Une civilisation à comprendre

  
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Au centre, vêtu de pourpre :
Flavius petrus Sabbatius Iustinianus, empereur de 527 à 565
Mosaïque de Saint-Vital de Ravenne
Première motié du Vème siècle

Sommaire

1. Pourquoi Byzance ?

2. Deux clichés de la décadence

    2.1. Faiblesse militaire et ordalie géostratégique
    2.2. Décadence morale

3. Une époque intermédiaire ?

4. Vous avez dit "apport" ?

Courte bibliographie

1. Pourquoi Byzance ?

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    Pourquoi des pages consacrées à Byzance dans un site dédié à l'Antiquité ? Celle-ci ne se termine-t-elle pas en 476, lorsque le général goth Odovacer dépose le dernier empereur, qu'une ironie dont l'histoire est coutumière avait nommé Romulus Augustulus ?

    Justement, une perspective "occidentale" nous fait oublier que l'Empire continue à vivre,  et vigoureusement, en Orient : Zénon, basileus de 474 à 491, repousse les barbares ; Justinien apporte les réformes et entreprend la politique de reconquête que l'on sait. Si rupture il y eut, donc, ce n'est pas après la chute "officielle" de l'Empire d'Occident en 476, mais avant, lorsqu'au début du IVème siècle, Théodose partage entre ses deux fils Honorius et Arcadius un Empire romain trop étendu pour être administré et défendu efficacement face aux pressions extérieures. Bien que le grec se substitue au latin aussi bien dans la langue quotidienne que dans les documents littéraires et artistiques, l'Empire d'Orient se situe nettement dans la continuité de l'Empire romain christianisé, dans la réalité comme dans la conscience de ses dirigeants et lettrés. Ainsi, les empereurs qui patronnent ou écrivent les traités de stratégie, comme Maurice Ier (VIème siècle) , Léon VI (IXème-Xème) ou Nicéphore Phôkas (Xème) parlent de "troupes romaines" et de "défense du territoire romain".

    Les Byzantins préservèrent la culture gréco-romaine tout simplement parce que c'était... leur culture de Romains  : Irène Doukas, au tournant des VIIIème et XIème siècles, s'intitule "Impératrice des Romains, croyante en Jésus-Christ Notre Seigneur." Cette culture, marquée par un conservatisme certain, n'adopte changements et réformes que prudemment. Mais conservatisme n'est synonyme ici, ni d'immobilisme, ni d'inertie. Cette civilisation fit preuve d'un dynamisme interne et externe robuste.

    La véritable cassure n'aura lieu qu'en 1204,  lorsque les "Croisés", à l'appel de l'usurpateur Alexis et manipulés par les sordides calculs d'une Venise jalouse de Byzance, prennent  et pillent Constantinople, se partageant les territoires byzantins d'Europe à la délicate manière féodale, affaiblissant l'Empire dont la suite de l'histoire ne sera plus qu'une longue et lente glissade vers le néant. Il est significatif qu'avant 1204, les Byzantins s'appelaient encore eux-mêmes "Romaïoï", et qu'après cette variante du coup de poignard dans le dos, ils se désignèrent du terme d'Hellènoï. Le rêve impérial s'était dissipé, remplacé par un nationalisme de survie : il ne faudrait plus rien attendre des "frères" chrétiens. Pas étonnant que le Drongaire Notaras ait dit préférer le Turc au Pape... (voir le récit de Leonardo di Chio).

    Et puis... deux opinions courantes, à propos de Byzance, et même dans un public cultivé (sondage personnel), est que l'empire byzantin  fut une longue période de décadence et que son seul mérite fut de constituer une époque intermédiaire entre les grandes civilisations de l'Antiquité et notre Renaissance, assurant la nécessaire transmission des précieuses philosophies et littérature anciennes à l'Europe occidentale.

2.Deux clichés de la décadence

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    Ma foi, une décadence qui dure dix siècles... C'est un peu long pour une décadence.

   Envie d'un petit exercice mental ? Interrogeons-nous sur les composantes de l'image de la décadence des empires que nous nous faisons, et constatons qu'elle est souvent bien pauvre et nourrie de clichés qui s'organisent autour de deux  pôles.

