L'acropole de Lindos
Photos : Anne Wargnies & Daniel Vranckx
 

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Lindos 
Vestiges de l'aile sptentrionale du portique dorique
Fin du IIIème siècle ACN

Deux reconstitutions de l'acropole d'après Ejnar Dyggve
  http://www.goddess-athena.org/Museum/Temples/Lindia/Acropolis_reconstruction_hq.html
http://www.goddess-athena.org/Museum/Temples/Lindia/Acropolis_reconstruction_captions.html




Sommaire

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1. Lindos dans l'Antiquité 

2. L'exèdre

3. Le temple d'un empereur divinisé

4. La stoa dorique

5. Le temple d'Athéna Lindia
    5.1. Athéna Lindia, un dossier controversé
           5.1.1. Mais où donc est née Athéna ?
           5.1.2. Un sacrifice sans feu ?
           5.1.3. L'histoire du temple
           5.1.4. La statue d'Athéna Lindia

    5.2. Bon, et il y a des photos ?

6. Pour les amateurs d'épigraphie et de bas-reliefs

7. Annexe : les offrandes grecques
    7.1 Les libations (spondè)
    7.2. Les offrandes végétales
    7.3. Thusia : le sacrifice de partage et ses mythes
    7.4. Les holocaustes

Bibliographie

Remarques

Sauf indication contraire, toutes les dates s'entendent avant Jésus-Christ.

Cette page reprend, dans un ordre différent et assaisonné de quelques ajouts pêchés dans d'autres ouvrages et réflexions personnelles, la présentation du sanctuaire d'Athéna Lindia par Nanno Marinatos dans l'ouvrage Lindos aux éditions Mathioulakis, dont on trouvera le texte consacré au temple d'Athéna Lindia ici.

Les traductions de Pindare reprises ici ne se caractérisent pas vraiment par une élégance littéraire accomplie, vu que j'ai repris la juxta d'E. Sommer de 1878, qui sollicite moins le texte original que de sublimes envolées lyriques... en français.

Le lecteur consultera avec profit cette carte de Rhodes.

1. Lindos dans l'Antiquité

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    Il semble que Rhodes ait été une colonie crétoise depuis le Paléopalatial (1900 - 1800 - voir la page consacrée à Knossos pour  plus de détails sur la chronologie), avant que les Mycéniens ne s'y installent vers le XVème siècle. Il est possible, sinon probable, que Rhodes ait servi de relais commercial sur les routes menant de l'Egée vers le sud de l'Anatolie et le Proche-Orient.

    Pour ce qui est de Lindos, il n'y a pas grand-chose à signaler, les Mycéniens comme les Crétois ayant préféré s'installer sur la côte nord-ouest : Ialysos a peut-être connu un sanctuaire minoen ; des nécropoles dans la même localité et à Kameiros témoignent de la présence mycénienne.

    Rhodes sera prise dans la tourmente qui secoue le Proche-Orient vers 1200, jetant les célèbres "Peuples de la Mer" sur les côtes du couloir syro-palestinien et de l'Egypte des Ramessides, provoquant ou précipitant la chute des palais mycéniens et consacrant l'apparition de nouvelles populations dans le monde hellénique, les Doriens, qui sont, non comme on l'a longtemps cru, des peuples issus de l'extérieur de l'espace grec, mais des populations déplacées à l'intérieur de celui-ci. Le lecteur trouvera plus d'informations sur cette période troublée et sur les Doriens dans les pages sur Knossos et Sparte.

    Lorsque l'Hellade sort des "Siècles Obscurs" (1050 - 900), des Doriens sont donc installés à Kameiros, Ialusos et Lindos, qui forment l'hexapole ("les six-cités") doriennes avec l'ile de Kos et les villes de Cnide et d'Halicarnasse, interface entre le monde grec et l'Orient.

    A partir du VIIIème siècle, le commerce et la production artistique se développent à Rhodes, qui entretient des relations avec, d'une part, le Proche-Orient, de l'autre, l'Attique et la Crète. Rhodes semble être l'une des premières régions de l'Hellade à avoir adopté l'alphabet. Au VIème siècle, l'ile développe un style de céramique particulier, dit "de Fikellura" (du nom d'un cimetière situé non loin de Kameiros), visiblement dérivé du Géométrique par ses bandes de motifs répétitits (carrés, points, volutes, écailles, croissants, zigzags, lignes brisées, verticales ou obliques, cordes,...) mais également inspiré par l'art animalier oriental (lions, panthères ou chèvres sauvages dans la position dite du "galop volant", oiseaux). Des illustrations et plus d'informations sur les sites suivants : un, deux, trois et quatre.

    Le grand siècle de Lindos est le VIème, époque où est elle dirigée par le tyran Kléoboulos (vers 630 - vers 560), l'un des Sept  Sages de la Grèce.  Un nouveau temple à Athéna Lindia aurait été bâti sous son règne sur le site d'un sanctuaire plus ancien. C'est que les tyrans ne furent pas nécessairement ce que le sens moderne du substantif laisse entendre : s'il y en eut de brutaux, violents et cruels (je veux dire : d'une cruauté supérieure à ce qu'impose l'exercice normal du pouvoir), les tyrans furent essentiellement des individus qui, ayant pris le pouvoir par des voies parfois d'une légalité douteuse, s'allièrent avec les couches moyennes et défavorisées de leurs cités contre l'aristocratie terrienne : l'expansion coloniale et une politique de grands travaux assuraient l'avenir d'une large part de la population.

    Lors de la première Guerre Médique (490), les Perses, commandés par Datis, amiral de la flotte de Darius Ier, mirent le siège devant Lindos, où s'était réfugiée une bonne partie de la population de Rhodes. Bientôt, l'eau vint à manquer aux assiégés, qui commencèrent à envisager la reddition. A ce moment, Athéna apparut en songe à l'un des magistrats de la cité, l'encourageant à tenir bon, car elle intercèderait auprès de Zeus pour fournir de l'eau aux Lindiens. Il en informa ses concitoyens, qui, ayant évalué leurs réserves d'eau et les ayant estimées à cinq jours, demandèrent une trève aux Perses : si l'aide qu'Athéna avait demandée à son père n'arrivait pas dans ce délai, ils se rendraient à Datis. Celui-ci éclata de rire en entendant la requête. Or, le lendemain, un énorme nuage de pluie se forma au-dessus de l'acropole, déversant des trombes d'eau sur les assiégés, reconstituant leurs réserves, tandis que les troupes perses souffraient de la soif. Impressionné par ce prodige, Datis offrit au sanctuaire d'Athéna Lindia son manteau, son collier, ses bracelets, sa tiare, son sabre et son char de guerre avant de faire la paix avec les Lindiens, soutenant que "ces hommes étaient protégés des dieux".   

