Des oubliés de l'Histoire


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Hercule
Bronze du Samnium
Vème siècle ACN

Sommaire

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1. Une existence en creux

2. Le peuplement de l'Italie

    2.1. Les populations
            2.1.1. Les Ligures
            2.1.2. La civilisation des Terramare
            2.1.3. Les "Illyriens"
            2.1.4. Les Villanoviens
            2.1.5. Les Etrusques
            2.1.6. La colonisation grecque
            2.1.7. Les Celtes
    2.2. Synthétisons
            2.2.1. Hétérogénéité culturelle
            2.2.2. Hétérogénéité géographique
            2.2.3. Hétérogénéité politique

3. "Samnite", ça veut dire quelque chose ?

4. Petit traité de civilisation samnite

    4.1. Milieu naturel et économie
    4.2. Les conséquences d'une démographie galopante
    4.3. Valeurs
    4.4. La guerre
            4.4.1. Armement
            4.4.2. Tactique
            4.4.3. Moral, organisation, camp
  4.5. Organisation politique
            4.5.1. Structures
            4.5.2. Le meddiss et l'idéologie du pouvoir
            4.5.3. Mais... qui exerçait les fonctions dirigeantes ?
            4.5.4. Tout cela n'était pourtant pas figé

5. L'inévitable : la confrontation avec Rome

    5.1. La première Guerre Samnite (343-341)
    5.2. Une petite pause : la Guerre Latine (340-338)
    5.3. On remet ça : la deuxième Guerre Samnite (326-304)
    5.4. L'Italie en jeu : la 3ème Guerre Samnite (298-290)
    5.5. Implications

6. Les "sauveurs" : Pyrrhos et Hanniba'al

    6.1. Les faits
    6.2. Et leurs conséquences

7. Le IIème siècle : mutations décisives

    7.1. La manne financière et ses conséquences économiques
            7.1.1. Un afflux de richesses fabuleux
            7.1.2. A qui profite la richesse ?
            7.1.3. L'artisanat et l'agriculture
    7.2. Conséquences démographiques
            7.2.1. L'exode rural
            7.2.2. Les commerçants italiens
            7.2.3.  Importation massive de main-d'oeuvre servile
            7.2.4.  Répercussions positives à long terme
   7.3. Conséquences politiques
            7.3.1. Le moteur : la noblesse sénatoriale romaine
            7.3.2. Les relais : les aristocraties italiennes
            7.3.3. Les conséquences : romano-hellénisation de l'Italie

8. La Guerre sociale et ses conséquences
    8.1. La revendication de citoyenneté
    8.2. La Guerre Sociale (91-89)
    8.3. La fin du monde samnite

9.  Pourquoi Rome et non les Samnites ?

    9.1. Remarque préliminaire : du danger de refaire l'histoire
    9.2. Pourquoi Rome ?
            9.2.1. Unité de politique et de commandement
            9.2.2. Gestion mentale de la défaite
            9.2.3. Le logiciel de conquête romain

10. Conclusion : l'originalité intellectuelle romaine

Repères  chronologiques

Bibliographie

1. Une existence en creux

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    "Les ... quoi ?"

    Tentez l'expérience, et vous verrez ; ou plutôt... vous entendrez ; mieux : vous n'entendrez rien.

    Demandez dans votre entourage "Tu n'aurais rien sur les Samnites ?", et un silence vous répondra, éventuellement souligné d'un froncement de sourcil interrogateur et vaguement soupçonneux : "Qu'est-ce qu'il/elle a encore inventé ?"

    Au mieux, votre interlocuteur, se souvenant des cours de latin où il a séché sur Tite-Live, pourra vous dire que ce furent les pires ennemis de Rome, en attendant Hanniba'al.

    Mais c'est tout.

    Il est aussi significatif qu'une recherche sur les substantifs "Samnite" ou "Samnium" dans le CD-Rom de l'Encyclopaedia Universalis version 3.0 ne fournisse que des bribes d'informations dispersées dans différents articles, mais aucun article consacré spécifiquement à ce peuple.

    Il y eut et il y a encore de "grands" peuples, de "grandes" nations, de grands Etats. Disons, avec un brin de cynisme : des peuples, nations, des Etats qui ont réussi, étant parvenu, pour une durée considérable, à associer un hardware technologique et militaire à un  software idéologique et/ou religieux justifiant le recours au premier dans un but de conquête. Car, en une sorte d'ordalie géostratégique, la réussite des peuples, des nations, des Etats se mesure encore trop souvent, dans la conscience humaine, à l'aune de  la puissance et de l'efficacité militaires, de la conquête et de l'organisation efficiente de vastes territoires, de la  domination, directe ou indirecte, de peuples et  Etats d'abord voisins puis de plus en plus éloignés, de la saisie et de l'accumulation de vastes trésors matériels et/ou spirituels, enfin de la capacité à protéger ces gains des intrusions et des tentatives de conquête, quand ce n'est pas de l'érosion naturelle du temps. A cet égard, et vu dans cette perspective partielle et quelque peu bornée, le cas romain fut exemplaire, surtout si l'on ajoute son prolongement byzantin.

    A côté de ces gagnants de l'histoire, il y a nécessairement les perdants, dont finalement, l'existence n'est révélée qu'en creux et semble n'avoir servi qu'à mieux rehausser le prestige des vainqueurs, au pis de leur barbarie et de leur cruauté, au mieux de leur capacité remarquable de résistance. On leur concédera une influence technologique, culturelle, religieuse et morale parfois considérable sur le vainqueur (cf. la Grèce et Rome), pour mieux pleurer sur leur sort, refaisant l'Histoire en imaginant ce qu'eût apporté leur victoire ou leur survie. Ces histoires parallèles dérapent d'ailleurs dès la première hypothèse : on oublie que la causalité est un écheveau, un réseau, et non un fil.
 
    A propos de Rome, l'exemple qui vient immédiatement à l'esprit est Carthage. Pourtant, de 343 à 290, Rome livra aux Samnites trois guerres d'une remarquable brutalité, dont l'enjeu était ni plus ni moins que le contrôle de l'Italie centrale, et - qui sait - de la péninsule tout entière. Un historien s'est même demandé si, en cas de victoire samnite, ce qui est aujourd'hui la latinité ne serait pas en train de s'exprimer dans des langues, dialectes et patois dérivés de l'osco-ombrien, groupe linguistique dont relevait le samnite.

    Cette interrogation laisse supposer que les Samnites auraient purement et simplement remplacé Rome dans son rôle d'unificatrice de l'italie, puis de maîtresse du pourtour méditerranéen.

    En outre, voyant l'histoire sous le seul angle de  l'ordalie géostratégique, elle en néglige un aspect essentiel, que l'Ecole des Annales a mis en exergue et dont elle a su faire un courant fructueux et encore - heureusement - en friche de la recherche historique : vous, moi, les gens, notre vie quotidienne, les courants macro et micro économiques dans lesquels nous sommes plongés et contre lesquels, le plus souvent, nous luttons, les mentalités et représentations collectives qui nous donnent l'illusion de penser alors que nous sommes pensés, la durée longue et le non-événementiel.

    La présente page a donc deux ambitions : rassembler et synthétiser les quelques informations que j'ai pu glaner sur les Samnites  : d'où venaient-ils, quels étaient leur mode de vie, leur organisation politique, leur système idéologique ? Quels furent leurs rapports avec leurs voisins et surtout les Romains ? Ces - parfois bien maigres - renseignements me permettront dans un deuxième temps de répondre au moins provisoirement à la question de savoir pourquoi ce fut Rome, et non le Samnium et de tenter une salutaire réhabilitation intellectuelle des Romains.

Avant de s'y mettre, Une évidence...

    Sauf indication contraire, toutes les dates s'entendent avant Jésus-Christ.


... et une une convention étymologique

    L'astérique désigne les formes non-attestées, donc reconstituées.

2. Le peuplement de l'Italie

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    L'Italie fut longtemps un déversoir à populations : son peuplement ne prit en fait un visage stable qu'au IVème siècle, en attendant les invasions de la fin de l'Empire.

    Je les présenterai ici dans l'ordre chronologique, du début du IIème millénaire au début de la Première Guerre Samnite, soit 343, avant de tenter de dégager quelques caractéristiques générales. Les îles étant hors de mon sujet, je ne parlerai ni de la Sicile, ni de la Sardaigne.

2.1. Les populations

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Légende

Ligures

L    Ligures

Illyriens

I1    Picentins
I2    Dauniens
I3    Peucétiens
I4    Messapiens
I5    Sallentins

Proto-villanoviens

V1    Vénètes
V2    Latins

Villanoviens proprement dits

V3    Ombriens
V4    Sabins
V5    Vestins
V6    Marrucins
V7    Aequi
V8    Péligniens
V9    Marses
V10  Herniques
V11  Volsques
V12  Ausones/Aurunces
V13  Lucaniens
V14  Bruttiens

Peuples villanoviens de la fédération samnite

S1    Frentans
S2    Carricins
S3    Pentriens
S4    Caudins
S5    Hirpins

Etrusques

E    Etrusques

Celtes

C1    Insubres
C2    Cénomans
C3    Boïens
C4    Sénons

Le point = Rome
La zone hachurée = la Campanie


2.1.1. Les Ligures

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    Ils forment la couche la plus ancienne du peuplement de l'Italie, leur installation remontant au début du IIème millénaire. Ils occupaient à l'époque historique une zone correspondant à la Provence et à la riviera ligure actuelles. Il semble que leur extension aux temps préhistoriques ait été beaucoup plus large, du Languedoc au Latium.

    Les informations à leur sujet étant fort fragmentaires, leur origine fait encore l'objet de discussions : si André Martinet  les déclare "vraisemblablement de langue non-indo-européenne", Bernard Sergent estime que "le phonétisme situe leur(s) langue(s) entre le celtique et l'italique, et qu'il y a quelques raisons de les rapprocher du groupe celtique", et place leur aire d'origine en Europe centrale danubienne. Quel que soit l'état de la question, vers les IVème-IIIème siècle, ils sont tellement celtisés qu'on les distingue à peine des Gaulois de Cisalpine.

    Leur unité politique de base était le village (uicus) et la hauteur fortifiée (oppidum), qui se regroupaient en des structures politiques plus larges, les cantons ou pagi.


2.1.2. La civilisation des Terramare

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    Plus tard au deuxième millénaire, au début de l'âge du bronze, des populations de langue indo-européenne descendent du nord des Balkans (civilisation d'Unjetitche en Roumanie), et s'installent en Lombardie et en Vénétie, formant la civilisation dite des "Terramare", caractérisée par des villages construits sur pilotis et les funérailles par incinération.


2.1.3. Les "Illyriens"

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    A partir du XIVème siècle, une nouvelle culture, dite "apenninique", plus pauvre, s'installe sur toute la façade adriatique. Elle aussi se rattache aux civilisations d'Europe centrale, mais vu qu'elle est absente de la plaine du Pô, il semble qu'elle ait été apportée d'au-delà de l'Adriatique, ce qui lui vaut également l'appellation d' "Illyrienne". Ces peuples, qui introduisent en Italie la tactique des cavaliers aux armes de fer, restent souvent mystérieux, mystère qu'épaississent encore leurs désignations successives, "Iapyges", "Apuliens", "Sud-Italiques". Du nord au sud, on recense Picentins, Dauniens, Peucétiens, Messapiens, Sallentins.

    Il s'agit de populations rurales qui, à partir du Vème siècle, s'hellénisent et s'organisent en centres proto-urbains aux enceintes imposantes, et dominées par une aristocratie.


2.1.4. Les Villanoviens

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    Aux XIIème et Xème siècles, bouleversement total : deux nouvelles vagues de populations de langue indo-européenne se répandent à partir du pourtour des Carpathes (civilisation d'Otomani), glissent, dans le nord de l'ex-Yougoslavie, le long du bloc de la civilisation celtique des tumulus et pénètrent en Italie par la Vénétie. Leurs traits culturels les plus identifiables : l'incinération et l'enterrement des urnes cinéraires (urnes biconiques et célèbres urnes-cabanes latines), et les villages de plan régulier, qui annoncent ce que l'on sait.  
 

Urne biconique et casque de bronze villanoviens


Urne-cabane latine
La dernière demeure du mort reproduisait sa maison

La première vague, dite "proto-villanovienne" (du nom de Villanova, près de Bologne), apparaît en Italie au XIIème siècle. Elle se divise en deux ensembles :

- le premier, porteur de la langue latino-falisque, débouche finalement sur la culture latiale, qui se développera en culture latine, dont l'aboutissement ultime sera Rome.

- En Vénétie, la civilisation dite "atestine", (du nom de sa capitale, Atesta, aujourd'hui Este) à la langue comportant de nombreux points communs avec le latin : tout se passe comme si le bloc vénéto/latino-falisque, d'abord uni, avait été ensuite séparé par la seconde vague de Villanoviens. Ces Vénètes subiront des influences celtiques et étrusques, et démontreront une fidélité inébranlable à leurs alliés romains.

A partir de 950,  le villanovien proprement dit se répand le long de l'Apennin, qu'il saisit avec une vitesse foudroyante, le fond de la botte étant atteint en moins d'un siècle. Les populations porteuses du villanovien, que l'on identifie sous le nom d'Osco-Ombriens ou Italiques, se subdivisent en deux groupes : les Ombriens  ("ceux de l'eau ?") au nord, et au sud, les Osques ("Ceux de la déesse Ops, l'Abondance", tout un rêve) : Sabins, Péligniens, Marses ("Ceux du dieu Mars", tout un programme), Volsques ("Loups") , Aequi ("Egaux") et Samnites. Plus au sud, dans ce qui forme la Basilicate et la Calabre actuelles, vivent les Lucaniens, eux-mêmes fortement samnitisés au IVème siècle, et les Bruttiens, plus influencés par l'hellénisme. Pauvres et à l'étroit dans leurs montagnes, ces peuples regardent toujours les cités des plaines et côtes tyrrhéniennes et ioniennes avec convoitise, ce qui fait d'eux des voisins remuants et incommodes. J'y reviendrai, car cette différence de potentiel économique et culturel fut l'un des moteurs de l'histoire italienne.

 Une page sur la civilisation villanovienne
Culture de Villanova


2.1.5. Les Etrusques

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    A partir de 900, ils s'installent entre Tibre et Arno.

    Leur origine et leur langue ont fait beaucoup gloser.

 Une première théorie concernant leur origine est rejetée par les spécialistes actuels : rapprochant Rhaeti, nom de populations de la Suisse actuelle, et Rasenna/Rasna, nom que les Etrusques se donnaient à eux-mêms, on les a fait venir du nord de la péninsule italienne.C'est négliger les sources antiques, qui, avec insistance, font des Etrusques des migrants issus de la Méditerranée orientale. Deux thèses s'affrontent à ce sujet.

Dans un récit romanesque, Hérodote rapporte que, suite à une famine épouvantable, le roi Atys de Lydie divisa son peuple en deux parts, dont une partit à la recherche de nouvelles terres sous la direction de son fils, Tyrrhénos. Les émigrants abordèrent finalement en Ombrie, où ils prirent le noms de "Tyrrhéniens" en l'honneur de leur chef. Certains traits orientaux de la civilisation étrusque, notamment l'hépatoscopie, tendent à renforcer cette thèse.  Cependant, nulle part dans l'histoire lydienne, il n'est question d'un Tyrhrénos ni d'une migration.

L'historien Hellanicos de Lesbos, par contre, affirme que ce seraient des Pélasges, populations plus ou moins légendaire qui auraient occupé les Balkans et les iles égéennes avant l'arrivée des Grecs. Ils auraient pénétré en Italie par l'Adriatique, et plus particulièrement par la plaine du Pô.

Denys d'Halicarnasse, par contre, réfute la thèse de l'origine extérieure des Etrusques, affirmant leur autochtonie. Or, cette théorie est marquée par un net biais idéologique : par philoromanisme, notre historien tend à réserver à Rome la seule et glorieuse origine orientale, plus particulièrement troyenne. Affirmer l'autochtonie des Etrusques reviendrait donc à les dévaloriser.

 Leur langue, que l'on lit et que, contrairement à une idée reçue, l'on comprend raisonnablement, ne nous apprend strictement rien sur leur origine : c'est un isolat. On a essayé de le rapprocher de toutes sortes de langues indo-européennes, notamment du lycien. Il apparait actuellement que l'Etrusque n'est pas de l'indo-européen, en raison de caractéristiques lexicales (le vocabulaire des relations familiales et des chiffres n'a d'équivalent en aucune langue indo-européenne connue) et morphologiques : l'Etrusque est une langue agglutinante, c'est-à-dire où chaque suffixe a une signification indépendante (clenarasi, "aux fils", se décompose en clen, radical + ar, pluriel + asi, datif) tandis que les parlers indo-européens sont flexionnels, autrement dit qu'un seul morphème combine plusieurs signifiants (dans rosarum, "des roses", la terminaison -arum du latin amalgame les signifiants féminin + pluriel +génitif).

