de trois mille.
20. O Grecs impies, qui avez sacrifié votre patrie par avarice ! Ceux d'entre vous à qui votre empereur, privé de ressources (1), s'était adressé, vous conjurant avec des larmes de lui prêter de l'argent pour enrôler des troupes, jurèrent qu'ils étaient pauvres et qu'ils avaient dépensé tous leurs biens à cause de la pénurie, vous que l'ennemi trouva cousus d'or. Quelques uns cependant, bien peu, firent offre volontaire. Il faut, pour la vérité, dire que le cardinal [Isidore de Kiev] mit tout son zèle à apporter de l'aide, faisant réparer à ses frais les tours et le rempart. 21. L'empereur, incertain, ne savait pas quoi |
(1) Comme
disait je ne sais plus qui,
pour faire la guerre, il faut trois choses : de l'argent, de l'argent
et
de l'argent.
(2) On voit ici apparaître ceux qui étaient restés les grands absents du siège : les civils. Toutes les considérations à la fois scandalisées et affligées de Leonardo révèlent, non seulement le degré d'impréparation des défenses et la faiblesse des ressources financières et humaines du basileus, mais aussi et surtout le manque d'adhésion des civils au régime. Ils ne sont visiblement pas décidés à faire grand effort pour sauver la ville : fatalisme ? Indifférence ? Ras-le-bol d'un régime qui les (3) Le fait que Constantin XI lui-même se place à la tête des troupes, et à l'endroit le plus exposé révèle son courage personnel (il y en a qui seraient partis, "pour mener la lutte autre part"), mais aussi l'une des composantes de l'idéologie impériale byzantine : l'empereur doit assumer personnellement le commandement des troupes. A cela, trois raisons. Il y a d'abord l'héritage romain, pour lequel les fonctions civiles les plus élevées (consul, proconsul, préteur) comportent automatiquement une facette militaire. Ensuite, le basileus agit en lieutenant de Dieu : |

| Paragraphes 22 à 27 | Notes |
| 22.
Un peu plus loin, Maurice Cattaneo,
noble Génois, prit position, plein d'ardeur, comme commandant de
la défense [du rempart] de la porte de Pighi, ou de la Fontaine,
à la porte d'Or, avec deux cents soldats spécialistes des
balistes, dont plusieurs Grecs, exactement en face de ce bastion de
bois
turc recouvert de peaux de bœufs. Les frères Bocchiardi, Paul, Troilus
et Antoine prirent avec grand courage et à leurs frais le commandement
de la défense de Myriandros, point critique, en restant en alerte
de jour et de nuit...
23. Théodore Caristène, un Grec âgé mais fort comme un chêne, archer expert, et Théophile, un autre noble Grec de la famille Paléologue, homme de lettres, l'un et l'autre catholiques, en compagnie de Jean [Grant], l'Allemand génial, s'employèrent à réparer la porte Caligari, qui avait été mise en miettes, et à la défendre. Catarino Contarini, fort noble Vénitien, fut nommé commandant de la portion [de rempart] allant de la porte d'Or et de la forteresse adjacente jusqu'à la mer, combattant l'ennemi avec grand courage. La défense du palais impérial fut confiée au bailli vénitien Jérôme Minotto. 24. Le cardinal [Isidore de Kiev], dont le conseil ne manqua jamais, s'était chargé de la défense du quartier de Saint-Démétrius jusqu'à la mer. Le consul des Catalans [Pierre Julià] défendait la tour ouest située devant l'hippodrome. Kyr Luca (1) [Luc 25. Gabriel Trevisan, capitaine de galères rapides, noble Vénitien, avec quatre cents compatriotes, défendait courageusement la zone allant de la porte Kynigon jusqu'à la tour de Phanaros. De la tour de Phanaros jusqu'à la porte Basilisca, ou porte impériale, la défense fut assurée avec beaucoup de fermeté par les frères Bembi, Louis et Antoine, hommes de grand courage, commandant à cinquante Vénitiens. Alvise Diedo, commandant des grosses galères, avec ceux qui restaient, défendait, en peureux qu'il était, plus ses bateaux que le port. Démétrius, beau-frère de N[...] Paléologue, et Nicolas Goudeles son gendre étaient tenus en réserve pour pouvoir intervenir en cas de besoin, passant d'un endroit à l'autre de la cité avec un certain nombre de soldats (2). 26 & 27. On donna l'ordre de distribuer le pain en proportion de chaque compagnie, afin que les soldats n'allèguent pas la nécessité de s'approvisionner pour s'éloigner de leur poste de combat... L'empereur n'était pas en mesure d'exercer un contrôle rigoureux, et les désobéissances n'étaient punies ni de fouet ni de mort. |
(1) "Kyr"
est l'abréviation de
Kurios,
c'est-à-dire "seigneur".