    En 408, Ialusos, Kameiros et Lindos s'entendirent pour fonder une nouvelle cité à la pointe septentrionale de l'ile, qu'elles nommèrent Rhodes, et qui ne tarda pas à les éclipser.

    L'époque hellénistique vit la construction des propylées et de la stoa dorique, tant comme voie d'accès au sanctuaire d'Athéna Lindia que comme galerie d'art. Lindos était à cete époque l'un des ports d'attache de la puissante flotte rhodienne : des grottes y servaient de refuge à des escadres se livrant à des attaques surprises sur les flottes ennemies.  

    Au IIIème siècle, les Romains bâtirent sur l'acropole un temple dédié à un empereur divinisé, probablement Dioclétien.
       
    Le site sera présenté dans l'ordre où un visiteur pouvait le voir au IIIème siècle PCN.    

2. L'exèdre

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Une exèdre (daïs - à gauche sur la première photo) était une salle, le plus souvent semi-circulaire, comportant des bancs
pour le repos et la conversation.
Une inscription du IVème ou du IIIème siècle désigne un certain Aglokhartos comme bienfaiteur du temple d'Athéna
Lindia
, à qui il avait offert des oliviers. L'exèdre, qui comportait un autel  en son centre, servait vraisemblablement de lieu
de culte à la famille d'Aglokhartos.

A droite, le visiteur découvre un remarquable bas-relief du IIème siècle (180 - 170 ?) représentant la poupe d'un triemola,
navire rapide de conception rhodienne et dû au ciseau du sculpteur rhodien Puthekritos, auteur possible de la Victoire de
Samothrace (description et explications ici). Il servait de base à la statue - aujourd'hui perdue - de l'amiral Hagesandros, à
laquelle il était relié de manière à ce que l'amiral apparaisse debout sur son bateau. Vainqueur à la guerre (contre Antiokhos
en 190, je suppose), Hagesandros s'était vu récompensé par cette statue, une couronne d'or et la présidence de Jeux.

3. Le temple d'un empereur divinisé

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Les débris d'un temple romain du IIIème siècle PCN, dédié à un empereur divinisé, peut-être Dioclétien.

4. La stoa dorique

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Durant la première moitié du IIIème siècle, des Propylées (c'est-à-dire un portique et
un vestibule donnant accès à un temple) de style dorique furent construits en haut de
l'escalier monumental que l'on voit ici, donnant accès au temple d'Athéna Lindia, dont
on voit la façade à l'arrière-plan : un portique ouvrait une double perspective grandiose,
d'une part  sur l'autel aux sacrifices et le temple, de l'autre sur le port (Megalos Ialos) et
les actuels Kharaki et cap Arkhangèlos. Il était encadré de deux ailes dissymétriques
comportant des salles de banquet décorées d'oeuvres d'art, dont les façades, comportant
quatre colonnes doriques, reproduisaient celle du temple.

Il n'en reste malheureusement rien...

A la fin du IIIème siècle, l'on ajouta à la base des escaliers un portique (stoa) dorique
encore plus monumental, dont nous voyons ici une rangée de colonnes. Il comportait un
corps central orné de 26 colonnes en façade encadrant l'escalier et deux ailes symétriques
en avancée dont le front tétrastyle copiait, lui aussi, celui du temple.
En tout, 42 colonnes ornaient la façade.

Ce portique remplissait trois fonctions :

- c'était un lieu de promenade, fournissant une ombre bienvenue en été ;
- des oeuvres d'arts, peintures et sculptures, y étaient exposées ;
- il renforçait l'aspect grandiose de l'ensemble : en effet, un visiteur venant de la terrasse
inférieure se trouvait d'abord face à ce long portique, le traversait ensuite en grimpant
l'escalier menant aux propylées pour découvrir un nouvel ensemble monumental avant
de gravir la dernière volée de marches vers la plateforme du temple avec son aire à
sacrifices.

Les architectes avaient donc joué à la fois sur les passages alternés dans des zones
d'ombre et de lumière, le déploiement horizontal des colonnades, la double
réduplication de la façade du temple (2 fois aux propylées, 2 fois à la stoa), la montée
vers le sanctuaire et l'attente pleine d'émotion du contact avec la divinité.

Rangée de colonnes de la stoa et escalier menant aux propylées.
Vue depuis l'emplacement des propylées.
Aile septentrionale de la stoa.
Aile méridionale du portique.
Deux des colonnes de la façade de l'aile méridionale.
Au  Ier siècle, l'on ajouta devant le portique une terrasse qui reposait sur ces arcades, et sous laquelle furent ménagées dix
citernes voutées destinées à recueillir l'eau de pluie.
Escalier menant à la stoa.
Gros-plan sur les colonnes.
 
 
Arcades du soubassement de la terrasse du Ier siècle et escalier menant au portique dorique,
dont on voit trois colonnes.
A l'avant-plan, vestiges du temple de Dioclétien (?) divinisé.
A l'arrière-plan à droite, la chapelle castrale du XIIIème siècle PCN.
Soubassement de la terrasse et aile septentrionale de la stoa.
Aile septentrionale du portique.
Colonnes de l'aile méridionale.
  