    Des documents épigraphiques égyptiens du XIIIème siècle semblent conforter leur origine orientale : dans la liste des "Peuples de la Mer" qui ont ravagé et bouleversé le Proche-Orient à cette époque, s'attaquant même à l'Egypte entre 1232 et 1190, l'on trouve, à côté de populations bien identifiables comme les Achéens, les Philistins et les Lyciens, des T(o)ursha, substantif dont la structure consonantique a été immanquablement rapprochée de celle des noms latins Tusci/Etrusci et du  grec Turrhenoï/Tursenoï, dérivés d'un radical *turs-.

    Le mystère reste donc entier, d'autant plus qu'l n'y a pas rupture de continuité entre les cultures villanoviennes et étrusques, celle-ci se développant sur les bases de celle-là. Les historiens actuels se désintéressent quelque peu de cette question, préférant analyser la formation de la civilisation étrusque. Il est significatif à cet égard, que le numéro des "Cahiers de Science & Vie" consacré à cette culture n'évoque cette énigme que dans un petit encart.

Pour plus d'informations sur la civilisation, la langue et l'histoire étrusques, trois sites
Qui étaient les Etrusques ?
L'inévitable page de Wikipedia
Sur la langue : un article de Wikipedia et un de Jean-Paul Thuillier


2.1.6. La colonisation grecque

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    A partir du VIIIème siècle, elle dissémine ses cités en Sicile orientale et sur la partie méridionale de la façade tyrrhénienne. La première, et d'ailleurs la plus septentrionale, est Cumes. Les Grecs, outre leurs techniques, leur culture et leur art, importent  le cadre de la polis. On peut dire, sans grand risque de se tromper, que la Grande Grèce fut la civilisatrice de l'Italie.

    Si les cités grecques de Campanie, à l'exception de Naples, passent à partir du Vème siècle sous la domination d'aristocraties samnites et lucaniennes hellénisées descendues des Apennins, celles d'Italie méridionale et de Sicile conservent une puissante identité grecque, continuant à pratiquer leur langue et  leurs coutumes et à vivre suivant le modèle politique de leur métropole.

Quelques liens sur la Grande Grèce
Wikipedia
La Grande Grèce
Mes pages sur la Sicile antique


2.1.7. Les Celtes

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    Les derniers arrivés en Italie ne sont pas les moins importants, ni les moins dangereux. Des populations celtiques semblent avoir toujours été présentes dans la plaine padane. Au IVème siècle, pourtant, des invasions assurent aux Gaulois la domination durable de la région.

    Ces populations, essentiellement rurales, s'organisent en bourgs et villages et se réfugient dans des oppida en cas de danger. Ceux-ci, comme Milan, deviennent  peu à peu des centres politiques qui se cristallisent en cités après la conquête romaine. L'organisation politique suprême est la tribu, qui affirme son unité par une consanguinité mythique.

     Les Celtes des tribus installées au nord du Pô, Cénomans et  Insubres,  restent très largement en contact avec leurs frères transalpins, tandis que les Boïens et les Sénons du sud du Pô subissent une profonde influence ombrienne et surtout étrusque.

    Leurs contacts avec les autres peuples de l'Italie ne sont pourtant pas toujours pacifiques : ce sont de redoutables combattants, des mercenaires prisés pour leur allant. Des bandes gauloises se répandent dans toute la péninsule, prenant même Rome en 386. Les heurts avec cette dernière dureront jusqu'à la fin du IIIème siècle : en 225, l'offensive des Boïens et des Insubres est stoppée net à Télamon, prélude à la conquête définitive de la Gaule Cisalpine en 222. La peur des Gaulois restera profondément ancrée dans les consciences romaines pendant longtemps, et ce ne sont finalement que les opérations de C. Iulius Caesar qui éteindront définitivement, sinon le danger gaulois, du moins la perception qu'en ont les Italiens.

2.2. Synthétisons

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    Pour saisir les particularités du peuplement italien comme il se stabilise vers le milieu du IVème siècle, comparons-le avec celui de la Grèce.


2.2.1. Hétérogénéité culturelle

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On peut dire que, déjà à l'époque mycénienne, soit entre 1600 et 1150, le peuplement de la Grèce est fixé et constitue un bloc grec massif, homogène, qui s'auto-désignait peut-être Akhaïoï, comme semble l'indiquer le terme hittite Ahhiyawa qui désignait la Grèce à partir du XIVème siècle. L'on m'objectera "l'invasion dorienne". J'ai indiqué dans La caserne eunomique le sort qu'il fallait réserver à cette prétendue invasion : il semble bien qu'il y ait eut des mouvements de populations venues du nord à la fin du IIème millénaire, ainsi que des destructions, mais pas suffisamment pour bouleverser les réalités culturelles et technologiques de la Grèce ; ce serait plutôt dans les sites épargnés par cette "invasion" que des mutations apparaissent.

Par contre, ce n'est pas loin d'un millénaire plus tard que la population de l'Italie connaît son visage définitif. Et encore, je néglige ici les importants mouvements de populations provoqués par les dirigeants romains au IIème siècle : déportations, installation de colonies latines et romaines, importation massive d'esclaves. Mais, sur le plan ethnique, nous pouvons fixer une date d'arrêt des invasions, qu'elles prennent la forme de raids, de colonisation, de déplacements de populations plus ou moins massifs et/ou d'apports culturels et technologiques, au  milieu du IVème siècle.

Il est à noter que l'unification de la péninsule sous la houlette romaine n'est qu'une exception, une interruption dans une histoire italienne marquée par une tendance lourde au morcellement. Je dirais que les états européens non encore constitués en blocs politiques homogènes au tournant du Moyen-Age et de la Renaissance sont appelés à connaître des luttes incessantes entre pouvoir central et forces centrifuges, et des cycles d'unification/désagrégation : à la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Russie voire les états scandinaves, nous opposerons les Empires tsaristes et soviétiques, l'Allemagne et surtout l'Italie. Aujourd'hui, aux volontés sécessionnistes de la Ligue Lombarde, il faut ajouter les Mafia, Camorra et 'Ndrangheta, phénomènes de criminalité organisée significatifs, non seulement de la faiblesse de l'Etat central, mais aussi du manque de confiance des populations du Mezzogiorno et de la Sicile dans les autorités italiennes et leurs représentants, populations qui préfèrent encore la loi de  l'omertà, concentré de violence latente, de peur et de sentiment identitaire régional et sous-régional à l'Etat de Droit ; voici ce que proclame en calabrais l'une des chansons du CD Il Canto di Malavita, recueil célébrant la culture de la 'Ndrangheta dont on trouvera les paroles sur ce site.

    "Mentri canta la lupara (= fusil de chasse à canon scié)
    Na carogna grida e mori
    (...)
    L'omertá é cumandamentu
    Esti leggi saggia et giusta
    (...)
    Surdu mutu orbu sugnu
    A l'onorata (= la société honorable, la 'Ndrangheta) ci appartegnu
    Societá che 'nta pugnu
    Ci cumandu tuttu u regnu."

    (D. Siclari, Omertá)

    En ce qui concerne le Samnium, l'on constate la résurgence d'un sentiment identitaire samnite, qui s'exprime entre autres sur cette page. Les autres mouvements autonomistes y intervenant en situeront l'orientation idéologique...

Si les relations entre les populations de l'Italie ancienne sont longtemps et souvents conflictuelles, le matériel archéologique le montre à suffisance, elles ne doivent pas occulter les innombrables échanges techniques, culturels, religieux, linguistiques qui, en fin de compte, préparent une romanisation qui ne s'est pas faite ex nihilo et du fait de la seule volonté des dirigeants romains. L'on sait ce que Rome et le Latium doivent à l'Etrurie, dont l'expansion culturelle s'étend aussi vers l'Apennin ombrien et la plaine padane. Il est évident que l'hellénisation eut une empreinte encore plus profonde sur la vie artistique, religieuse et politique de la péninsule.

    En outre, les populations villanoviennes (Vénètes, Latins, Osco-Ombriens, dont les Samnites) parlent des langues relativement proches, proximité moins due à des origines indo-européennes communes qu'à des échanges linguistiques importants. Elles partagent  également un fonds culturel et cultuel commun, comme l'attestent les Tables Eugubines, qui précisent les rituels et prières adressées aux dieux de la  ville d'Iguvium, en Ombrie : on y retrouve la même technicité pesante, les mêmes répétitions, le même souci minutieux de se prémunir de toute faute rituelle et de couvrir tous les cas possibles et imaginables que dans la religion romaine. En voici un court extrait :

"Devant la porte Trébulana, il (= le magistrat principal d'Iguvium) sacrifiera trois boeufs à Jupiter Grabovius. Il prononcera ces paroles en faisant la libation :
    Je t'adresse ces invocations, Jupiter Grabovius, pour le mont Fisius, pour la cité d'Iguvium, pour le nom de cette cité, pour le nom de ce mont. Sois favorable, sois propice au mont Fisius, à la cité d'Iguvium, au nom de ce mont, au nom de cette cité, dieu saint, je t'adresse ces invocations, Jupiter Grabovius.
    Jupiter Grabovius, je t'invoque avec ce boeuf parfait comme victime expiatoire, pour le mont Fisius, pour la cité d'Iguvium, pour le nom de ce mont, pour le nom de cette cité, Jupiter Grabovius. Si, sur le mont Fisius, le feu s'est manifesté, si, dans la cité d'Iguvium, des rites ont été omis, que cela soit considéré comme involontaire. Jupiter Grabovius, si dans nos prières à ta personne il y a eu un vice, une faute, une négligence, un manquement, si dans nos prières, il y a eu quelque défaut visible ou invisible, si c'est juste, puissions-nous, Jupiter Grabovius, avec ce boeuf parfait comme victime expiatoire, en être purifiés."
    Je vous épargne le troisième paragraphe que j'ai sous les yeux, qui n'apporte rien aux précédents, si ce n'est que l'officiant demande (devinez à qui) de purifier "les magistrats et les prêtres, les hommes et les bêtes, les domaines et les productions", et la répétition des sacrifices et cérémonies qui devaient s'effectuer à chacune des portes de la ville.

    Autre point de convergence, la triade divine primitive romaine Jupiter/Mars/Quirinus trouve son exact pendant à Iguvium dans le groupement  Juu-/Mart-/Vofiono- : la ressemblance frappante des noms divins importe ici moins que l'identité de la structure idéologique que recouvre cette triade d'essence indo-européenne : à Jupiter/Juu- revient la souveraineté religieuse, Mars/Mart- président la guerre, Quirinus/Vofiono- patronnent toutes les activités productrices et pacifiques de la masse du peuple.

    Un dernier exemple est l'étrange rituel de la deuotio.

    De quoi s'agit-il ? Lorsqu'au cours d'une bataille, le général romain sent son armée au bord du désastre, il  fait le sacrifice de sa vie pour assurer la victoire romaine. Comme un officiant du sacrifice, il se couvre la tête d'un pan de son manteau (c'est le cinctus gabinus) et prononce la prière suivante :


Cinctus gabinus
C. Iulius Caesar Octauianus Augustus en Pontifex

Ier siècle ACN 

"Iane, Iuppiter, Mars pater, Quirine, Bellona, Lares, diui Nouensiles, dii Indigetes, diui quorum est potestas nostrorum hostiumque, diique Manes, uos precor ueneror ueniam peto feroque, uti  populo Romano Quiritium uim uictoriamque prosperetis hostesque populi Romani Quiritium terrore formidine morte afficiatis. Sicut uerbis nuncupaui, ita pro republica Quiritium exercitu legionibus auxiliis populi Quiritium, legiones auxiliaque hostium mecum diis Manibus Tellurique uoueo."
    Traduction, avec un coup de pouce de M.-A. Peric  :
   "Ianus, Iuppiter, Mars père, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles (= importés de l'étranger), dieux Indigètes (= divinités romaines primitives et nationales), et dieux qui ont pouvoir sur nos ennemis et dieux Mânes, je vous prie, supplie, demande et emporte la faveur que vous rendiez propice au peuple Romain des Quirites la force et la victoire et que vous frappiez de terreur, d'effroi et de mort les ennemis du peuple Romain des Quirites. Par ces mots que j'ai prononcés, je voue avec moi aux dieux Mânes et à la Terre les légions et les troupes auxiliaires de l'ennemi pour le succès de la république des Quirites ainsi que de l'armée, des légions et des troupes auxiliaires du peuple des Quirites."
    En clair : il se voue aux dieux chthoniens, puis se jette au milieu de l'armée adverse, y cherchant la mort qui, par contamination magique, entraînera celle de l'ennemi. Les "spécialistes" de la deuotio semblent avoir été une gens plébéienne  : en 340 à Veseris contre les Latins et en 295 contre les Samnites à Sentinum, deux consuls homonymes, P. Decius Mus (= "Souris" !) offrent le sacrifice de leur vie. Rien de plus aberrant pour nous, formés que nous sommes à raisonner en termes d'effectifs engagés, d'armement, d'organisation des troupes, de géométrie de la manoeuvre : comment une cérémonie religieuse peut-elle renverser le cours d'une bataille ? Le problème est que cette technique de la dernière chance a fonctionné, traduisant ce que Jacques Harmand appelle une "perméabilité mentale entre les deux armées ;" et il ajoute : " perméabilité  qui traduit une unité profonde du milieu italique, c'est-à-dire une excellente explication de la réussite romaine."

2.2.2. Hétérogénéité géographique

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La côte adriatique restera longtemps peu évoluée politiquement et peu développée économiquement : le climat y est plus aride, les ports naturels, peu nombreux ; elle se trouve ainsi en dehors des circuits de production et d'échange qui animent la péninsule.

Les cultures-moteurs de l'Italie ancienne se concentrent  sur les façades tyrrhénienne et ionienne : Etrusques, Grecs, Latins en témoignent. Le climat y est moins étouffant et aride, les montagnes tombent moins abruptement dans la mer, ménageant des plaines plus larges et fertiles (Latium, Campanie), parfois constellées de forêts (Latium), bordées de salines dans leurs parties basses en contact avec la mer (Ostie), offrant de meilleurs mouillages et des baies plus profondes propices à la création de ports (Naples, Tarente).

Et  l'Apennin, résidence de nos Samnites ? Il constitue une zone intermédiaire entre la richesse de la Tyrrhénienne et la pauvreté relative de l'Adriatique ; bien que plus évolué que les Illyriens, il restera contamment en retrait, économiquement et politiquement, par rapport aux cités étrusques, grecques et romaines, qui lui serviront de modèles culturels, artistiques et politiques.


2.2.3. Hétérogénéité politique

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    A nouveau, un net contraste avec la Grèce : celle-ci connaît un seul régime politique: la cité, ou polis. En Italie, l'hétérogénéité démographique et économique se traduit au niveau de l'organisation politique, qui se divise en deux grands modèles.

Les populations de la façade occidentale sont organisées en cités (polis, ciuitas), dont je rappelle brièvement les caractéristiques essentielles (pour plus de détails quand au fonctionnement effectif, voir deux exemples avec Le Kratos du Dèmos et La Caserne eunomique).

1. La cité dispose d'un territoire, organisé en deux unités concentriques :

    - une ville (astu, urbs), centre d'échanges économiques, de décision politique et d'activités administratives, mais aussi moteur culturel et artistique ;

    - une zone rurale (khôra, ager), où réside en  fait la majorité de la population, le rayonnement des villes nous dissimulant que l'économie antique restait basée sur l'activité agricole et l'élevage.

2. La cité est un club de citoyens, ou plus précisément un club d'hommes, qui, seuls, participent à la vie politique dont sont exclus les étrangers, les femmes et les esclaves. Le citoyen s'y définit donc par son appartenance au corps civique.

3. Politiquement, la cité se structure en trois instances :

    - Une assemblée plus ou moins large de citoyens, aux compétences parfois universelles (cf. Athènes), parfois sérieusement restreintes, si pas dans les dispositions constitutionnelles, du moins dans la réalité (Sparte, Rome) : Ekklèsia, Apella, Comices.

    - Un conseil (Boulè, Gérousia, Sénat), à qui est attribuée la gestion à court et moyen terme, la préparation des délibérations de l'Assemblée et la surveillance des magistrats. Il tend à supplanter l'Assemblée, dont il s'arroge plus ou moins subtilement le pouvoir (parfois elle ne demande pas mieux). Le système républicain romain constitue un exemple parfait du siphonnage des pouvoirs et compétences des Comices au profit de l'aristocratie sénatoriale.

    - Des magistrats, soit désignés par tirage au sort, soit élus par l'Assemblée et qui exercent des charges à la fois politiques, administratives, judiciaires et militaires : stratèges, archontes et magistrats mineurs athéniens ; éphores et rois spartiates ; consuls, préteurs, questeurs et édiles romains. Aspect le plus souvent passé sous silence, ils occupent et/ou remplissent aussi des charges religieuses, exercées au nom de la collectivité.