2.1. Faiblesse militaire et ordalie géostratégique

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La consultation des cartes d'un atlas historique amène à un constat affligeant : en dépit de l'éphémère reconquête de Justinien au VIème siècle, et des campagnes de Basile II Bulgaroctone au tournant des IXème et Xème siècles,  l'Empire semble se rétrécir comme une peau de chagrin, inexorablement, jusqu'à se réduire à la seule Constantinople et une partie de la Morée, sous les pressions parfois successives, parfois conjuguées des Arabes, des Turcs, des Slaves, des peuples de la steppe, de Venise, des Normands, des "Francs", terme qui désigne ici les Français, Anglais, Allemands, etc.

    Pour avoir une idée précise de cette fonte, consultez cette page, qui présente l'évolution géographique de l'Empire, et une liste ultra-complète des souverains romains, byzantins, ottomans, et balkaniques, y compris les usurpateurs de tout poil.

    Or, cette perspective est fausse : l'expansion territoriale n'est un signe de grandeur et de force qu'en apparence. Les pratiquants de wargames savent qu'un territoire réduit mais soigneusement gardé, organisé et pourvu d'équipements, de réserves humaines et de ressources économiques est de loin préférable à de vastes zones aux frontières toujours menacées car il n'est pas possible d'être fort partout à la fois. En outre, ce point de vue, que je nomme "l'ordalie géostratégique", mesure les résultats des royaumes et empires à la seule aune de leur expansion territoriale, donc de la force de leurs armées. C'est oublier que le rôle principal des dirigeants est d'assurer la continuité de l'Etat et un confort matériel et moral minimum aux populations qu'ils gèrent, et que l'étendue du terrtoire et la puissance militaire n'en sont que des instruments.

    D'autre part, Byzance ne jouit jamais du confort géostratégique dont profita l'Occident une fois la marée des raids vikings étalée : elle se trouva sans cesse à l'interface de la Chrétienté et des mondes païens et musulmans, supportant quasi à elle seule tout le poids de leur pression. Byzance joua, à l'égard de la Chrétienté, à la fois le rôle de bouclier en absorbant le choc principal des invasions, convoitises et menaces  qui pesaient sur l'Europe, et celui d'épée en ce qu'elle civilisa et évangélisa les peuples slaves et slavisés. Pour leur plus grande gloire, les nations "franques" l'en remercièrent par le sac de 1204, affaiblissant stupidement  leur meilleure protection contre un danger ottoman face auquel elles se trouvèrent nues et qui ne fut définitivement écarté qu'après Lépante (1571). Quant à nous, gens du XXème siècle, nous continuons à tout ignorer de cette épopée.

    Cette mentalité de peuples "au bord du monde" qu'ils protègent contre la barbarie et le chaos marqua profondément les cultures et Etats qui, de la Serbie à la Russie, relèvent de l'Orthodoxie, et reste présente encore aujourd'hui dans la mentalité des orthodoxes ex-yougoslaves (témoignages personnels), qui s'estiment de surcroît au mieux ignorés, au pis grugés par un Occident aisé, ingrat et incapable de reconnaitre leur contribution essentielle à la formation de l'Europe. Sans les excuser, le passé byzantin explique en partie certains évènements contemporains.


L'Empire aurait, dans cette optique, été militairement faible. En effet, qui peut citer de grandes victoires byzantines ? On se souvient par contre des désastres du Yarmouk face aux Arabes (636) qui lui coûtent le couloir syro-palestinien, et de Manzikert face aux Turcs (1071), qui lui arrache la majeure partie de l'Anatolie, base essentielle de son recrutement militaire. Or, et je compte y consacrer un article, l'armée byzantine était la meilleure du monde, et ce jusqu'au XIIème siècle, tant dans son système de recrutement que son organisation et la qualité de ses officiers et généraux qui considéraient la guerre comme une science. Une armée faible n'aurait pas résisté à la quantité d'envahisseurs auxquels Byzance eut à faire face tout au long de son histoire. Mais le plus important vient maintenant : si nous n'avons pas gardé de souvenirs de brillantes victoires byzantines, c'est surtout parce que les dirigeants politiques et militaires préféraient les méthodes indirectes, diplomatie, achat des ennemis, trahison, coup fourré, double jeu et espionnage au risque de dépenser de bonnes troupes dans des opérations aux résultats toujours incertains. Manzikert en apporta la  preuve la plus douloureuse.