Deux reconstitutions d'après Ejnar Dyggve
Les propylées
La stoa dorique

5. Le temple d'Athéna Lindia

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5.1. Athéna Lindia, un dossier controversé

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5.1.1. Mais où donc est née Athéna ?
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    Nous connaissons tous la légende : Zeus, toujours en quête d'un aventure amoureuse, s'éprit de l'océanide Métis (= "sagesse", "prudence", mais aussi "ruse", "artifice", "perfidie" - A Bailly -, ce qui désigne donc une forme d'intelligence retorse et malhonnête, dont Ulysse, protégé d'Athéna, est l'exemple le plus illustre), qui lui échappait par toutes sortes de métamorphoses. Quand on est un dieu, on parvient toujours à ses fins... Or, un oracle lui annonça que l'enfant qui naitrait de cette union le détrônerait. Usant de la bonne vieille méthode de son père Khronos, Zeus avala Métis. Quelques temps après, il se plaignit d'un mal de tête épouvantable et demanda à son fils Héphaïstos, le dieu forgeron, de lui fendre le crâne d'un coup de hache. D'abord hésitant, celui-ci s'exécuta, et Athéna jaillit du cerveau de son père, tout armée et casquée, brandissant sa lance et poussant un cri terrible qui fit trembler le ciel et la terre.

    L'on situe traditionnellement cet évènement sur les bord du fleuve ou du lac Triton, "aux pays lybiens" (Eschyle, Euménides, vers 293). On a presque envie de paraphraser Alfred Jarry, "aux pays lybiens, c'est-à-dire nulle part."

    Or, la VIIème Olympique, "A Diagoras de Rhodes" (Juxta d'E. Sommer, 1878, p. 85 sq.) de Pindare suggère une autre interprétation.

    Un jour, à Tyrinthe, Tlépolème, descendant d'Hercule, commit un meurtre sous l'emprise de la colère.  Il consulta l'oracle d'Apollon :

"A lui le dieu à-la-chevelure-d'or dit (ordonna) de son sanctuaire aux-bons-parfums une navigation droite (prompte) de vaisseaux du rivage de-Lerne vers la contrée environnée-par-la-mer où jadis le grand roi des dieux avait arrosé la ville de flocons (d'une pluie) d'-or quand par l'habileté et par la hache forgée-d'airain d'Hépahïstos Athéné s'étant élancée par le haut du sommet (de la tête) de son père cria avec un cri excessivement-long (fort) et le Ciel et la terre mère des êtres fut épouvantée de lui (du cri)."
(Epode II)

    Quelle est cette ile, cette "contrée environnée-par-la-mer" ?

    Pindare rappelle qu'à la vue du prodige de la naissance d'Athéna, Apollon

"le dieu qui-éclaire-les-mortels, le fils d'Hypérion enjoignit à ses fils chéris d'observer une dette (un devoir) prochain, afin que les premiers ils fondassent à la désesse un autel brillant, et qu'ayant établi un auguste sacrifice ils réjouissent le coeur et au père et à la jeune-déesse qui-fait-frémir-la-lance."
(Strophe III)

    Quels "fils chéris" ? On peut supposer qu'il s'agit des habitants de Rhodes, ile d'Apollon, qui, absent lors du partage des terres entres les dieux et ayant vu "en dedans de la mer blanche une terre grandissant (s'élevant) du fond très-nourricière pour les hommes et bienveillante aux troupeaux" (strophe IV), l'avait réclamée en apanage à Zeus. En effet, je vois mal Zeus faire tomber une pluie d'or (allusion transparente à la prospérité de Rhodes) et Apollon ordonner un sacrifice à ses enfants dans un lieu autre que celui de la naissance d'Athéna. Celle-ci fait également un don aux Rhodiens :

 "mais la déesse aux-yeux-bleus elle-même donna à eux de surpasser en tout art ceux qui-sont-sur-la-terre par des mains excellentes-dans-les-travaux."
(Epode III)

    On objectera à ce raisonnement qu'à l'annonce de la naissance d'Athéna ("aux pays lybiens", par exemple), Apollon aurait tout simplement décidé de célébrer cette nouvelle en ordonnant un sacrifice à ses "fils chéris", et que cette offrande n'est pas en connexion géographique avec le lieu de sa naissance.  

    Les Rhodiens s'exécutèrent mais commirent une omission qui sera analysée au sous-chapitre suivant :

Assurément aussi quelque nuage d'oubli survient à l'improviste et retire-en-la-détournant hors des âmes la voie droite des actions. Et ainsi donc ils montèrent n'ayant pas la semence de la flamme qui brule ; et ils firent une enceinte-sacrée dans l'acropole pour des sacrifices sans-feu."
(Antistrophe III)

    Pindare semblerait donc faire naitre la " jeune-déesse qui-fait-frémir-la-lance" à Rhodes. Mais où exactement ? Est-il possible d'être plus précis ?

    Toujours dans la même Olympique, Pindare raconte que

"Là s'étant mêlé (uni) jadis à Rhodo il engendra sept fils qui reçurent les pensées les plus sages parmi les premiers hommes desquels fils l'un engendra Camiros et Ialusos le plus vieux (l'ainé) des trois et Lindos. Mais ils eurent séparément, s'étant partagé en trois la terre paternelle, un lot de cités et leurs demeures furent appelées à eux (de leur nom)."

(Epode VI)
          
    Autrement dit, ce furent trois petits-fils d'Apollon et de la nymphe qui fondèrent les trois cités historiques de Ialysos, Kameiros et Lindos.

    Pindare ajoute ensuite que

    "Là est établi à Tlépolème Chef des Tirynthiens, comme à un dieu, doux rachat (compensation) d'un malheur pitoyable, et une pompe fumante de brebis et un jugement (des joutes) pour des prix."
(Strophe V)

    Que faut-il entendre par "là" ? Soit il s'agit de l'ile, sans autre précision, soit ce syntagme renvoie à la dernière des trois cités, Lindos. Le seconde interprétation est bien séduisante, mais peut-être sollicite-t-elle un peu trop le texte.

    Peut-être trouverons-nous la solution dans cet étrange sacrifice sans feu...


5.1.2. Un sacrifice sans feu ?
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    Reprenons la fin du récit de la naissance d'Athéna.

