Le style de Fikellura
Photos : Anne Wargnies & Daniel Vranckx


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Amphore à col du style "de Fikellura"
VIIème siècle ACN
Musée archéologique de Rhodes

Sommaire

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1. Pour changer des vases attiques à figures rouges

2. Comment reconnaitre le style de Fikellura ?
    2.1. Motifs géométriques
    2.2. Figurations animales
    2.3. Représentations humaines

3. Style de Fikellura ou de Camiros ?

Liens

Bibliographie

Deux précisions

Sauf indication contraire, toutes les dates s'entendent avant Jésus-Christ.

Toutes les oeuvres montrées sur cette page sont exposées au
 
Musée Archéologique de Rhodes
Nosokomio Hippotôn
A l'angle de la place du Musée (Platia Moussiou)  et de la rue des Chevaliers (Odos Hippotôn)
85 100 Rhodes
Tél : +30 22410-31048, 22410-79601

1. Pour changer des vases attiques à figures rouges

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    Pour nous, la céramique grecque se réduit essentiellement aux oeuvres attiques à figures noires, puis rouges. D'abord, ce style, à la fois rigoureux et souple, séduit au premier coup d'oeil ; ensuite, nous comprenons ce que nous voyons, ou croyons tout en saisir : les scènes mythologiques ou de la vie quotidienne nous parlent ; enfin, cette poterie est contemporaine de ce que nous considérons comme la grande époque de la  pensée et de l'art grecs : le "Classicisme", et plus particulièrement athénien. Peut-être même Périclès, Sophocle ou Socrate ont-ils contemplé ce magnifique cratère que nous admirons dans une vitrine. Contemplé, touché, voire possédé... Le frisson de la profondeur de l'histoire nous saisit.

    Parenthèse dispensable : soulignons que les Grecs, même les plus au fait de ce qu'ils vivaient, n'avaient pas conscience de vivre à l'époque "mycénienne", "archaïque", "classique" ou "hellénistique", ou aux "Ages obscurs". Ces étiquettes sont une projection conceptuelle de savants modernes. Je n'en nie pas la pertinence : l'un des buts essentiels de l'histoire étant d'expliquer les évolutions et les discontinuités, il faut bien "découper dans la grosse bête" (Georges Dumézil) et nommer les phénomènes. Evitons cependant d'attribuer cette segmentation chronologique aux Anciens eux-mêmes : que je sache, aucun auteur athénien du Vème siècle ne s'est exclamé "Nous sommes porteurs du Classicisme, le sommet intellectuel de l'Hellénisme". Certes, ils savaient - ou croyaient savoir - ce en quoi leur époque différait des précédentes, de ce qu'ils en savaient ou croyaient en savoir, certains pour s'en émerveiller et se féliciter des progrès accomplis, d'autres pour ronchonner sur l'inéluctable déchéance de toute société et de toute culture humaine.

    Le problème avec la céramique attique, c'est qu'elle occulte les autres styles : la poterie hellénistique n'en serait qu'un dérivé, voire une décadence. Les styles précédents, Protogéométrique (1500 - 900), Géométrique (IXème et VIIIème siècles), Orientalisant (725 - 625) n'auraient eu pour utilité que de "préparer" la sublime explosion de l'art classique, dont ils auraient constitué des ébauches. Les "oeuvres" protogéométriques et géométriques auraient été commises par des artisans peu maitres de leur technique, tout juste capables de tracer méandres et lignes parallèles (enfin, plus ou moins), de superposer des registres de formes géométriques élémentaires ou de répéter inlassablement des représentations de funérailles de notables alignant, sans le moindre sens de la représentation de l'espace, personnages et chevaux filiformes tracés si maladroitement qu'on les croirait dus à la main d'un élève de maternelle. Dépourvus d'imagination et quasi en désespoir de cause, les peintres sur vase grecs seraient finalement allés puiser leur inspiration en Orient à la fin du VIIIème siècle. Somme toute, un bilan peu brillant avant que les Corinthiens n'inventent la céramique rouge à figures noires à la fin du VIIème siècle, qui justifie aux yeux de certains le syntagme "miracle du Classicisme grec." En histoire, il n'y a pas de miracle, il n'y a que des enchainements complexes et plurivoques de faits : le prétendu miracle n'est que la limite de notre compréhension et l'indice de notre manque d'informations. Ou notre refus de voir ce qui saute aux yeux.
 

