Kriti - La Crète
Knossos
Gournia
Photos : Anne Wargnies, Stéphane & Daniel Vranckx
   

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Sommaire

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1. L'espace et le temps
    1.1. Les principaux sites archéologiques
    1.2. Il vaut mieux commencer par une petite chronologie

2. Knossos
    2.1. Knossos et ses mythes
    2.2. Knossos et l'histoire
            2.2.1. Epoque néolithique (6000 - 2800)
            2.2.2. Epoque prépalatiale (2800 - 1900)
            2.2.3. Epoque paléopalatiale (1900 - 1700)
            2.2.4. Epoque néopalatiale (1700 - 1400)
            2.2.5. Epoque postpalatiale (1400 - 1100)

    2.3. Les photos, enfin...
           2.3.1. Aile occidentale
           2.3.2. Aile orientale
           2.3.3. Aile septentrionale

    2.4. Mais à quoi donc servait un palais minoen ?
            2.4.1. Les magasins
            2.4.2. Une "thalassocratie" crétoise ?
            2.4.3. Le Minos
            2.4.4. Quelle religion ?

    2.5. Epanouissement et mort des palais : une tentative d'explication
           2.5.1. Une civilisation dépendante du contexte international
           2.5.2. Ainsi s'éclaireraient les vagues de destructions

3. Gournia

Bibliographie

Deux précisions

Sauf indication contraire, toutes les dates s'entendent avant Jésus-Christ.

"Minos" désigne le souverain légendaire des mythes du cycle crétois et de Thésée.
     "Le Minos", avec un article, désigne, comme "Pharaon" en Egypte, la fonction royale, et non un personnage historique ou mythique.


Avertissement

    Certaines photos d'objets présentées sur cette page sont de qualité plus que moyenne : flou, reflets, cadrage maladroit. Elles ont en effet été prises dans des conditions rien moins qu'idéales : foule, bousculade de la visite guidée, passages intempestifs mais involontaires de braves gens devant l'objectif de l'appareil, éclairage perfectible de certaines salles d'exposition, personnel à l'affut (avec raison) des photographes usant de flashes.

    Malgré leur médiocrité, j'ai choisi de présenter ces clichés, inspiré par le truisme qui veut que, pour se faire une idée de quelque chose, il vaut mieux une image pas fameuse que pas d'image du tout.

1. L'espace et le temps

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1.1. Les principaux sites archéologiques

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1    Kydonia, actuellement Khania (La Canée)
2    Aptera
3    Grotte de l'Ida
4    Haghia Triada
5    Palais de Phaïstos (Festos)
6    Gortyne (Gortys)
7    Tylissos
8    Mont Ioukhtas
9    Palais de Knossos
10  Héraklion (Iraklion)
11  Amnisos
12  Ile de Dia
13  Grotte de Skotino
14  Khersonissos
15  Palais de Mallia
16  Karphi
17  Psikhro
18  Kato Symi
19  Myrtos
20  Hierapétra
21  Vrokastro
22  Gournia
23  Kavoussi
24  Mokhlos
25  Ile de Pseira (Psira)
26  Sitia
27  Palaikastro (Palékastro)
28  Palais de Kato Zakros
29  Arkhanès (site en grec)
30 Vassiliki
31  Kamarès

M   Golfe de Mirabello

1.2. Il vaut mieux commencer par une petite chronologie

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Remarque :

- en grasses, les noms des périodes suivant Nicolas Platon ;
- en italiques, les noms des périodes suivant Arthur Evans, datation employée essentiellement pour la céramique.  

Périodes
Dates
Bâtiments, écritures & évènements marquants
Néolithique 6000 - 2800
Prépalatial
Minoen Ancien I, II, III & Minoen Moyen Ia
2800 - 1900 Début de l'Age du Bronze.
Complexification des structures économiques et sociales.
Développement des arts et techniques : céramique, métallurgie, taille de la pierre, sculpture.
Ecriture hiéroglyphique (un article ici).
Paléopalatial
Minoen Moyen Ib, II, IIb
1900 - 1700 Construction des palais de Knossos, Mallia, Phaïstos et Kato Zakros.
Ecriture syllabique dite "linéaire A" (une image ici ; voir aussi cet article).
Disque de Phaïstos : trois pages à consulter :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Disque_de_Phaistos
http://www.disque-phaistos.fr/
http://perso.wanadoo.fr/cyd.ruatta/frame/sm.htm
Vers 1700, un violent tremblement de terre (et/ou des troubles internes ?) ruine les grands palais.
Néopalatial
Minoen Moyen IIIa & b
Minoen Récent Ia & b, Minoen Récent II
1700 - 1400 Reconstruction de nouveaux palais sur les ruines des anciens.
Apogée de la civilisation minoenne : artisanant, commerce, navigation, relations suivies avec la Grèce continentale,
les Cyclades, le Proche-Orient, l'Egypte.
Ecriture Linéaire B :
http://freepages.history.rootsweb.com/~catshaman/200vocab/0kreta.htm
http://www.ancientscripts.com/linearb.html
http://perso.wanadoo.fr/cyd.ruatta/frame/dlb.htm
Vers 1450 : Destruction des palais et installation des Mycéniens.
Postpalatial
Minoen Récent IIIa, b, c
1400 - 1100 La Crète est désomais intégrée dans le monde mycénien, dont elle n'est plus qu'une province de second rang.
Le Linéaire B transcrit désormais une forme archaïque du grec.
Subminoen ou Protogéométrique
ou "Siècles obscurs"
1100 - 900 Début de l'Age du Fer.
Installation des "Doriens" (voir le sous-chapitre 2.1 de la page sur Sparte).
Géométrique 900 - 750
Archaïque 750 - 500
Classique 500 - 323
Hellénistique 323 - 67