""le dieu qui-éclaire-les-mortels, le fils d'Hypérion enjoignit à ses fils chéris d'observer une dette (un devoir) prochain, afin que les premiers ils fondassent à la désesse un autel brillant, et qu'ayant établi un auguste sacrifice ils réjouissent le coeur et au père et à la jeune-déesse qui-fait-frémir-la-lance. Mais le respect de la Prévoyance a mis (met) dans les hommes la vertu et les joies ;  Assurément aussi quelque nuage d'oubli survient à l'improviste et retire-en-la-détournant hors des âmes la voie droite des actions. Et ainsi donc ils montèrent n'ayant pas la semence de la flamme qui brule ; et ils firent une enceinte-sacrée dans l'acropole pour des sacrifices sans-feu."
(Pindare, VIIème Olympique, strophe III & antistrophe III)

    Ce sacrifice ne répond pas aux normes du sacrifice grec, qui suppose l'usage du feu : en effet, l'animal sacrificiel est divisé en deux parts, dont l'une sera consommée par les hommes après cuisson (pour les Hellènes, l'omophagie, ou fait de manger de la viande crue, est une abomination), tandis que l'autre sera totalement consumée, la fumée s'élevant du feu étant destinée aux dieux. 
   
    Ce passage est clairement un mythe étiologique, c'est-à-dire exposant la cause première d'une réalité, et particulièrement d'une structure sociale, d'une coutume, d'un rite : il fallait ici  expliquer pourquoi, dans une cité rhodienne, le sacrifice à Athéna s'accomplissait sans feu, en rupture avec les usages grecs les mieux établis. Ici, un "nuage d'oubli" aurait provoqué cette négligence et l'habitude se serait transmise aux générations suivantes de sacrifier sans feu.

    Ce rite déviant recouperait-il les découvertes archéologiques de Lindos ? Le site fut fouillé par deux architectes danois, K. F. Kinch et Christian Blinkenberg, dont les découvertes et interprétations furent publiées par ce dernier en 1931 et 1941.  En 1960, Ejnar Dyggve publia deux volumes consacrés à l'architecture du lieu.

    D'après Blinkenberg, il n'y aurait jamais eu de sacrifices d'animaux sur l'acropole de Lindos, et seules des offrandes végétales étaient présentées à la déesse ; de plus, il affirme qu'il n'y avait pas d'autel sur le parvis du temple, ce qui constituait une rupture totale avec l'architecture religieuse grecque, où tout temple est flanqué d'un autel. Pour quelle raison ? Tout simplement parce que l'épithète "Lindia" ("de Lindos", "Lindienne") accolée au nom d'Athéna est d'origine préhellénique, autrement dit prémycénienne. Les Grecs auraient donc repris cette divinité, que les Doriens, à leur arrivée, auraient assimilée à Athéna, tout en gardant son culte non sanglant.

    Malheureusement, trois séries de découvertes infirment cette thèse : des  vestiges, mis au jour par Dyggve, démontrant l'existence d'un autel devant le temple ; des cendres animales et des os en connexion avec l'aire sacrée (téménos) ; des figurines votives représentant des animaux ou des hommes portant des bêtes. Il semble donc que des sacrifices sanglants aient été accomplis sur l'acropole à l'intention d'Athéna Lindia.

    Comment résoudre cette contradiction entre le texte et les évidences archéologiques ?

La solution plus simple consiste à conclure que la VIIème Olympique de Pindare ne concerne pas Lindos et que, dans l'état actuel des connaissances, nous ignorons à quel cité elle faisait référence. L'on objectera que "C'est là que" (voir paragraphe précédent) semble bien désigner cette cité.

Blinkenberg soutient que ces restes animaux étaient ceux de banquets rituels en relation avec le culte non-sanglant de la déesse. Or, on le verra dans cette notice, pour les Grecs anciens, un banquet rituel sans sacrifice préalable aux dieux, avec qui l'on partageait sa nourriture, était inconcevable.

revenons au texte de Pindare :     
 
"Assurément aussi quelque nuage d'oubli survient à l'improviste et retire-en-la-détournant hors des âmes la voie droite des actions. Et ainsi donc ils montèrent n'ayant pas la semence de la flamme qui brule ; et ils firent une enceinte-sacrée dans l'acropole pour des sacrifices sans-feu."
(Antistrophe III)

    En d'autres termes, les Lindiens auraient bien eu l'intention de sacrifier des animaux, mais ayant oublié le feu sacré, ils auraient accompli le rite sans bruler la partie destinée aux dieux, en l'occurrence Zeus et Athéna. Notons que ceux-ci ne semblèrent pas trop leur en vouloir (à Rome, c'eût été une toute autre histoire...), puisque

    "celui-ci (Zeus) ayant amené une blonde nuée  fit-pleuvoir sur ceux-là un or abondant ; mais la déesse aux-yeux-bleus elle-même donna à eux de surpasser en tout art ceux qui-sont-sur-la-terre par des mains excellentes-dans-les-travaux."
(Antistrophe III & épode III)

    L'offrande fut donc agréée, bien que non conforme aux prescriptions rituelles.

    La troisième interprétation reste bien entendu la plus séduisante, et semble corroborer le fait que Pindare, et la tradition dont il s'inspire, plaçaient la naissance d'Athéna à Lindos.

    Quoi qu'il en soit, si un jour vous grimpez (à pied, s'il vous plait) jusqu'à l'acropole de Lindos rien ne vous empêche, par un calme matin d'avril sur la plateforme ensoleillée du temple d'Athéna Lindia, que c'est bien ici que la "jeune-déesse qui-fait-frémir-la-lance" surgit du cerveau de Zeus.


5.1.3. L'histoire du temple
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    On raconte qu'au XVème siècle, Danaos (oui, le père des Danaïdes) se réfugia à Lindos, y érigea un temple et, suite au décès de trois de ses filles, consacra une statue en bois (xoanon) à Athéna. De toute évidence, le sanctuaire est ancien, comme le prouvent des objets datant du Néolithique et du Mycénien, ainsi que des grottes cultuelles creusées sous le temple.

    Une stèle de marbre découverte à Lindos, La Chronique du Temple, composée au Ier siècle par un certain Timakhidas, fournit, outre une liste d'offrandes, de précieuses informations sur l'histoire de l'édifice.