Le but vraisemblablement recherché par Mehmet, la répartition des défenseurs en cordon défensif, est atteint : la réserve centrale commandée par Nicolas Goudeles et son beau-père ne semble pas importante ("un certain nombre de soldats"). A nouveau, les données chiffrées sont fragmentaires, et Leonardo insiste plus sur les forces et faiblesse psychologiques des capitaines. (2) Sur vingt capitaines cités ici, il y a seulement 6 Grecs. Les autres sont italiens (12), catalan (1) ou allemand (1). le commandement suprême est exercé par un Génois (Giustiniani), l'empereur semblant, au plan militaire, relégué au rôle de subordonné. |
| Paragraphe 28 | Note |
| 28. Pendant ce temps, le capitaine général Jean Giustiniani sur qui reposait tout le destin de la défense, lorsqu'il comprit, par la proclamation faite par les Turcs, que l'offensive finale allait être déclenchée, tenta de faire réparer rapidement les murailles broyées par les bombardements. Il demanda à Kyr Luca [Luc Notaras, grand drongaire], grand duc impérial, des canons affectés à la défense de la ville. Celui-ci les refusa orgueilleusement. Alors Giustiniani cria : " Qui me retient, traître, de te transpercer de mon épée ? " Indigné par cette insulte, surtout parce qu'elle venait d'un Latin, Kyr Luca combattit désormais de façon plus molle... Le capitaine Jean [Giustiniani], en accord avec le commandant Maurice Cattaneo, Paul Bocchiardi, Jean Fornari, Thomas Salvatico, Leodisio Gattilusi, Jean le Dalmate et d'autres alliés grecs, réorganisa les postes de défense... | On a vu dans la biographie de Leonardo di Chio que Loukas Notaras avait indiqué explicitement qu'il préférait le Turc au Pape. Le fait d'être placé, lui un Mégaduc de l'Empire, sous les ordres d'un Latin méprisé mais compétent, de surcroît citoyen de Gênes, cité à laquelle les Grecs avaient à faire de lourds reproches tout en dépendant de son aide, devait créer en lui des sentiments complexes et contradictoires. De plus, il avait probablement saisi que la situation était quasi sans espoir. L'insulte de Giustiniani indiquerait-elle qu'il le soupçonnait d'avoir eu des "pourparlers" avec les Ottomans ? |
| Paragraphes 29 & 30 | Note |
| 29.
Les nôtres s'employèrent
durement à cette action de défense, mais seulement pour le
fossé et le contrefort, ce que je n'ai jamais approuvé, pensant
que notre dernier recours était de ne pas abandonner les
hautes
murailles principales qui, bien qu'en ruine et privées de créneaux
en raison tant des intempéries que du manque d'entretien, auraient
pu dès le début être remises en état lorsque
se profilait la perspective d'une guerre. C'est alors qu'il aurait
fallu
les restaurer et les munir de défenseurs de sorte que, dûment
occupées, elles pussent servir de dernière sauvegarde et
de salut à la cité...
30. Tout l'espoir de la défense était donc concentré sur le fossé et le contrefort. Eux perdus, les défenseurs, acculés au mur très haut, n'auraient pas la possibilité de résister... |
Passons sur les plaintes de Leonardo et sur le côté "je l'avais bien dit" de ses propos, pour noter qu'il a raison : on ne combat pas le dos à un obstacle difficilement franchissable, montagne, cours d'eau, muraille, forêt impénétrable. Tout ce qu'il apporte, c'est un sentiment de sécurité bien illusoire, car il gêne ou interdit toute manoeuvre et tout mouvement de rocade. Et s'il faut faire retraite, c'est la catastrophe. |
| Paragraphes 31 à 34 | Notes |
| 31.
