Une lettre à Nicolas V Traduction
: Marie-Anne Peric
|
| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |

![]() |
Enea
Silvio (Aeneas Sylvius) PICCOLOMINI
1405-1464
Pape
de 1458 à 1464

Pas
envie de lire tout le bazar ? Cliquez sur un lien pour aller au
chapitre
ou paragraphe désiré![]()
Né
en 1405 à
Corsignano près de Sienne, Enea Silvio (latinisés en Aeneas
Sylvius) Piccolomini appartient à l'une des plus éminentes
et anciennes familles de Sienne, dont les origines remontent au XIème
siècle. D'abord enrichie par l'activité bancaire et le commerce
à longue distance, elle se consacre à partir du XIVème
siècle à l'exploitation de ses vastes domaines. Elle donnera
à l'Italie et à l'histoire européenne des personnalités
importantes : Ottavio Sticciano (1599-1656) est l'un des meilleurs
généraux
impériaux de la Guerre de 30 Ans ; Francesco Todeschini, mécène
de Michel-Ange
et de Pinturicchio
(qui ornera les murs de la Libreria
Piccolomini - informations pratiques ici),
farouche opposant à la politique d'expansion en Italie des rois
de France, sera pape en 1503, sous le nom de Pie III. Francesco suivait
en cela le chemin de son oncle, Enea Silvio.
Après avoir fait des études de droit sous la pression de son père, Enea se passionne pour les arts et la littérature.
Jusqu'à son entrée
dans les ordres en 1446, sa carrière présente trois faces
:
- d'une part, c'est un mondain et un épicurien auteur de comédies, de poésies érotiques, et d'un roman d'amour, l'Histoire de deux amants (Historia de duobus amantibus).
- de l'autre, il gagne une réputation européenne d'érudit et de latiniste remarquable. Frédéric III de Habsbourg, Empereur du Saint Empire (portrait et biographie), le fait poète de sa cour puis secrétaire de la chancellerie impériale de Vienne en 1442, fonction qu'il occupe jusqu'en 1444. Cette oeuvre de Pinturicchio montre Frédéric III lui décernant la couronne poétique.
- Enfin, voyageur et homme d'action, il s'implique dans la vie politique et ecclésiastique de son temps. C'est un habitué des missions diplomatiques auprès de Frédéric III. En 1432, il participe comme secrétaire de divers prélats au Concile de Bâle (1431-1449 ; plus d'informations sur ses enjeux ici ; une fresque de Pinturrichio de la Libreria Piccolomini) qui ne tarde pas à entrer en conflit ouvert avec le pape Eugène IV (1383–1447 ; pape de 1431 à 1447 ; courte biographie). Enea, dont les thèses sont exprimées dans le Libellus dialogorum de Concilii auctoritate (1440), est de ceux qui réclament une réduction des pouvoirs pontificaux ; il rompt avec Eugène IV, devenant même secrétaire de Felix V (Amédée VIII de Savoie ; 1383–1451, antipape de 1439 à 1449) élu pape par le Concile, mais que ses adversaires considèrent comme un antipape.
Probablement choqué
par les problèmes de l'Eglise consécutifs au Concile de Bâle
et désireux d'y remédier, il entre dans les ordres en 1446
et se met au service d'Eugène IV. Il est nommé évêque
de Trieste en 1447, puis de Sienne en 1450, avant de devenir Cardinal
en
1456. Il est finalement élu pape en 1458 et prend le nom de Pie
II.
Comme pape, il se montra
très soucieux de l'autorité pontificale et de la lutte contre
l'hérésie. C'est ainsi qu'il entra en conflit avec Louis
XI à propos du contrôle que ce dernier souhaitait exercer
sur les affaires ecclésiastiques françaises. Il affirma nettement
la suprématie du pape sur les décisions conciliaires, combattant
ainsi les thèses qu'il avait défendues à Bâle.
En 1462, il se querella avec le roi de Bohème Georges
de Podebrad
(1420 – 71, Roi de Bohème de 1458 à 1471) qui lui avait demandé
d'entériner les Compactata de 1436, accord de
pacification
et de réconciliation entre Catholiques et Utraquistes, qui
appartenaient
au courant modéré du Hussisme
(d'autres informations dans cet article sur
l'Eglise à la Renaissance ici.)
Mais
la grande idée
de son pontificat sera la croisade destinée à reprendre Constatinople
aux Ottomans (voir Leonardo di
Chio, Isidore
de Kiev et Georges
Sphrantzès).