2. Knossos

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2.1. Knossos et ses mythes

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    Un important cycle mythique se rattache à Knossos.



 

L'enlèvement d'Europe
Métope du temple F de Sélinonte
Vers 600 ACN

    Zeus tomba amoureux d'Europe, fille du roi de Phénicie Agénor. Pour la séduire, il se changea en un taureau magnifique qui s'approcha d'elle alors qu'elle jouait au bord de la mer avec ses amies. Elle s'était à peine assise sur son dos qu'il l'emportait jusqu'en Crète. De leurs amours, naquirent trois fils, Minos, Rhadamante et Sarpédon. Ayant été abandonnée par Zeus qui avait trouvé quelqu'un d'autre à séduire, Europe épousa Astérios, le roi de Crète, qui eut l'extrême bonté d'âme d'adopter ses fils, et dont elle eut une fille, Krètè.

    Astérios mort, un conflit éclata entre ses fils adoptifs à propos de sa succession. Les dieux ayant affiché leur préférence pour Minos, Sarpédon fut chassé et se réfugia en Asie Mineure, où il fonda le royaume de Lycie. Comme preuve de ses droits prééminents au trône de Crète, Minos assura que les dieux exauceraient toute prière qu'il leur adresserait. Il demanda qu'un taureau sorte de la mer, promettant de le sacrifier. Poséidon fit apparaître un magnifique taureau blanc. Rhadamante eut alors la sagesse de reconnaître sa défaite et resta en Crète auprès de son frère, exerçant les fonctions de législateur et de juge juste, mais sévère et implacable. Après sa mort, il devint, avec Eaque et Minos, l'un des trois juges des Enfers.

    Minos fit de son royaume une grande puissance commerciale, maritime et pacifique. On lui attribue également la construction des grands palais de Knossos et Phaïstos, le développement des arts et l'institution de lois que lui dictait Zeus.

    Minos épousa Pasiphaé, fille d'Hélios. Or, Minos, manquant à sa parole, n'avait pas sacrifié le taureau que lui avait envoyé Poséidon, préférant se l'approprier et lui substituer une bête commune. Pour le punir, Poséidon suscita une passion dévorante pour le taureau dans le coeur de Pasiphaé. L'architecte et artisan athénien Dédale fabriqua une vache de bois qu'il couvrit d'une peau véritable, dans laquelle Pasiphaé pourrait s'introduire. De cette union, naquit le Minotaure, être à corps d'homme et tête de taureau, que l'on appela Astérios, et qui avait la charmante habitude de se nourrir de chair humaine. Pour éviter le scandale et la honte, Minos ordonna à Dédale de construire à Knossos un labyrinthe où le Minotaure resterait perpétuellement enfermé.



 

Thésée et le Minotaure
Vase à figures noires
Date ? VIème siècle ACN, vraisemblablement

    Plus tard, Androgée, l'un des fils de Minos et Pasiphaé, se rendit en Attique afin de participer aux jeux Athéniens. Il eut le mauvais gout de rafler tous les prix. Jaloux, les Athéniens l'assassinèrent. Minos organisa une expédition punitive à l'issue de laquelle il contraignit Egée, le roi d'Athènes, à envoyer tous les neuf ans (selon d'autres versions, tous les ans) sept jeunes gens et sept jeunes filles à Knossos afin qu'ils y soient dévorés par le Minotaure. A la troisième échéance, Thésée, fils d'Egée, se proposa pour remplacer l'un des jeunes gens, sûr qu'il était de pouvoir tuer le Minotaure.

    Lorsqu'il débarqua en Crète, Ariane (ou Ariadne), l'une des filles de Minos, tomba amoureuse de lui, lui prodigua des conseils pour tuer le Minotaure durant son sommeil et lui donna une pelote de fil : il suffirait à Thésée de le dérouler à l'aller et de le suivre au retour pour retrouver son chemin dans le labyrinthe.

    Ayant tué le Minotaure, Thésée s'enfuit de Crète avec Ariane et  les jeunes gens qu'il avait sauvés d'une mort certaine. Il fit escale à Naxos, où il abandonna Ariane endormie. Les explications de ce geste peu galant varient : selon certains auteurs, il aurait été séduit par une autre jeune femme ; d'après d'autres, il aurait voulu éviter le scandale que provoquerait la présence d'Ariane à ses côtés lors de son retour à Athènes ; d'autres mythographes racontent que Dionysos lui serait apparu en songe et aurait exigé qu'il lui cède Ariane. Toujours est-il que celle-ci ne resta pas trop longtemps inconsolable : Dionysos, qui passait par là presque par hasard, la recueillit et l'épousa.