4. En effet, la cité met le sacré à son service.

    Aux cités et empires mésopotamiens où le souverain n'est que le vicaire de la divinité protectrice de la ville ou du peuple, et aux religions du Livre, où la question de la souveraineté temporelle est l'occasion de conflits répétées entre pouvoirs civil et religieux, s'opposent les cités gréco-italiennes. La vie religieuse y sert d'instrument politique, affirmant la cohésion du corps social et captant la faveur divine au profit de la cité et de ses membres : protection des récoltes, du bétail et de la santé des habitants ; "coup de pouce" surnaturel aux entreprises politiques, diplomatiques et militaires, procuration (au sens moderne comme au sens romain) de présages qui servent à s'assurer que les projets de la cité ne dérangent ni l'ordre cosmique, ni la susceptibilité de dieux toujours sourcilleux et aux intentions souvent insondables, évitant ainsi des représailles toujours douloureuses.

    Conséquence pratique : le rôle des prêtres est très réduit ; il arrive même, comme à Rome, que les fonctions sacerdotales soient exercées par les magistrats, signifiant ainsi la subordination du religieux au politique : dans ce sens, j'aurais tendance à qualifier le système romain "d'absolu politique".

    Autre aspect de la religion civique : la tendance au formalisme et à l'établissement de relations contractuelles avec l'au-delà. C'est le fameux "do ut des" romain. Il importait que les formes soient respectées, dans leurs moindres détails, sans quoi la cérémonie, la prière, le sacrifice étaient entachés de nullité. La sincérité et l'adhésion personnelle dans l'accomplissement des rites et l'énoncé des paroles rituelles n'étaient même pas nécessaires ; un Romain à qui vous auriez posé la question de la foi, ce mélange intime de croyance, de confiance confinant à l'abandon de sa volonté et d'amour, aurait haussé les épaules : "Quelle idée !"

    La ferveur n'est bien entendu jamais absente des grandes cérémonies publiques, mais les autorités, craignant toujours des débordements, cherchent à la canaliser dans des rituels ou à la réserver au culte  privé. D'où, par réaction, le succès des religions à mystères ou des cultes orientaux qui instaurent la relation directe, personnelle, voire la fusion avec la divinité.


Les populations de la plaine du Pô, de la côte adriatique et de l'Apennin osco-ombrien connaissent une forme d'organisation bien plus lâche et primitive. Les documents, qui brillent par leur rareté et leur caractère lacunaire, permettent cependant de reconstituer une structure, que je qualifierais de "pré-politique", et qui superpose :

1. Les uici (singulier : uicus), villages où réside la population.

2. Les uici se regroupent en pagi (singulier, pagus), ou cantons.

3. La totalité du peuple, ou de la tribu, qui prenait conscience de son unité lors des guerres et lors des réunions et fêtes autour des grands sanctuaires tribaux.

    En osco-ombrien, cette totalité du peuple est désignée par les substantifs touto (samnite) ou tota. Ce terme, à ne pas confondre avec le faux ami latin totus, tota, totum, "tout", dérive, comme le vieil irlandais tuath, "peuple", "pays", le gallois tud, "pays", le breton tud, "gens", le vieil haut-allemand deot, "peuple" d'où a été tiré deutsch, d'un terme indo-européen *teuta, issu de la racine *teu-, "être gonflé, puissant". Comme le suggère Emile Benveniste, *teuta se traduit donc par la "plénitude", "le plein développement du corps social". On ne s'étonnera pas de le retrouver dans la composition de l'ethnonyme Teutoni et de noms propres gaulois comme Teutates et  Teutomatus.

    On le voit donc, l'essentiel de la vie politique de ces peuples repose sur deux piliers, la résidence villageoise et l'identité ethnique, par opposition aux cités, qui supposent le rôle moteur des villes et l'identité civique. L'identité ethnique se fonde sur la consanguinité ; l'identité civique se définit par le rôle exercé dans la cité.

4. Enfin, l'état de guerre étant endémique, il existait des centres fortifiés (oppidum en latin, ocri en osco-ombrien), aux enceintes parfois imposantes, comme chez les Illyriens, qui servaient de refuge en cas de guerre et/ou de sanctuaires et où tendait à s'installer une aristocratie souvent guerrière dont l'horizon débordaient parfois du cadre local. Elle se montrait donc prête à subir les influences politiques, technologiques et culturelles des sociétés plus évoluées. Ces centres formaient des agglomérations proto-urbaines où la romanisation, qui, selon un schéma classique, commençait par les élites pour descendre, par percolation, jusqu'aux couches les plus profondes de la population, trouva un terreau fertile. Une romanisation synonyme de civilis-ation, au sens "d'établissement du modèle civique" dans toute la péninsule.

3. "Samnite", ça veut dire quelque chose ?

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    Samnites, comme les appelaient les Romains, sa variante grecque Saunitaï, ainsi que les noms d'autres peuples italiques d'origine villanovienne, Sabini et Sabelli, dérivent d'un radical sab- qui se rattache ultimement au pronom réfléchi indo-européen *se-.

    Le concept est clair : il désigne un "soi-même", "sa propre parenté, son propre peuple." Il plonge très profondément ses racines dans les mentalités collectives indo-européennes les plus archaïques : mon groupe se définit comme un ensemble clos, où "nous sommes entre nous", où mon lien social de base est une consanguinité mythique, les autres peuples étant par conséquent perçus comme fondamentalement hostiles et dangereux. Du même *se-, dérivent en effet les ethnonymes slaves des Serbes, Sorabes, celte des Insubres, germaniques des Suédois et Suèves ; *s[w[e-l- a donné Slaves, Slovènes, Slovaques et Hellènes. On a vu au paragraphe précédent qu'encore aux IVème et IIIème siècle, l'appartenance ethnique représentait la fome la plus haute et élaborée de conscience politique chez les populations de l'Apennin osco-ombrien.

4. Petit traité de civilisation samnite

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Ne ratez surtout pas le site de Davide Monaco : LA référence sur la civilisation samnite
Sanniti


 

4.1. Milieu naturel et économie

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    Les Samnites, nous l'avons vu, étaient installés dans l'Apennin au sud-est du Latium et à l'est de la Campanie dans un territoire qui inclut le Molise actuel et s'étend jusqu'au nord de la Basilicata, et forme une région de montagnes aux flancs couverts de forêts, dont les sommets peuvent dépasser 2.000 mètres. Le climat est essentiellement continental, marqué par de fortes différences de températures entre le jour et la nuit, comme entre la bonne et la mauvaise saison. Les vallées, parfois encaissées, sont parcourues par des rivières aux variations de débit importantes et imprévisibles qui leur donnent l'allure de torrents et empêchent toute navigation régulière. Les communications sont donc difficiles, et l'exploitation agricole peu rentable au vu de la technologie antique, d'autant plus que les pluies ont tendance à se concentrer en automne et en hiver et que les terres arables, déjà peu nombreuses et peu étendues, sont lessivées par de violents orages ou les précipitations hivernales.

    Les Samnites tirent donc leur subsistance et leurs revenus de l'exploitation de la forêt et de de leurs troupeaux. Ceci entraîne une conséquence non négligeable pour les populations voisines : ces éleveurs pratiquent la transhumance, recherchant la fraîcheur des hauteurs en été et la chaleur des basses terres en hiver, ce qui fait d'eux des voisins plutôt gênants. Les heurts avec les sédentaires sont courants. Les relations entre éleveurs nomades ou transhumants et agriculteurs n'ont jamais été faciles, les premiers n'ayant pas la précision pointilleuse des seconds dans l'estimation des limites territoriales, ceux-ci le leur rendant bien en "empruntant" des bêtes "égarées". De la rixe à la guerre ouverte et déclarée, la vie "internationale" de la région est marquée par un état de conflit endémique, que ne calme pas la différence de potentiel économique entre l'Apennin et les plaines campanienne et latine : les montagnards, quand ils ne descendent pas avec leurs troupeaux vers les salines de la côte (ce qui explique les noms de la via salaria et du forum boarium de Rome, lieu de passage obligé des éleveurs sabins vers les marais salants de la rive droite du Tibre, voir Pourquoi Rome à Rome ?), lorgnent avec envie les opulentes - à leurs yeux de pauvres et sous-développés - cités et exploitations agricoles côtières ; des raids périodiques "aident à la redistribution" des richesses de ces dernières. En outre, dès le Vème siècle, une poussée continue des Italiques avait fait passer la Campanie sous la domination d'une aristocratie samnite d'ailleurs fortement hellénisée, tout comme leurs voisins Lucaniens, eux-mêmes largement samnitisés, avaient mis la main sur Paestum.

4.2. Les conséquences d'une démographie galopante

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    Ces structures économiques qui font des Samnites des voisins encombrants s'expriment et se renforcent par une coutume qui les rend vraiment dangereux, le uer sacrum, "printemps sacré". André Martinet s'interroge sur le sens à accorder à "sacré".

    Le manque de ressources et l'ignorance en matière de contraception se combinent pour engendrer un excédent de population que n'épongent pas suffisamment les épidémies, la mortalité infantile et une espérance de vie somme toute réduite. Lorsqu'une crise démographique éclate, se pose la question de ce que l'on va faire de la partie la plus turbulente de la population, les jeunes gens. Le uer sacrum fournit la réponse : à leur naissance, on consacre au dieu Mars tous les garçons d'une même année. Lorsqu'ils atteindront l'âge adulte, on les expulsera de la communauté et de son territoire sous le patronage d'un animal totémique, à charge pour eux de se trouver de nouvelles terres. Le uer sacrum implique en outre que ces bandes de jeunes hommes "consacrent aux dieux" tous les êtres vivants rencontrés sur leur passage. Traduisons : dans les régions traversées et/ou envahies, le bétail est abattu et consommé, ce qui résout le problème logistique, et les hommes massacrés, laissant leurs femmes à la libre disposition des envahisseurs, la question de la reproduction de la nouvelle société trouvant une solution immédiate et aisée (enfin, pas pour tout le monde).

    Ce logiciel économico-religieux de justification de l'invasion et de la prédation a permis aux Villanoviens, entrés en Italie vers 950 par la Vénétie d'attteindre le fond de la "botte" en moins d'un siècle, ce qui constitue une vitesse de déplacement de population et de culture remarquable : 10 kilomètres par an ! La fréquence du recours au uer sacrum permet d'évaluer le degré d'asphyxie démographique auquel étaient confrontées ces communautés aux ressources limitées. Aux VIème et Vème siècles, une vague d'expansion samnite poussa à nouveau leurs tribus jusqu'à l'extrême sud de la péninsule.

  Autre débouché pour ces jeunes gens en quête d'aventure : le mercenariat, emploi dans lequel les Samnites furent fort appréciés

4.3. Valeurs

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    L'animal totémique dont il est fait mention au paragraphe précédent explique vraisemblablement le nom de deux des peuples de la fédération samnite : les Hirpini tirent leur nom du Loup et les Frentani, du cerf.

    Ces animaux connotent la force, la vitesse, la férocité, la combativité, et leur choix comme totems indiquent une société où les valeurs viriles et guerrières occupent une place centrale : les hommes portent une large ceinture de bronze (un exemplaire sur cette page) comme symbole de virilité. En osque et en sabin, le *ner- désigne l'homme en tant que combattant, reconnu comme égal par les autres mâles de la tribu en tant que guerrier. Ces deux langues ont conservé l'opposition de deux notions indo-européennes : le *wir, que l'on retrouve dans le latin Quirites ("concitoyens" < *co-uirites) est un élément masculin de la tribu ; le *ner- est le guerrier, l'homme à part entière : d'où les noms de peuples (Nervii), les noms propres latins Nero et Nerio Martis, parèdre du dieu de la guerre, les Nartes, héros ossètes, le grec anèr/andros, d'où est dérivé 'Ndrangheta. Encore au IIème siècle, les aristocraties romanisées samnites faisaient de la valeur militaire un élément de base de leur charisme et de leur droit à diriger leurs cités, alors que chez les Etrusques et les Marses, les connaissances en matières religieuses et divinatoires étaient bien plus prisées.

    Par certains côtés donc, une vision de l'homme-guerrier que l'on peut rapprocher de celle des héros homériques : l'affirmation de soi par le courage, la force et l'habileté s'exprimant en exploits guerriers ou cynégétiques ; la valeur individuelle et l'honneur occupent une place centrale dans les mentalités collectives et la psychologie individuelle. Dans cette structure idéologique, l'on n'existe que par le regard appréciateur et admiratif de ses pairs certes, mais aussi, même si c'est dans une moins large mesure, des femmes, devant qui l'on se pavane : ce n'est pas parce que nous sommes dans une société patriarcale que les femmes n'ont pas leur mot à dire, même si pas "officiellement", et que leurs moqueries ne font pas mouche, surtout si les hommes font mine de ne pas les entendre. En creux, la crainte de démériter et de subir le mépris d'autrui pousse au dépassement et au contrôle permanent de soi. Une forte pression sociale s'exerce donc sur chacun, s'exprimant en marques de la défaveur comme de la faveur collectives.

    En osque, le terme *ai-ti "part", nous fournit les clés de cette faveur publique. Il dérive d'un radical indo-européen *ai- "allouer, attribuer", avec le sens plus précis "d'assigner une part". Dans cette "société d'honneur" (l'expression est de Montesquieu) qu'est une communauté samnite, *ai-ti désigne ce à quoi chacun peut prétendre suivant sa place dans l'échelle des honneurs. Comme le grec homérique géras, cette part comporte des gratifications matérielles : morceaux de viande, part de butin, boeufs, armes et femmes. Plus subtilement, elle a une face symbolique : écoute attentive lors des assemblées, droits de préséance, "bonne place" dans les banquets dont on sait qu'ils sont des codes parfois raffinés de la position de l'individu dans l'estime collective. Chacun est évidemment très chatouilleux sur le respect qui lui est dû et pointilleux quant aux marques de considération qu'il attend de la société.

4.4. La guerre

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Guerrier samnite
Fresque de Paestum
Ivème siècle ACN


4.4.1. Armement

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    Le guerrier samnite est essentiellement  un fantassin, bien que la cavalerie ne fasse pas défaut, comme le montrent les fresques de Paestum.

Cette statuette de bronze, oeuvre d'art indigène précieuse parce que non marquée d'influences grecques, représente un guerrier samnite typique du milieu du IVème siècle. Cette figurine (une autre version de la même) en donne une bonne restitution.

- Il est vêtu d'une tunique courte, serrée par la ceinture de bronze déjà mentionnée. Par-dessus, il porte un plastron de bronze trilobé (cardiophylax), caractéristique samnite, relié par des pattes d'épaule et des attaches latérales à un dorsal de mêmes matière et forme. De nombreux exemplaires subsistent, dont celui-ci :
 

Cardiophylax trilobé samnite

    Deux autres exemples ici et . Certains cardiophylax étaient de véritables oeuvres d'art, probablement réservées aux plus nantis des guerriers, comme celui retrouvé à Ksour-es-Sad en Tunisie, peut-être rapporté d'Italie par l'un des soldats d'Hanniba'al.  


Cardiophylax de Ksour-es-Sad
IVème-IIIème siècle ACN

- Son équipement défensif se complète de jambières et d'un casque vraisemblablement en bronze de modèle dit "attique", d'origine grecque, avec couvre-joues mobiles mais dégageant le reste du visage et les oreilles. Parfois, les couvre-joues reproduisent le motif trilobé du cardiophylax. Un autre modèle de casque courant chez les Samnites était celui-ci, du type "Montefortino", dont on notera les couvre-joues joliment décorés. 

- Il se protège d'un d'un long bouclier ovale avec arête verticale et bosse centrale, avec une  poignée centrale horizontale, probable invention villanovienne, que les Romains appellent scutum.

- Son armement offensif consistait, à l'origine, en deux javelots aux deux extrémités ferrées et avec boucle de jet en cuir. Notez l'absence d'épée...
   

Pointe de lance italique

    Un bon dessin d'un samnite avec harnachement complet, y compris la mine peu commode, page 103 des Guerres de l'Antiquité de John Warry (Elsevier-Bordas, 1991).

Cliquez maintenant pour des guerriers samnites du début du IIIème siècle ACN.

- Le personnage de droite se contente de plaques pectorale et dorsale carrées, d'orignie villanovienne, et que porteront encore les légionnaires romains les moins fortunés jusqu'au IIème siècle ACN.

- Le motif rectangulaire figurant sur la tunique et le bouclier de son voisin de gauche est  emprunté à un étendard figurant sur la fresque de Paestum. Il porte le plastron trilobé "classique."

- Le guerrier de gauche de l'avant-plan est visiblement plus riche : il porte une jambière, un casque et une cuirasse en repoussé de très belle facture semblable à celle de Ksour-es-Sad.

- Celui de l'arrière-plan a un plastron "musclé", dont la fresque de Paestum montre deux exemplaires.

- Les casques, de modèle "attique", étaient particulièrement prisé des Samnites. Les documents pictographiques nous les montrent souvent ornés de deux ou quatre plumes disposées transversalement et/ou d'un cimier longitudinal et/ou d'ailes en bronze.

- Enfin, le modèle de bouclier (scutum) représenté ici, est sujet à caution : la forme trapézoïdale est inspirée des descriptions de Tite-Live, dont les informations sur le monde samnite sont peu fiables : il s'est vraisemblablement inspiré,  pour décrire les guerriers samnites, de ce qu'il avait sous les yeux, les gladiateurs dits "samnites" qui combattaient dans l'amphithéâtre. Des peintures figurant actuellement au Musée Archéologique de Naples montrent des scuta nettement ovales.