    D'après Blinkenberg, à l'origine, il n'y avait pas de temple, mais seulement une enceinte sacrée à laquelle Pindare ferait allusion (voir le sous-chapitre précédent). Il est probable qu'un premier temple fut bâti durant le VIème siècle.

    Kléoboulos, toujours au VIème siècle, fit remplacer cette première construction par un édifice de meilleure qualité : un escalier monumental de 7,50 mètres de large y donnait accès, ainsi qu'à un autel. Lorsque l'on visite le site, on est surpris de constater que le temple est construit au bord de la falaise. Choix esthétique ? Désir de rallonger le chemin menant au temple et d'accentuer l'attente des fidèles ? Peut-être, mais il faut noter que l'emplacement choisi le plaçait au-dessus des grottes cultuelles mentionnées ci-dessus.

    Vers 342, un incendie détruisit le temple de Kléoboulos, et l'on en rebâtit un autre à la fin du IVème siècle, peut-être vers 300. Toute l'aire fut réorganisée, avec notamment l'addition des propylées (voir le chapitre consacré au portique dorique - une reconstitution). Le nouveau temple, dont on peut visiter actuellement les ruines, mesurait 21,65 mètres sur 7,75, comportait classiquement les trois pièces en enfilades pronaos (vestibule), naos (cella abritant la statue de la déesse) et opisthodomos (arrière-salle servant de trésor) et était du type tétrastyle amphiprostylos, c'est-à-dire présentant quatre colonnes, ici de style dorique, sur les façades avant et arrière.

    Le sanctuaire était célèbre à l'époque hellénistique : Alexandre le Grand et certains de ses successeurs y offrirent des sacrifices somptueux et dédicacèrent des armes à Athéna Lindia suite à leurs victoires. Des artistes, tels que Boethos et Parrhasios d'Ephèse (plus d'informations sur cette page), y exposèrent leurs oeuvres.


5.1.4. La statue d'Athéna Lindia
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     Tout temple grec abrite une statue de la divinité à laquelle il est consacré, car il est censé être sa demeure.

    A l'origine, les statues du culte (xoana - singulier : xoanon), censées être tombées du ciel, étaient taillées dans le bois. Certaines dataient peut-être de l'époque mycénienne. Aucune n'ayant été conservée jusqu'à nos jours, nous savons très peu sur leur apparence : il est possible qu'elles n'aient été pas été complètement anthropomorphes, mais aient eu des formes abstraites. Au VIIIème siècle, elles furent remplacées par des oeuvres en métal ou en terre cuite.

    A l'examen de différentes figurines votives en terre cuite retrouvées dans une colonie de Lindos, Blinkenberg estime que celle du temple construit à l'époque de Kléoboulos représentait Athéna assise, portant un polos (chapeau cylindrique), des colliers et divers bijoux : il est possible qu'elle ait ressemblé à ceci.

     Après la reconstruction du temple à la fin du IVème siècle, la statue d'origine fut remplacée par une effigie chryséléphantine, c'est-à-dire d'or et d'argent, comme au Parthénon, avec la différence que, Lindos n'étant pas Athènes, elle ne pouvait vraisemblablement pas se payer une statue entièrement en or et ivoire : la structure, le corps et les membres étant sans doute en bois, seuls le visage et les extrémités étaient en ivoire, les armes et les bijoux (colliers, pectoraux), en or. Cette fois, sur le modèle phidien, Athéna était représentée debout, tenant un bouclier, mais semble avoir porté, comme l'ancienne image, un polos. L'on sait par la Chronique du Temple que la statue était attachée au mur du fond de la cella, sans doute pour compenser un manque d'équilibre et une taille surdimensionnée par rapport à un modèle humain.


5.2. Bon, et il y a des photos ?

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En arrivant en haut de l'escalier des propylées, le visiteur ou le fidèle découvrait enfin le temple d'Athéna Lindia.
Le temple vu  du côté long méridional.
Vue de la façade avant vers la façade arrière.
Reconstitution des chapiteaux, des métopes et des triglyphes.
Un joli temple dans un paysage impressionnant.
Trois des colonnes de la façade arrière.
Détails de l'appareil.
   
 
Les quatre colonnes doriques de la façade avant.
La façade antérieure.
Oui, c'est moi.
Vue depuis la façade postérieure.
  
      

6. Pour les amateurs d'épigraphie et de bas-reliefs

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Je n'y connais rien en épigraphie. Si unn aimable visiteur peut m'indiquer ce que signifient ces inscriptions, il sera
glorieusement récompensé d'un alinéa dans la page des remerciements et d'une jolie photo de chat.


 

 


 




7. Annexe : les offrandes grecques
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    Les Grecs et les Romains n'entretenaient pas avec leurs dieux le type de relation directe, personnelle, intime, parfois quasi fusionnelle, que les fidèles des religions du Livre ont avec leur Dieu : la pietas (respect de ses obligations envers la famille, la société, les dieux) romaine et l'eusébèia ("piété ; respect et amour des dieux"- A. Bailly) grecque consistaient essentiellement en l'exécution de rituels, quasi toujours dans un but intéressé : il s'agissait de se concilier les faveurs de ces personnages très puissants, mais pas toujours bienveillants et parfois sourcilleux, dans le but d'obtenir d'eux des faveurs, c'est-à-dire des actes concrets, qui aient de l'effet dans la vie quotidienne des humains : guérison, temps favorable, bonne récolte, fécondité des femmes et du cheptel, réussite dans les entreprises individuelles comme publiques, etc. Platon définit la piété comme la "science des demandes et des présents à faire aux dieux".

    "Je donne ceci et, en retour, la divinité sera bien obligée d'exaucer mon voeu". C'est ainsi que nous avons trop souvent tendance à interpréter le "do ut des" des Anciens. Il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'ils exécutaient les gestes de leurs cérémonies mécaniquement, sans émotion, un peu comme nous introduisons notre carte de banque dans le distributeur de billets et pianotons sur son clavier, sûrs (enfin, quasi...) que la machine va effectuer l'opération demandée. Ils n'étaient pas non plus animés d'une volonté cynique de manipulation de la divinité par application d'un tarif. La relation au dieu était en effet marquée par la confiance, le respect, l'obéissance à ses injonction, la gratitude et la dévotion. Les prières et cérémonies étaient empreintes d'une grande ferveur, car ils permettaient au commun des mortels d'approcher le divin. Enfin, les rituels, accompagnés de danses et de chants, expressions de l'ordre du monde, réintégraient les fidèles dans l'harmonie cosmique.