Pendant ce temps la rumeur arriva
du camp turc par nos informateurs que plusieurs trirèmes (1)
venaient d'Italie à notre secours, et que Jean [Hunyadi], surnommé le Blanc, le roi des Hongrois, (2) s'approchait par le Danube pour attaquer les Turcs. A cette nouvelle, l'armée turque se divisa en deux. 32. En effet, Khalil Pacha, baron et ancien dignitaire du roi [Mehmet II], dont les avis faisaient autorité, en raison de sa sagesse et de son expérience des choses militaires, et qui était bien disposé à l'égard des chrétiens, avait toujours tenté de dissuader son souverain d'attaquer la ville de Constantinople, soutenant qu'elle était inexpugnable, tant par sa très forte position que par les défenses mises en place par les Grecs et surtout par les Latins. " Concède aux tiens la paix, ô roi, disait-il, et ne te fais point des Génois et des Vénitiens, tes voisins et partenaires commerciaux, des ennemis. Ne provoque pas la colère des chrétiens contre ton peuple. Ta puissance est énorme, tu l'affirmeras davantage par la paix que par la guerre. " 33. Zhagan Pacha, le second baron et dignitaire, plus jeune et ennemi des chrétiens, et surtout adversaire principal de Khalil Pacha, réussit au contraire à persuader le roi que sa puissance était telle qu'aucun peuple ne pouvait s'y opposer, et qu'il fallait donc faire la guerre aux Grecs, dont la puissance était minime. Thuracan [Beg], commandant des troupes de Thrace [Roumélie], n'osant pas soutenir l'idée de Khalil Pacha, poussait le roi à la guerre. Un eunuque, autre dignitaire et troisième ministre, était aussi de ce parti. 34. Alors quand Khalil Pacha, le vieux ministre, eût compris que le souverain suivrait le conseil de Zhagan Pacha, son ennemi, et que l'attaque était décidée, il communiqua tout cela, par l'intermédiaire de messagers très sûrs, et en cachette, à l'empereur [Constantin], son ami... Beaucoup de messages furent envoyés par Khalil Pacha à l'empereur. |
(1) En
effet, Venise avait envoyé,
après bien des hésitations, deux navires de transport et
une quinzaine de galères au secours des assiégés.
Cependant, cette flotte ne partit que lorsque le siège était
fort avancé, et elle arriva trop tard. Comme par hasard...
(2) Janos Hunyadi (1387?/1407?-1456 ; un portrait ici), régent de Hongrie de 1446 à 1456. Il se distingua dans la lutte contre les Ottomans : d'abord battu à Kossovo en 1448, il fortifia le sud et l'est de la Hongrie et défendit victorieusement Belgrade en 1456 contre Al Fatih Mehmet avant de le repousser jusqu'en Bulgarie. Deux points de vue s'affrontent ici. - Pour Khalil Pacha, outre sa sympathie pour les Grecs et son amitié pour Constantin Dragasès, et les motivations commerciales qu'il invoque (ne pas vexer ses partenaires - mais l'on sait que, dans cette branche d'activité, l'on ne reste pas longtemps vexé si de nouvelles occasions profitables se présentent), on peut ajouter qu'en effet, la prise de Constantinople n'aurait pas apporté grand'chose à la puissance ottomane : Byzance était de fait, et ce depuis le début du XVème siècle, vassale du Sultan, à qui elle payait tribut et envoyait des troupes