Déjà en 1453, comme le montre la lettre traduite ci-dessous,
il avait incité le pape Nicolas V
à agir. En 1459 - 1460,
il réunit des représentants des princes européens
au Congrès de Mantoue (peint
par Pinturicchio) afin de préparer l'action contre les
Turcs. En vain : des rivalités entre les participants éclatent
au grand jour. Dans une lettre à Mehmet II,
il tente de régler
pacifiquement le conflit : en échange de sa conversion au
Christianisme, Mehmet recevrait la couronne impériale. Il décide
alors de reprendre l'idée à son seul compte, en proclamant
la croisade et partant pour Ancone (illustration ici),
où il projette de prendre la tête d'une flotte financée
par l'Eglise. Mais les troupes qui se rallient à lui sont de si
piètre qualité qu'il préfère les renvoyer.
De plus, c'est un homme malade, qui souffre de la goutte et de fièvres.
La veille de sa mort le 14 août 1464, il aura cependant la satisfaction
de voir entrer une flotte de 24 navires vénitiens dans la rade
d'Ancône.
Evidemment, après son décès, l'idée de la croisade
sera rapidement abandonnée.
![]()
Quelques oeuvres
significatives
:
- Chrysis, comédie d'inspiration plautienne, 1444.
- De l'origine et de l'autorité de l'empire romain (De ortu et authoritate romani imperii), 1446.
- Les évènements du Concile de Bâle (De gestis basileensis concilio), 1450.
- Bulle Execrabilis, 1460 : il y rejette les thèses exprimées dans De gestis basileensis concilio.
- Histoire de l'Empereur Frédéric III (Historia Federici III imperatoris), 1458.
- Lettre à Mahomet (Epistula ad Mahometem), 1460. Pas le prophète, mais le Sultan Al Fatih Mehmet II.
- Une Cosmographie (Cosmographia) inachevée en trois parties : Us, situation, coutumes et condition des Germains (De ritu, situ, moribus et conditione Germanorum), L'Europe (De europa), L'Asie (De asia), 1461.
- Commentaires sur les évènements mémorables qui se déroulèrent en son temps (Commentarii rerum memorabilium quae temporibus suis contingerunt), autobiographie (la seule d'un pape) publiée pour la première fois en version remaniée en 1584.
- De nombreuses lettres, dont on pourra consulter le texte latin ici.

Les oeuvres de
Piccolomini ont été
volontairement placées ici dans l'ordre chronologique, et non par
genres ou par thèmes. Une classification par genre aurait fait croire
qu'il y a eu deux Piccolomini successifs : un humaniste et un épicurien
auteur d'oeuvres "légères" d'une part, un ecclésiastique
de l'autre.
Une vision qui
partagerait sa carrière en
deux périodes nettement marquées est erronée : les
différentes facettes d'Enea Silvio furent constamment imbriquées.
Certes, l'on peut
imaginer qu' une fois entré dans les ordres, il renonça
aux nouvelles et romans érotiques ou sentimentaux (quoiqu'il y ait
parfois de ces surprises...). L'auteur de l'Histoire de deux
amants prend
activement part aux activités diplomatiques, réfléchit
aux sources de l'autorité dans l'Empire romain et soutient, la plume
à la main, les thèses conciliaires à Bâle.
L'évêque, puis cardinal, enfin pape Aeneus Sylvius
Piccolomini
continue à rédiger des ouvrages historiques et géographiques.
Le
prêtre n'a étouffé ni l'humaniste ni le latiniste.
Sa conception de l'Occident est unitaire : il y a une seule "communauté chrétienne", une seule foi, qui dépassent les clivages Latins/Grecs, Catholiques/Orthodoxes. Et c'est cette foi unique qui, à ses yeux, doit être défendue sans hésiter. Pour Piccolomini, la chute de Constantinople ne constitue pas l'élimination d'un adversaire religieux, d'une hérésie, voire la punition exemplaire d'abominables schismatiques dont le Sultan serait le bras inconscient, mais une catastrophe qui frappe la Chrétienté tout entière. Cette conscience, cette certitude de l'unité de la communauté chrétienne, il l'applique par extension aux civilisations romaines et grecques : il est significatif que Piccolomini cite deux auteurs grecs, Homère et Platon. Ce qu'il nous affirme indirectement, c'est qu'il y a une seule culture, qui s'étend sans solution de continuité de l'Iliade à son temps, et qui a subi un dommage irréparable ("une deuxième mort pour Homère, un second trépas pour Platon (..) La source de toute poésie s'est tarie") le 29 mai 1453.