    Comme chez beaucoup de peuples indo-européens, le bouclier (latin scutum) a une forte valorisation symbolique. Remarquez ici les scuta décorés de couleurs vives et/ou de motifs prophylactiques, notamment solaires, comme la svastika de celui de droite. Pour autant qu'on puisse lui faire confiance, Tite-Live signale deux unités samnites d'élite aux boucliers décorés d'incrustations, l'une, d'or, l'autre, d'argent. Pour une description plus détaillée du scutum, je renvoie au chapitre 7 de mon article sur les boucliers.

Scuta
Légionnaires romains

Autel de Domitius Ahenobarbus
115-110 ACN

(D'après Peter Connolly et John Warry)
Structure du scutum

(D'après Peter Connolly)
Coupe longitudinale de l'umbo
1 = arêtes supérieure et inférieure
2 = umbo
3 = trois couches de lamelles de bois contrecollées
4 = poignée

    Pour des figures plus exactes des tenues de guerre samnites, voir les pages 106 et 107 de Greece and Rome at War de Peter Connolly et le paragraphe 6.4. de ma page sur les boucliers.

L'influence grecque, particulièrement sensible chez les Samnites côtiers et campaniens, se traduira plus tard par l'emploi d'épées de taille légèrement courbes à un seul tranchant (grec : kopis ; latin falcata), de boucliers hoplitiques et de casques coniques ou du type "italo-corinthien", tels que celui du guerrier du milieu.

Enfin, les Samnites qui prirent le contrôle de la Campanie à partir du Vème siècle formèrent une cavalerie de haute qualité, armée comme les fantassins : notez, ci-dessous, le casque attique, la javeline, le pectoral musclé, la ceinture, symbole de virilité, et la tunique courte.
   

Cavalier samnite
Fresque de Paestum
Début du IVème siècle ACN


4.4.2. Tactique

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    Si l'on compare l'armement du Samnite à celui de l'hoplite grec, les différences sautent aux yeux : ce dernier est équipé, tant offensivement que défensivement, pour le déplacement en phalange serrée, le choc et le combat au corps à corps qui s'ensuit. Par contre, le premier, dépourvu d'épée armé de javelots, pratique le combat à distance, que les anglais appellent "hit and run" : approche rapide, lancer des javelots, retraite facilitée par la légèreté de l'équipement et, détail qui a son importance, la tunique ultra-courte qui dégage les jambes. Les formations sont lâches, le lancer du javelot demandant plus d'espace que le maniement de la lance tenue fermement et poussée en avant. La cavalerie, comme lors de l'avancée quelque peu imprudente du dictateur A. Cornelius Aruina (= "Saindoux") dans le Samnium en 322, sert essentiellement au harcèlement.

    Autre facteur de fluidité des fomations : la recherche de l'exploit individuel fait obstacle à la cohésion obstinée des milices citoyennes grecques et romaines.

    Enfin, terrain montagneux ou vallonné et structure sociale décentralisée obligent, les tactiques préférées des Samnites relèvent de l'embuscade et de la guérilla.

    Cependant, en matière militaire, une armée ne tarde pas à adopter les armes, organisations et tactiques de l'adversaire si elles semblent apporter un avantage. Comme indiqué dans le paragraphe 4.4.1., l'alourdissement de leur équipement défensif et l'utilisation d'épées permettra aux Samnites, certainement pas plus tard que le IVème siècle, d'affronter leurs ennemis, y compris les Romains, en bataille rangée, où ils se montrent des adversaires particulièrement coriaces Ainsi, lors de la première bataille des Guerres Samnites, au mont Gaurus (343), au nord de Cumes, le consul Ualerius Coruus (= "Corbeau"), ne parvenant pas à faire fléchir la ligne samnite, doit recourir à l'expédient de démonter ses cavaliers pour les faire combattre comme fantassins afin de faire plier les ailes de l'adversaire.

    Les Guerres Samnites illustrent l'affrontement de deux tactiques d'infanterie opposées : jusqu'à leur contact douloureux avec les tactiques hellénistiques de Pyrrhos d'Epire et d'Hanniba'al, les Romains restent les maîtres incontestés de la bataille rangée, en terrain découvert, où la cohésion de leurs légions finit par l'emporter malgré la résistance samnite, tandis les Samnites préfèrent l'occupation des hauteurs d'un défilé d'où ils peuvent lancer des attaques surprises sur un ennemi encerclé, désorienté et démoralisé. Un exemple parfait est fourni par la bataille de Tifernum (297), qui  commence par une tentative samnite d'attirer une armée consulaire dans une vallée encaissée pour lui tomber dessus une fois engagée ; Tite-Live signale comme exceptionnel que, leur piège ayant été déjoué par les éclaireurs romains, les Samnites acceptent de se battre en plaine.


4.4.3. Moral, organisation, camp

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    Les Samnites ont la réputation de guerriers endurcis, endurants, habiles et au moral difficile à entamer (le "moral inébralanble", c'est une fiction littéraire, toute unité et tout guerrier ayant un point de rupture).

    Tite-Live rapporte à cet égard dans le le chapitre 38 du livre X, une archaïque cérémonie d'initiation destinée, en dernier recours, à assurer la cohésion et l'obéissance des troupes.

    Un emplacement fermé de 60 mètres carrés est délimité par des claies et des panneaux recouverts de lin. Un prêtre offre un sacrifice aux dieux. Ensuite, le général fait convoquer un par un les hommes les plus valeureux, à qui, dans ce lieu rendu impressionnant par la présence des autels, des victimes immolées et des centurions l'épée nue à la main, on fait jurer un "serment épouvantable" : tout qui n'obéira pas aux généraux, quittera le champ de bataille ou ne tuera pas illico le premier qu'il verra abandonner le combat attirera la malédiction sur sa famille et ses descendants. Ceux qui refusent de prêter ce serment sont égorgés sur le champ. Ensuite, le général choisit dix guerriers parmi ceux qui ont prêté serment, qui désignent à leur tour un homme, et "ainsi de suite jusqu'à obtenir un total de 16.000 hommes." L'unité d'élite ainsi formée est appelée "légion de lin".

    Pour ce qui est de l'organisation des unités, nous ne disposons que des informations de Tite-Live, dont on ne puisse pas vraiment dire que c'était un spécialiste des affaires militaires. D'après lui, la structure de l'armée Samnite n'était très éloignée de celle des légions romaines suite aux réformes de M. Furius Camillus. La "légion" samnite comptait 3.000 hommes et était subdivisée en sous-unités commandées par des "centurions". Mon impression est que Tite-Live transpose celle-ci sur celle-là. Il estime la capacité de mobilisation du Samnium à 60.000 hommes.

    Tite-Live note aussi l'utilisation d'enseignes, qui outre leur rôle de "drapeaux" servant à donner des ordres, devaient avoir une forte connotation affective : l'enseigne est quasi consubstantielle à l'unité, et la laisser tomber aux mains de l'ennnemi constitue un déshonneur grave. Il fait par conséquent grand cas de la capture d'étendards samnites.

    Enfin, il indique que les Samnites recourent à l'usage de palissades doublées de fossés lorsqu'ils établissent leurs camps ou mènent des sièges.

4.5. Organisation politique

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4.5.1. Structures

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Comme indiqué au paragraphe 2.2.3., les populations samnites sont organisées institutionnellement en uici (villages) - pagi (cantons) - touto (peuple), les premiers et ce dernier constituant les deux pôles de la vie publique.

Des magistrats, appelés meddices (singulier : meddiss en osque, meddix en latin) dirigeaient les communautés locales. Les Samnites ne sont pas organisés en un état unique, mais constituent une fédération de peuples, Hirpins, Pentriens, Carricins et Caudins ; les Frentani, dont l'appartenance reste sujette à caution (des Samnites ? Des Sabins ?) se rattachaient à cette fédération. Chacun de ces peuples est très conscient de son identité, de ce que les latins appelaient nomen, notion qui dépasse le simple nom pour englober un ensemble de pratiques linguistiques, sociales, religieuses et politiques communes. Cette identité est, entre autres, symbolisée par des sanctuaires comme celui de Pietrabbondante (Des vues et reconstitutions) chez les Pentriens.

L'autorité sur chacun de ces peuples était exercée par des gouvernants qui répondaient au titre de meddix tuticus ("meddiss du peuple"). Farouchement indépendants donc, mais aussi capables de se fédérer face au danger commun, de faire bloc en cas de guerre, voire de s'allier à d'autres nations ou cités comme lors de la troisième Guerre Samnite, où Rome affronte une coalition de Sabins, d'Etrusques, d'Ombriens et de Gaulois menée par les Samnites.

J'ajouterai, que sachant ce que nous savons des institutions indo-européennes, il m'étonnerait que les communautés ne disposaient pas d'une assemblée populaire dont l'accès était réservé aux seuls hommes à part entière, les guerriers.


4.5.2. Le meddiss et l'idéologie du pouvoir

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    L'osque meddiss est l'équivalent du latin iudex. Cette forme se décompose en med + diss comme iudex en iu + dex.

Le suffixe -diss ou -dex provient d'une racine indo-européenne *deik- qui a donné deïknumi, "montrer" en grec et dicere, "dire" en latin. "Montrer par la parole", donc. Emile Benveniste précise : une parole d'autorité, normative et prescriptive qui montre ce qui doit être. En effet, le meddiss a autorité de juge et pouvoir sur la communauté.

La racine *med-, oui, celle que nous retrouvons dans le français "médecin" , couvre un large champ sémantique dans différentes langues indo-européennes : elle a donné medeor "guérir" et meditari, "penser, réfléchir, préparer, étudier" en latin, médomaï, "méditer, réfléchir, inventer" et mestôr, "conseiller" en grec, midiur, "je juge" en irlandais et l'allemand Mass, "mesure". Cette hétérogénéité elle-même nous dévoile la notion complexe "d'évaluer une situation" et de (je cite à nouveau Benveniste) "prendre avec autorité les mesures qui sont appropriées à une difficulté actuelle ; ramener à la norme - par un moyen consacré - un trouble défini."

Il a fallu en passer par cette démonstration technique pour cerner ce qui sépare le meddiss samnite du magistrat des cités hellénisées ou romanisées et des gouvernants modernes : il ne s'agit pas de trouver, par une déduction rationnelle, des solutions nouvelles à des problèmes nouveaux, mais de leur appliquer des moyens éprouvés, des recettes afin que les choses rentrent dans l'ordre. Je précise : l'ordre antérieur. Le meddiss ne prouve pas la validité de sa décision par le logos, la démonstration rationnelle qui s'adresse à l'entendement de tout un chacun et prête le flanc à l'objection et à la discussion : il dit, il affirme. Il pose les choses comme elles doivent être en vertu d'un droit formel, de règles techniques, où, et c'est ce qui trouble le plus nos consciences de Modernes, les notions proprement morales ne jouent qu'un rôle secondaire, voire d'où elles sont absentes. Conséquence : en matière judiciaire, le droit passe avant la justice. A mon sens, les règles du droit ne devaient pas être toujours fort dégagées de la religion.


4.5.3. Mais... qui exerçait les fonctions dirigeantes ?

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    Très probablement, une aristocratie bien établie, qui tire pouvoir, prestige et charisme de sa fortune, de ses talents militaires, de ses succès guerriers et sans doute de la connaissance des règles judiciaires et des prescriptions religieuses. Les documents nous citent trop souvent pour que ce soit l'effet du hasard les noms des mêmes familles : le jour où vous rencontrez des Betitii, Decitii, Herii, Papii, Satrii, Staii ou Statii dans un texte latin, vous avez affaire à des milieux dirigeants samnites. On retrouve des Pontii et des Egnatii parmi les généraux. Il m'étonnerait que ces familles ne se soient pas efforcées, d'ailleurs avec succès, de monopoliser le pouvoir à coups d'alliances politiques, économiques et matrimoniales, quitte à se déchirer entre elles une fois le peuple renvoyé à ses préoccupations quotidiennes.

    Il semble que les meddices osques aient fonctionné suivant un système de collégialité: il y aurait eu deux meddices, avec cependant l'un des deux plus important que l'autre.


4.5.4. Tout cela n'était pourtant pas figé

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    Cette aristocratie participe au mouvement d'hellénisation qui touche le Samnium, surtout aux IIIème et IIème siècles, et qui intègre dans le panthéon national des divinités comme Héraklès, Démèter ou Perséphone. L'architecture privée des demeures aristocratiques, comme celle des bâtiments publics, dont il ne faut pas oublier qu'ils sont offerts à leur communauté par les gouvernants sur leur cassette personnelle, subit une influence des modèles architecturaux grecs. J'imagine que, par la même occasion, les idées et conceptions politiques grecques faisaient lentement leur chemin dans les consciences de ces couches dirigeantes.

    Dans le cas de Pompéi, passée sous la domination samnite à la fin du Vème siècle, l'évolution est encore plus nette : les gouvernants ont adopté le modèle civique, ainsi que le prouvent les inscriptions du IIème siècle, qui font état d'un kumbennio (assemblée populaire), d'un kumparakion (sénat) et de meddices.

    En résumé, suivant leur proximité géographique par rapport aux cités grecques et au monde romain et les relations économiques et culturelles entretenues avec ceux-ci, les communautés samnites en étaient encore, au IIème siècle encore, à différents stades d'évolution politique : l'arrière-pays montagnard conservait sa hiérarchie uicus/pagus/touto, appelant ses chefs tantôt meddiss, tantôt basileus, témoignage d'influences grecques variables, tandis que les dirigeants des cités hellènes passées aux mains des aristocrates samnites, lucaniens et bruttiens étaient parfaitement intégrés au modèle civique.

    Le terrain était donc prêt, malgré des résistances et une conscience ethnique aigüe, pour la romanisation et la civilis-ation (cf. supra) du monde samnite. Celle-ci ne sera effective et profonde qu'après la Guerre Sociale (91-89 ACN), à l'issue de laquelle Rome se décida enfin à concéder la citoyenneté romaine à tous les habitants libres (la précision est utile !) de l'Italie, forçant ainsi tous les groupes et communautés, même les plus reculés, à s'organiser en cités : la hiérarchie village/canton/peuple s'effaça totalement devant la structure assemblée/conseil/magistrats ; le Samnite devint citoyen romain.


 

On souffle un peu : quelques vues de Pietrabbondante, chez les Pentriens 
Des vues et reconstitutions de la zone du temple et du théâtre 

Pour mieux comprendre la suite, une carte de l'Italie méridionale

Légende

Le triangle au-dessus du N° 29 représente le Vésuve. Une sympathique webcam ici.
Les deux traits verticaux entre les Nos 19 et 23 sont les Fourches Caudines.
Les lignes pointillées représentent les routes :
L    Uia Latina
A    Uia Appia

Localités

1    Carseoli
2    Alba Fucens
3    Corfinium
4    Histonium
5    Ostie
6    Rome
7    Sora
8    Cominium
9    Bouianum Uetus, aujourd'hui Piettrabondante
10  Fregellae
11  Saepinum
12  Interamna Lirensis
13  Teanum Sidicinum
14  Luceria
15  Minturnes (aqueduc et théâtre)
16  Suessa Aurunca
17  Calès
18  Sinuessa
19  Capoue
20  Saticula
21  Maleuentum, devenue Beneuentum
22  Liternum
23  Abella
24  Aquilonia
25  Nola
26  Abellinum
27  Uenusia
28  Cumes
29  Naples
30  Pompéi
31  Nuceria
32  Paestum
33  Métaponte
34  Tarente
35  Héraclée

Remarque

Je ne suis pas parvenu à situer Cluuia et Tifernum (Tifernum du Samnium, et non Tifernum d'Ombrie).
Une carte de la Girafe Timbrée à qui m'indiquera la localisation de ces deux cités.

5. L'inévitable : la confrontation avec Rome

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5.1. La première Guerre Samnite : 343 - 341

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    L'opulente Campanie fut toujours l'objet des convoitises : colonisée par les Grecs, elle fut incluse un temps dans la sphère d'influence étrusque au VIème siècle, avant de passer sous domination samnite à partir du Vème siècle, à l'exception de Naples qui resta grecque : Capoue tombe en 423, et Cumes deux ans plus tard.

    Aucune surprise donc, à ce qu'une fois le Latium sous son contrôle et les Herniques, Marses et Aequi matés, du moins temporairement, le regard des autorités romaines se tourne vers le sud. Dans un premier temps, les relations entre Rome et la confédération samnite sont pacifiques : elles s'allient en 354 contre leurs ennemis communs, Volsques, Ausones, Campaniens.

    Mais un prétexte à intervention romaine en Campanie n'allait pas tarder à se présenter. Les Sidicins, peuple qui se trouve dans l'inconfortable situation de vivre aux confins du Latium, du Samnium et de la Campanie sont attaqués par les Samnites en 345. Ils réclament l'aide de Capoue. Celle-ci, vaincue à son tour, fait appel à Rome. C'était introduire le loup (ou plutôt, la Louve) dans la bergerie. La guerre dure de 343 à 341 et bien que Tite-Live fasse état d'une impressionnante quantité d'ennemis massacrés et de boucliers capturés, elle aboutit à une paix de compromis : il faut dire que Rome doit régler une affaire grave de mutinerie dans l'armée. Les Samnites reconnaissent l'annexion de Capoue par les Romains qui, en échangent, acceptent celle des Sidicins par leurs adversaires.