"Voici donc le char tout ruisselant de lumière,

Et les quatre chevaux : le Soleil illumine

La terre ! Les astres sont éteints et l'éther

S'embrase, soir sacré ! La cime étincelante

Et vierge du Parnasse accueille la clarté

En faveur des mortels. Le parfum de la myrrhe

S'envole vers Phébos ; la prêtresse est assise

Sur un trépied divin ; la Delphienne prononce

Des oracles et dit : « Vous qui servez Phébos,

Allez à Castalie aux tourbillons splendides ;

Imprégnez votre corps de son onde pieuse

Pareille à la rosée, puis revenez au temple.

Soyez silencieux : c'est le meilleur augure

Et gardez-vous pieux ! Dites aux consultants

Ardents à rechercher d'agréables réponses

Que le silence seul est à recommander. »

Quant à nous, vaquons à ces occupations,

Celles que nous accomplissons depuis l'enfance.

Et munis de ces quelques rameaux de laurier,

Je m’en vais balayer le parvis de Phébos.

Décorons cet endroit de couronnes sacrées,

Déversons sur le sol la rosée parfumée,

Et chassons les oiseaux qui profanent les dons

À mon maître divin. À Phébos j’ai voué

Tout le cours de ma vie. Moi, je suis orphelin,

Et c’est avec dévotion que je le sers."

(Euripide, Ion, 82 -109 - C'est moi qui souligne)




        Chez les Grecs, les offrandes se subdivisaient en deux grandes catégories : non-sanglantes (libations et offrandes végétales) et sanglantes (thusia ou sacrifice de partage, et holocaustes).
 

 7.1 Les libations (spondè)
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    Elles étaients destinées à attirer l'attention des dieux et à se les rendre favorables.

    Pour les verser, il fallait avoir les mains pures : ainsi, un guerrier aux mains souillées de sang ne pouvait offrir de libation.    

    Debout, le visage tourné vers le ciel, l'on accomplissait ce rituel en versant quelques gouttes d'un liquide (vin mêlé d'eau, eau pure, eau mélangée à du lait ou du miel) sur un autel ou, à défaut, le sol, par exemple quand l'on était loin de chez soi, cas des voyageurs et des armées en campagne. On adressait une prière et le fidèle qui offrait la libation buvait le liquide.

    La libation est un acte fréquent et social : on la verse au lever et au coucher, souvent dans le cadre familial. Elle précède tout sacrifice public. On l'offre aussi dans des occasions spéciales : départ en voyage ou retour, étranger que l'on accueille, évènement inhabituel, donc potentiellement inquiétant. Elle est obligatoire lors de la conclusion de tout traité, au point que son pluriel, spondaï, finit par désigner les accords diplomatiques que l'on scelle en invoquant les dieux des cités respectives, prêtant serment et versant une libation.



 7.2. Les offrandes végétales
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    Certains autels, comme celui d'Apollon Gènètor à Délos, étaient spécialement destinés aux sacrifices non-sanglants. L'on pouvait déposer, soit sur l'autel lui-même, soit sur une table disposée à côté, des grains de blé ou d'orge, des mauves ou de l'asphodèle, symbole d'immortalité, des fruits, des galettes et des gâteaux (popana). Avant d'interroger Apollon à Delphes, le fidèle offrait à l'origine une bouillie à base de céréales (pélanos), qui fut remplacée par une contribution financière. Dans les sanctuaires de Démèter, des vases à plusieurs récipients fixés sur un socle commun (kernos) permettaient d'offrir grains de blé, d'orge ou d'avoine, pois chiches, lait, huile, vin et miel.

    Les offrandes des prémices des récoltes (aparchè) étaient institutionnalisées. Comme il fallait s'y attendre, c'est le cas athénien qui est le mieux documenté :

 chaque année à partir de 420, les dèmes (cantons) de l'Attique furent tenus d'envoyer une part de leur récolte d'orge et de blé au sanctuaire d'Eleusis. Les alliés d'Athènes furent également "priés" de verser une portion de leurs récoltes, qui était conservée dans des silos avant d'être revendue au profit du trésor de la déesse.

Aux fêtes du printemps des Thargèlia (7 du mois de Thargéliôn, grosso modo, de notre mi-mai à mi-juin), dédiées à Apollon, les participants consommaient le thargélos, une bouillie de grains pas encore mûrs, afin de conjurer les fléaux qui pourraient empêcher la maturation des produits de la terre.

Lors des Puanépsia (7 du mois de Puanépsiôn, deuxième moitié d'octobre et première moitié de novembre), encore en l'honneur d'Apollon, l'on préparait un brouet avec des céréales et des légumes bouillis, dont une part était offerte à la divinité, l'autre étant mangée par les participants. Un enfant qui avait ses deux parents vivants (amphithalès) portait de maison en maison un rameau d'olivier entouré de bandelettes de laine (eirésionè), auquel les habitants suspendaient diverses nourritures solides (gâteaux, figues,...) ou liquides (vin, huile, miel). Ce rite était censé apporter  la prospérité.



 7.3. Thusia : le sacrifice de partage et ses mythes
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    Le sacrifice grec sert à établir deux types de relations : d'une part entre les dieux et les hommes, qui se partagent un animal selon des modalités que j'expliquerai plus loin, d'autre part, entre ceux-ci, car tout sacrifice est suivi d'un banquet.

 Le sacrifice est donc un acte social, qui peut se dérouler dans le cadre privé de la maison (oïkos), des communautés intermédiaires telles que les cantons (dèmes athéniens) et les phratries, de la cité, des fêtes fédérales ou panhelléniques, comme à Olympie.  En temps de guerre, l'on sacrifie une chèvre à Artémis avant chaque bataille.

    Comment ce rite se déroulait-il ?