    Lors de son départ d'Athènes, Thésée avait hissé une voile noire en signe de deuil. Son père lui avait cependant donné une voile blanche, à arborer s'il revenait victorieux. Or, oubliant cet accord, Thésée négligea de faire changer la voile. Apercevant donc un gréement noir, Egée crut que l'expédition avait été un échec et se jeta (ou tomba évanoui ?) dans la mer, où il se noya, et qui porte désomais son nom.

    A Knossos, Minos retourna sa colère contre Dédale et son fils, Icare. Il les enferma dans le labyrinthe. La suite n'est que trop connue : Dédale fabriqua des ailes avec des plumes et de la cire. Ils s'envolèrent, non sans que Dédale eût averti son fils de ne pas s'approcher du soleil. Ivre de liberté, Icare n'écouta pas ce conseil et monta trop haut. La cire fondit ; Icare tomba dans la mer et se noya.

    Dédale, ayant inhumé son fils dans une ile qui porterait désomais son nom, Ikaria, continua sa fuite jusqu'en Sicile, où il se réfugia chez le roi Kokalos. Minos le poursuivit et exigea que l'architecte lui soit remis. Les filles de Kokalos, aidées par Dédale, ébouillantèrent Minos alors qu'il se prélassait dans son bain, ce qui permit de déguiser ce meurtre en accident.

2.2. Knossos et l'histoire

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2.2.1. Epoque néolithique (6000 - 2800)

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    La Crète est la première des iles grecques à connaître un habitat permanent au Néolithique, bien avant les Cyclades : le mouvement d'occupation à partir de la Grèce ne s'est donc pas fait de proche en proche du continent vers la Crète en utilisant les iles, mais fut sans doute le résultat d'une volonté d'installation dans un environnement naturel favorable à l'agriculture et à l'élevage.

    Occupé dès 6000, le site de Knossos devient vers 3000 la plus grande agglomération néolithique de l'Egée et de la Crète : sa superficie semble avoir atteint celle du palais de l'Age du Bronze. Ses habitants vivent d'élevage, d'agriculture et d'artisanat : vases d'argile à décor gravé, figurines masculines et féminines en argile ou en marbre, outils de pierre, d'os ou de corne. La maison typique, à fondations de pierre et murs de briques crues, rassemble plusieurs petites chambres autour d'une grande pièce centrale.


2.2.2. Epoque prépalatiale (2800 - 1900)

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    Il semble qu'il n'y ait pas eu de rupture entre le Néolithique et l'âge du Bronze en Crète et que les changements techniques, économiques et sociaux aient résulté, non d'une invasion et d'une occupation par des populations extérieures à l'ile, mais d'une évolution locale.

    Cette époque marque l'entrée de la Crète dans l'Age du Bronze et le début de ce qu'il est convenu d'appeler "l'époque minoenne". Malheureusement, il ne reste pas grand-chose de l'habitat de cette époque à Knossos, celui-ci ayant été nivelé lors de la construction du grand palais paléopalatial. L'on a cependant repéré des traces de maisons et d'un bâtiment de taille importante.

    Cette époque est mieux connue par les autres établissements mis au jour : Myrtos et Vassiliki près d'Hiérapétra, plaine de la Messara. Ils révèlent le développement de la céramique, de la glyptique, de l'orfèvrerie et de la métallurgie du cuivre importé de Chypre et du bronze grâce à l'étain d'Asie Mineure. Les progrès techniques sont nets : tour de potier, remplacement de la houe par l'araire, développement du filage et du tissage en conjonction probable avec l'extension de l'élevage ovin.

    Il faut cependant se départir de l'image d'une Crète culturellement, techniquement et socialement unifiée. Les disparités régionales sont frappantes : deux tiers des objets en bronze ou en cuivre découverts sur l'ile l'ont été dans le sud ; par contre, ceux de plomb ou d'argent proviennent du nord et du nord-est. A Myrtos, les archéologues ont trouvé un grand nombre de pesons et de fusaïoles de métier à tisser, ainsi que des lames et racloirs en pierre, ce qui laisse supposer que la production textile était une spécialité locale. Cette découverte entraine deux conséquences : la division du travail à l'intérieur de la communauté et une diversification sociale croissante d'une part ; de l'autre, l'établissement d'échanges avec d'autres localités ou régions, elles aussi spécialisées.

     La Crète entretient des relations commerciales suivies avec les Cyclades et Cythère, où l'on pense avoir découvert les traces de l'une de ses colonies.

    La présence de tombes à tholos (= chambre funéraire circulaire et à dôme en forme de ruche - un exemple ici) semble indiquer une division de la société en clans, tandis que de grands bâtiments démontrent peut-être un début de centralisation.

    L'origine des populations "minoennes" est inconnue. Les continuités entre le Néolithique et l'Age du Bronze indiquent que le fond de la population est resté inchangé. L'on discerne des influences venues des Cyclades, de Grèce continentale (y compris la Macédoine), d'Anatolie, ainsi que, dans une moindre mesure, de Syrie et d'Egypte. Peut-être des groupes d'origine anatolienne (et/ou africaine selon Evans) se sont-ils ajoutés, mais leur arrivée n'a pas été déterminante dans l'évolution de l'ile.

    L'aspect physique des Crétois de l'Age du Bronze ? De petits Méditerranéens au visage allongé et aux cheveux longs et noirs.


2.2.3. Epoque paléopalatiale (1900 - 1700)

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Deux vases et une urne du "style de Kamarès"
Ce style, qui connut son apogée au Paléopalatial, se caractérise par un
fond noir sur lequel les artistes appliquaient, en rouge ou en blanc,
des motifs décoratifs remarquables par leur variété, leur inventivité et leur souplesse :
plantes, fleurs, feuilles, spirales, rosaces, cercles, bandes ondulées.

    Au début du IIème millénaire, le développement économique et technologique entraine une complexification sociale et politique.

    De grands palais, situés dans des plaines côtières ou des débouchés sur la mer, à Phaïstos, Mallia, Kato Zakros et surtout Knossos, témoignent de la probable centralisation du pouvoir politique, économique et religieux autour de ces édifices complexes qui  comprennent, outre des zones résidentielles et d'apparat, des magasins équipés d'énormes jarres et de citernes où l'on stocke le vin, l'huile, le miel et les céréales, des ateliers spécialisés dans la céramique, la glyptique et l'orfèvrerie, des lieux de culte et probablement des aires administratives : l'on voit mal de telles quantités de matières premières et de produits finis gérées sans une bureaucratie hiérarchisée. Il est possible que la Crète de cette époque ait été divisée en quatre provinces, rattachées respectivement à chacun de ces grands palais : Knossos aurait dirigé le nord et le centre de l'ile, Phaïstos, la plaine de la Messara, Mallia le sud vers le Lassithi et l'est jusqu'au golfe de Mirabello, Kato Zakros, la zone la plus orientale. A noter que ces palais ne sont pas fortifiés, ce qui démontre d'une part que la menace extérieure était soit faible, soit tenue à distance par les navires crétois, de l'autre, que les palais coexistaient pacifiquement. L'on a même supposé que Knossos exerçait une forme de suzeraineté sur les autres palais.

    Notons au passage que le substantif  "Minos" n'était probablement pas un nom propre, mais un titre, comme "Pharaon", "Lucumo" en étrusque, "Caesar" sour l'Empire, "Tsar" ou le gaulois "Brenn(us)."

    D'autre part, les archéologues ont mis en évidence deux phénomènes caractéristiques de cette époque, peut-être liés l'un à l'autre. Premièrement, le développement de "sanctuaires de sommets", autrement dit de lieux de cultes perchés au sommet de collines proches d'agglomérations, où l'on a retrouvé des traces de feux sacrificiels et des ex-votos consistant en figurines humaines ou animales. Secundo, des villes se forment soit près des grands palais, soit sur des collines basses situées au bord de la mer : Gournia, Mokhlos, Palaikastro, ile de Pseira.

    En effet, comme l'attestent les découvertes de céramiques crétoises, les relations commerciales de l'ile s'étendent dans l'Egée et sur les côtes anatoliennes, mais aussi jusqu'en Egypte et en Syrie : les archives du palais de Mari, sur l'Euphrate, démontrent les contacts qu'entretient la Crète avec Babylone ; un négociant crétois venu prendre livraison d'une cargaison d'étain est signalé à Ougarit ; des textes égyptiens font état d'un "pays Keftiou", et même, pour un document du XVème siècle, de son "roi". Des navires crétois ont atteint Malte, la Sicile et l'Italie méridonale.

    Comment, en effet, expliquer que la Crète "démarre" ainsi brusquement au tournant des IIIème et IIème millénaires ?  Par la relance économique du Proche-Orient à cette époque, et notamment par les demandes accrues du Moyen Empire égyptien qui, réunifiant le pays, le sort d'une grave crise du pouvoir qui a duré de 2280 à 2050. De même, la Troisième Dynastie d'Our, relayée par les états de Larsa et de Mari, puis le Premier Empire babylonien de Hammou-rabi, remet de l'ordre en Mésopotamie à partir de 2100.

    Dans ce monde proche-oriental en pleine renaissance, la Crète, avec ses négociants et ses navires, agit ainsi comme intermédiaire, transporteur et élément unificateur d'une zone économique qui s'étend jusqu'à Egée et la Grèce continentale.

    Le contrôle de la production et des flux commerciaux par les fonctionnaires impose l'adoption de l'écriture, domaine dans lequel les Crétois se montreront parficulièrement inventifs : une écriture idéographique précède un système syllabique, le linéaire A (une image ici et un article), ainsi qu'un système encore indéchiffré de nos jours et connu par de trop rares témoignages, dont le fameux disque de Phaïstos (voir ces trois sites : un, deux, trois).

    En ce qui concerne Knossos, il ne reste pas grand-chose du palais de cette époque : il fut sérieusement endommagé à deux reprises et le palais d'époque néopalatiale fut construit sur son emplacement exact. Contrairement à ce que pensait Evans, qui le supposait constitué de bâtiments séparés, il formait un ensemble d'un seul tenant, de plan semblable au palais que nous visitons actuellement : les magasins et la zone cultuelle se trouvaient dans l'aile ouest ; d'autres réserves et des ateliers dans l'aile nord-est. La cour ouest, avec ses deux fosses circulaires qui servaient probablement de dépotoirs, date de cette époque.

    Vers 1700, les grands palais connaissent une vague de destructions dont les causes restent sujettes à discussion : l'on a tout d'abord invoqué des tremblements de terre, avant de penser à des invasions. Or, il est très difficile, pour des époques aussi reculées, d'attribuer telles dévastations à tel tremblement de terre ; de plus, il n'est pas certain qu'un séisme ait pu avoir une ampleur telle qu'il provoque des dévastations massives sur une zone s'étendant de Knossos à la côte orientale de l'ile. Quant aux invasions par des peuples guerriers, l'on n'en a, à ce jour, tout simplement pas retrouvé de traces. Les spécialistes actuels pencheraient plutôt pour des troubles internes au monde crétois, peut-être engendrés par des rivalités et/ou des querelles de frontières entre les palais. Cet évènement est-il à mettre en relation avec un contexte international troublé ? vers 1750, les Hyksos, peuple de pasteurs, s'installent dans la partie orientale du delta du Nil, certains de leurs souverains n'hésitant pas à usurper le titre de Pharaon ; vers la même époque, les successeurs de Hammou-rabi décédé en 1750 ne parviennent pas à endiguer crise économique et révoltes aggravées par des guerres extérieures.


2.2.4. Epoque néopalatiale (1700 - 1400)

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Pendentif de Mallia
Deux abeilles déposent une goutte de miel sur un rayon

    C'est la grande époque de la Crète.

    Après les destructions de 1700, la civilisation minoenne se redresse rapidement et atteint son apogée.

    Les cités s'accroissent  : Evans estimait que Knossos abritait 80.000 habitants sur ses 12,5 hectares ; des estimations plus réalistes font vivre 15 à 20.000 habitants sur une superficie de 7,5 hectares. Bien que cette ville n'ait été fouillée que très partiellement, l'on y a découvert des maisons occupées vraisemblablement par des dignitaires civils ou religieux, des tombeaux-sanctuaires et une tombe monumentale à tholos. Mais surtout, les grands palais sont reconstruits avec des agrandissements et des embellissements, tels qu'on peut les voir aujourd'hui. De plus petits palais apparaissent, comme à Arkhanès et Haghia Triada, ainsi qu'un nouveau type d'habitat, la ferme, qui, regroupant des bâtiments agricoles et des ateliers, constituait sans doute la demeure d'un seigneur local. Certains historiens en ont tiré la conclusion que le régime politique minoen était de type féodal. Les villes côtières s'étendent. L'artisanat et l'art connaissent un développement sans précédent, quantitatif et surtout qualitatif : céramique, glyptique, orfèvrerie et surtout la fresque.

    En effet, tout en conservant ses relations commerciales avec l'Egypte et le Proche-Orient, la Crète accroît son influence sur l'Egée méridionale et une partie de l'Asie Mineure occidentale : des établissements minoens ont été découverts à Cythère, Kéa, Paros, Naxos, Milo, Théra, Rhodes, Kos, Milet, Iasos ; Messène et Mycènes ont révélé des traces de civilisation crétoise. La Crète exporte sa poterie, ses tissus colorés (très appréciés des Egyptiens, qui représentent des envoyés du "roi de Keftiou" apportant des étoffés pliées à Pharaon), son bois, son huile d'olive et son vin ; elle importe le cuivre de Chypre, l'étain d'Anatolie, l'obsidienne de Mélos, des pierres précieuses d'Egypte, de l'ivoire et du blé, transporte l'or et l'argent.

    Par ailleurs, l'administration palatiale emploie un nouveau système d'écriture, le linéaire B, développement et raffinement du Linéaire A. L'on ignore toujours quelle langue parlaient les Minoens. Un dialecte sémitique ? Du louvite, une langue indo-européenne du sud de l'Asie Mineure, proche du hittite-nésite ? La seconde hypothèse paraît la moins mal étayée.

    Après des destructions partielles vers 1600 et 1500, dues à de probables secousses sismiques, les grands palais sont totalement ruinés vers 1450 par un nouveau tremblement de terre et des incendies. A l'exception de Knossos qui a continué à fonctionner jusqu'en 1400/1380, ils sont tous abandonnés.

    L'enchainement causal de la chute des palais est mal connu : l'on a invoqué l'explosion gigantesque du volcan de Théra/Santorini qui a engendré tremblements de terre, raz-de-marées et pluies de cendres ; l'on a suggéré une invasion mycénienne massive ; un autre scénario propose une attaque et une occupation mycéniennes faisant suite à l'éruption de Théra.


2.2.5. Epoque postpalatiale (1400 - 1100)

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Casque mycénien
Cette arme typique de l'équipement défensif mycénien était constitué d'une
armature en cuir sur laquelle étaient cousues des dents de sanglier

"Et Mèrionès donna à Odysseus un arc, un carquois et une épée.
Et le Laertiade mit sur sa tête un casque fait de peau,
fortement lié, en dedans, de courroies,
que les dents blanches d'un sanglier hérissaient de toutes parts au dehors,
et couvert de poils au milieu."

(Homère, Iliade, Chant X, traduction de Leconte de Liste)

    Quelles que soient les causes de la chute des palais, la Crète, tout en conservant des éléments minoens, montre désormais un faciès mycénien : esprit militariste (fresques représentant des boucliers, sépultures de guerriers), nouveau style en céramique, et surtout, le linéaire B transcrit (maladroitement) du grec et révèle que la Crète est dirigée par un wa-na-ka (= grec anax, "roi") installé à Knossos et qui contrôle notamment des localités comme Amnisos, Tylissos, Phaïstos, Sitia, Kydonia et Aptéra. Cependant, la culture, la civilisation matérielle et la religion restent fondamentalement minoennes : les Mycéniens se sont apparemment contentés de gouverner l'ile.

    Un incendie détruit le palais de Knossos entre 1380 et 1370. L'on ignore les causes de cette dévastation : tremblement de terre ? Révolte des sujets minoens contre leurs maitres mycéniens ? Conflits entre Mycéniens de Crète et du continent ? Toujours est-il que le palais ne sera jamais rebâti. Des traces de réoccupation et d'aménagements ultérieurs ont été retrouvées : visiblement, le bâtiment ne constituait plus un centre de pouvoir, des particuliers s'y étant installés, ainsi que l'indiquent l'utilisation des "Grands Propylées" comme magasins et la transformation du "Mégaron de la Reine" en atelier de potier. Une ultime destruction intervient peut-être vers 1200. La ville de Knossos elle-même continue d'être habitée.

    Par contre, la Crète occidentale connaît durant tout le XIIIème siècle une prospérité certaine : un palais ou un ensemble dépendant d'un palais, résidence d'un wa-na-ka, a été découvert à Kydonia (actuellement Khania, la Canée).

    Vers 1200, Kydonia est détruite, tandis que d'autres établissements sont désertés : Palaikastro, Mallia, Gournia, Amnisos, Kato Zakros. Cet abandon caractérise plus particulièrement les sites qui ne sont pas installés sur des hauteurs. L'on constate que, simultanément, des populations édifient de nouveaux habitats dans des endroits difficiles d'accès : sommets dominants des plaines ou des accès maritimes, villages comme Kastri (à l'ouest de Myrtos), Vrokastro, Kavoussi ou Karphi. Celle-ci est une véritable petite ville, et les autres agglomérations sont relativement prospères. Des localités telles que Gortyne, qui se développeront à l'Age du Fer, datent également de cette époque, et témoigneraient d'une recherche de sécurité. L'on a en effet considéré que les populations crétoises fuyaient des zones côtières exposées à des menaces venant de la mer, peut-être de nouvelles vagues de Mycéniens originaires de Grèce et chassés par les troubles qui secouaient la Grèce continentale, ou des bandes de mauraudeurs, de pirates et de mercenaires désoeuvrés parcourant les mers. Il n'est pas impossible que, suite à une vague de sécheresse qui a touché la Méditerranée à la fin du XIIIème siècle, elles aient trouvé dans l'intérieur du pays des zones plus humides et propices à l'agriculture.

    Cependant, la Crète connaît une situation contrastée : si la partie orientale voit disparaître son habitat côtier, l'ouest conserve des sites proches de la mer à Amnisos, Tylissos, Phaïstos, Haghia Triada et Knossos.

    Certains historiens en tirent la conclusion que la menace était moins extérieure qu'intérieure, et que l'insécurité aurait été provoquée par de petites guerres intestines consécutives à un affaiblissement du pouvoir central de Kydonia. Cette situation troublée est à mon sens à mettre en rapport avec les bouleversements qui secouent le Proche-Orient à cette époque : fin du Nouvel Empire égyptien, effondrement de l'empire hittite, décadence de Babylone, déplacements massifs de peuples.

    Notons enfin deux faits : d'une part, la culture matérielle du XIIème siècle ne montre que peu de ruptures par rapport aux siècles précédents ; de l'autre, le faciès archéologique ne subit de modifications que progressives : incinération des défunts, emploi de la fibule et, in fine, du fer.