5.2. Une petite pause : la Guerre Latine (340-338)

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    Quand leurs intérêts communs sont en jeu, les anciens ennemis savent oublier un temps leurs ressentiments et  s'allier, quitte à remettre ça un peu plus tard.

    La première Guerre Samnite à peine achevée, Rome doit faire face à un danger plus pressant, interne celui-là : les Sidicins, refusant de passer sous la coupe samnite, s'adressent cette fois aux Alliés latins de Rome ! Ceux-ci forment une armée et envahissent le Samnium. Non contents de cette violation du traité de paix, ils se mettent à comploter contre les Romains, réclamant un partage plus égalitaire du pouvoir monopolisé par l'aristocratie sénatoriale. Une coalition romano-samnite les Romains les écrase en 340. La Ligue Latine est dissoute, les cités révoltées sont traitées avec plus ou moins de dureté et perdent pafois d'importantes parties de leur territoire. Cependant, avec son pragmatisme politique inimitable, le Sénat accorde la civitas sine suffragio (voir Hanniba'al, paragraphe 4.3.1. pour l'explicitation de cette notion) aux Latins restés fidèles, ce qui eut pour avantage d'élargir la base de recrutement légionnaire.

5.3. On remet ça : la deuxième Guerre Samnite (326-304) 

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    Deux évènements concourent à faire rapidement remonter la tension entre Rome et la Confédération Samnite.

En 329, les Volsques sont définitivements vaincus. Les Romains décident d'installer une colonie à Fregellae, localité qu'ils fortifient. Les Samnites perçoivent ce mouvement comme une menace contre leur territoire.

D'autre part, la pression samnite sur la Campanie ne se relâche pas : c'est maintenant Naples qui est visée. Elle fait appel à Rome.

    L'affaire sera beaucoup plus dure pour Rome : une tentative de pénétration directe en plein territoire samnite se solde par un lourd échec aux Fourches Caudines en 321 : le général samnite Gauius Pontius contraint deux légions, commandées par les consuls Ueturius Caluinus et Sp. Postumius Albinus Regillensis, à la reddition ; les soldats passent sous le joug et 600 chevaliers romains sont emmenés en otages à Luceria.

    Rome choisit alors de recourir aussi à la stratégie de l'ananconda : des colonies sont installées d'abord dans les territoires de peuples limitrophes de la Confédération Samnite soumis à Rome : Calès (334), Suessa Aurunca (313), Interamna Lirenas (312), Luceria (314) ; ensuite en territoire samnite même comme à  Saticula (313). En outre, sous l'impulsion du censeur App. Claudius Pulcher, une route, la future Via Appia, est construite en 312, reliant Rome à Capoue.

    Les Samnites répliquent à cette stratégie d'étouffement par des alliances avec les Etrusques de Tarquinies, Arretium, Cortone et Pérouse. Les Romains brisent cet encerclement diplomatique en concluant des traités avec les Lucaniens et Carthage en 306. Les Herniques et les Aequi en profitent pour se révolter. Rome mène donc une guerre sur plusieurs fronts, mais dispose de deux avantages de poids : l'unité de commandement et la manoeuvre sur position centrale.

    Le conflit se caractérise par une remarquable sauvagerie : les Samnites affament la garnison romaine de Cluuia, les Romains font passer 7.000 Samnites sous le joug lors de la prise de Luceria, histoire de venger l'humiliation de Caudium, en massacrent 20.000 lors de la prise de Bouianum, en liquident 30.000 autres lors de différentes opérations, massacrent le peuple des Ausones sur le simple soupçon de trahison et tuent encore 60.000 Etrusques. Même si ces chiffres fleurent bon l'exagération épique, il n'en reste pas moins que, d'un côté comme de l'autre, on avait conscience de mener une lutte à mort et que l'on se comportait en conséquence.

    Finalement, en 304, la paix est conclue : le traité affirme la mainmise romaine sur la Campanie ; la Ligue Samnite ne subit pas de modification. En clair : Rome a gagné la guerre de la périphérie, bloquant l'expansion samnite, mais le noyau du monde samnite reste intact et invaincu. Ce n'est donc que partie remise.

5.4. L'Italie en jeu : la troisième Guerre Samnite (298-290)

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    Après 304, Rome poursuit sa stratégie d'étranglement : des colonies sont fondées à Alba Fucens et Sora (303), Carseoli (298), Minturnes et Sinuessa (295), Venusia (291). Les Samnites comprennent que leur indépendance même est en jeu. Ils prennent contact avec les Picentins qui s'empressent de les dénoncer aux Romains, puis avec les Lucaniens ; devant le refus de ceux-ci, ils envahissent leur territoire.

    Après une campagne romaine qui sème la dévastation dans le Samnium, les dirigeants Samnites forment une coalition avec les Ombriens, les Etrusques et les Celtes en 196. Vaincus dans leur pays, les Samnites font une percée vers le nord et leurs alliés Ombriens et Etrusques.

    La bataille décisive a lieu en 295 à Sentinum, où les légions vainquent la coalition italienne. Le reste ne sera que du "nettoyage", avec son cortège de pillages, de sièges (Aquilonia et Cominium) et de massacres.

    Vaincus, les Samnites voient leur Confédération dissoute et entrent dans la ligue militaire romaine. Leur politique étrangère est désormais dictée par Rome, à qui ils sont tenus de fournir des contingents en cas de guerre.

5.5. Implications

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    Rome avait vaincu, et tenait l'Italie, même s'il lui fallut encore du temps, du doigté, des concessions, des négociations, des conflits et des guerres pour affermir sa prise. Les Samnites, bien que conservant leurs structures politiques et sociales internes, étaient tombés au rang de dépendants. Certes, lors de la deuxième Guerre Punique, ils se rangeront du côté d'Hanniba'al, mais comme alliés, et non comme leaders de la guerre. Certes, ils se trouveront au premier rang de la Guerre Sociale, en 91-89, mais pas pour imposer le retour à un modèle politique samnite : pour s'intégrer encore plus dans le modèle romain. Bref, Sentinum avait bien sonné le glas de la culture et des institutions samnites, même si elles survécurent encore en partie jusqu'au début du Ier siècle.

    Plus directement, la longueur et la férocité des opérations, la brutalité et la cruauté de la répression romaine, leur nouveau statut de sujets laissèrent des traces indélébiles dans les consciences de ces peuples farouches et indépendants. Même hellénisés, même acceptant un début de romanisation, ils devaient éprouver une soif de revanche et une volonté de recouvrer leur indépendance profondes, transmises de génération en génération, ne demandant qu'une opportunité pour éclater.

    La seconde Guerre Punique la leur apporta. Du moins le crurent-ils.

6. Les "sauveurs" : Pyrrhos et Hanniba'al

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6.1. Les faits

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    Déjà en 280, les Samnites, comme les Bruttiens et les Lucaniens, s'étaient alliés à Pyrrhos d'Epire (biographie) venu au secours de Tarente menacée par l'avance romaine vers l'Italie méridionale. Mais l'espoir ne dura que cinq ans : finalement vaincu à Beneuentum en 275, Pyrrhos, qui avait plus rêvé de se tailler un royaume en Italie du sud que de rendre leur indépendance aux peuples de la région, les abandonna à leur sort.

    Mais une occasion bien plus favorable se présenta en 218-217 : ayant vaincu en chaîne des armées légionnaires sur le Tessin, à la Trébie et au lac Trasimène, Hanniba'al se présenta en champion de l'indépendance et de la liberté des peuples italiens : parmi les prisonniers, il libéra sans rançon ceux qui appartenaient aux cités et peuples alliés de Rome, après leur avoir assuré qu'il rendrait à leur patrie les localités et territoires confisqués par Rome. Comme indiqué dans Hanniba'al, son but était évident : priver Rome de sa base de recrutement et de contributions. Il s'efforça de la détacher de ses alliés et dépendants en jouant sur le ressentiment, les rancoeurs et les griefs qu'une administration romaine par toujours délicate n'avait pas manqué de susciter, et en réanimant le rêve d'une indépendance peinte de couleurs d'autant plus vives qu'elle était révolue.

    Evidemment, ces belles paroles furent accueillies favorablement dans le Samnium : tous les peuples samnites, excepté les Pentriens, passèrent du côté punique. C'était entendre ce qu'ils voulaient entendre. Pis : ignorer que les vraies décisions politiques se prenaient à Carthage et que les oligarques puniques, à l'instar des dirigeants des autres cités antiques, se méfiaient instinctivement de leurs généraux, exécutant les vaincus et faisant assassiner... les victorieux. Bref, Hanniba'al leur avait fait de belles promesses qu'il n'était pas sûr de pouvoir tenir.

    Perçurent-ils qu'ils n'étaient plus les acteurs de leur propre sort, mais qu'ils avaient été instrumentalisés par le Barcide, tout comme les Romains les traitaient en dépendants sur le plan international ?

    Les peuples italiens furent donc à la fois les instruments et les objectifs des manoeuvres politiques, diplomatiques et opérationnelles. D'un côté comme de l'autre, on récompensait les alliances et fidélités indéfectibles et l'on punissait les trahisons avec une férocité exemplaire : peu importait que les rallliements à l'ennemi aient été temporaires, feints, tactiques ou forcés. Ainsi, en une seule campagne militaire, les Romains massacrèrent ou asservirent 25.000 Samnites en 214. 5.000 Hirpins furent réduits en esclavages, et leurs chefs exécutés.

6.2. Et leurs conséquences

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    Hanniba'al rentré en Afrique, Rome entama illico la reprise en main de l'Italie. Le moins que l'on puisse dire, c'est que cela se fit avec une absence totale de raffinement et dans un climat de suspicion généralisé.

Fonction exceptionnelle, un dictateur assisté d'un maître de cavalerie fut institué en 203 pour mener des enquêtes (quaestiones) dans les villes du sud de la péninsule qui avaient fait défection, à la recherche de personnes ou de groupes qui avaient trahi.

Des confiscations de terres, désormais intégrées dans l'ager publicus romain, frappèrent de nombreuses cités et peuples alliés qui avaient choisi le camp punique, même ceux qui, comme les Hirpins, étaient revenus spontanément dans le giron romain : le Samnium fut lourdement frappé. Les terres de l'ager publicus devenaient propriété de l'Etat romain, qui pouvait les vendre, louer ou donner à qui bon lui semblait, au mieux de ses intérêts, par exemple en les attribuant à des alliés qui n'avaient pas failli.

Enfin, les massacres et asserrvissements déjà évoqués avaient provoqué un déficit de population important dans les zones où la répression romaine avait été la plus dure. En "compensation", des déportations repeuplèrent ces zones dépeuplées et dévastées. Ainsi, 47.000 Ligures, hommes, femmes et enfants, furent installés à la limite entre la Campanie et le Samnium.

    A court et moyen terme, on imagine sans peine les drames et tragédies qu'entraînèrent toutes ces mesures répressives : exécutions, perte de terres, donc de revenus voire de sources de subsistance, destruction du tissu social, érosion de l'identité culturelle et ethnique.

    Cependant, à long terme, le brassage ethnique, culturel, social et économique qui suivit la deuxième Guerre Punique permit une homogénéisation politique et culturelle des Italiens sous la tutelle romaine, homogénéisation qui aboutit, au Ier siècle, à l'attribution de la citoyenneté romaine pleine et entière à tous les Italiens, et qui favorisa un impressionnant décollage économique de l'Italie. Si les moteurs en furent les aristocrates romains, les Campaniens et les cités grecques, le Samnium ne fut pas en reste, bien que suivant le mouvement d'expansion agricole, artisanal, commercial et industriel avec un certain retard.

    Hanniba'al ne s'en doutait pas : sa longue campagne en Italie fut, non seulement le prélude, mais aussi le catalyseur de la romanisation de la péninsule.

7. Le IIème siècle : mutations décisives

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Note
Ce chapitre, ainsi que le suivant, doivent quasi tout à La romanisation de l'Italie de Jean-Michel DAVID.


    La deuxième Guerre Punique fut pour Rome l'occasion et le moment d'une ouverture décisive et définitive sur le monde méditerranéen tout entier. Si l'enjeu des Guerres Samnites avait été le contrôle de l'Italie, celui des deux premières Guerres Puniques, le bassin occidental de la Méditerranée, la deuxième l'avait entraînée aussi vers l'Orient : de 215 à 205 déjà, Rome s'était engagée dans une guerre contre Philippe V de Macédoine qui avait eu le mauvais goût politique de s'allier à Hanniba'al.

    Ce n'était que le prélude à la remise en ordre de l'Orient. L'ordre romain, bien sûr...

    De 200 à 197, à l'appel des cités grecques, la deuxième Guerre Macédonienne, conclue par la victoire de Cynoscéphales, implique davantage Rome dans les affaires orientales. Rome s'assure la domination de la Méditerranée orientale à l'issue de la guerre contre le séleucide Antiochos III (192-188). La victoire de Pydna (168) met définitivement fin aux ambitions macédoniennes, tandis que la destruction de Corinthe en 146 renvoie les dernières velléités d'indépendance grecques au rang d'illusions. Cerise sur le gâteau, Attale II de Pergame lègue son royaume à Rome, qui le transforme en Province d'Asie.

    Une anecdote situera la puissance romaine en Orient à cette époque :

    En 168, l'armée d'Antiokhos III campe aux portes d'Alexandrie, prête à réaliser le vieux rêve séleucide de conquête de l'Egypte ptoléméenne. A ce moment, arrive une ambassade romaine, conduite par C. Popilius Laenas, "invitant" Antiokhos à évacuer l'Egypte et Chypre. Le Séleucide demande du temps pour réfléchir. Saisissant un bâton, Popilius trace alors un cercle autour d'Antiokhos, exigeant une réponse avant que ce dernier ait quitté le cercle. Antiokhos fait ses bagages et rentre en Syrie.

    On l'imagine, les répercussions en Italie de cette expansion furent incommensurables, financièrement, économiquement, socialement et politiquement.

    Ainsi, sur le plan démographique, les campagnes militaires enlèvent annuellement de la péninsule de septante à cent vingt mille Italiens, dont 50% d'Alliés. C'est énorme si l'on considère que la population libre d'Italie, Cisalpine exclue, se montait à 3.000.000 d'habitants. Ces soldats restent parfois éloignés de leur pays durant 5 ou 6 ans, voire 10 à 20, les opérations les appelant de l'Espagne à l'Asie. Si cette ponction offre une "carrière" à certains, elle a des répercussions néfastes sur l'organisation du travail et le renouvellement de la population : il est certain que les petites exploitations ou des collectivités qui pouvaient compter en temps normal sur les bras des mobilisés se voyaient fragilisées par cette perte de main-d'oeuvre, prélude à leur disparition.

7.1. La manne financière et ses conséquences économiques

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7.1.1. Un afflux de richesses fabuleux

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    Aux revenus traditionnels de l'Etat, impôts directs, taxes, droits de douane, s'ajoutaient le produit des propriétés confisquées au profit de Rome : terres intégrées à l'ager publicus, mines d'Espagne ou de Macédoine. S'ajoutaient aussi le produit des conquêtes : non seulement les soldats rapportaient au pays ne fût-ce qu'une partie de leur solde et du fruit de leurs pillages, mais encore le butin permettait de rembourser leurs impôts (oui, oui) aux citoyens romains, qui d'ailleurs n'en payèrent plus à partir de 168 (vous avez bien lu). Des tributs étaient  imposés aux vaincus. Bref, un flux fiscal et "parafiscal" s'établit  de la périphérie vers le centre de l'empire, vers l'Italie.

    S'y ajoutaient bien sûr les bénéfices des activités artisanales, industrielles et commerciales menées par les hommes d'affaires italiens et romains qui, soit menaient leur négoce à partir de l'Italie, soit s'étaient installés en Orient.


7.1.2. A qui profite la richesse ?

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     Aux riches, tiens ! La majorité du peuple romain ne bénéficia que de ristournes d'impôts, de distributions de terres ou de rations de blé. Que dire alors du petit peuple des autres cités et nations d'Italie...

    Ces Riches se répartissent en trois catégories :

les magistrats, soit l'aristocratie sénatoriale patricio-plébéienne : les victoires militaires leur rapportaient gros, très gros ; ils administraient aussi les provinces, qui "remerciaient" leur gouverneur de sa bonne gestion et de la défense de leurs intérêts à Rome par des dons plus ou moins spontanés ; même en appliquant le conseil judicieux que Tibère donnera bien plus tard, "tondre les Provinciaux, et non les écorcher", il y avait moyen de se constituer des fortunes colossales.

Les publicains, issus de l'ordre équestre : il y avait incompatibilité entre le statut de membre de l'Ordre sénatorial et les activités artisanales, marchandes et bancaires. Les "chevaliers", qui à l'origine, étaient les citoyens capables de se payer un cheval pour la guerre, avaient occupé le créneau ainsi libéré et constituaient des sociétés à qui l'Etat romain affermait les impôts. Le mécanisme en était simple : les publicains payaient d'avance la somme que l'Etat estimait devoir tirer d'une province, à leur charge de se "récupérer" sur le compte des contribuables, suivant un taux de 1 à 6 %.  Les sommes en jeu étant considérables et les bénéfices importants, les sociétés de publicains prêtaient à leur tour de l'argent, arrondissant encore leurs profits.