sur réquisition. Seules des crises dynastiques et la défaite de 1402 face aux Mongols de Timour Lenk ("le Boiteux") avaient empêché les Turcs de mettre en oeuvre leurs plans de réduction de la cité. Bref : à quoi bon dépenser hommes et argent en s'obstinant à prendre une cité déjà soumise au Sultan ? - La majorité est d'avis opposé : la raison que prête Leonardo di Chio à Zhagan Pacha ne me convainc qu'à moitié ; en fait, elle pourrait se retourner contre lui, voire renforcer le point de vue de Khalil. Le fond du problème n'est pas là. Bien que ne comptant plus que 100.000 habitants, soit un sixième de ce qu'on y recensait deux siècles auparavant, Constantinople reste une grande ville, un carrefour commercial important des routes Méditerranée-Mer Noire et Europe-Asie, donc une source de revenus non négligeable pour un état. Mais il y a plus : l'état ottoman est un empire bi-continental, puisque s'étendant sur l'Asie Mineure et les Balkans, et, à ce point de vue, il marche sur les traces de Byzance. Stratégiquement, Constantinople représente à la fois la position centrale et le verrou des communications entre les deux parties de l'empire ottoman. Imaginons un instant que Constantinople reste indépendante, que les Chrétientés latines et grecques se réconcilient, et que les Chrétiens lancent une contre-offensive en Méditerranée et/ou dans les Balkans : ils sont en mesure de pousser le verrou entre Asie et Europe, gênant considérablement voire inhibant les redéploiements de troupes turques entre Asie Mineure et Balkans. En toute froideur : Zhagan avait raison. |

| Paragraphes 35 & 36 | Note |
| 35.
Donc dans le camp turc, les
soldats reçurent l'ordre de faire brûler des flambeaux pendant
trois jours en l'honneur de Dieu, de prier et de jeûner tout un jour,
et d'être prêts le mardi 29 mai pour la bataille et l'assaut
général contre les chrétiens. Les hérauts proclamèrent
à grands cris qu'une fois la ville prise, elle serait laissée
aux soldats pendant trois jours pour qu'ils la pillent. Ah, si vous
aviez
pu entendre leurs voix qui criaient jusqu'au ciel : " Illala, Illala,
Machomet
Rusullala ", ce qui veut dire : " il n'y a pas d'autre dieu qu'Allah,
Mahomet
est et sera toujours son serviteur ", vous auriez été stupéfait.
Et c'est ce qui advint, ils laissèrent trois jours les flambeaux
allumés en l'honneur de Dieu, et jeûnèrent tout un
jour sans rien manger jusqu'à la nuit.
36. Nous admirions tant de piété, priant Dieu qu'il nous soit propice, les larmes aux yeux, portant en procession les images sacrées autour des murailles de la ville, pieds nus, suivis d'une grande foule de femmes et d'enfants, hélas ! Nous priions, pleins de repentir, le Seigneur pour qu'il ne permette pas que son héritage fût détruit, et pour qu'il tende sa main droite à nous ses fidèles en si grand danger, lui le seul Dieu, il n'en est pas d'autre, qui pouvait combattre pour les Chrétiens. Ayant ainsi déposé toute notre espérance en Dieu, nous attendions avec plus de courage le jour fixé pour la bataille. |
On mobilise, de part et d'autre, les ressources morales,
psychologiques
et métaphysiques.