![]()
Mais... Il y a un mais : au service de quoi Enea a-t-il mis son savoir et ses talents ?
Il faut bien l'avouer, pour le déplorer : d'une appréhension du monde encore moyenâgeuse.
D'une part, Enea semble avoir
été préoccupé de la question du pouvoir
dans l'Eglise. Si, d'abord, il se rallie aux thèses qui
affirment
la suprématie du concile sur le pape, il
soutiendra par la suite le renforcement des pouvoirs pontificaux et
oeuvrera dans ce sens une fois élu pape : son attitude
intransigeante
tant face à l'Utraquisme, variante pourtant modérée
du Hussisme
et ses disputes avec les souverains temporels tels que Louis
XI tendent toutes dans ce sens.
L'on peut se demander
si, en matière théologique,
une attitude plus détendue et plus tolérante n'aurait pas
été plus payante : au prix d'un recul de l'emprise pontificale,
l'Eglise
aurait pu accepter en son sein différentes tendances,
s'évitant
les ruptures et déchirures que l'on sait. Et ce d'autant plus que
des formes de religiosité plus personnelles, intimes, voire mystiques
se développaient dans une Europe qui se remettait des catastrophes
du XIVème siècle, mais qui n'en était pas sortie moralement
indemne : le temps
n'était plus à la confiance et à l'élan
des XIIème et XIIIème siècles. Sur le plan intellectuel,
la combinaison du Christianisme et du rationalisme aristotélicien
cédait du terrain face à
des théologies et des pratiques intuitionnistes, personnelles,
fidéistes et mystiques parfois d'inspiration platonicienne illustrées
par le mouvement des Béguines,
des Beghards,
des penseurs comme Maitre
Eckhart (1260 - 1327/8 ; une
gravure le représentant) déjà au XIIIème siècle
et Nicola
da Cusa
(alias Nicolas de Cues - 1401-1464, ce qui en fait un quasi
contemporain
de
Piccolomini) dont la réflexion transcendait les différences
religieuses : Da Cusa considère que les religions sont des variantes
de la même croyance en un Dieu unique, et qu'une
coopération entre elles devenait ainsi envisageable. L'ethnocentrisme
chrétien se voyait ainsi remis en question. En quelque sorte, certains
esprits étaient déjà préparés à
la
rencontre des Européens avec des langues, cultures et sociétés
vraiment autres, dont les civilisations aztèque (étudiée
par Bernardino
de
Sahagun - 1500? - 1590) et inca constituent les exemples les
plus frappants.
De plus, en refusant d'approuver les Compactata de
Bohème
et en adoptant une attitude rigide face aux Utraquistes, Piccolomini se
prive d'un allié important, Georges
de Podebrad étant très
sensible à la menace turque et prêt à prendre les armes.
Mais une telle
démarche serait entrée
en contradiction avec le renforcement du pouvoir papal sur ses
subordonnés
qui, lui, est bien dans l'air du temps politique : il correspond en
effet à une tendance lourde à l'affirmation de l'autorité
royale, à la réduction des pouvoirs locaux, notamment féodaux,
et à la centralisation qui débute au XVème siècle.
D'autre part, Piccolomini,
estimant comme Isidore de Kiev
qu'il faut
contrattaquer immédiatement, souhaite raviver l'esprit des croisades
: il s'agit d'unir la Chrétienté dans une
lutte décisive contre l'Infidèle. Notons ici qu'il
n'est plus question de délivrer la terre Sainte, mais, plus
modestement,
de reprendre Constantinople aux Ottomans. Force est de constater son
échec,
et pour dire les choses cruellement, sa naïveté. Naïveté
qui éclate dans les termes de l'arrangement proposé à
Mehmet II
: en échange d'une conversion au Christianisme du Sultan
et, en vertu du principe cuius rex,
eius religio,
des populations sous domination ottomane, celui-ci aurait reçu la
couronne impériale. C'est négliger que Mehmet avait la foi
bien ancrée, et que deux empereurs, le Germanique et le Turc,
pour
une seule Chrétienté, c'aurait été un peu beaucoup.
Quelles sont les raisons de cet échec ?