Les hommes d'affaires : on s'en doute, même si l'aristocratie se voyait interdire les activités marchandes et artisanales, elle ne manquait pas de recourir à des hommes de paille. Cependant, le champ commercial restait largement ouvert aux publicains ainsi qu'à tous les petits et grands entrepreneurs, Romains et Italiens.


7.1.3. L'artisanat et l'agriculture

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    Grâce à leurs capitaux, les riches peuvent augmenter considérablement la taille de leurs exploitations agricoles et de leurs ateliers, et ce d'autant plus que les conquêtes ont injecté en Italie une masse considérable d'esclaves bon marché et pour la plupart  peu qualifiés.

    Souvent,  les petits exploitants agricoles, toujours à la merci d'un accident climatique ou de santé, ne pouvaient résister à la pression des grands propriétaires qui convoitaient leurs terres. Soit ceux-ci les en chassaient plus ou moins légalement, soit ils les y maintenaient dans un état de dépendance. Sur ces exploitations gigantesques, la culture vivrière, de subsistance, était remplacée par une agriculture et un élevage extensifs et spéculatifs : blé, vigne, oliviers, moutons. Après transformation, ces produits peuvent soit être vendus dans la péninsule, soit alimenter les circuits du commerce international.

    Pour ce qui concerne l'Italie méridionale, et plus particulièrement le Samnium, les grands propriétaires développent l'élevage transhumant. On l'a vu, c'était déjà l'activité des éleveurs samnites. Ce qui importe ici, c'est le changement d'échelle : les gros éleveurs disposent de troupeaux énormes que la transhumance déplace à travers toute l'Italie du sud. En effet, les confiscations de terres consécutives à la Deuxième Guerre Punique qui avaient frappé Samnites, Lucaniens et Apuliens avaient mis à la disposition de l'Etat des surfaces considérables d'ager publicus, qu'il s'empressait de louer à ces éleveurs capitalistes. La population de ces régions a en outre diminué, conséquence, comme on l'a vu, de la guerre contre Hanniba'al et de la répression qui s'ensuivit ; les petits paysans peuvent difficilement faire valoir leurs droits de pâturage et leurs petites propriétés d'un ou deux hectares ne les font pas vivre ; les gros spéculateurs de l'élevage ovin recourent à la  main d'oeuvre servile. L'histoire ainsi a gardé le souvenir d'un riche chevalier, un certain P. Aufidius Pontianus, qui achetait ses troupeaux en Ombrie, les faisait transhumer à travers l'Italie centrale et méridionale pour atteindre les pâturages de Métaponte et les vendait à Héraclée.

    D'autre part, l'artisanat tend à se concentrer dans des entreprises qui présentent des caractéristiques industrielles dans des domaines tels que la céramique, la construction et le travail de la laine : main d'oeuvre servile nombreuse et hiérarchisée, standardisation des produits et méthodes de production répétitives.

    Il n'est pas surprenant de voir apparaître dans et autour du Samnium des fullonica, ateliers de transformation de la laine, à Fregellae ou Luceria. A Saepinum (quelques vues de cette localité ici), dans le Samnium, ces fullonica sont le signe d'un décollage économique que souligne une maison dont la décoration témoigne de l'aisance et des goûts aristocratiques du propriétaire.

    En résumé, pour les Samnites, si certains aristocrates profitent du progrès économique italien, la majorité des petits fermiers souffre plutôt de la décadence du couple pacage collectif/petite propriété. Ils sont tenus à l'écart du contrôle de nouveaux et vigoureux circuits commerciaux qui leur échappent tout en conditionnant leur existence et laminés par la puissance économique, sociale et politique de riches propriétaires qui n'appartiennent pas nécessairement à leur ethnie. Où aller donc, et que faire pour survivre ?

7.2. Conséquences démographiques

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7.2.1. L'exode rural

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    C'est la réplique inévitable des paysans appauvris ou dépossédés de leurs terres à la détérioration de leur situation. Certains émigrent vers la Cisalpine où ils espèrent profiter de distributions de terres, mais la plupart vont grossir les foules urbaines misérables de l'Urbs ou des grandes villes, ce qui ne fait l'affaire, ni des municipalités, ni des régions victimes de cette hémorragie démographique, qui non seulement manquent de bras, mais encore éprouvent de sérieuses difficultés à remplir leurs devoirs fiscaux et à envoyer les contingents obligatoires à l'armée : ainsi, en 177, des envoyés Samnites et Péligniens se plaignent devant le Sénat de ce que 4.000 familles se soient installées à Fregellae, centre de travail de la laine.


7.2.2. Les commerçants italiens

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    Les opérations militaires ne sont pas les seules activités qui extraient des individus d'Italie. L'enrichissement de l'Italie et le dynamisme d'une économie basée sur l'agriculture et l'élevage extensifs couplés à des procédés industriels de production de biens de consommation induit un flux sortant d'Italie : flux financier, flux commercial, flux démographique. Des négociants et hommes d'affaires romains et italiens se répandent dans tout le bassin méditerranéen, et plus particulièrement en Grèce continentale comme insulaire. L'on compte qu'au premier siècle, il y avait outre-mer de 375.000 à 450.000 Italiens, familles comprises, provenant de toute la péninsule. Ainsi, à Délos, outre des Romains, des Latins et des Campaniens, on note la présence de Samnites représentés par des Staii et des Pettii, que nous avons déjà rencontrés.

    Cependant, l'influence de la culture hellénique, le fait de se retrouver entre Italiens en terre étrangère, d'honorer les mêmes dieux et de se réunir dans les mêmes collèges tendent à estomper les différences de statut (citoyen/non-citoyen) et d'origine ethnique de ceux que les Grecs appellent indifféremment  "Italikoï",  voire, plus significativement encore, "Rômaïoï". Autre indice de cette intégration : ces commerçants, artisans et hommes d'affaires italiens émigrés en Grèce emploient, dans leurs inscriptions, presque toujours le grec, rarement le latin, et il est extrêmement rare de trouver des formes osques comme "Maarkos" (=lat. "Marcus") ou "Dèkmos" (= "Decimus").


7.2.3.  Importation massive de main-d'oeuvre servile

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    Si l'Italie se vide d'une part importante et dynamique de ses habitants, qui vient compenser ces départs ? Certes, des marchands et artisans étrangers sont attirés par ce nouveau et prometteur marché que constitue l'Italie. Mais, il faut bien de la main d'oeuvre pour l'agriculture, l'élevage, les entreprises, grandes et petites, la construction, etc. La réponse est simple : les esclaves. Ils sont importés en masse, sous forme soit de prisonniers de guerre, soit de marchandise fournie par... la piraterie. On évalue leur nombre en Italie à la fin du Ier siècle à 2-3 millions de personnes sur un total de 7,5 millions, soit un tiers de la population.

    Leur emploi en masse dans les grandes exploitation agricoles et entreprises industrielles non seulement déséquilibre l'économie traditionnelle basée sur la petite entreprise artisanale ou agricole, mais aussi perturbe les structures démographiques, surtout dans les régions qui concernent les Samnites, le sud et le centre de la péninsule : le fonds ancien de la population italique diminue, remplacé par une nouvelle population libre constituée d'affranchis, porteurs de nouvelles valeurs culturelles, morales, parfois intellectuelles, qui sapent les traditions locales.

    D'autre part, dans les régions comme le Samnium où se pratiquent la transhumance et l'exploitation des forêts, les équipes d'esclaves bergers ou bûcherons sont laissées à elles-mêmes. Armées (être armé est chose normale et nécessaire dans l'Antiquité) et vivant sur le pays, elles constituent un danger pour des populations locales déjà fragilisées qui les considèrent comme des intrus. Il est significatif que les révoltes serviles qui éclatent aux IIème et Ier siècles ne comptent qu'une proportion infime d'hommes libres dans leurs rangs. Cependant, dans les régions centrales et méridionales d'Italie, le fait que des hommes libres se soient joints à ces esclaves révoltés est révélateur de la profondeur du désarroi de populations prenant de plein fouet la destruction du vieux tissu économique, social et démographique par la massification de l'économie et la concentration du pouvoir à Rome.


7.2.4.  Répercussions positives à long terme

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    Cependant, ces transformations, si pénibles soient-elles pour les petites gens, n'ont pas que des répercussions négatives : elles préparent aussi les consciences à l'intégration de la péninsule en un vaste  ensemble romain. Dans un premier temps, donc, les mutations mirent en contact, pas toujours aisé et pacifique, les populations locales avec les nouveaux maîtres romains et leurs esclaves ; ensuite, elles tendirent à faire disparaître les barrières entre Romains et Italiens. Comment ? La réponse se trouve dans la politique des autorités romaines et la réaction des aristocraties italiennes à celle-ci.

7.3. Conséquences politiques

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    Dans leurs relations avec les cités et nations italiques, les autorités romaines privilégient les contacts avec les aristocraties locales. Normal : le système politique romain est aristocratique, malgré les sophismes des théoriciens qui, tels que Cicéron, tentent de démontrer qu'il s'agit d'un équilibre entre régimes monarchique, oligarchique et démocratique.


7.3.1. Le moteur : la noblesse sénatoriale romaine

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    Elle dispose d'un pouvoir colossal au regard des critères de l'époque :

Elle monopolise les magistratures et les commandements militaires qui, on s'en doute, sont des occasions de gains d'autorité et de prestige considérables, ainsi que d'enrichissement.

Elle pèse donc sur le développement économique de la péninsule, directement par l'exploitation de ses propres terres parfois réparties dans toute l'Italie, ou indirectement, par l'intermédiaire d'hommes de paille, et ce dans le sens de la concentration du commerce dans de grosses sociétés, de l'artisanat dans des structures quasi-industrielles, de l'agriculture dans des latifundia où se pratiquent les cultures extensives et l'élevage transhumant. Ainsi, Cicéron rapporte qu'un certain C. Quinctius Ualgus (= "Bancal") possédait au Ier siècle tout le territoire des Hirpins, ce qui, même si l'on retranche la part d'exagération, indique encore une puissance économique considérable.

Enfin, et c'est ce qui intéresse mon propos, les aristocrates romains entretiennent des relations de clientèles avec les cités et communautés locales italiennes, et ce sous trois formes : soit ils s'en font les protecteurs, défendant leurs intérêts auprès des autorités romaines, soit ils leur paient de leurs propres deniers des équipements collectifs tels que fora, portiques, basiliques, thermes, temples, statues, etc., soit ils en gèrent des magistratures locales.

    Par exemple,  C.Quinctius Ualgus exerce les fonctions de duumvir quinquennal à Abellinum et Pompéi, où il contribue financièrement à la construction d'un théâtre et de l'amphithéâtre.

    Il faut dire que la demande vient souvent de ces communautés et cités elles-mêmes, qui choisissent leur patron par décret. Le bénéfice est mutuel : la communauté locale est équipée à peu de frais et/ou dispose d'un protecteur influent à la capitale, et celui-ci peut faire appel à un vaste réseau de clients et d'amis, toujours utile surtout en cas de coup dur, comme lors des guerres civiles, dans diverses régions.


7.3.2. Les relais : les aristocraties italiennes

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    Les cités et communautés italiennes présentaient  encore une grande diversité tant ethnique que politique : les populations étaient encore fort conscientes de leur appartenance ethnique et d'un passé glorieux dont elles tiraient fierté ; l'organisation politique péninsulaire juxtaposait les sociétés organisées en villages/cantons/peuple aux cités. Il n'était pas toujours facile de se retrouver dans la nomenclature. Un même titre pouvait parfois recouvrir des fonctions différentes (ainsi un meddiss de l'arrière-pays samnite était un magistrat traditionnel ; son homonyme de Pompéi, un magistrat civique), parfois deux titres différents représentaient la même fonction : lorsque les deux cités samnites d'Abella et Nola concluent un accord pour gérer en commun un sanctuaire, la première est représentée par un quaestor (titre romain), la seconde par un meddix, alors qu'ils exercent les même charges.

    Le point commun de toutes ces structures était cependant leur direction par l'aristocratie, dont les sources de pouvoir et de prestige étaient :

La tradition, tout bêtement : quelques mêmes familles exercent, génération après génération, les fonctions dirigeantes : ainsi, à Pompéi, les Popidii, les Satrii et Suttii fournissent notables, candidats aux élections, édiles et meddices. Il est évident que les luttes opposant ces familles et que des ascensions et descentes dans le corps social ne sont pas rares : ainsi, les Suttii connaissent une éclipse au IIème siècle, pour réapparaître au premier.

La richesse : la fortune de ces nobles vient parfois du commerce et des affaires, mais la richesse vraiment honorable ne provenait que des biens fonds. La richesse, dans l'Antiquité, n'est pas regardée avec suspicion, comme de nos jours. Cette fortune, elle s'exhibe, par exemple dans des maisons avec atrium, péristyle, mosaïques à thèmes grecs où le maître reçoit ses dépendants et affiche sa puissance. Cette fortune, elle se partage, sous la forme de l'évergétisme : le riche est tenu de gérer des charges municipales et d'offrir des équipements collectifs à sa communauté. En bref : avoir, c'est être.

L'honorabilité, autrement dit la bonne opinion que les concitoyens, administrés et dépendants avaient de l'aristocrate : évidemment, il ne fallait pas avoir exercé de métier infâmant comme proxénète ou lanista, (propriéraire-entraîneur de gladiateurs) ni avoir encouru de condamnation pour crime de droit commun. Mais plus encore, cette honorabilité représentait un capital de confiance (fides), mélange subtil de capacité à respecter la parole donnée, à défendre sa communauté et ses dépendants et  à secourir ses concitoyens en difficulté. Rappelons-le : la société samnite est une "société d'honneur" où faillir à la parole donnée implique une dégradation morale immédiate.

Ensuite, la participation à la gestion municipale mettait ces aristocrates en contact avec le pouvoir romain. La capacité à infléchir les décisions du Sénat ou des magistrats romains, voire la proximité (liens de clientélisme, d'amitié, fonctions dans les états-majors lors des campagnes militaires) par rapport à ce pouvoir entraient également pour une part importante dans le prestige de ces nobles.

Enfin, chaque peuple a des inflexions particulières dans la détermination des critères du prestige : chez les Samnites, la valeur militaire, démontrée lors des guerres sous commandement romain, était tenue en grande estime.


7.3.3. Les conséquences : romano-hellénisation de l'Italie

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    Quelles furent les actions et influences de ces aristocraties dans leur milieu urbain ou national ?

A la  gestion courante de la cité, il faut ajouter l'évergétisme : comme on l'a vu, le notable paie de sa fortune toutes sortes de biens publics et de services : bâtiments officiels et religieux, (ré)aménagements de la  voirie, aqueducs, jeux, banquets, ambassades dans d'autres cités et à Rome prestées à titre gracieux. En échange de ces preuves de désintéressement, ses concitoyens lui manifestent reconnaissance et admiration en lui dédicaçant statues et inscriptions officielles. S'il se fait tirer l'oreille par avarice ou désintérêt pourt les affaires publiques, mauvaise réputation, inscriptions vengeresses, chahuts et charivaris parfois violents le rappellent à ses devoirs civiques. 

    L'effet en sera la transformation du paysage urbain. L'ensemble classique associait un temple et un théâtre, comme à Piettrabondante, ce qui, notamment dans ce le cas de cette localité, rendait un certain lustre à des sanctuaires traditionnels. Comme je l'ai dejà signalé, le Samnium vient au deuxième rang, après ces moteurs économiques et culturels que sont le Latium et la Campanie. Sur 45 sites démontrant d'importants travaux édilitaires (voirie, aqueducs) en Italie aux IIème et Ier siècles, 20 se situent dans ces deux dernières régions, tandis que 16 se partagent entre Samnium, Picenum, Ombrie et Etrurie, le reste de la péninsule se contentant des 9 derniers.

Les modèles architecturaux révèlent l'hellénisation de ces aristocraties locales, comme en témoignent aussi la décoration de leurs résidences : péristyles, mosaïques à thèmes héroïques ou cynégétiques : Saepinum (voir ici) déjà cité en constitue un bon exemple. Autre influence de l'hellénisme, le développement de l'art de l'éloquence : pour ces notables, ce n'était pas seulement un preuve supplémentaire de bon goût, mais aussi un moyen de présenter efficacement son cas dans les ambassades à Rome ou d'autres cités, et à vaincre ses adversaires dans les joutes oratoires.

C'est qu'il fallait aussi défendre sa communauté contre les empiètements des voisins et les abus des magistrats romains dont il fallait parfois faire appel au Sénat et tenter d'influencer des décisions politiques prises à Rome, mais concernant directement leur communauté. Parfois même, on demandait aux autorités romaines d'arbitrer des conflits internes.