Il est évident que le Sultan fit miroiter d'autres arguments : ceux qui périraient lors de l'assaut gagneraient illico le Paradis, et trois jours de pillage seraient accordés aux survivants pour prix de leurs peines. A cet effet, Mehmet, avec un habileté psychologique confondante, insista sur les richesses, la beauté et les beautés de la cité, y compris le charme des jeunes femmes, ... et des jeunes gens. Du côté des Chrétiens, après une harangue de Constantin XI où ce dernier souligna l'importance du combat qui se préparait et exhorta chacun à faire son devoir, un office solennel réunit l'Empereur, les chefs militaires et religieux et une foule immense à Sainte-Sophie. Notez "l'admiration" de Leonardo di Chio pour la foi des Musulmans. |

| Paragraphes 37 à 39 | Notes |
| 37, 38
& 39. Le combat
commence. Les nôtres résistent avec courage, repoussent l'ennemi
à coup de canons et de balistes, et les tués sont en nombre
égal des deux côtés. Lorsque l'aube se leva après
une nuit fort noire, les nôtres avaient encore l'avantage, mais lorsque
les étoiles disparurent et que le soleil parut, l'armée turque
se leva en masse à grands coups de buccins et de tambours en hurlant
|
L'assaut turc commença de nuit, un peu avant deux heures du matin, après un orage d'une violence remarquable dans lequel pas mal de défenseurs virent un présage funeste. |

| Paragraphe 40 | Note |
| 40. En une heure seulement toute la cité fut investie par terre et par mer. Ils commencèrent à coup de canons, puis envoyèrent une pluie de flèches à en obscurcir le ciel... Leurs cris s'élevaient, soudain leurs drapeaux se déployaient... Des turcs tombent frappés par des projectiles de pierre, beaucoup trouvent la mort, et en grimpant les uns sur les autres, ils tentent d'escalader les murailles en passant par les brèches. Les nôtres les repoussent en arrière avec courage, mais beaucoup d'entre eux, blessés, abandonnent le combat. Le commandant Jean [Giustiniani] résiste, comme résistent les autres capitaines sur les fortifications, pendant que viennent à leur secours les capitaines de la ville. C'est alors, hélas, que Jean Giustiniani fut malheureusement frappé d'une flèche sous l'aisselle. Encore jeune et sans expérience des blessures, pris de panique à voir couler son propre sang, il se met à craindre pour sa vie, et pour ne pas effrayer les autres combattants, il quitte en cachette le front à la recherche d'un médecin. S'il s'était fait remplacer à son poste, la patrie aurait certainement été sauvée. | Rappelons que les défenseurs s'étaient placés
entre les murailles extérieure et intérieure, le dos à
celle-ci (voir paragraphes 29 & 30), dont on avait fermé les
portes à clé, afin de les empêcher de fuir, ce qui
situe la confiance que le commandement accordait à leur motivation.
Giustiniani
et ses hommes s'étaient concentrés entre les
portes de Saint-Romain et de Charisios, et Constantin
XI se trouvait près
de la porte de Saint-Romain.
Les faits sont les suivants : les défenseurs semblaient en mesure de contenir l'assaut, une attaque menée par Zaghan Pacha sur le palais de Blachernaï ayant même été repoussée, à la grande satisfaction de Khalil Pacha, paraît-il. Or, dans la muraille externe, une petite poterne avait été laissée ouverte par mégarde (?). Les Janissaires la franchirent et prirent les troupes génoises de Giustiniani à revers. A ce moment, celui-ci fut frappé, soit d'une flèche, soit d'une balle (mes sources ne s'accordent pas) ; malgré les objurgations de l'Empereur qui le suppliait de rester à son poste (paragraphe 42 ci-dessous), Giustiniani se fit évacuer. La résistance des Génois mollit. Percevant ce flottement, Mehmet fit à nouveau donner ses Janissaires, et... suite au paragraphe 41. |

| Paragraphe 41 | Note |
| 41. Alors le combat se déchaîne. Quand l'empereur s'aperçoit que le capitaine Giustiniani n'est plus là, il demande en pleurant (1) où il s'en est allé. Les nôtres, dès qu'ils se voient sans chef, commencent à lâcher pied. Les Turcs en sont encouragés et les nôtres sont frappés d'horreur. Tous cherchaient à savoir ce qui pouvait bien se passer en ce périlleux moment. Les nôtres complètement épuisés, lâchèrent peu à peu sous la pression de l'ennemi le mur de Baccaturea qu'ils avaient réparé. Les Turcs s'en aperçoivent et pensent que le moment est venu d'escalader le mur en passant par le passage formé par les éboulements qui avaient comblé le fossé. Comme un tourbillon, d'un seul bond, ils escaladent le rempart, y plantent leurs drapeaux et crient joyeusement victoire. | (1) L'empereur pleure. Ce comportement "féminin", peu compatible à nos yeux de Modernes avec la majesté de la fonction impériale et la gravité du moment, contraste nettement et étrangement avec le courage viril dont il fera preuve dans les instants suivants, où il cherchera et trouvera la mort au combat. C'est qu'au Moyen-Age, les témoignages littéraires et historiques l'attestent, l'émotivité s'affiche en paroles, gestes et comportements parfois extrêmes, et que pleurer est chose normale, y compris pour les hommes. |

| Paragraphes 42 & 43 | Notes |
| 42.