Style proto-géométrique.
Larges bandes ou lignes horizontales et cercles concentriques caractérisent ce style.
On remarquera la régularité et le parallélisme impeccable des cercles concentriques.
Oïnokhoè, vase à puiser le vin dans les cratères et à servir.
Ces motifs ne dépareraient pas une oeuvre Art Déco.
Oïnokhoè géométrique.
Registres ou panneaux de grecques, chevrons, triangles, losanges, hachures, carrés sur pointe,
cercles concentriques, motifs dentelés séparés par une à trois lignes parallèles.
Les objets (étoiles, doubles haches, chars) et animaux (volatiles, chevaux, guerriers) sont
réduits à l'essentiel.
On notera la "peur du vide", qui pousse les artistes de cette époque à remplir la surface à
décorer.
Coupe géométrique.
Fragment de coupe géométrique. Anatidés ?
Deux chevaux encadrant un fantassin armé de deux javelots et protégé d'un grand bouclier
échancré, d'un modèle remontant à l'époque mycénienne.
Deux oenochoès orientalisantes.
Registres à nouveaux, mais portant, souvent en noir et rouge, des motifs inspirés de l'art
 proche-oriental : lions, sphinx, griffons, bouquetins.
Comme au Géométrique, les peintres sur vase ont tendance à remplir l'espace, utilisant
cette fois des motifs végétaux : palmettes, lotus et rosaces.


    En ce qui concerne l'aspect esthétique, la question essentielle est-elle celle de la technique ? Que Picasso trace à grands traits et ne fignole pas chaque détail en fait-il un artiste médiocre ? A ne prendre en compte que le savoir-faire, les peintres académiques du XIXème siècle, à la technique éblouissante de virtuosité, auraient été de plus grands artistes que les maitres impressionnistes, fauvistes, cubistes, surréalistes, abstraits, cobra, pop art, etc. : il suffit de contempler l'un de leurs tableaux puis un Matisse, un Mondrian ou un Bacon - trois artistes choisis volontairement parce qu'ils n'étalaient pas leur virtuosité - pour saisir du premier coup d'oeil où se trouve l'apport à l'histoire de l'art, de l'esthétique, de la culture. Il incombe au spectateur de ne pas tompber dans le piège de l'évaluation sur la seule maestria, mais de tenter de comprendre comment l'artiste a su adapter ses moyens à son dessein.

    Et puis, ne négligeons jamais, lorsque nous apprécions une oeuvre, le rôle déterminant des conventions artistiques : "On représente ça comme ça, et pas autrement". En quelque matière que ce soit, nous ne passons pas notre temps à tout réinventer à tout instant, mais, en toute bonne conscience et certitude confortable de savoir, nourrissons notre pensée d'idées reçues, de clichés et de stéréotypes, nous attendant à ce que le monde corresponde à ces si pratiques idées toutes faites. Si les sculpteurs de bas-reliefs égyptiens ou mésopotamiens représentaient, étrangement pour nous, les personnages avec les jambes de profil, le corps de face, la tête de profil et l'oeil de face, ce n'était pas par incapacité technique ou conceptuelle : les oeuvres en ronde-bosse le démontrent à suffisance. Nous écarterons d'emblée l'hypothèse saugrenue qu'ils voyaient leurs semblables comme ça. Ils obéissaient simplement à un code, souvent même sans le savoir ni le remarquer, tellement il leur paraissait évident : pour eux, c'était l'essence même de la représentation figurée. La perspective classique, telle qu'elle fut développée à partir de la Renaissance, et qui nous semble reproduire si fidèlement la réalité, n'est elle-même qu'un code, une convention entre le peintre et le spectateur : passez-vous votre temps, dans votre vie quotidienne, à chercher le point de fuite ? Certains de mes étudiants, de culture non-occidentale, ne "voient" carrément pas la perspective dans des tableaux où elle me saute aux yeux : il faut la leur montrer avec force gestes, pour ne recueillir parfois qu'une moue dubitative ou une approbation polie. Pourquoi ? Parce qu'ils ne savent pas regarder ou souffrent d'une déficience conceptuelle ? Non. Tout bêtement, parce que j'ai été formé à la percevoir, et eux pas. Elle ne constitue que l'une des réponses possibles à l'un des problèmes centraux de la peinture : comment traduire en deux dimensions ce qui en a trois. Voilà pourquoi les artistes du XXème siècle rompent parfois avec la perspective académique, tentant d'autres approches : traduire graphiquement, par exemple, la vision simultanée du même objet suivant différents angles, ce qui explique l'aspect "tordu" ("Mais enfin, cette position corporelle est impossible !") ou "monstrueux" ("Pourquoi a-t-elle trois yeux ?") de certaines représentations, qui nous font douter de l'habileté technique, de la santé mentale ou de la sobriété du peintre. Il en était de même pour la céramique géométrique : comme on l'a vu plus haut, hommes et chevaux se devaient d'être représentés par des silhouettes aux membres exagérément allongés, les premiers portant un bouclier largement échancré et un simple rectangle suffisant à évoquer les caisses des chars.