Même si, formellement, les cités italiennes gardaient leurs structures et hiérarchies de fonctionnement traditionnelles, les aristocraties locales avaient intérêt, pour elles-mêmes comme pour leur cité, à s'intégrer de plus en plus dans le modèle politique romain et à entrer dans les réseaux clientélaires et amicaux des Romains les plus en vue qui pouvaient les appuyer dans leurs démarches. Ainsi, ces familles faisaient entrer des jeunes gens dans la suite d'un maître romain ou dans les états-majors dont les généraux étaient aussi, comme on le sait, aussi des hommes politiques influents. Il était inévitable que ces jeunes gens s'imprègnent, dans l'entourage des riches romains, des manières de penser et de se comporter romaines, ce qui ne pouvait qu'accélérer l'unification sociale et culturelle des aristocraties de la péninsule.

    Cette romanisation fut d'abord une latinisation : la langue de l'armée romaine étant le latin, les officiers alliés qui entraient dans les états-majors comme les hommes du rang étaient tenus de le parler. De deuxième langue, celui-ci devint langue principale, puis langue unique.

    Ensuite, les normes politiques romaines s'imposèrent peu à peu. Il est certain qu'il y eut des résistances locales, les communautés les plus conscientes de leur spécificité et de leur passé ne voyant pas l'intérêt qu'il y avait à se romaniser. Mais, tôt ou tard, elles furent forcées de s'y plier. Ainsi, on voit apparaître des aideles (= édiles) à Pompéi et des censeurs à Histonium et Piettrabondante.

Synthétisons : les milieux dirigeants locaux qui firent preuve de la plus belle réussite furent ceux, qui tout en parvenant à garder  une image positive, forte et gratifiante de leur cité ou communauté aux yeux de leurs concitoyens, l'intégrèrent dans le double mouvement qui, en profondeur, bouleversait l'italie : l'hellénisation des goûts et de la culture, la romanisation des institutions.

8. La Guerre sociale et ses conséquences

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8.1. La revendication de citoyenneté

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    A la fin du IIème siècle, le mécontentement monte chez les Italiens : ils éprouvent le très net sentiment de faire partie d'un empire, de contribuer pour une bonne part à sa prospérité sa défense et son expansion, de partager les valeurs et la langue des maîtres romains, mais sans en tirer les avantages tels que l'exemption d'impôts et surtout le droit à participer au gouvernement.

    Or, on l'a vu, les décisions essentielles continuent à se prendre à Rome, où le seul moyen d'intervention des dirigeants italiens est de faire jouer leurs relations dans la capitale. Or, ces décisions peuvent parfois concerner jusqu'au plus petit paysan.

    Par exemple, la proposition du tribun de la plèbe Ti. Sempronius Gracchus, en 133, de redistribuer l'ager publicus à des citoyens romains issus de la plèbe urbaine afin de reconstituer une petite paysannerie et une base de recrutement pour les légions est saluée par les commentateurs modernes comme une mesure intelligente, généreuse et sociale. Certes, elle heurtait de front les riches romains qui s'étaient taillé de vastes domaines en louant des portions considérables d'ager publicus, et cela nous fait plaisir, parce que la richesse est mal vue des Occidentaux modernes. C'est ignorer qu'une large part de l'ager publicus, bien que propriété théorique de l'Etat romain, était restée, en réalité, dans les mains des anciens possesseurs qui continuaient à l'exploiter, et ce avec l'accord au moins tacite des autorités romaines. L'on voit donc que la "généreuse" redistribution de Ti. Sempronius Gracchus aurait fait le bonheur de Romains pauvres au détriment d'Italiens pour qui ces terres étaient le seul moyen de survivre, mais qui n'avaient pas voix au chapitre. L'assassinat de Tiberius en 129 dut être une bénédiction pour eux...

    Quelques années plus tard, en 125, le consul M. Fuluius Flaccus (= "Aux oreilles pendantes") propose que les Italiens acquièrent la citoyenneté romaine, afin qu'ils puissent prendre part au gouvernement de l'empire. Proposition rejetée. Les habitants de Fregellae se révoltent ; la répression est immédiate et sanglante.

    Le frère de Tiberius, C. Sempronius Gracchus, combina les deux projets en 123 : aux redistributions de son frère, il ajoute la proposition de conférer le droit romain plein et entier aux alliés de droit latin, et le droit latin aux Italiens. Echec : Gaius est contraint au suicide et M. Fuluis Flaccus est assassiné.

    Mais le chaudron des revendications d'égalité continue à bouillir. Tout ce que le pouvoir romain parvient à inventer sont de classiques et vaines mesures de répression : on éjecte des Italiens non-citoyens de l'Urbs et on mène la chasse à ceux qui étaient parvenus à s'introduire frauduleusement dans le corps civique romain.

8.2. La Guerre Sociale (91-89)

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    Finalement, en 91, le tribun de la plèbe M. Liuius Drusus propose de résoudre le double problème de la question agraire et de la revendication italienne de citoyenneté à peu près dans les mêmes termes que C. Sempronius Gracchus. Il connaît le même sort que les Gracchi et M. Fuluius Flaccus. Mais, cette fois, la bouilloire explose.

    De larges pans de l'Italie se révoltent. C'est la "Guerre Sociale", appellation trompeuse : il vaudrait mieux traduire par "Guerre des Alliés" (Socii). L'insurrection est particulièrement violente en Italie centrale et méridionale, qui avait eu le plus à souffrir de la politique romaine depuis la deuxième Guerre Punique. Aux côtés des Picentins, Marses, Péligniens, Vestins, Apuliens, Lucaniens et d'une partie des Campaniens, on retrouve les Samnites, et particulièrement les Hirpins. Notons de nombreux points de coïncidence entre cette liste et celle des peuples qui se rallièrent, soit à Pyrrhos, soit à Hanniba'al. A la tête de leurs armées, ils désignent notamment les généraux samnites G. Papius Mutilus, Telesinus Pontius (encore un Pontius) et Marius Egnatius.

    Leur programme politique est significatif : les Alliés ne veulent pas détruire l'empire romain et son système politique, mais en arracher la domination aux Romains, qui ne parviennent plus à le gérer dans l'intérêt de tous ceux qui ont contribué à sa construction : les textes laissent entendre que les révoltés auraient prêté un serment de fidélité à M. Liuius Drusus. Significatif de leur conception d'une Italie patrie de tous, le choix de leur capitale, Corfinium, chez les Péligniens, renommée Italica et d'une monnaie représentant un taureau écrasant une louve. Plus révélateur encore, leur gouvernement : deux consuls, douze préteurs et un sénat de 500 membres dirigent une fédération de douze peuples.

    Ce fut un conflit d'une belle brutalité, vu que c'était le centre même du système romain qui était en jeu, l'exercice du pouvoir. Aux opérations militaires, déjà pas fraîches en temps normal, s'ajoutèrent pillages, prises et massacres d'otages, vente de population comme esclaves. Les opérations principales furent terminées en 89, mais le "nettoyage" prit encore quelques longues années.

    Les insurgés les plus acharnés furent les Samnites, qui prolongèrent leur résistance jusqu'en 80 : en 82, une armée samnite, bien décidée à prendre Rome d'assaut fut battue par L. Cornelius Sulla Felix à la Porte Colline. Nola ne se rendit qu'en 80. Sulla, avec cette délicatesse qui le caractérisait si bien, transforma le Samnium en terre brûlée.

    Cette fois, pourtant, et c'est significatif de leur tournure d'esprit, les dirigeants romains comprirent : une fois la reprise en main de l'Italie en bonne voie, ils accordèrent peu à peu la citoyenneté romaine complète à tous les Italiens., par des lois (Iulia, Papiria, Pompeia) de 90 et 89.

8.3. La fin du monde samnite

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    L'intégration se déroula, juridiquement, sous deux formes :

Il fallait intégrer les nouveaux citoyens dans les circonscriptions électorales, les tribus, sans rompre les équilibres existants (il est évident que les intérêts de ces nouveaux arrivants ne coïncidaient pas toujours avec ceux des anciens citoyens) ni ne donner qu'un semblant de pouvoir aux Italiens. Finalement , on décida de les répartir dans les 35 tribus, formalité achevée durant la censure de 70-69.

Comme indiqué plus haut, les cités et communautés italiennes présentaient une large palette de constitutions et d'institutions. Comment les adapter au modèle romain ? On usa de la procédure de fundifactio : chaque cité italienne supprimait de ses lois et constitutions tout ce qui s'opposait aux lois romaines. Les autorités de Rome désignaient un premier collège de magistrats qui fixerait ses institutions. Ainsi, toutes les cités italiennes, renommés municipes (= "prenants part aux dépenses collectives") fonctionnèrent désormais suivant les mêmes institutions inspirées du modèle romain.

    Cela représenta un changement important, surtout pour les communautés qui vivaient encore suivant l'organisation uicus/pagus. Certaines localités furent promues au rangs de cités, donc de chefs-lieux de leur région, ce qui impliqua que bon nombre de sanctuaires fédéraux, comme celui de Piettrabondante, perdirent leur rôle.

    Comme l'écrivit justement Cicéron, chaque Italien disposait maintenant de deux patries : la sienne et Rome.

    Un exemple chiffré soulignera ce degré d'intégration : si, au IIème siècle, il n'y a aucun sénateur d'origine samnite au Sénat, à la fin du Ier siècle, après les Guerres Civiles, 22 familles samnites y sont représentées, à égalité avec la Campanie, derrière seulement le Picenum (24) et bien sûr le Latium (89).


    Les Guerres Civiles (49-46, César-Pompée ; 43-30, second Triumvirat) contribuèrent encore à l'assimilation de ces nouveaux citoyens : les généraux qui visaient le pouvoir recrutaient dans toute l'Italie, et leurs armées brassaient des hommes venus de toute la péninsule, hommes dont la fidélité allait désormais plus à leur général qu'aux institutions romaines, et plus encore qu'à leurs anciennes communautés. Enfin, les Guerres Civiles furent suivies d'un mouvement de colonisation : des terres, souvent dans des régions désertées de leurs habitants, comme en Italie centrale et méridionale, furent redistribuées aux vétérans en récompense de leurs bons et loyaux services. En pays samnite ou samnitisé, Uenusia, Beneuentum et Nuceria furent affectées par ces mutations de propriétés qui, provoquant des déplacements de populations, impliquaient une plus grande homogénéisation ethnique, culturelle et sociale de la péninsule.

    Certes, ces grandes mutations du premier siècle ne se passèrent pas toujours facilement, les nouveaux arrivants, personnes déplacées, colons, citoyens de fraîche date se heurtant aux anciens occupants et citoyens anciens. Mais, finalement , la pression des événements et de la puissance romaine étaient là. Ce n'est pas tout : tout compte fait, le système romain était désirable, et ses avantages supérieurs à ses inconvénients.

    C'est ainsi que l'identité samnite, qui avait été si puissante, se fondit dans un modèle civique et culturel romain fortement teinté d'hellénisme.

9.  Pourquoi Rome et non les Samnites ?

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    J'en reviens maintenant à la question de l'introduction : admettons que les Samnites aient vaincus les Romains au tournant des IVème et IIème siècles. Auraient-ils remplacé Rome dans la conquête de l'Italie, puis du bassin méditerranéen ? Pour traduire cette interrogation en termes concrets qui nous touchent directement, les langues "romanes" auraient-elles été des dérivés de l'osco-ombrien, et non du latin ? Cela pose la question préalable du pourquoi de la victoire romaine.

9.1. Remarque préliminaire : du danger de refaire l'histoire

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    D'abord, l'exercice qui consiste à refaire l'histoire est extrêmement risqué et conduit à des hypothèses de plus en plus aventureuses.

    Un rationalisme étroit, auquel nous avons été formés, et dont nous avons souvent les plus grandes peines à nous débarrasser, nous fait envisager la causalité sous la forme d'une relation univoque : une cause et une seule entraîne une et une seule conséquence. Cette méthode fut sans doute féconde ; elle est maintenant dépassée, comme le fait remarquer Edgar Morin dans La nature de la nature. La causalité n'est jamais univoque, et ce sous ses deux aspects : plusieurs causes entraînent la même conséquence, et plusieurs conséquences proviennent de la même cause. Que dire alors de la complexité croissante lorsqu'on introduit la longue durée ? Et lorsque les conséquences rétroagissent sur leurs causes ? Et lorsque les conséquences s'influencent mutuellement ?  Ajoutons à cela "l'effet-papillon", résumé par l'aphorisme "Un papillon bat de l'aile à New-York ; quelques jours plus tard, une tempête se déclenche en Europe." Autrement dit, une petite cause, d'importance secondaire, voire négligeable, peut entraîner des conséquences énormes et imprévisibles. Si l'on veut se livrer à des hypothèses d'histoire parallèle, quelles sont alors les variables à sélectionner pour bâtir l'édifice de son raisonnement ? La causalité historique n'est pas linéaire, ce qui satisferait notre goût des choses simples, claires et précises et mettrait un ordre qui n'existe pas dans le déroulement des événements, mais se représente sous la forme d'un réseau dont il faudrait connaître toutes les variables.

    Or, en ce qui concerne l'histoire, et plus particulièrement l'Antiquité, les documents, pas toujours abondants, pas toujours complets, pas toujours faciles d'interprétation, trop souvent biaisés par leurs auteurs, ne nous permettent pas cette saisie globale et intégrale des faits, de leurs tenants et aboutissants. Les paléontologues parviennent, avec une science et un art qui me fascinent, à reconstituer une (grosse) bestiole et son biotope à partir d'un fragment de mâchoire ; les historiens sont parfois bien en peine d'interpréter un bout de papyrus ou une inscription votive et de l'insérer dans le continuum historique.

    Remarquons enfin que les historiens professionnels répugnent visiblement à se livrer à ce genre d'exercice. Ils ont déjà fort à faire avec la réalité qu'ils essaient d'élucider au jour le jour.

9.2. Pourquoi Rome ?

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    Pourquoi les Romains vainquirent-ils les Samnites ?

    J"y vois trois raisons principales, que je pourrais synthétiser en trois logiciels : unité de politique et de commandement, gestion mentale de la défaite, conquête et intégration des vaincus.


9.2.1. Unité de politique et de commandement

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    Je l'ai signalé à plusieurs reprises, les Samnites ne sont pas organisés en une structure politique centralisée, mais forment une fédération de peuples qui ne s'allient que face à un danger commun. Il est significatif de cet état d'esprit que, même encore au Ier siècle, durant la Guerre Sociale, les peuples italiens révoltés contre Rome s'organisent politiquement en une fédération et que deux armées opérant indépendamment, l'une commandée par le général marse Q. Pomponius Silo et l'autre par le samnite C. Papius Mutilus, violent le principe élémentaire d'unité de commandement et de réunion des forces. En outre, en temps de guerre, un système fédéral où les partenaires se considèrent comme des égaux conduit tôt ou tard, même chez des peuples qui relèvent du même nomen, au mieux  à des tiraillements, au pis à une rupture de l'alliance. Ces conflits s'étagent des incompatibilités de personnes au plan le plus englobant, celui des buts de guerre : les objectifs des alliés sont divergents, l'un d'eux se retire du conflit, estimant ses buts de guerre atteints ou impossibles à réaliser, etc.

    Par contre, le système romain est centralisé. Certes, il existe, dans la vie politique romaine de la République, une intense et féroce lutte pour le pouvoir entre factions aristocratiques, dont les péripéties feraient les délices d'un scénariste de soap opéra ; certes, il existe entre factions sénatoriales des dissensions parfois graves sur les  moyens et stratégies à employer pour remporter la victoire. Mais tous s'entendaient sur un même but de guerre, la victoire totale, quel qu'en soit le prix et quel que soit le temps qu'il faudrait. Les consuls, proconsuls et dictateurs traduisaient en termes opérationnels la politique concoctée au Sénat, appliquant avant la lettre le principe clausewitzien de la subordination de la stratégie à la politique. Quant aux alliés et dépendants, ils étaient priés de suivre les instructions émises par les maîtres romains.

    Ceci n'est pas un plaidoyer pour la centralisation, mais la constatation qu'en cas de guerre, l'association de la centralisation de la décision politique et stratégique avec l'initiative opérationnelle et tactique laissée aux acteurs de terrain donne les meilleurs résultats - ou les moins mauvais, selon votre humeur.


9.2.2.  Gestion mentale de la défaite

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    En 321, ayant coincé une armée consulaire dans le défilé des Fourches Caudines, le général samnite Gauius Pontius se trouve devant un sérieux problème : que faire de cette masse encombrante de prisonniers ? Il consulte alors par écrit son père Herennius Pontius, qui fait deux réponses apparemment contradictoires : d'abord, il conseille de laisser partir l'armée romaine, ce qui nouerait des relations d'amitié avec un peuple puissant ; se ravisant, il suggère de massacrer les Romains jusqu'au dernier, ce qui obligerait Rome à reconstituer ses forces. Quant à la solution intermédiaire qui lui est proposée, relâcher les troupes romaines après les avoir humiliées et leur avoir imposé les conditions des vaincus, il la rejette, et sa justification révèle une perception aiguë de la mentalité romaine :

"C'est une solution qui ne donne pas d'amis et n'enlève pas d'ennemis. Laissez-leur la vie après les avoir humiliés : tels sont les Romains qu'une fois vaincus ils ne savent pas se tenir tranquilles. La honte, marquée au fer rouge dans leur coeur par la nécessité où ils se trouvent, y subsistera toujours et ne les laissera pas en paix tant qu'is n'auront pas exercé sur vous des représailles à n'en plus finir."
(Tite-Live, Histoire Romaine, IX, 4)
    Notons que c'est la solution intermédiaire qui fut retenue, et que les prédictions d'Herennius se confirmèrent.