Le pauvre empereur, voyant le
capitaine en proie au désespoir, s'écrie : " Malheur à
moi, la cité est donc perdue ? O sort infortuné ! Capitaine,
je vous en prie, restez. Votre fuite entraîne celle des autres. Votre
blessure n'est pas mortelle, supportez la douleur et résistez avec
courage, comme vous avez fait le serment. " Mais Giustiniani,
oublieux
du sort de la cité et de son propre honneur, alors que son premier
mouvement avait révélé une certaine grandeur d'âme,
montra alors sa couardise. Il aurait dû supporter la souffrance de
la blessure, s'il le pouvait, et ne pas s'enfuir, si c'était un
homme, ou au moins se faire remplacer par quelqu'un.
43. Alors le courage de ses compagnons de combat fondit, leur forces plièrent, et, de peur de périr, ils suivirent leur chef dans sa fuite. " Donne la clé de la porte (1) à mon écuyer ", dit le capitaine. Et la porte fut à peine ouverte que tous se précipitèrent pour passer. Giustiniani se réfugia à Pera. Plus tard, naviguant vers Chio, il mourut sans gloire aucune, de sa blessure ou de désespoir. Alors l'empereur, pour ne pas être fait prisonnier par l'ennemi, dit : " Pour l'amour de Dieu, que l'un de vous me transperce de son épée, afin que la majesté impériale ne tombe pas sous les coups de l'ennemi impie ! " Théophile Paléologue, qui était catholique, s'écria : " la ville est perdue, je n'ai plus qu'à mourir ! " et après avoir soutenu un moment l'assaut des Turcs, il tomba, frappé par un coup de hache. L'Illyre Jean le Slave, luttant comme un hercule, en tua un bon nombre, puis lui aussi tomba, frappé par un glaive ennemi. Les nôtres furent écrasés en voulant franchir la porte. L'empereur, parmi eux, tomba, se releva, retomba et mourut, lui le premier homme de la patrie (2). Huit cents hommes périrent ainsi, Latins et Grecs, écrasés en tentant de franchir la porte. |
(1) Quelle
porte ? L'une de celles ménagées
dans la muraille interne, bien sûr. Vraisemblablement, celle de
Saint-Romain,
près de laquelle combattaient le basileus
et Giustiniani.
L'attitude des Génois est significative : leur chef part, ils suivent le mouvement. Rien de plus normal : rappelons que le paragraphe 7 indique que Giustiniani, qui dirigeait une unité privée de 400 Génois, avait "passé contrat" avec l'Empereur pour défendre la ville. La motivation politique et/ou religieuse, sans doute pas absente, n'y entre cependant que pour une part médiocre. En outre, les troupes qui combattent sous le regard et/ou le commandement directs de leur chef peuvent changer radicalement d'attitude suivant le sort et le comportement de ce dernier : tantôt prêtes à "le suivre jusqu'au bout du monde", tantôt se débandant s'il montre un signe de faiblesse, est blessé, fait prisonnier ou tué. (2) Constantin XI, l'épée à la main, sauta à bas de son cheval, se dépouilla de ses insignes impériaux, sauf de ses brodequins rouges. Ceux-ci permirent plus tard à un soldat turc d'identifier son corps. L'homme décapita le cadavre et porta la tête au Sultan. |

| Paragraphes 44 à 46 | Notes |
| 44.
... Le soleil n'avait pas encore
parcouru la moitié de sa course que toute la ville était
occupée par les païens...