- Stratégiquement, une croisade aurait
demandé des
moyens
humains et matériels considérables. Une telle entreprise
n'avait rien de commun avec un raid amphibie, même
puissant, sur Constantinople que l'on aurait pu reprendre
d'un audacieux
coup de main. Il aurait fallu trouver, quelque part en Egée, et
si possible le plus près possible de l'objectif,
une base solide et bien protégée à partir de laquelle
lancer l'assaut. En effet, le problème le plus pressant qui se pose
aux généraux n'est pas, contrairement à ce que l'on
pense généralement, la tactique et la stratégie, mais
celui des moyens humains et matériels. La clé d'un campagne
réussie, c'est la logistique. Il ne suffit pas de rassembler une
armée et de la conduire par monts et par vaux, encore faut-il
l'équiper,
la nourrir, prévoir des remplacements et renforts pour combler les
pertes : jusqu'au XIXème siècle, une armée subit bien
plus de pertes par maladie et désertion que dans les combats, et
les taux d'attrition sont effrayants. Admettons cependant qu'une telle
expédition ait réussi à reprendre la cité...
Il aurait encore fallu s'y maintenir, au bout d'une longue ligne de
communication
et au milieu d'un empire turc puissant et résolu qui bénéficiait
de surcroit de l'unité du commandement et d'une position d'assiégeant.
Une expédition par voie de terre aurait donc semblé plus
réaliste. Il s'agissait cependant de reprendre préalablement
des régions balkaniques déjà occupées par les
Ottomans. Il n'y a pas de blitzkrieg à cette époque : les
opérations avancent au rythme des hommes ; elles impliquent des
sièges qui peuvent parfois durer des semaines, voire des mois ;
les armées trainent une "queue" logistique considérable et
sont obligées, plus elles s'enfoncent en territoire ennemi, de détacher
des unités destinées à la garnison des points-clés
et à la protection des lignes de communication et de ravitaillement.
Bref, si l'on désirait vraiment la victoire, des opérations
qui auraient pris des années, réclamant un effort non seulement
militaire, mais aussi et surtout économique et politique soutenu.
- Ici se pose évidemment le problème de l'unité. De commandement, certes : des coalitions sont toujours difficiles à mener et à maintenir, chacun des alliés ayant ses intérêts et son interprétation des accords et traités. Mais principalement de volonté politique. Or, il faut bien constater qu'il n'y en avait pas, et que les Etats chrétiens avait chacun leurs propres dynamiques internes et externes, des vues divergentes et parfois contradictoires de l'avenir, leurs égoïsmes et les stratégies qui les traduisaient en acte. Si des Etats comme la Valachie de Vlad Tepes Dracula ((1431-1476 ; portrait et biographie), la Hongrie de Janos Hunyadi (1387?/1407?-1456 ; un portrait ici), la Serbie voire la Bohème sentaient le danger immédiat, les Gênois et les Vénitiens, bien que (ou parce que) au contact direct des Turcs en Egée, s'étaient très bien accommodés de la montée en puissance ottomane. Mieux : les Vénitiens détestaient Byzance. Par contre, les souverains espagnols, français et anglais ne s'en souciaient guère, tant ils étaient occupés soit au rassemblement de terres et à la reprise en main monarchique (Espagne et France), soit à des guerres de succession (Guerre des Deux Roses, qui secoue l'Angleterre de 1455 à 1485). Quant à la Russie, c'était vers l'est qu'elle allait se tourner et s'étendre au détriment des hordes tatares et türkes.
- Et puis, l'Europe chrétienne avait fait son deuil de l'Empire Byzantin, devenu de facto, depuis le début du XVème siècle, vassal des Ottomans : finalement, en prenant Constantinople, Mehmet II n'avait fait qu'affirmer symboliquement un fait acquis. Ce que Piccolomini et ses contemporains ne pouvaient savoir, c'est que les nations de la façade atlantique allaient s'orienter vers l'océan, les littoraux africaines auxquels il donnait un accès relativement aisé et ce continent dont certains imaginaient/subodoraient/connaissaient l'existence quelque part à l'ouest. Certes, la chute de Constantinople et la montée en puissance de l'Empire Ottoman en Méditerranée orientale eurent une incidence décisive sur la recherche de nouvelles routes vers les marchés orientaux. Mais provoquèrent ou accélérèrent-elles cette quête ? Je pencherais plutôt vers la seconde hypothèse, en considérant l'histoire portugaise : sous l'impulsion d'Henri le Navigateur (1394-1460), les marins de cette nation se lancent dans l'Atlantique, découvrant Madère en 1419, les Açores en 1431, le Cap Vert en 1445. Le pli était pris. L'Atlantique devenant zone de navigation de plus en plus lointaine, tôt ou tard, la Méditerranée serait ravalée au rang d'aire économique et politique secondaire.