    Aux VIIIème et VIIème siècles, de belles céramiques, que l'on exhibait avec fierté ou utilisait avec plaisir, c'était ça :
 
Cratère, ou vase à mélanger le vin et l'eau qui servait à le couper.
Kulix, ou coupe à boire munie de deux anses et d'un pied.

Musée Archéologique de Rhodes


    En effet, l'artiste devait compter avec les attentes du public et des clients. N'oublions pas que les artisans ne travaillaient pas pour leur seul plaisir : ils étaient tributaires des acheteurs et des commandes passées par les riches et les puissants (à cette époque, c'était tout un), pour qui l'objet constituait un témoignage du talent de l'artiste à qui l'on avait eu recours, donc une source de prestige face à leurs pairs : n'oublions pas que les Grecs vivaient dans une société agonistique, du face à face, où l'on existait pour et par le regard d'autrui. Qu'un peintre sur vase se fût laissé aller à trop s'écarter des canons esthétiques de son époque, et il aurait été considéré comme un original, un fou, un provocateur, voire un dangereux trublion qui renversait l'ordre des choses. Rappelons-nous que des tableaux qui nous semblent aujourd'hui aussi sages qu'"Impression, soleil levant" de Monet ou "La Femme au chapeau" de Matisse ont causé le scandale et rencontré l'incompréhension à leur époque : la rupture était trop violente, tant pour le grand public que les acheteurs et que les critiques. Vivant et travaillant dans une société à évolution lente, l'artisan préclassique avait tout intérêt à se couler dans le moule des conventions et codes esthétiques de son temps.

    Le style dit "Filkellura", du nom d'une des nécropoles de Kameiros où des céramiques de ce style furent découvertes en abondance, constitue une bonne introduction à la céramique "archaïque", qui, avouons-le, ne séduit pas toujours au premier coup d'oeil, ni même au deuxième, tellement ses critères esthétiques nous sont étrangers : sobre, claire, simple, pas dépourvue d'élégance, en un mot, attrayante, la céramique fikellurienne nous parle.

2. Comment reconnaitre le style de Fikellura ?

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    De l'avis des spécialistes, la qualité de la poterie fikellurienne en elle-même n'est pas extraordinaire. C'est le décor qui en fait l'intérêt.

    Notons d'abord que, si toute la surface de la céramique est remplie, les peintres sur vase du style de Fikellura ne succombent pas à "l'horreur du vide" qui pousse les artistes géométriques à laisser le moins possible d'espace vide : la poterie de Fikellura donne une impression de lisibilité et de clarté qui manque parfois à la peinture sur vase géométrique.

    Sur une base ocre, les peintres superposent des registres de motifs rouges ou noirs. Pour la clarté de la présentation, je diviserai ceux-ci en figures géométriques, animales et humaines.



2.1. Motifs géométriques

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    La filiation avec le style géométrique est nette. Les dessins de base consistent en croissants, traits serrés verticaux ou obliques, motifs cordés, ceux-ci étant souvent appliqués sur le col, plus rarement sur la panse ou l'épaule du vase. D'autres motifs courants sont les points, les grecques se combinant parfois en svastikas, les rayons, les palmettes, les volutes, les carrés sur pointe, les cercles (simples, concentriques, pointés), les feuilles, les rosaces, les lignes de X, les losanges en pointillés (voir les amphoriskoï N° 7 à 9). Sauf dans certaines pièces plus soignées (N°  6, où le peintre a imaginé un effet miroir de part et d'autre d'une fine ligne horizontale), l'impression générale est celle d'une exécution rapide, mécanique, presque d'un travail à la chaine, répétant quelques motifs simples et peu variés, à tel point qu'il est parfois difficile de ne pas confondre certaines oeuvres (N° 2 et N° 3, par exemple).   


Différentes amphores à col.
N° 1.
N° 2.
N° 3 : non, ce n'est pas la même que la précédente.
Le même, vu du haut.
N° 4.
La même vue sur de profil.
N°5.
N° 6.
Trois amphoriskoï, littéralement "petites amphores", qui servaient essentiellement à
conserver du parfum, des onguents ou l'huile dont s'enduisaient les gymnastes et les athlètes.
N° 7.
N° 8.
N° 9.