45 & 46. Alors, pendant trois jours, la ville fut parcourue par les pillards qui la saccagèrent, puis qui, chargés de butin, la laissèrent au pouvoir du souverain turc. Toutes les richesses et tout le butin furent transportés à ses tentes, tous les chrétiens, au nombre de soixante mille environ, attachés par des cordes, furent faits prisonniers. Les croix, arrachées des coupoles et des murs des églises, furent foulées aux pieds. Les femmes furent violées, les petites filles déflorées, les petits garçons honteusement outragés, les nonnes et leurs servantes souillées par la luxure. O mon Dieu, que votre colère contre nous était grande, avec quelle dureté vous avez détourné votre face de vos fidèles ! Que dire ? Dois-je me taire ou raconter les offenses faites au Sauveur et aux images saintes ? Pardonnez-moi, Seigneur de raconter d'aussi abominables crimes... Ils jetèrent à terre les icônes sacrées de Dieu et des saints, et sur elles ils accomplirent leurs orgies et leurs actes de luxure. Puis ils transportèrent à travers le camp le Crucifix, précédé de tambours, par dérision, et ils le crucifièrent de nouveau pendant la procession en lui crachant dessus et en blasphémant, l'ayant coiffé du chapeau turc qu'ils appellent zarkula, et ils criaient en riant : " le voilà, le dieu des chrétiens !" |
Les atrocités commises à ce moment sont
indubitables
: l'unité la mieux entraînée, la plus disciplinée
et tenue avec la poigne la plus ferme peut se transformer
instantanément
en horde de bandits capables du pire.
Je soulignerai pourtant que l'accent que met l'auteur sur certaines de ces exactions relève d'une topique courante au Moyen-Age dans les traditions populaires comme dans les milieux intellectuels, topique que révèle par exemple la comparaison avec les griefs faits aux Templiers au début du XIVème siècle (consulter à ce sujet Alain Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, Seuil, Points/Histoire, 1989). Il s'agit de discréditer l'ennemi idéologique et/ou religieux en le chargeant des crimes, perversions et péchés suivants : - apostasie, hérésie, idolâtrie et impiété, - avidité et avarice, - débauche, luxure et sodomie, - orgueil : le paragraphe 49 montrera qu'on prêtait à Mehmet la conviction d'entrer en triomphateur à Rome l'année suivante. |

| Paragraphes 47 & 48 | Notes |
| 47.
Les Turcs célèbrent
leur victoire par des orgies et des réjouissances de plusieurs jours,
durant lesquels leur roi, sous l'effet de l'ivresse peut-être, voulut
mêler du sang humain au vin. Ayant ensuite fait venir auprès
de lui Kyr Luca [Luc
Notaras] et les autres dignitaires impériaux,
il leur reprocha de n'avoir pas persuadé l'empereur de demander
la paix ou de lui remettre la ville. Kyr Luca chercha à faire retomber
la faute sur d'autres... Le roi accusa alors Khâlil Pacha d'être
trop l'ami des Grecs. Il le fit arrêter, renfermer dans une
tour, puis il le dépouilla de tous ses biens, et le fit enfin conduire
à Andrinople pour y être exécuté (1).
48. Kyr Luca ne s'était pas pour autant soustrait à la punition de sa mauvaise foi, car après avoir perdu ses deux fils aînés au combat dans les premiers jours de la guerre, il vit son cadet réservé aux voluptueux plaisirs du roi, puis tué sous ses yeux. Lui-même fut décapité en compagnie des autres barons (2). Le roi ordonna de même que le baile de Venise fût décapité et fit tuer son fils avec d'autres nobles qu'il désigna. Il en fit autant pour le consul des Catalans, [Pierre Julià] exécuté avec deux autres [nobles Catalans]. Catarino Contarini, homme charmant, et six nobles vénitiens, bien qu'ayant déjà une première fois payé leur rançon, étaient condamnés à mort malgré la promesse de vie sauve qui leur avait été faite s'ils n'avaient réussi à se racheter au prix de sept mille pièces d'or. |
(1) A
première vue, l'attitude
de Mehmet
face à Khalil Pacha semble incompréhensible : pourquoi,
une fois la victoire acquise, le faire arrêter et liquider, alors
qu'il aurait pu le faire précédemment, quand Khalil prônait
une politique d'apaisement contraire aux intentions du Sultan,
entretenant
même des contacts "secrets" avec Constantin XI ? Justement, parce
que cette politique n'est plus nécessaire : tant que l'issue du
siège restait incertaine, il valait mieux garder en réserve
une politique d'arrangement avec les Grecs et un ministre, non
seulement
disposé à la conduire, mais ayant également noué
de bonnes relations avec le basileus.
