Rome et l'espace : introduction


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Toute cité romaine s'identifie aisément à son plan...

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Du fort minable au formidable

Un peu de modestie

Comment Rome, justement ?

La dimension spatiale

Du fort minable au formidable

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    Rome et Byzance semblent en relation inverse : si cette dernière connaît une lente et apparemment inexorable décadence géographique, le territoire romain s'élargit constamment, de la cité primitive du VIIIème siècle avant Jésus-Christ à cette apogée qu'est l'empire de Trajan.

    Le sort de Byzance nous paraît somme toute normal. Nous savons les civilisations et les empires mortels et nous avons intégré la leçon de la loi de l'entropie, que la sagesse des nations résume par la formule "Plus ça va, moins ça va" : la pomme pourrit, une tasse tombée de la table et brisée ne se reconstituera jamais spontanément ni ne regagnera sa place initiale, le temps file dans le sens de la dégradation, de la destruction, du vieillissement, de la décadence. On en vient même à s'étonner qu'il y ait quelque chose plutôt que rien, que ce quelque chose soit organisé, et qu'il le soit plutôt d'une manière (l'univers où nous vivons) que d'une autre (que serait un monde sans temps et/ou sans espace ?). La vulgarisation (sic) scientifique a répandu dans le grand public ces interrogations issues tout droit de l'astronomie, de la théorie de la relativité, de la physique de l'infiniment petit, de la mécanique quantique et de la théorie du chaos.

    Et, à cet égard, l'expansion romaine ne laisse pas d'étonner : nous savons, par les témoignages archéologiques, que le site de Rome, ne fut occupé, jusqu'au milieu du VIIIème siècle, que par de minables agglomérations dispersées de cabanes de pasteurs misérables situées au sommet de collines dominant un fleuve limoneux et des marécages pestilentiels ; que, de l'aveu même des historiens romains, la Rome des origines n'était vraiment pas fameuse ; que ce furent les rois étrusques qui la transformèrent en une cité digne de ce nom. Mais, au début du IIIème siècle, Rome domine l'Italie, au siècle suivant, tout le nord du bassin méditerranéen, puis s'y ajouteront la face méridionale de la Méditerranée, plus la Gaule. La conquête de l'empire perse par Alexandre le Grand, si foudroyante soit-elle, surprend moins, car elle a derrière elle quasi treize siècles de civilisation d'un espace grec relativement étendu et renverse un régime (prétendument ?) affaibli. Mais, pour Rome, du point à l'empire, il y a une expansion fascinante et énigmatique.

Un peu de modestie

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    Il s'agit maintenant d'expliquer ce phénomène. Bien sûr, il y a Dieu, les dieux, le Destin, la Providence, le Sens de l'Histoire, et autres prêts-à-porter intellectuels qui dispensent de réfléchir : "C'est comme ça parce c'est comme ça : l'Au-delà, le Destin, l'Histoire l'ont voulu et tu es invité à collaborer de tout ton coeur à son sublime projet, sinon..."

    Mais voilà, nous sommes maintenant nus et seuls : les dieux, le Créateur et le Sens de l'Histoire connaissent une crise existentielle. Les angoissés, rassurez-vous ! Ils ne sont pas morts : par un mouvement de rotation intellectuelle qu'imposent les limitations des structures élémentaires de la pensée humaine dont seules les combinaisons donnent l'illusion de l'infinité, ils reviendront. En force. Et se vengeront.

    En attendant, l'intellect ayant horreur du vide conceptuel, il faut trouver des explications de rechange. Il y a ainsi une place pour une approche rationnelle : le "pour quoi" cède la place aux bien plus modestes "pourquoi & comment".

    Une vision linéaire de l'histoire, qui bien souvent néglige les civilisations non-européennes et non-méditerranéennes, fait de la succession des civilisations une sorte de gigantesque course-relais  : chacune, après une phase de croissance ( "époque archaïque"), puis de stabilité ("classicisme"), connaît une période d'épuisement ("décadence"), avant de passer le témoin à la suivante, qui, par un hasard extraordinaire, attendait sagement son tour. Et c'est ainsi que l'Egypte et la Mésopotomie "préparent" la Grèce et Rome ; Byzance, la Renaissance. C'est oublier que les civilisations ne se succèdent pas, mais se chevauchent : l'hégémonie romaine ne signifia pas la mort de la civilisation grecque. Ce schéma ternaire se répète parfois par emboîtement, dont les divisions et subdivisions des cultures crétoises et mycéniennes forment l'exemple le plus réjouissant : il satisfait notre goût de la classification et de l'ordre, a une allure très scientifique, flatte notre sens du grandiose mais pue la symbolique et le placage intellectuel. Accordons-lui le statut d'outil conceptuel indispensable (il faut analyser, classer, étiqueter, s'entendre sur ce que l'on examine), et non celui de principe explicatif.