- Enfin, il fallait l'appui des
populations locales elles-mêmes.
Et là, on était loin du compte. En effet, elles s'étaient
résignées à l'occupation osmanlie, et ce pour au moins
trois raisons : le maitre turc était souvent moins dur et
plus
tolérant que son prédécesseur chrétien. Surtout
si celui-ci était un Catholique : le traumatisme de la prise de
Constantinople par les "Croisés" en 1204 et le partage des
dépouilles
européennes et égéennes de l'Empire entre princes
occidentaux et républiques commerçantes italiennes
(Gênes, Venise), restait profond. Enfin, l'hésychasme
(voir la page consacrée à Isidore
de Kiev pour ce courant spirituel), prônant une religiosité
personnelle et intérieure, rompait avec l'assimilation entre l'Empire
et la foi chrétienne qui avait constitué la base idéologique
de Byzance. Il était donc possible, sous la domination turque, de
vivre correctement et surtout de garder son identité chrétienne
sans se faire absorber par la latinité. Beaucoup des élites
politiques et religieuses partageaient cet avis : le Grand Drongaire Notaras
disait préférer le "turban du Sultan" au "chapeau
du cardinal". La carrière de Georges
Sphrantzès est, à cet égard, exemplaire.
![]()
Ce dont se satisfirent les Etats catholiques, c'est d'une d'une stratégie de l'endiguement. Il ne s'agissait pas de mener des offensives puissantes contre l'Empire turc, mais de contenir, puis de ralentir, enfin d'arrêter sa progression en Méditerranée et dans les Balkans. Certains s'en mordirent les doigts, car les pertes territoriales furent lourdes : Rhodes tombe en 1522, Chio en 1566, Chypre en 1571 ; la Serbie en 1459, le Boudchak en 1464, le Jedisan en 1526, la Hongrie en 1526 et en 1541 ; les Ottomans poussent jusqu'à Vienne en 1529. La menace turque persistera jusque loin dans le XVIIème siècle, puisque Candie (= la Crète) ne sera incorporée aux possessions ottomanes qu'en 1669, et que Vienne sera assiégée encore en 1683.
Finalement, tout en
ayant tort, Piccolomini, comme
d'ailleurs Leonardo di Chio
et Isidore
de Kiev, avait raison stratégiquement et sur le long terme :
c'était tout de suite qu'il aurait
fallu agir pour bloquer l'expansion turque et éventuellement
rejeter l'Ottoman sur les rives orientales de l'Egée.
Au terme d'un raisonnement qui pose le passéisme de Piccolomini, j'en arrive à faire de lui un visionnaire. Paradoxe ? Contradiction ? Oui et non, car si sa vision stratégique est lucide, ce sont les moyens qu'il envisage pour endiguer la menace turque qui sont conservateurs.

| Le texte | Notes |
Enée,
évêque
de Sienne, se recommande à Nicolas V, pape universel, notre très
saint père. (1)
Rome avait dit-on subi, 1164 ans après sa fondation, le sac d’Alaric roi des Goths (5). Mais ce dernier n’avait point ordonné le pillage des églises consacrées. Qui douterait en revanche de l’acharnement des Turcs contre les églises de Dieu ? Je m’afflige à la pensée que l’église Sainte Sophie, célèbre dans le monde entier, soit détruite ou profanée, que les nombreuses et magnifiques basiliques dédiées aux saints, véritables oeuvres d’art, aient subi la destruction ou les souillures de Mahomet (6). Que dire aussi des livres, qui s’y trouvaient en grand nombre et inconnus encore de nous les latins ? C’est une deuxième mort pour Homère, un second trépas pour Platon : où pourrons-nous désormais rechercher les oeuvres géniales des philosophes et des poètes grecs ? La source de la poésie s’est tarie... Tout cela trouble et afflige profondément mon cœur, très saint père, c’est à mes yeux la destruction de la foi et de la culture, et c’est arrivé en raison de notre incapacité à agir, de notre courte vue. Si nous avions eu l’esprit plus prompt à servir la communauté chrétienne, nous aurions évité cette défaite honteuse. Je suis persuadé que votre Sainteté sera très affectée et déplorera un tel événement. L’annonce de ce désastre vous portera un tort énorme. Car tous les écrivains de l’occident qui feront l’histoire des pontifes romains écriront lorsqu’ils en arriveront à votre règne : Nicolas V, pape, natif de Tuscia, a régné tant d’années, a repris aux tyrans le patrimoine de l’Eglise, réuni