L'amitié
de Khalil pour les Grecs est le prétexte commode à cette
opération de remise au pas des ministres et conseillers.
(2) Leonardo s'étend longuement et un peu complaisamment sur le sort de Loukas Notaras et de ses enfants. La leçon est transparente. Le Grand Drongaire périt par là où il a péché : il préférait "le turban du sultan au chapeau du cardinal" ? le voilà servi ! Les reproches que lui adresse Mehmet éclairent l'accusation de trahison dont Giustiniani l'accabla (voir paragraphe 28). Les exécutions sont conformes au caractère impitoyable d'Al Fatih Mehmet : c'est aussi lui qui institua une loi qui prescrivait que chaque sultan fasse tuer ses frères, pour des raisons qu'il est inutile d'exposer. Mais il n'était pas que cruel : on raconte qu'après les trois jours de pillage, il entra solennellement dans Constantinople. Arrivé aux portes de Sainte-Sophie, il descendit de cheval et ramassa une poignée de terre qu'il fit couler sur sa tête. Il pénétra ensuite seul dans le palais impérial en ruine, parcourant les salles et couloirs déserts en murmurant des vers d'un poète perse : "L'araignée tisse sa toile dans le palais des Césars ; |
| Paragraphes 49 à 52 | Note |
| 49.
Très Saint Père,
réfléchissez à tout cela, vous qui sur terre tenez
le rôle du Christ et qui devez avoir à cœur de venger d'aussi
grandes offenses au Christ et à ses fidèles. Que la divine
pitié vous émeuve, ayez pitié de vos chrétiens,
vous qui savez, vous qui pouvez, vous à qui tous les princes chrétiens
obéiront sans difficulté pour venger les injures faites à
des chrétiens. Du reste, sachez que le Turc est monté à
tel degré d'orgueil qu'il ose affirmer qu'il pénétrera
dans l'Adriatique et ira jusqu'à Rome.
50. Et voyez qu'à cette catastrophe est relié un autre malheur : celui des habitants de Pera, qui, lorsqu'ils virent que Constantinople était prise, devinrent comme fous et s'enfuirent. Tous ceux qui ne parvinrent pas à monter sur un navire furent pris par les Turcs, car les bateaux turcs accostèrent. Les mères furent contraintes d'abandonner leurs enfants, ils furent faits prisonniers. D'autres tombèrent à l'eau et moururent noyés. 51. Hélas, podestat de Pera, quelle triste décision prirent vos concitoyens ! Des ambassadeurs de Pera furent envoyés, pleins de terreur, auprès du sultan, pour lui offrir les clés de la ville. Et lui, comprenant à grand joie que les habitants de la ville n'avaient plus de podestat, les accueillit comme vassaux asservis. Il nomma un gouverneur turc, il confisqua les biens de tous ceux qui s'étaient enfuis, il fit abattre les tours et les murs de la ville. Et les habitants lui obéirent et se vendirent à lui sans se souvenir de leur lien avec Gênes, pour avoir la vie sauve. Puis le roi fit raser jusqu'aux fondations la tour au sommet de laquelle était la croix du Christ, et que l'on appelait pour cela Tour de la Sainte Croix. Et ceux qui étaient libres et en paix sont désormais vassaux, mais ressentent l'amertume du remords, dont ils ne pourront se libérer qu'avec votre aide, très saint Père. Et nous vous prions et supplions, confiants en Dieu pour qu'il vous pousse à reconquérir leur liberté. 52. Chio, le 16 août 1453. |
Devant la menace qui pesait depuis déjà de nombreuses années, et durant tout le siège, le pape Nicolas V se signala par une remarquable... inaction. Les reproches à peine voilés et les avertissements que lui adresse Leonardo di Chio recoupent ceux d'Isidore de Kiev, dont les lettres paraîtront bientôt sur ce site, dans la traduction de Marie-Anne Peric. |

La caduta di Costantinopoli
- Le testimonianze dei contemporanei
A cura di Agostino Pertusi, Fondazione Lorenzo Valla /
Arnoldo Mondadori
Editore, II edizione ottobre 1990


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