    "Monsieur le paysan mycénien, savez-vous que vous vivez à l'Helladique récent IIIb ?
    - Vous m'en voyez ravi, mais vous pouvez m'appeler 'Fils de chien, paie tes contributions', messire."

    Bien plus instructive est l'étude des processus tels qu'ils ont été vécu par les acteurs et les décideurs en gardant à l'esprit que la causalité est chose complexe et non univoque, et que toutes les explications, si nuancées soient-elles, et tous les récits, si précis soient-ils, ne cerneront jamais qu'imparfaitement la réalité. Mais il faut aller de l'avant.

Comment Rome, justement ?

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    En ce qui concerne Rome, et nous y voilà enfin, il s'agit de s'interroger sur ce mystère : comment une localité fort modeste en arriva-t-elle à conquérir et dominer durablement l'espace méditérranéen ?

    "Parce que les Romains étaient des paysans, des soldats et des juristes."

    Et alors ? La quasi-totalité des citoyens des cités et sujets des royaumes du pourtour méditerranéen étaient des paysans. Ils formaient la base de recrutement des armées. Mieux : le citoyen grec est par définition un milicien, qu'il se batte dans la phalange ou rame sur les trières. En quoi le "paysan-soldat" romain est-il différent de ses homologues ? Durs à la tâche, opiniâtres, frugaux, endurants, obéissants, crédules même, ils le sont tous autour de la Méditerranée, et pas seulement dans l'Antiquité : ces "qualités" sont encore celles des soldats turcs de Gallipoli et Kut-al-Amara en 1915/1916. Quant au "juridisme" romain, il éclaire l'organisation efficace et rationnelle de la conquête, qui fixe les statuts et règles relationnelles entre l'Etat romain et les peuples conquis à la pas trop grande insatisfaction de ces derniers. Bref, le "caractère national" (traduisez "racial", mais ce vocabulaire fait désormais mauvais genre, alors on l'adoucit) que l'on prête au Romain ne révèle rien, si ce n'est les clichés teintés de mépris que nous projetons sur lui.

    Parmi les facteurs et moteurs de la conquête romaine, j'ai déjà épinglé les faits suivants dans les articles consacrés à Hanniba'al et aux Samnites.  Je les rappelle brièvement :

La présence d'une aristocratie, à l'origine pastorale et guerrière, qui tire autorité et prestige des victoires militaires et pour qui une défaite durable aurait impliqué une perte de pouvoir considérable, voire le renversement.

La participation matérielle et morale du peuple au partage des dépouilles de la victoire.

La faiblesse initiale de Rome elle-même, et ce dans un environnement hostile, et un milieu aux ressources réduites : il lui faudra se battre d'abord contre les autres cités latines, puis en découdre avec les peuples limitrophes du Latium pour se sentir un peu moins à l'étroit. Chaque guerre remettait en cause l'existence de Rome : c'est du moins comme cela que les dirigeants et le peuple la sentaient. Ce qui compte ici, c'est moins la menace réelle que celle que perçurent, génération après génération, les dirigeants romains, et qui les poussa à une politique de défense agressive, dont l'attaque préemptive préparée par une provocation orchestrée avec une mauvaise foi typiquement romaine fut une forme caractéristique.

Cet environnement hostile n'est cependant pas imperméable aux mentalités romaines : Rome ne fut jamais, humainement, linguistiquement, culturellement, socialement, techniquement et économiquement, un corps étranger dans l'Italie centrale : elle eût été rapidement éliminée. Elle en partageait les valeurs, les structures mentales et religieuses et la vision du monde. On était entre Villanoviens, on se comprenait, à défaut de s'entendre toujours.

Cette perméabilité culturelle facilitera donc l'intégration progressive des peuples italiques dans l'Etat romain, celui-ci, ayant choisi, et nous touchons ici du doigt une particularité fondamentale du modèle romain, non de massacrer ni d'asservir les populations vaincues, mais de les faire passer en quelques générations du statut de vaincus à celui d'alliés plus ou moins volontaires, puis de citoyens romains de seconde classe (ciuitas sine suffragio), enfin de citoyens romains pleins et complets (ciuitas cum suffragio), et ce tout en leur conservant leur identité religieuse, culturelle et politique.