2.2. Décadence morale

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    Les empires s'effondreraient parce que leurs habitants ne pensent plus au bien suprême de la nation, se concentrant égoïstement sur leurs intérêts individuels. Mieux, ils passent leur temps en orgies et jeux du cirque, mendiant de surcroît leur pitance quotidienne auprès des autorités et laissant le soin de la garde de l'Empire aux mercenaires barbares. C'est encore comme cela que l'on "explique" la chute de l'Empire romain. Cela permet d'inculquer insidieusement de belles leçons de morale aux petits enfants et aux adolescents sur le respect indispensable des "valeurs" qui font le bien-être et la grandeur des nations et que le régime de Vichy condensa si pertinemment dans le slogan "travail, famille, patrie" (je vous épargne les majuscules de cette contribution merveilleuse à l'histoire de la philosophie politique mondiale). Cette explication simpliste et commode, qui conforte son auteur dans la certitude de sa haute moralité, qui a des relents de punition divine et réactualise le mythe de Sodome et Gomorrhe, dispense de réfléchir plus loin que le bout de son nez sur la causalité historique et son enchevêtrement.

    Byzance n'aurait fait que poursuivre cette tradition romaine de pourriture morale et aurait ainsi "mérité" sa destruction finale, à l'instar de Ninive, Babylone ou Rome.

    Plus sérieusement : nous sommes aveuglés par ces soleils que sont les villes antiques. S'il est exact qu'elles furent le moteur des civilisations, et qu'y résidaient de nombreux pauvres qu'il fallait bien nourrir et occuper sur place, que l'on y trouvait tout, le pouvoir, le luxe, les plaisirs plus ou moins légaux et pas toujours "honnêtes", la délinquance étalée au grand jour, elles ne représentaient qu'une mince couche de la population, la majeure partie de celle-ci résidant et travaillant à la campagne. La base économique des sociétés anciennes restait l'agriculture et l'élevage. Ce que l'on sait des paysans en tous lieux et tous temps, c'est qu'ils ne passent leur temps ni en orgies décadentes ni en fêtes somptueuses... Quant à leur morale, elle est rigoriste, dure aux marginaux et déviants, et prompte à la punition exemplaire, dont les facettes psychologiques ne sont pas les moins cruelles. Cette morale sévère était, entre parenthèses, partagée par la plèbe urbaine.

    Autre exemple qui nous permettra de relativiser cette notion de "décadence morale des Romains" : dans l'article "La famille et l'amour sous le Haut-Empire romain", Paul Veyne démontre que la disparition de la bisexualité de prédation face à la fidélité et l'amour conjugaux associés à la sexualité de reproduction dans l'élite romaine, ne fut ni une invention, ni un apport décisif du Christianisme, mais bien, à partir des Antonins, une transposition sur le plan privé de la respectabilité, de la fidélité au service de l'Etat, et des relations courtoises avec ses pairs que doit entretenir tout bon fonctionnaire impérial. Dans les milieux militaires et administratifs, le Mithraïsme instille une morale rigoureuse à base de dynamisme, de solidarité et de discipline.

    En clair : selon nos critères, les Romains de la "décadence" étaient bien plus moraux que leurs ancêtres de la République et du premier siècle du Principat.