l’Eglise divisée, canonisé Bernard de Sienne, fait construire le palais de St Pierre, merveilleusement restauré la basilique, célébré le jubilé, couronné Frédéric III. On dira belles et bonnes choses de vous, mais on dira aussi à la fin : c’est en son temps que la cité impériale de Constantinople fut prise et saccagée par les Turcs, on pourra peut-être même dire détruite et incendiée. Même si votre Sainteté a cherché par tous les moyens à venir en aide à la malheureuse cité, elle n’a point réussi, pas plus qu’à persuader les princes chrétiens de prendre ensemble les armes pour la défense de la foi commune. Ils disaient que le péril n’était pas aussi grand, que les grecs mentaient et prenaient ce prétexte pour emprunter de l’argent (7). A les entendre, tout était invention et mensonge. Votre Béatitude a fait ce qu’elle a pu. Il n’y a rien que l’on puisse reprocher à votre Clémence ; mais il est clair que ceux qui viendront après nous, ignorant la situation, vous en feront grief quand ils liront que c’est sous votre règne que Constantinople a été prise. Il est désormais de votre devoir de réagir, d’écrire aux rois, d’envoyer des légats, d’avertir, d’exhorter les princes et les communautés à se réunir ou à envoyer leur représentants en un lieu commun. La blessure est encore fraîche, qu’ils se hâtent de venir en aide à la communauté chrétienne, au nom de la foi, qu’ils fassent la paix entre eux et s’allient et qu’ils se lèvent, unissant leurs forces, contre les ennemis de la croix du salut. (8) Graz
de Styrie, 12 juillet 1453.
Marie-Anne PERIC | (1) Tommaso
Parentuccelli (Pise, 1398
- Rome, 1455).
D'origine modeste, il grimpa dans la hiérarchie par son savoir, ses capacités et son caractère agréable. Il fut le 206ème pape, de 1447 à 1455, sous le nom de Nicolas V. C'était une pape typique de la Renaissance : il entretint une cour de lettrés, fonda la Bibliothèque Vaticane et encouragea le développement de l'imprimerie à Rome. Il entreprit de grand travaux dans cette ville, commençant par St Pierre, qu'il avait l'intention d'intégrer dans un ensemble de palais, jardins, places et bibliothèques. Par contre, il ne réagit que mollement à la chute de Constantinople. (2) Nombre évidemment invérifiable, et qui sent la symbolique biblique, 40.000 y évoquant "le grand nombre, la multitude". (3) La Rascie ou "Raska", autre nom du Sandjak, est une région équivalant à deux départements français située entre la Bosnie et le Kossovo. Capitale : Novi Pazar. Population actuelle : Serbes orthodoxes et Slaves musulmans en proportions quasi égales. L'on pourra se faire une idée de sa situation exacte en consultant cette carte. (4) L'information, qui pourrait faire croire à une exécution, est inexacte. En fait, Constantin XI Dragasès, voyant la situation perdue, se débarrassa de ses insignes impériaux et se jeta, les armes à la main, au milieu du combat afin d'y trouver la mort. Un soldat turc reconnut le corps, le décapita et porta ce macabre trophée au Sultan. (5) Alaric : chef Wisigoth, qui s'attribua le titre de roi de ce peuple, le menant dans la péninsule balkanique à la recherche de nouvelles terres. Il fut fait Maitre de la Milice pour l'Illyrie. De 401 à 403, il guerroya en Italie contre le Vandale Flauius Stilicho, qui lui infligea deux raclées à Pollenza (402) et Vérone (403). Il assiégea une première fois Rome en 408, et ne se retira qu'après paiement d'une lourde rançon. Il remit ça en 410, avec succès : la ville fut pillée. Il mourut la même année. (6) Ici, Mahomet n'est pas le Prophète, mais le Sultan Mehmet II. (7) Stéréotype raciste de l'Oriental menteur, baratineur, escroc, voleur, avide et avare, appliqué sans discrimination tant aux Levantins qu'aux Juifs et aux Grecs, que l'on trouve jusque chez Agatha Christie. Les prétextes dont usaient ici les souverains occidentaux étaient lamentables, révélant la pauvreté d'une argumentation qui parvenait difficilement à cacher les égoïsmes nationaux. (8) Ce paragraphe, modèle de vacherie, pourrait s'intituler "comment poindre le pape en faisant mine de l'oindre." |

| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |