Le rocher d'Aphrodite Photos : Anne Wargnies & Daniel Vranckx |
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"Donc
avant tout, fut Abîme ; puis Terre aux larges flancs, assise sûre à
jamais offerte à tous les vivants et Amour, le plus beau parmi les
dieux immortels, celui qui rompt les membres et qui, dans la poitrine
de tout dieu comme de tout homme, dompte le coeur et le sage vouloir.
D'Abîme naquirent Érèbe et la noire Nuit. Et de Nuit, à son tour,
sortirent Éther et Lumière du Jour. Terre, elle, d'abord enfanta un
être égal à elle-même, capable de la couvrir tout entière, Ciel Étoilé,
qui devait offrir aux dieux bienheureux une assise sûre à jamais. Elle
mit aussi au monde les hautes Montagnes, plaisant séjour des déesses,
les Nymphes, habitantes des monts vallonnés. Elle enfanta aussi la mer
inféconde aux furieux gonflements, Flot sans l'aide du tendre amour.
Mais ensuite, des embrassements de Ciel, elle enfanta Océan aux
tourbillons profonds, Coios, Crios, Hypérion, Japet, Théia, Rhéia,
Thémis et Mnémosyne, Phoibé, couronnée d'or, et l'aimable Téthys. Le
plus jeune après eux, vint au monde Cronos, le dieu aux pensers
fourbes, le plus redoutable de tous ses enfants ; et Cronos prit en
haine son père florissant.
Elle mit au monde les Cyclopes au coeur violent, Brontès, Stéropès,
Arghès à l'âme brutale, en tout pareils aux dieux, si ce n'est qu'un
seul oeil était placé au milieu de leur front. Vigueur, force et
adresse étaient dans tous leurs actes.
D'autres fils naquirent encore de Ciel et Terre, trois fils grands et
forts, qu'à peine on ose nommer, Cottos, Briarée, Gyès, enfants plein
d'orgueil. Ceux-là avaient chacun cent bras, qui jaillissaient,
terribles, de leurs épaules, ainsi que cinquante têtes, attachées sur
l'épaule à leurs corps vigoureux. Et redoutable était la puissante
vigueur qui complétait leur énorme stature.
Car c'étaient de terribles fils que ceux qui étaient nés de Terre et de
Ciel, et leur père les avait en haine depuis le premier jour. À peine
étaient-ils nés qu'au lieu de les laisser monter à la lumière, il les
cachait tous dans le sein de Terre, et tandis que Ciel se complaisait à
cette oeuvre mauvaise, l'énorme Terre en ses profondeurs gémissait,
étouffant. Elle imagine alors une ruse perfide et cruelle. Vite, elle
crée le blanc métal acier ; elle en fait une grande serpe, puis
s'adresse à ses enfants, et, pour exciter leur courage, leur dit, le
coeur indigné : « Fils issus de moi et d'un furieux, si vous voulez
m'en croire, nous châtierons l'outrage criminel d'un père, tout votre
père qu'il soit, puisqu'il a le premier conçu oeuvres infâmes ».
Elle dit ; la terreur les prit tous, et nul d'eux ne dit mot. Seul,
sans trembler, le grand Cronos aux pensers fourbes réplique en ces
termes à sa noble mère : « C'est moi, mère, je t'en donne ma foi, qui
ferai la besogne. D'un père abominable je n'ai point de souci, tout
notre père qu'il soit, puisqu'il a le premier conçu oeuvres infâmes ».
Il dit, et l'énorme Terre en son coeur sentit grande joie. Elle le
cacha, le plaça en embuscade, puis lui mit dans les mains la grande
serpe aux dents aigües ; et lui enseigna le piège. Et le grand Ciel
vint, amenant la nuit ; et, enveloppant Terre, tout avide d'amour, le
voilà qui s'approche et s'épand en tout sens. Mais le fils, de son
poste, étendit la main gauche, tandis que, de la droite, il saisissait
l'énorme, la longue serpe aux dents aiguës ; et brusquement, il faucha
les bourses de son père, pour les jeter ensuite, au hasard, derrière
lui. Ce ne fut pas pour autant un vain débris qui lors s'enfuit de sa
main. Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli ; Terre les reçut
toutes, et, avec le cours des années, elle en fit naître les puissantes
Érinyes, et les grands Géants aux armes étincelantes, qui tiennent en
leurs mains de longues javelines, et les Nymphes aussi qu'on nomme
Méliennes, sur la terre infinie. Quand aux bourses, à peine les eut-il
tranchées avec l'acier et jetées de la terre dans la mer aux flux sans
repos, qu'elles furent emportées au large, longtemps ; et, tout autour,
une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se
forma, qui toucha d'abord à Cythère la divine, d'où elle fut ensuite à
Chypre qu'entourent les flots ; et c'est là que prit terre la belle et
vénérée déesse qui faisait autour d'elle, sous ses pieds légers,
croitre le gazon et que les dieux aussi bien que les hommes appellent
Aphrodite, pour s'être formée d'une écume, ou encore Cythérée, pour
avoir abordé à Cythèrè. Amour et le beau Désir, sans tarder, lui firent
cortège, dès qu'elle fut née et se fut mise en route vers les dieux.
Et, du premier jour, son privilège à elle, le lot qui est le sien,
aussi bien parmi les hommes que parmi les Immortels, ce sont les babils
de fillettes, les sourires, les piperies ; c'est le plaisir suave, la
tendresse et la douceur."

| Vers l'ouest et le sud. |
| L'onde d'où surgit Aphrodite... |
Non, ce ne sont ni Aphrodite et l'un de ses amants, ni Poséidon et Amphitrite. A Petra tou Romiou, vous ne rencontrerez pas la moindre divinité ancienne, mais le nouveau dieu de la Méditerranée : le touriste, dont les manifestations sont infiniment variées. |
| Vers l'est. |

| Mais pourquoi le lieu de naissance d'Aphrodite s'appelle-t-il "Petra tou Romiou", c'est-à-dire "Pierre du Grec" ? Parce que la légende rapporte que le superhéros Digenis Akritas, alias ho Rômios, "le Grec", auprès duquel les plus vaillants, forts et rusés des héros de jeux de rôles feraient pâle figure, aurait lancé cet énorme rocher pour repousser un navire pirate sarrasin. Et pourquoi traduire Rômios, "Romain", et par "Grec" ? Parce que les Byzantins, se considérant comme les seuls héritiers authentiques et légitimes de Rome, se nommaient eux-mêmes "Rômioï", "Romains". |



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