    Tout sacrifice est accompli sur un autel (bomos), qui est considéré comme le lieu le plus sacré de la cité : outre sa fonction sacrificielle, il sert de lieu de refuge d'où  il est strictement interdit d'arracher un suppliant, qu'il soit citoyen, étranger ou esclave, sous peine d'encourir la colère divine.

     La victime, toujours un animal domestique (suidé, caprin, ovin, bovin) doit être pure et sans défaut. On orne ses cornes, qui sont parfois dorées, de guirlandes et on la conduit solennellement à l'autel, accompagnée des personnes pour qui le sacrifice est offert.  Lors des fêtes publiques, celui-ci est précédé d'une procession (pompè), qui peut rassembler des foules considérables, lorsque, par exemple, la cité honore sa divinité poliade, comme lors des Panathénées à Athènes, ou à Milet, où une pompè gigantesque reliait le temple d'Apollon, situé en ville, à celui du même dieu à Didymes, en s'arrêtant aux sanctuaires d'Hécate, des Nymphes et d'Hermès. En tête, le prêtre ou la prêtresse du dieu, suivi des magistrats. Ensuite, des éphèbes encadrant les victimes, des canéphores, jeunes filles portant des corbeilles (kanoun) contenant le couteau sacrificiel et des grains d'orge qui seront offerts à la divinité.

    Le sacrifice était souvent précédé de danses et de chants (prosodies) exécutés au son de la flute : d'une part, expressions et reproductions de l'harmonie du monde, musique et ballets intégraient les homme dans l'ordre cosmique ; de l'autre, l'énergie déployée à cette occasion était censée susciter celle de la divinité et provoquer sa venue. Ils étaient le plus souvent exécutés par des choeurs d'hommes, de garçons (paidès) ou des représentants de la jeunesse, parfois de femmes (Thèbes, lors des Daphnéphories en l'honneur d'Apollon Isménios ; Délos ; Sparte, où Alcman a composé des hymnes pour les jeunes filles). L'on a conservé des fragments de ces hymnes, et surtout deux chants à Apollon composés en 128 par Liménios d'Athènes en l'honneur d'Apollon Pythien exhumés avec leur notation musicale, qui a permis une reconstitution de ces airs.

    Le prêtre, le bras droit levé et la paume tournée vers l'autel, prononçait une prière pour la réussite des entreprises de la cité et la prospérité des participants. Il jetait ensuite des grains d'orge sur la victime et dans le feu avant d'asperger d'eau l'autel et l'animal. Celui-ci était ensuite égorgé, son sang devant se répandre sur l'autel, puis partagé : les os longs, entourés de graisse, destinés aux dieux, était totalement brulés. On versait des libations de vin mêlé d'eau, dont l'on arrosait les morceaux de viande durant leur cuisson. L'on examinait le foie de l'animal afin d'en tirer des présages.

    Les splankhna ("viscères principaux - coeur, poumon, foie -... ; partage des entrailles de la victime pour le repas sacré" - A. Bailly) sont partagés entre les assistants après avoir été rôtis sur le feu sacrificiel. Quant au reste de la viande, il est bouilli dans de grands chaudrons et consommé lors d'un banquet réservé aux seuls hommes. Ce festin était accompagné de pâtisseries et, on l'aura deviné, de vin.  

    A l'origine, ce repas se déroulait en plein air ou sous des tentes, mais, à partir du IVème siècle, des locaux réservés aux banquets rituels seront construits, comme à Lindos, où les Propylées sont flanquées de salles de festin.

Où l'on croise Prométhée

    Les hommes consomment la viande de l'animal sacrifié alors que les dieux doivent se satisfaire d'os entourés de graisse, ce qui, on en conviendra, ne constitue par la part la plus savoureuse et attirante de la bête. Comment expliquer cette anomalie ?

    D'abord, d'une manière bien matérialiste : pourquoi les humains se contenteraient-ils de ronger des os graisseux en contemplant d'un oeil que l'on imagine morne et envieux de beaux quartiers de viande en train de carboniser ? Mais l'avouer tiendrait du cynisme le plus révoltant. Un mythe étiologique explique ce partage qui, a priori, défavorise les invités les plus prestigieux et puissants au banquet, les dieux eux-mêmes.

    Nous savons tous que Prométhée fut enchainé à une colonne dans le Caucase et qu'un aigle venait lui ronger quotidiennement le foie, qui repoussait chaque nuit.

    "En effet, lorsque les dieux et les hommes (38) se disputaient dans Mécone, Prométhée, pour tromper la sagesse de Zeus, exposa à tous les yeux un boeuf énorme qu'il avait divisé à dessein. D'un côté, il renferma dans la peau les chairs, les intestins et les morceaux les plus gras, en les enveloppant du ventre de la victime ; de l'autre, il disposa avec une perfide adresse les os blancs qu'il recouvrit de graisse luisante. Le père des dieux et des hommes lui dit alors : "Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois (39), ami ! avec quelle inégalité tu as divisé les parts !"
Quand Zeus, doué d'une sagesse impérissable, lui eut adressé ce reproche, l'astucieux Prométhée répondit en souriant au fond de lui-même (car il n'avait pas oublié sa ruse ingénieuse) : "Glorieux Zeus ! ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère."
A ce discours trompeur, Zeus, doué d'une sagesse impérissable, ne méconnut point l'artifice ; il le devina (40) et dans son esprit forma contre les humains de sinistres projets qui devaient s'accomplir. Bientôt de ses deux mains il écarta la graisse éclatante de blancheur ; il devint furieux, et la colère s'empara de son âme tout entière quand, trompé par un art perfide, il aperçut les os blancs de l'animal. Depuis ce temps, la terre voit les tribus des hommes brûler en l'honneur des dieux les blancs ossements des victimes sur les autels parfumés. "
(Hésiode, Théogonie - J'ai restitué le nom grec de Zeus)

    Jusqu'à ce jour funeste, les hommes et les dieux étaient des commensaux.

    L'on ignore pourquoi ils en étaient venus à se disputer : aucun mythographe antique ne nous en fournit l'explication. Peut-être les dieux étaient-ils jaloux des talents des hommes et craignaient-ils de voir leurs pouvoirs augmenter. Peut-être s'agissait-il d'une assez sordide discussion sur le partage du boeuf offert en sacrifice. 