    Traduit platement, son discours revient à dire que, soit les Romains vainquaient, soit il fallait les éliminer. Physiquement, s'entend. Pour les Romains, la défaite était à la fois une situation temporaire et une humiliation à venger, et non un fait dont ils pouvaient s'accommoder. Il fallait, et dans ce but, ils savaient faire preuve d'une patience à toute épreuve, qu'ils vainquent, se vengent et imposent leur volonté. La défaite était donc pour eux un stimulant et une légitimation de la montée de la violence aux extrêmes. Quant à la victoire, elle légitimait tout autant leur politique et leurs buts de guerre que le recours à la violence dans les conflits internationaux ultérieurs. Voici un merveilleux exemple de logiciel guerrier parfaitement cohérent.

    Je vois, à cette mentalité particulière, trois raisons principales :

La classe dirigeante romaine était, à l'origine, une aristocratie pastorale et guerrière, qui tirait sa légitimité de la victoire. Une défaite non vengée ne pouvait que diminuer son prestige, son autorité et son pouvoir.

La plèbe, qui pourtant fournissait la "chair à glaive",  adhérait à ce système notamment parce que le peuple tout entier était appelé à profiter matériellement de la victoire, sous forme par exemple, de distribution de terres ou de partage du butin pour ce qui concernait les soldats. N'oublions pas les satisfactions psychologiques collectives d'une victoire, dont les sports actuels sont un exemple des plus fascinants : 30 ans après la victoire du coureur cycliste Eddy Merckx au Tour de France en 1969, la Belgique a communié dans la célébration d'un événement qui, somme toute, au regard de l'histoire... (complétez ad libitum).

Enfin, comme je l'ai dit dans Hanniba'al, Rome, dès le début de son existence, s'est trouvée confrontée à un environnement international extrêmement hostile, où la compétition pour l'espace et les meilleures terres était vive et marquée par des guerres incessantes. En cas de défaite, on était au mieux réduit en état de sujétion, au pis tué jusqu'au dernier : l'histoire romaine recense des massacres de peuples entiers, comme celui des Ausones lors de la deuxième Guerre Samnite. Bref, toute guerre était, à la limite, une question de survie nationale.


9.2.3. Le logiciel de conquête romain

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    Ce qui différencie en outre  l'expansion romaine de l'expansion samnite en Campanie, c'est que justement celle-ci reste une... expansion, c'est-à-dire la recherche de nouveaux territoires par des populations à l'étroit dans leurs montagnes et attirés par la richesse relative des cités helléniques ou hellénisées. Cette expansion est aussi un mouvement du moins développé culturellement, techniquement et politiquement vers le plus développé. Il est significatif que, sous les appellations osques kumbennio, kumparakion et meddices à Pompéi se cache la structure civique assemblée/conseil/magistrat, indiquant l'adoption par les occupants samnites d'un fonctionnement politique plus raffiné.

    Par contre, il faut parler de conquête romaine. Il n'est évidemment pas dans mon intention de refourguer au lecteur le "destin" de Rome, destin qui aurait été de conquérir, unifier et civiliser la Méditerranée. Cette explication pue le "sens de l'histoire", où les royaumes, empires, cultures et religions se succèderaient gentiment dans un grand mouvement de progrès. Le XXème siècle a dû faire son deuil de cette "explication" eschatologique de l'Histoire.

    Il n'y a pas eu davantage de "projet" romain de conquérir, d'abord l'Italie, ensuite le bassin méditerranéen, enfin le monde. Ce serait supposer chez les dirigeants romains une suite dans les idées, une vision de l'histoire et une largeur de vue qu'ils n'avaient certainement pas, du moins pour l'immense majorité d'entre eux. Un tel projet aurait eu pour corollaire un programme, c'est-à-dire un enchaînement cohérent, organisé et hiérarchisé d'opérations économiques, sociales, politiques, diplomatiques et militaires, accompagnées de réajustements mentaux, culturels, et religieux, articulées en fonction de la réalisation du projet. C'est comme cela que les événements apparaissent a posteriori. C'est renverser la perspective de l'histoire : le temps coule du passé vers le futur, et non le contraire. Quel beau truisme, mais il faut constamment se le rappeler lorsqu'on réfléchit sur l'histoire. C'est aussi oublier que, comme l'écrivait Paul Veyne dans Le pain et le cirque,  "l'humanité n'y voit pas plus loin que le bout de son nez et ne se pose comme problème que ce sur quoi elle tombe."

    Mais ce qu'avaient dans leurs structures mentales l'aristocratie sénatoriale et le peuple romains, ceux-là avec une conscience plus aiguë que ceux-ci, c'était un logiciel de conquête, c'est-à-dire un ensemble souple d'attitudes et de comportements à adopter face aux ennemis pendant et surtout après la guerre. Mutatis mutandis, on pourrait rapprocher ces deux attitudes des propos du général nordiste William T. Sherman : d'une part, lors de la campagne d'Atlanta de 1864, il recommande à ses hommes : "Fight 'em, fight 'em, fight 'em like hell !" et "Take their lives, their horses, their lands, their everything." De l'autre, une fois Atlanta prise, il déclare au maire sudiste de cette cité : "When peace does come, you may call on me for anything. Then I will share with you the last cracker."

    Dans un monde  italien où les espaces utiles ne parviennent pas à nourrir et contenir des populations d'origines diverses et aux sentiments identitaires bien affirmés, il fallait, pour qu'une nation survive, qu'elle mène la guerre impitoyablement et sans scrupule humanitaire. Tite-Live ne dissimule en rien les massacres, dévastations, pillages, déportations et réductions en esclavages auxquels se livrèrent les armées romaines. Pourquoi l'aurait-il fait ? ces procédés étaient si naturels à l'époque. Aujourd'hui aussi, mais nous sommes plus chatouilleux sur les motivations affichées et sur la propreté de la violence que l'on nous montre.

    Mais ce dont se rendirent compte les dirigeants romains, c'est que l'on ne pouvait établir de domination durable sur les voisins battus et assujettis que sur le seul pouvoir du vainqueur, pouvoir qui prend trop souvent le visage de la menace, de la peur, de l'arbitraire et de l'exploitation sans vergogne, sous peine d'enclencher un cycle révolte/répression. La solution était de s'attacher les vaincus en les romanisant progressivement suivant les étapes que j'ai exposées dans le sous-chapitre 4.3. d' Hanniba'al. Pour un exposé magistral de ce logiciel d'acculturation appliqué à l'Italie, je recommande la lecture de l'ouvrage de Jean-Michel David. Cette expertise politique résout l'énigme de la capacité d'une petite cité somme toute fort quelconque à conquérir et dominer progressivement la Méditerranée tout entière, jusqu'à en faire le "Mare Nostrum". Cette expertise, les autres peuples italiens, et les Samnites au premier chef, ne l'avaient pas.

    Conséquence ? En me livrant à l'exercice de réécriture de l'histoire que je dénonçais un peu plus haut, je ne crois pas qu'en  cas de victoire définitive des Samnites sur les Romains, les premiers auraient poursuivi la politique de conquête et d'intégration des seconds : ils n'en avaient, ni la mentalité centralisatrice, ni le logiciel d'intégration politique. A mon avis, l'Italie serait restée dans son état d'hétérogénéité ethnique, culturelle et politique, hétérogénéité génératrice de frictions, compétitions et conflits armés incessants. Dans ce sens, l'unification de la péninsule sous la férule romaine fut un bien, car elle lui apporta la stabilité pour quelques siècles. Ce fut aussi aussi une - longue, certes - exception dans une histoire italienne marquée par la division. Les Samnites, par contre, n'auraient pas entrepris la conquête du bassin méditerranéen, et le "français" ne serait pas un dérivé de l'osco-ombrien. Je puis supposer ce qui ne se serait pas passé, mais que l'on ne me demande pas d'imaginer ce chemin divergent qu'aurait pris l'histoire.

10. Conclusion : l'originalité intellectuelle romaine

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    On l'aura remarqué, parler des Samnites et des autres peuples italiens, cela revient à parler beaucoup (trop ?) de Rome.

    Il est de bon ton de répéter le cliché qui fait des Romains des gens peu imaginatifs, tout juste bons à imiter servilement  les Etrusques, les Grecs, les Italiens, les Celtes, tout le monde... et, dans le même mouvement, oppose les Grecs, ces "purs esprits" férus de philosophie, aux Romains à l'esprit pesant et matérialiste. Bref, "intellectuel romain" serait un oxymoron !

    C'est que l'on se place dans une perspective gauchie, qui fait de la métaphysique le sommet de la réflexion humaine et des préoccupations philosophiques et relègue les interrogations politiques, sociales et économiques au rang de questions secondaires, matérielles, basses, vulgaires : la politique est le domaine de la réalité, du réalisme et des mains sales... Raisonner ainsi revient à se dissimuler que les philosophes grecs eux-mêmes se posaient la question centrale de la meilleure organisation de la cité. Des oeuvres du grand Platon, on retient essentiellement la théorie des Idées, négligeant ses opinions politiques. On s'évite ainsi des surprises désagréables... Une opération de salubrité mentale consiste donc à  traduire les plus merveilleuses constructions abstraites, philosophiques et religieuses en termes économiques, sociaux et politiques, parce c'est d'économie, de relations sociales et de politique qu'est pétrie la vie des hommes. On court évidemment le risque d'être beaucoup moins émerveillé, comme dans le cas du sieur Martin Heidegger...

    Dans le domaine religieux, on taxe le Romain de manque d'imagination, vu que ses divinités, trop abstraites (reproche paradoxal), ignorent ces aventures romanesques, pittoresques, étranges, voire plaisamment gore et/ou érotiques que vivent les dieux et héros des autres civilisations antiques. Or, la mythologie romaine est riche, comme l'ont démontré les études de Georges Dumézil, mais elle s'est déplacée vers l'histoire et la vie politique des origines de la cité de la Louve. Par exemple, l'histoire de Mucius Scaevola (= "Gaucher"), le jeune romain qui se sacrifie la main droite pour prouver la véracité d'un parjure qui sauve la République d'une restauration de la royauté a son exact pendant dans la mythologie scandinave. Ici surgit l'originalité romaine : alors que Mucius Scaevola est un personnage "historique", Tyr, son correspondant nordique, est un dieu. Chez les Romains, la double leçon du mythe - l'instauration de tout ordre ne peut qu'être mutilante et se fonde sur une tricherie, un mensonge - est transposée du niveau cosmique où la situe la pensée scandinave au niveau politique.

   Les questions politiques, justement, le Romain les a constamment placées au centre de sa réflexion et de son action, ce qui le fait paraître - à tort - peu intellectuel, et a su en regarder les réalités en face.

    Ainsi, de leur logiciel de conquête, les Romains avaient un modèle mythique, la guerre contre les Sabins, puis la réconciliation et la fusion des deux peuples en un seul. Peu m'importe de vérifier la véracité historique (qui semble d'ailleurs plus grande que ce que l'on en pense) des faits rapportés par la légende des origine romaines. Ce qui m'intéresse, c'est que les Romains et leurs gouvernants disposaient d'un modèle de traitement des conflits, modèle où la violence initiale, étape nécessaire, se retournait en volonté d'assimilation pacifique. Il est évident de je parle ici en termes d'idéaux, et non de faits, qui étaient bien souvent moins riants.

    Au travers de deux grands mythes, le meurtre du frère par le frère pour fonder la cité, et la guerre consécutive à l'enlèvement des Sabines comme archétype des relations internationales, les Romains ont su reconnaître, avec le réalisme et le pragmatisme qu'on leur sait, la violence comme élément fondateur de toute société.

Repères  chronologiques

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Datesee
Evénements
Vers 950 Apparition de la culture villanovienne en Italie
VIIIème siècle Colonisation grecque
Vers 730-720 Fondation de Rome (fondation légendaire : 753)
Fin du Vème siècle La Campanie passe sous contrôle samnite
354 Alliance de Rome avec les Samnites contre les Gaulois
343-341 Première Guerre Samnite
340-338 Guerre Latine
326-304 Deuxième Guerre Samnite
321 Les Fourches Caudines
305 Victoires romaines de Tifernum et de Bouianum
298-290 Troisième Guerre Samnite
295 Victoire romaine de Sentinum
280-275 Guerre contre Pyrrhos d'Epire
Il s'allie avec les Samnites
275 Victoire romaine à Beneuentum contre Pyrrhos
264-241 Première Guerre Punique
218-291 Deuxième Guerre Punique 
Les Samnites s'allient avec Hanniba'al 
Répression romaine : 25.000 Samnites, Lucaniens et Apuliens massacrés 
Lourdes confiscations de terres
De 200 à 133 Expansion romaine en Orient 
Décollage économique de l'Italie
133 Proposition de redistribution de l'ager publicus par Ti. Sempronius Gracchus  : échec
125 M. Fuluius Flaccus propose que l'on accorde la citoyenneté à tous les Italiens : échec
123 Propositions de C. Sempronius Gracchus, combinant celles de son frère et de Flaccus : échec
91 Proposition d'attribution de la citoyenneté aux Italiens pas M. Liuius Drusus : échec
91-89 Guerre Sociale
90-89 Des lois accordent la citoyenneté aux Italiens
82 L. Cornelius Sulla vainc un armée samnite à la Porte Colline
80 Sulla prend Nola 
Fin de la résistance samnite
70-69 Les italiens sont intégrés dans les 35 tribus de citoyens romains
49-46 Première Guerre Civile (César-Pompée)
43-30 Deuxième Guerre Civile (second Triumvirat)

Bibliographie

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Atlas historique, De l'apparition de l'homme sur la terre à l'ère atomique, Librairie Académique Perrin,1987

M. A. Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français, Classiques Hachette, 1901

Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Editions de Minuit, Coll. "Le sens commun", 1969

Richard M. Berthold, "Backing into Empire, The Growth of Rome", Command, N° 24, Sept-Oct 1993 

Jacqueline Champeaux, La religion romaine, Le Livre de Poche, Coll. "Références", 1998

Eugen Cizek, Mentalités et institutions politiques romaines, Hachette, Coll. "Pluriel", 1990

Peter Connolly, Greece and Rome at War, Greenfields Books, 1998

Peter Conolly, The Roman Army, Mcdonald Educational, 1980

Jean H. Croon, Encyclopédie de l'Antiquité classique, Séquoia, 1962

Jean-Michel David, La romanisation de l'Italie, Flammarion, Champs, 1997

François Decret, Carthage ou l'empire de la mer, Seuil, Points/Histoire, 1977

Georges Dumézil, La religion romaine archaïque, Payot, 1974

Félix Gaffiot, Dictionnaire illustré latin-français, Hachette, 1934

Wilbur Gray, "Sherman's Atlanta Campaign of 1864", Strategy and Tactics, Nos169 & 170,,juillet-octobre1994

Jacques Harmand, La guerre antique, de Sumer à Rome, PUF, collection Sup, 1973

André Martinet, Des steppes aux océans, L'indo-européen et les "Indo-Européens", Bibliothèque scientifique Payot, 1994

"Le miracle étrusque", Les cahiers de Science & Vie, N° 85, février 2005

Danielle Porte, Le prêtre à Rome, Petite Bibliothèque Payot, 1995

Bernard Sergent, Les Indo-Européens, Histoire, langues, mythes, Bibliothèque scientifique Payot, 1995

Jean-Paul Thuillier, Les Etrusques, histoire d'un peuple, Armand Colin, coll. "Civilisations, 2003

Tite-Live, Histoire Romaine, Livres VI à X, traduction par Annette Flobert, GF-Flammarion, 1996

John Warry, Histoire des guerres de l'Antiquité, Elsevier-Bordas, 1981


Le CD Il Canto Di Malavita, la musica della mafia, au titre on ne peut plus clair, reprend une bonne vingtaine de chansons et de passages parlés dont on trouvera les textes sur ce site.

    Un second CD, intitulé sans détour Omertà, Onuri e Sangu, est paru en 2002.

    Mettant en scène des situations-types de la vie de la 'Ndrangheta calabraise, ils constituent des documents ethnographiques révélateurs des mentalités et de "l'idéologie" mafieuses traditionnelles, et une expérience à la fois fascinante, dérangeante et inquiétante, dont on ne sort pas indemne : le malaise sourd du contraste entre les mélodies et arrangements typiques de la chanson populaire méridionale et une violence oppressante explicite et omniprésente dans les paroles.

    Les latinistes et italophones auront en outre le plaisir d'apprendre un peu de dialecte calabrais et de faire toutes sortes de comparaisons plaisantes et instructives.

D. "October Equus" V. mai - juillet 99
Revu, corrigé & augmenté mars 01 & janvier 03
Réédition mai 07
 


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