2.3. Les photos, enfin...

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Un petit détour par des plans du site 
Un grand classique : le plan détaillé
http://department.monm.edu/classics/Courses/plan_of_knossos.htm
Un plan schématique et commenté est le bienvenu
http://www.hellas-guide.com/crete/images/Knossos_map500.jpg


2.3.1. Aile occidentale

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Cour et façade occidentales.
La cour date de l'époque paléopalatiale. Les fouilles y ont révélé l'existence de deux autels et de fosses servant soit
de décharge, soit de dépôt pour des objets sacrés.
La façade consistait en un soubassement de tuf sur lesquels étaient érigés de grands orthostates en gypse
enserrant un blocage en pierre et reliés à leur extrémité supérieure par des poutres de bois.
D'après Evans, cette aile comportait trois étages. 

 
Angle sud-est du palais et arrière des "Grands propylées".

 
Colonne de l'angle sud-est.
A l'origine en bois et reposant sur une base de pierre, les colonnes ont
été restaurées en béton.
Notons la forme trapue et tronconique.

 
Arrière des "Grands Propylées", porche monumental qui donnait accès au premier étage.
Notez la technique de construction : l'appareil de pierre était renforcé d'un chainage de poutres en bois.

 
Détail de l'appareil des "Grands Propylées".
Les poutres en béton figurent l'armature de bois.

 
"Grands Propylées".
Copies des fresques découvertes sur place, et représentant des
porteurs de vases et d'un rhyton. 

 
Rhyton, ou vase à boire ou à libation.
Celui-ci, en stéatite, est d'époque néopalatiale.
Haghia Triada

 
Pithos, ou grande jarre servant au stockage de céréales, d'huile, de miel ou de vin.
A l'époque postpalatiale, le palais fut occupé par des particuliers qui y installèrent ateliers et magasins : ces pithoï
furent découverts dans les "Grands Propylées" reconvertis en espace de stockage.

 
"Cornes de consécration".
Elles ornaient les bords des terrasses du palais.
Les historiens restent partagés sur leur symbolique.

 
Magasins de l'aile occidentale.
Il y en avait 18, donnant sur un long couloir nord-sud.
Chaque magasin comportait deux rangées de pithoï encadrant des cistes, ou profondes citernes carrées en pierre
destinées au stockage de liquides.
L'on n'a retrouvé que 150 des 400 jarres que pouvaient contenir les magasins et le couloir, pour une capacité totale
de 80.000 litres.
Les murs étaient constitués d'orthostates de gypse enserrant un blocage en pierre. Des symboles, tels que des
doubles haches, des étoiles, des rameaux, des croix et des croix inscrites dans des carrés, y étaient gravés. On leur
a attribué une valeur apotropaïque.

 
Aile occidentale.
Outre des magasins, elle comportait un sanctuaire et le complexe de la "Salle du trône".

 
Façade de l'aile occidentale : accès au complexe de la "Salle du trône".
L'état conservé ici date de l'époque mycénienne.

 
"Salle du trône".
Le trône en gypse, imitation d'un modèle en bois, porte encore des traces de stuc rouge et blanc. Il est situé sur le
côté nord de la pièce, que des banquettes en pierre entourent sur les murs est, nord et ouest.
Les murs sont décorés de fresques représentant des griffons, animaux fabuleux à corps de lion et tête d'aigle.

 
Copie de la fresque aux griphons.
Ces animaux semblent avoir été associés au culte de la Grande Mère.

 
"Pièce lustrale".
Le côté sud de la "Salle du trône" ouvre par une colonnade sur une pièce située en contrebas, à laquelle l'on
accède par six marches. Le sol et le bas des murs sont dallés de gypse, tandis que le haut est revêtu de stuc rouge.
L'ensemble organisé autour de la "Salle du trône" avait probablement une destination religieuse : le roi aurait,
entouré du clergé, officié en qualité de grand-prêtre.
Par ailleurs, la Grande Mère de la nature, divinité chthonienne maîtresse des montagnes et des animaux étant
figurée entourée de griffons, il est possible que le siège de la "Salle du trône" ait été occupé par une
personnification de la Déesse-Mère, peut-être la reine.


2.3.2. Aile orientale

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Aile est.
Elle est relativement bien conservée : une tranchée de 8 mètres de hauteur a perrmis aux  bâtisseurs de superposer
cinq niveaux, alors que l'aile occidentale n'en comprenait que trois.
Elle regroupait, au sud, les appartements royaux et au nord, des ateliers et magasins.
Notons au passage que les Minos savaient choisir le cadre naturel de leurs palais.

 
Les cinq niveaux communiquaient par le "Grand escalier" éclairé par un puits de lumière encadré sur trois côtés
de vérandas à colonnes.
Au premier plan, l'on distingue sur le parapet les cavités où s'encastraient les colonnes. Celles-ci, en bois,
reposaient sur des bases de pierre. Les chapiteaux étaient aussi en bois.

 
L'une des vérandas fut appelée "Véranda de la Garde Royale",
car l'on y a découvert des fresques représentant des
boucliers "en 8".

 
Bouclier "en 8".
Il était fortement bombé.
Deux pièces de bois recourbées et attachées en
croix servaient de support à une base d'osier sur
laquelle étaient tendues et piquées des peaux de
boeuf tannées, matière qui offre une surface
résistante et lisse sur laquelle glissaient les
flèches et les lances.
Un bord en cuir le renforçait.
Cette peinture de la "Véranda  de la Garde
Royale" semble indiquer que certains modèles
du bouclier en 8 étaient consolidés d'une nervure
centrale verticale, vraisemblablement en bois.