    Il ne peut en aller que de  même pour Byzance : nous voyons l'Empire au travers du prisme déformant de Constantinople, ville de contrastes terribles, ville du meilleur comme du pire, du "stupre et de la luxure", disait-on à l'athénée sans nous en préciser le plus croustillant, le contenu, des "querelles byzantines", du "sexe des anges", des complots meurtriers et des trahisons patiemment ourdies, de la splendeur d'une cour impériale où il était préférable de ne tourner le dos à personne. Mais cette image fabriquée et/ou exploitée par des concurrents jaloux et les "Francs" qui n'avaient pas vu grand-chose, qui flatte notre goût du scandale, du roman et du sadisme, cette image, même si elle n'est pas totalement fausse, nous cache le fond de la réalité : l'Etat avait de bons et loyaux serviteurs en la personne de la majorité de ses fonctionnaires, soldats et intellectuels ; le paysan, l'artisan et le commerçant  se retroussaient les manches quotidiennement. Ne versons pourtant pas dans l'idéalisation : personne ne négligeait ses intérêts personnels ; tout le monde essayait avec bonne conscience d'échapper à la loi et à ses sbires quand la nécessité s'en faisait (souvent) sentir ou que s'en présentait (trop rarement) l'opportunité.

Une époque intermédiaire ?

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    La "justification" souvent avancée à l'existence de Byzance, et qui expliquerait sa longue survie, est qu'elle fut une étape nécessaire dans la transmission des savoirs, philosophies et littératures gréco-romaines à l'Europe occidentale de la Renaissance. Elle aurait ainsi joué un rôle secondaire, celui de conservatoire des archives antiques.

    A nouveau, une "époque intermédiaire" qui dure dix siècles, cela ressemble furieusement à une civilisation en soi. Une preuve ? L'art byzantin se distingue des oeuvres antiques, et s'identifie au premier coup d'oeil. Ce n'est donc pas du copiage, ni de la conservation pure et simple.

    Ce cliché part, non seulement d'un européocentrisme étroit, mais surtout d'une lecture fausse de l'histoire que l'on remonte du présent vers le passé. Dans cette perspective inspirée de l'eschatologie chrétienne et de son avatar matérialiste et historicisé, le Lénino-stalinisme, les évènements, groupes humains, faits socio-économiques, états et cultures du passé conduisent nécessairement à notre civilisation moderne qu'ils ont pour objectif inconscient de préparer, comme si la société post-industrielle était l'aboutissement obligatoire et inéluctable de l'Histoire.

    Or, aucune société, aucune culture, aucune civilisation ne s'affirme "intermédiaire", ne se pose comme "préparatrice" à une civilisation future et meilleure dont elle n'a même pas idée, et qu'elle serait bien en peine d'imaginer : il est significatif que la littérature de science-fiction, fille de notre angoisse de Modernes conscients de la relativité et de la fragilité des constructions humaines et penchés sur le gouffre du futur, hurle le faux dès qu'elle envisage l'avenir, tout autant que les romans historiques lorsqu'ils prétendent ressusciter un passé même pas lointain, vu qu'elle ne fait que transposer et exagérer certains aspects contemporains (et inquiétants - voir les romans des séries "Cyberpunk" et "Shadowrun") de ses auteurs.

    Cette société et sa culture, elles sont, tout simplement, confiantes en leurs recettes économiques, sociales, politiques, religieuses, idéologiques héritées du passé et qu'elles adaptent aux circonstances plus souvent de force que de gré,  persuadées que "ça va continuer comme ça, vu que ça a toujours marché ainsi." Et puis, "on verra bien..."

    La seule, véritable et féconde perspective historique, extrêmement ardue car elle demande l'effort mental de lire la réalité avec des structures et filtres mentaux étrangers et étranges parfois jusqu'à l'incompréhensible, le scandaleux, l'inadmissible et l'horrible, consiste à se placer dans la vision qu'avaient les acteurs alors et là-bas, avec les bornes qui encadrent les prises de décisions et les actions : réalités matérielles, structures sociales et économiques, mentalités collectives, religions et idéologies, limitations individuelles des dirigeants, intérêts et répulsions des personnes et des groupes de pression. Les sociétés et  leurs gouvernants ne se posent jamais toutes les questions à la fois, et celles qu'ils se posent ne sont pas toujours les bonnes. Comment voulez-vous que les réponses soient optimales ?

    Mais, me direz-vous, on a toujours le choix. Rien n'est plus faux : pour paraphraser Paul Veyne, les systèmes socio-économico-politico-idéologiques ne peuvent, comme le corps, adopter qu'un nombre de positions déterminé et limité.

    Exemple tiré de l'histoire byzantine : suite au désastre de Manzikert qui engloutit une grosse part de l'armée que Romanos avait engagée imprudemment en totalité et surtout enlève à l'Empire sa base de recrutement  anatolienne, Alexis Ier Comnène, devenu empereur en 1081, se trouve devant un problème crucial et pressant : comment restaurer la puissance militaire d'un empire menacé simultanément par les Seldjoukides à l'est, les Petchenègues au nord et les Normands à l'ouest ? Les solutions ne sont pas légion, si j'ose dire :

Reconquérir l'Anatolie. C'est ce qu'il aurait fallu faire sans tarder. Oui, mais comment, et avec quoi, vu que l'armée est fortement diminuée et qu'elle a fort à faire, ayant à se partager entre trois fronts ?
ou

Enrôler plus d'habitants de l'Empire dans l'armée. A la limite, encaserner la société. Encore faut-il que cela corresponde aux mentalités des populations qui formaient l'Empire, ce dont je doute. Ce genre de mesures, mal appliquées et mal perçues car usant fréquemment de la coercition et souvent couplées à un tour de vis fiscal (il faut les équiper et les nourrir, tous ces soldats !), risque de provoquer protestations, émeutes, désertions, voire fuite des sujets vers des cieux plus cléments quand ils n'accueillent pas les "libérateurs" étrangers avec enthousiasme et soulagement. En outre, le tissu social court le danger d'être bouleversé en profondeur et durablement (voir Sparte).

ou

Recruter des mercenaires, qui finissent pas former l'essentiel de l'armée. A long terme, les mercenaires sont le pire des recours car c'est remettre le sort de l'Etat à des gens qui ne lui sont attachés que par le plus volatile des liens, l'argent. Ils sont peu fiables, surtout en cas de difficultés de "l'employeur". Pour des dirigeants mis dos au mur par les échéances stratégiques, ils apparaissent comme la solution idéale : leur "force de travail" et leur compétence sont immédiatement disponibles ; leur coût social, politique, économique et moral est moindre qu'une levée massive de la population masculine.

    Que fit Alexis Comnène ? Il doubla le noyau d'unités régulières de nombreux contingents mercenaires. Ses successeurs augmentèrent la proportion de ces derniers dans l'armée, vu que c'était la solution qui avait sauvé l'Empire de l'effondrement total et immédiat. D'une manière prévisible, cette structure de recrutement affaiblit l'armée, qui ne put résister aux Croisés (sic) en 1204, et amena en définitive la chute de Constantinople au XVème siècle.

    Voilà un bel enchaînement de faits, bien alignés comme des perles sur leur fil. Arrivé ici, on continuera à enfiler les perles, assurant que l'expansion ottomane dans les Balkans et la prise de la cité provoquèrent le départ de nombreux lettrés byzantins avec livres et bagages vers l'Occident, qui sut en tirer profit intellectuel et connut la Renaissance qui elle-même entraîna... (complétez) et aboutit... à vous et moi devant notre ordinateur. Je m'interroge d'abord sur ce lien de cause à effet entre 1453 et la Renaissance (il me semble trop direct ; quel est le volume réel de lettrés byzantins qui émigra vers l'Occident et qu'emportèrent-ils exactement ?). Je refuse en tout cas de postuler qu'il y eut une chaîne nécessaire et inéluctable d'évènements qui conduisit de Manzikert à la Renaissance, et qui aurait été organisée par je ne sait quel dieu, quelle loi ou quel sens de l'histoire pour aboutir in fine à la société post-industrielle. La causalité historique n'est pas linéaire. Et le sens de l'histoire, c'est une escroquerie intellectuelle.

Vous avez dit "apport" ?

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    Plus nous envisageons un passé lointain, plus le temps semble se contracter : à une extrémité de l'histoire, la période industrielle parait en constituer une couche épaisse (je parle en termes de durée, de quantité, et non de qualité, d'apport à l'histoire mondiale), alors que les 40.000 ans du paléolithique supérieur ne sont qu'un souffle.