    Toujours est-il que cette dispute fournit à Prométhée l'occasion de jouer un mauvais tour à Zeus en dissimulant la part immangeable sous une apparence appétissante. C'est oublier que celui-ci est le maitre absolu de la ruse, et qu'il lui a suffi d'un coup d'oeil pour comprendre la ruse du Titan. Il fait mine de tomber dans le piège en choisissant les os : la colère feinte retombera non seulement sur le coupable, mais aussi sur les hommes, qu'il prive du  feu, les réduisant à l'état animal. Prométhée, en parfait trickster, vole une parcelle du feu céleste et l'apporte aux hommes en la dissimulant dans une tige creuse de fenouil. Zeus se vengera de Prométhée en l'enchainant et des hommes en leur envoyant un cadeau empoisonné, la femme. 

    Le sacrifice grec reproduisait le partage inégal opéré par Prométhée. Mais ce qui sembla un instant un avantage pour les hommes se retourna en malheur : les dieux se nourrissaient d'immatériel, fumées, odeurs, parfums, tandis que les humains s'alourdissaient de viande de bête morte.  Chaque sacrifice  rappelait ainsi aux hommes leur condition mortelle, entre les Immortels et les animaux qui n'ont pas l'usage du feu. Cependant, cette cérémonie leur permettait de rentrer en contact avec les dieux, de les combler, de solliciter leur faveur, de fléchir leur volonté.

    Il existe une  autre version du mythe étiologique du sacrifice, en relation avec le culte de à Zeus Polieus, célébré sur l'Acropole d'Athènes. Le philosophe néo-platonicien Porphyre de Tyr (234 - 305 PCN ) rapporte qu'un boeuf ayant dévoré des offrandes végétales destinées à Zeus, son propriétaire le tua sous l'emprise de la colère. Ce geste suscita l'ire des dieux, qui provoquèrent toutes sortes de catastrophes. Sur le conseil de l'oracle de Delphes, il institua un rituel afin d'effacer le crime originel : le boeuf du sacrifice choisit lui-même son destin, et la hache qui avait servi à le tuer fut condamnée et jetée dans la mer, ce qui purifia la communauté tout entière. La différence essentielle avec la scène primordiale est que le meurtre de l'animal n'est plus de l'acte d'un homme isolé, mais celui de la communauté tout entière : le sacrifice fonde ainsi la polis.   



 7.4. Les holocaustes
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    De holos, "tout" et kaïô, "j'allume, je fais bruler".  Ce rituel, désigné par le substantif énagismos à partir du IIIème-IIème siècle, se différenciait de la thusia en ce sens qu'il n'y avait pas de partage, la victime étant totalement consumée après avoir été égorgée la tête tournée vers le sol, en direction d'une fosse.

    Il était rare que les dieux reçoivent des holocaustes et l'on constate dans ceux qui leur sont destinés la coexistence d'un sacrifice de partage et de l'offrande d'une victime de moindre valeur qui est entièrement brulée. A Kos, Zeus Polieus et Héraklès reçoivent un boeuf qui est partagé entre la divinité et les hommes, ainsi qu'un porcelet totalement consumé. Il en est de même pour Zeus Polieus à Thorikos (côte est de l'Attique). Parfois, l'on offre aux dieux une part plus importante qu'à l'accoutumée, comme à Erkia, où Artémis reçoit la peau entière. Il semble que des situations de crise soient à l'origine de ces sacrifices inhabituels : on a probablement estimé qu'une combustion complète avait plus de chance d'apaiser la divinité.

    A Patras, l'on célébrait un curieux holocauste qui associait  des animaux domestiques, des animaux sauvages (sangliers, cerfs, loups, ours, oiseaux) et des fruits d'arbres cultivés, offerts à Artémis Laphria sur un immense bucher. Leur roi Oïneus ayant négligé de lui offrir des produits de la terre, Artémis fit ravager le pays par un sanglier  gigantesque. Méléagre, fils d'Oïneus, rassembla les meilleurs chasseurs de l'Hellade pour traquer la bête. Or, la colère d'Artémis ne s'apaisa pas, bien au contraire : une dispute éclata pour le partage du fauve, au cours de laquelle Méléagre tua ses oncles, avant de périr : une prophétie ayant assuré qu'il vivrait tant qu'un tison ne serait pas entièrement consumé, sa mère, Althée, ralluma celui-ci. Cet holocauste, destiné à apaiser la déesse, réintroduisait la sauvagerie à l'intérieur de la cité afin de conjurer son anéantissement.

    L'holocauste est plus particulièrement réservé aux héros, qui recevaient à la fois des thusiaï et des énagismoï. Ces derniers étaient accomplis sur les tombes mêmes des héros, et plus particulièrement celles des héros morts de façon violente, qui, étant considérés comme des défunts, ne pouvait bénéficier d'un sacrifice de partage, car les vivants devraient partager leur repas avec un mort, acte qui constituerait une souillure.

    Certains énagismoï au profit de héros se déroulent en été, saison pendant laquelle la végétation est brulée par le soleil : une offrande complète de la victime servait donc à réactiver les forces de la terre par l'intermédiaire des héros, car ils étaient en contact avec elle. 

    

Quelques liens
Une page sur Lindos dans la désormais incontournable Wikipedia
http://en.wikipedia.org/wiki/Lindos
Deux sympathiques pages touristiques
http://druine.free.fr/rhodes/lindos.htm
http://www.lindoseye.com/index.htm
Trois sites consacrés à Rhodes
http://www.helios.gr/
http://www.rhodos-info.de/eindex.htm
http://druine.free.fr/rhodes/

Bibliographie

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 La Grèce, Guide vert Michelin, Paris, 1997
 Marie-Thérèse Le Dinahet, La religion des cités grecques, Ellipses, Coll. Mondes Anciens, Paris, 2005
 Nanno Marinatos, Lindos, I. Mathioulakis & Co, Athènes, date ?
 Kostas Papaioannou, L'art grec, Mazenod, Paris, 1972
 Rhodes, guide touristique, Editions Adam-Pergamos, Peania-Attica, Date ?


D. "October Equus" V. Janvier - Mars 08

   

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