2.2. Figurations animales

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    Celles-ci consistent essentiellement en représentations d'anatidés, avec une prédilection pour les outardes (N° 11 à 14), de lièvres (15, 16 & 17) et de cervidés (18). Les mammifères sont croqués avec un sens certain du mouvement ; les volatiles, bien qu'alignés en processions de figures compassées et quasi identiques, témoignent d'une perception aigüe des éléments essentiels de l'animal.

  
N° 10 : file de cailles.
Anatidés.
N° 11.
Outardes sur l'épaule de cette amphore.
N° 12.
A nouveau, l'on doit y regarder à deux fois afin de ne pas confondre cette amphore avec la
précédente : même inspiration, même atelier peut-être. Je laisse les spécialistes s'aventurer
à affirmer qu'il s'agit de la même main.
N° 12.
Le même, avec vue sur l'oiseau.
Deux oenochoés, ou vases à puiser le mélange de vin et d'eau dans les cratères.
Ce type de vase se reconnait aisément à son col, en général trilobé.
N° 13.
 Une outarde, à nouveau, sur l'épaule de celle-ci, cette fois avec un motif rayonnant.
N° 14.
Au registre inférieur : des fleurs de lotus.
Le svastika, devenu tabou de nos jours, est un motif courant à cette époque : représentation
solaire, il a une valeur bénéfique dans la symbolique des populations indo-européennes.
Je saisis l'occasion pour rappeler que les études indo-européennes n'ont strictement rien à
voir avec les sinsitres élucubrations nazies.
Mammifères.
Lièvres.
N° 15.
N° 16.
N° 17.
N° 18.
Cervidé décorant un amphoriskos.

2.3. Représentations humaines

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 N° 19.
Deux profils séparés et encadrés par un motif rayonnant.
Vue sur les personnages.
L'influence orientale est évidente.
N° 20.
Homme en tunique longue dansant ?
Nous ne sommes pas loin du style corinthien.
On remarquera le dynamisme du mouvement.


3. Style de Fikellura ou de Camiros ?

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    Il n'est pas toujours aisé de distinguer le style de Fikellura de celui de Camiros, appelé "wild goat style" par les anglo-saxons, l'un des motifs de prédilection des peintres sur vase de ce style étant le bouquetin courant, broutant ou poursuivi par un fauve : ils partagent certains traits, tels que l'emploi du rouge et/ou du noir sur fond ocre, les motifs cordés, les grecques, les svastikas, les triangles, les fleurs de lotus, les anatidés. Si la poterie de Fikellura est décorée de manière simple, quasi austère, celle de Camiros se caractérise par une ornementation riche, fouillée et traitée avec plus d'application et de soin, ainsi que par une tendance à remplir l'espace, réminiscence possible de  la poterie géométrique, ce qui lui donne parfois une allure luxuriante.

 
Fleurs de lotus au registre inférieur des deux premières oenochoés.
On notera le corps exagérément allongé du  bouquetin.
Outarde et sphinx ornent le registre supérieur.
Bouquetin poursuivi par un fauve (lion ?).
Position dite du "galop volant" : cette position des membres n'existe pas dans la réalité, mais
traduit bien le dynamisme du mouvement.
Le même vase, avec une meilleure vue sur la scène de chasse.
Sanglier encerclé par deux lions sur le registre supérieur.
 L'artiste a très bien rendu le côté massif de la bête.
Au registre supérieur : alternance de bouquetins et d'outardes encadrant une fleur de lotus
inversée.
Oïnokhoè à la peinture défraichie, mais l'on notera les yeux qui encadrent le bec verseur
 et le joli mouvement  des bouquetins.
 

 

Liens

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 Les styles de Fikellura et de Camiros
http://www2.ocn.ne.jp/~greekart/vase/h_fikell_e.html
http://www2.ocn.ne.jp/~greekart/vase/h_east3_e.html
http://www.cimec.ro/Arheologie/Lambrino_vases/Chapitre/Chapitre8.htm
LE site francophone sur la poterie gréco-romaine
http://membres.lycos.fr/ceramiquegrecoitaliq/
Généralités sur la céramique grecque antique
http://fr.wikipedia.org/wiki/C%C3%A9ramique_grecque_antique

 

Bibliographie

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Grigoris G Konstantinopoulos, Le musée archéologique de Rhodes, Editions Adam, date ?


D. "October Equus" V. mai-juin 09

   

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