    Byzance ? Le temps d'une pause, d'une stase de l'histoire entre Rome et le XVIème siècle.

    Un non-temps, en somme, insignifiant parce qu'en marge du grand mouvement de l'Europe vers le rationalisme, l'esprit scientifique, les progrès techniques, la démocratie, la liberté et l'égalité. Visiblement, les intellectuels occidentaux ne savent pas comment manipuler, envisager et intégrer l'Empire byzantin dans leur vision de l'histoire : dans un schéma progressiste, Byzance s'insère difficilement, si pas du tout. A cause des faits : quels furent par exemple les innovations techniques byzantines ? Et les progrès sociaux ? Parfois parce nous n'en connaissons que quelques clichés. Parce qu'enfin, se débarrasser les neurones d'une vision eschatologique de l'histoire, dont notre société, notre technologie et nos idéologies constitueraient le seul aboutissement possible, et remettre ses schémas mentaux en question est bien pénible et angoissant : qui se livre de son plein gré à l'aventure intellectuelle ?

    S'intéresser à Byzance en est bien une, car c'est pénétrer dans un univers esthétiquement séduisant et attirant, mais déroutant, pour ne pas dire exotique : une autocratie, une société à évolution lente, la religion qui imprègne tous les aspects de la vie, l'orthodoxie, curieux mélange d'hellénisme et de christianisme, un art considéré à tort comme figé dans un mysticisme hiératique, que sais-je encore... Comme mettre tout cela en rapport avec l'Europe, avec notre Europe ?

    Byzance semble définitivement... autre.

    Au risque de me répéter, ce semtiment d'étrangeté provient d'un défaut de perspective qui ne fait envisager l'apport de Byzance à l'histoire européenne donc mondiale que par le biais de la conservation et de la transmission des oeuvres antiques, en clair que du point de vue de l'Occident.

    Mettons-nous maintenant à la place des européens orientaux, et enlevons Byzance : qui aurait contenu et civilisé les peuples de cet espace qui va en s'ouvrant de la Serbie à l'Oural et au Caucase, espace coupé de chaînes de montagnes dans sa partie occidentale, et aux distances monstrueuses dans sa partie orientale, espace aux populations longtemps volatiles, remuantes, dangereuses ? Sa grande réussite fut de christianiser (à une époque où christianiser, islamiser et judaïser - je pense aux Khazars - signifiait civiliser) cet ensemble gigantesque, hétérogène et instable et de doter d'une identité les peuples qui y résidaient et/ou nomadisaient.

    Et, à cet égard, l'Empire fut bien dans la ligne romaine d'intégration et de civilisation des populations conquises, sujettes et voisines.

    Le grand mérite de Byzance fut d'avoir réalisé cette oeuvre pacifiquement, sans conquête des territoires concernés.

    C'est assez dire la puissance, la vitalité et la profondeur de la civilisation byzantine. Rien que pour cela, une civilisation à comprendre en elle-même et pour elle-même.

Courte bibliographie

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Jim Bloom, "Sword ofAllah", Command, N° 20, janvier-février 1993 (la campagne du Yarmouk en détails)

Jacqueline Champeaux, La religion romaine, Le Livre de Poche, Coll. "Références", 1998

David Churchman, "The Empire Strikes Out, The Battle of Manzikert", Command, N° 34, septembre 1995

Alain Ducellier, Les Byzantins, histoire et culture, Seuil, Points/Histoire, 1988

Joseph Miranda, "Byzantium : Empire and Disaster", Strategy & Tactics, N° 183, novembre-décembre, 1996

John Julius Norwich, Histoire de Byzance, Perrin, Coll. Tempus, 2002

Philip Sherrard, Byzance, Time-Life, 1967

Paul Veyne, "La famille et l'amour sous le haut-Empire romain", in La société romaine, Seuil, Des Travaux, 1991

D. "October Equus" V. juin 99
Revu février 03
Réédition Juillet 07

  

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