Génération après génération, la capacité de l'aristocratie sénatoriale à reproduire ce modèle de relation avec la conquête, qui fait se succéder guerre brutale et intégration des vaincus, à tel point que ce logiciel de conquête ressemble à s'y méprendre à un projet de domination du monde.

Cette impression est renforcé par le côté rationnel, systématique, délibéré, coordonné et cohérent que l'on retrouve dans les entreprises politiques et militaires romaines. Par exemple, chez les Grecs, la prise d'une ville était l'occasion d'un bon petit pillage ; telle était la coutume. A Rome, le pillage devient un instrument politique et un signe diplomatique, et non plus seulement la "juste récompense" de soldats dont il faut bien, de temps à autre, défouler les tensions et compléter la solde. En -168, 70 villes qui avaient eu le mauvais goût de se rallier à Persée de Macédoine furent mises à sac méthodiquement et simultanément, le même jour à la quatrième heure, au signal donné.

La dimension spatiale

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    Enfin, et nous abordons notre sujet principal, il faut y ajouter les relations qu'entretient Rome avec l'espace.

    L'histoire de toute communauté, de toute culture, de tout Etat est façonnée par un fait, sa position géostratégique et géoéconomique, ce qui est un truisme, mais aussi par la représentation qu'ils ont de leur espace : aucun espace social, politique ou économique n'est homogène. La première division sépare l'espace interne, où "nous sommes entre nous" de l'espace extérieur, a priori hostile. L'organisation spatiale est fortement marquée d'idéologie, de religion, quand ce n'est pas d'imagination, de rêves ou de cauchemars. Ainsi, la pensée politique hindouiste répartit  les Etats extérieurs en cercles concentriques alternativement hostiles et alliés. L'Epopée de Gilgamesh  voit en la cité sumérienne un pôle de civilisation, de législation et de pouvoir ; la jouxtant, la campagne, étendue également civilisée, mais subordonnée à la cité ; plus loin, le désert, lieu sauvage et plein de périls, mais encore accessible aux humains ; enfin une immensité lointaine, mystérieuse, domaine de la magie et du fantastique, où errent les monstres et où seuls peuvent pénétrer les héros pour y traverser des épreuves qualifiantes.

    Ces représentations pèsent sur les choix politiques, diplomatiques et stratégiques, et ce d'un poids d'autant plus lourd, qu'inconscientes, elles ne sont ni exprimées, ni analysées rationnellement, ni débarrassées de leur part fantasmatique. Ceci contribue d'ailleurs puissamment au charme de l'Histoire : imaginez l'ennui qui émanerait des livres d'histoire si les acteurs politiques ne prenaient que des décisions diplomatiques et stratégiques rationnelles, évitant ces bourdes, gaffes et pataquès que décortiquent les historiens avec des mines gourmandes.


Juste par curiosité...

(D'après l'Encyclopédie Alpha)


Le monde, tel que se le représentaient les Romains de l'époque impériale
Carte de Claude Ptolémée
IIème siècle après J.-C

Les cercles et les traits hachurés représentent les massifs et chaînes de montagnes.
En foncé : les mers et océans.
Traits continus : fleuves et rivières.


    En ce qui concerne Rome, cela nous amène aux questions suivantes :

Pourquoi Rome à Rome ? Autrement dit, le site de la future urbs avait-il des particularités qui, à la longue, lui procurèrent des avantages sur les autres communautés latines, les cités étrusques et les peuples osco-ombriens ?
Comment l'Etat romain intégra-t-il les cités et peuples vaincus ?
Comment, enfin, l'Empire une fois constitué et stabilisé, les dirigeants du Principat et du Dominat en organisèrent-ils la défense ?

    La troisième question a, en fait, déjà été traitée par l'exemple des Samnites, et plus particulièrement dans les chapitres 7 et 8, ainsi que dans le paragraphe 4.3. d'Hanniba'al. Je n'y reviendrai pas. Les deux autres interrogations feront l'objet d'articles séparés, à paraître  au gré de mon humeur rédactionnelle.

D. "October Equus" V. Novembre 99 - Janvier 00
Réédition mai 07



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