 
Autre représentation du bouclier "en 8" sur ce célèbre poignard damasquiné mycénien du
XVIème siècle ACN : l'arme, qui couvrait tout le corps, était maintenue par un baudrier (télamon)
qui laissait les mains libres.

 
"Mégaron du Roi", ou "Hall des doubles haches".
Il consistait en deux pièces contiguës.
La pièce ouest était éclairée et aérée par un portique à deux colonnes donnant sur un puits de lumière et
communiquait avec la salle est que l'on voit ici.
Les murs est et ouest (respectivement à droite et à gauche) de celle-ci étaient percés de quatre baies (poluthuron)
équipées d'un ingénieux système de portes à double battant cachées dans un renfoncement quand elles  étaient
fermées. Les poluthura est et sud s'ouvraient chacun par trois portes sur un portique donnant sur une cour en L. 
Il était donc possible, en jouant sur les portes, soit de séparer les deux pièces, soit de les joindre en un seul espace.
En été, l'on ouvrait les portes et l'air frais, entrant par le portique de la cour, rafraîchissait les pièces et chassait l'air
chaud par le puits de lumière. L'hiver, l'on fermait les portes et chauffait à l'aide de braséros.
La pièce, dallée de gypse, comme les murs jusqu'à la hauteur de la frise à spires dont on peut voir les restes, était
peut-être décorée de boucliers "en 8". Il est possible qu'un trône en bois ait occupé le milieu du mur nord.
Cet ensemble a aussi été appelé "Hall des doubles haches" parce que l'on a découverts des motifs en forme de
double hache sur certains piliers du puits de lumière.
Notons que le substantif mégaron est quelque peu impropre : ce terme désigne un élément typique de l'architecture
mycénienne consistant en une salle avec foyer central entouré de quatre colonnes.

 
Colonnes du portique en L du "Mégaron du Roi"

 
Double hache
gravée du
"Mégaron
du Roi"

 
Double hache en bronze provenant du mégaron de Norou (voir sur cette page).
En grec, le substantif (d'origine minoenne ?) "labrus" signifiait "double hache".
Le "labyrinthe" serait donc "la maison/le palais de la double hache."

 
"Appartement de la Reine".
De taille plus petite que le "Mégaron du Roi" , il était éclairé par deux portiques avec puits de lumière à l'est et
au sud. Les portes du fond donnaient accès au "Mégaron du Roi" (celle de gauche), et à un escalier (la droite). 
Il était orné de fresques : dauphins, "la Danseuse", des frises : on remarquera que  la frise à rosaces a été
recouverte d'un motif à spires.

 
Copie de la fresque aux dauphins.

 
Chambranle avec copie de la fresque "la Danseuse".

 
Une vue rapprochée de la "Danseuse".
Les cheveux en arc de cercle horizontal évoquent le mouvement tournoyant de la
 danse. 

    Le porosL'on oaura reconnu le spécilaiste en tout


2.3.3. Aile septentrionale

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Vue d'ensemble.
De gauche à droite : magasins, salle lustrale et bastion ouest de l'entrée nord.

 
Les mêmes, sous un autre angle.

 
Magasins de l'aile nord.
Cette photo me permet d'adresser un remerciement  posthume à Arthur Evans, à qui l'on a souvent reproché des
reconstitutions faisant largement appel au... béton. Elles ont cependant le mérite de nous donner une idée de
l'aspect de parties essentielles du palais : ce que l'on voit ici, et qui représente à peu près l'état originel de
l'exhumation des ruines, n'excite pas vraiment l'imagination. 

 
A droite : l'entrée nord.
Elle consistait en un chemin dallé plutôt étroit et en pente raide menant à la cour centrale.
De part et d'autre, l'on construisit à l'époque néopalatiale deux bastions surmontés chacun d'une
 véranda à colonnes, dont seul celui de l'ouest a été restauré.

 
Le "Bastion ouest" vu de la cour centrale.

 
Le "Bastion ouest" vu de l'entrée nord.

 
Le "Bastion ouest" vu... de l'est.

 
"Salle lustrale nord".
Pour rappel, les salles lustrales servaient de lieu de purification et, d'après Evans, d'initiation.
Celle-ci était la plus grande et la plus profonde du palais. L'on y accédait par un escalier en U.
Bel exemple de la technique de construction minoenne : des blocs de pierre assemblés sans ciment, soutenus par
des chainages en bois.

 
La "Salle Lustrale nord" était éclairée par une colonnade.

 
Escalier de la "Salle Lustrale nord".
Ses marches, ainsi que le mur et le sol de la salle, étaient revêtus
de plaques de gypse. La peinture du haut des murs imitait des
traces d'éponge.

 
L' "aire théâtrale" vue de l'ouest.
Elle consistait en une cour dallée traversée par une voie (processionnelle ?) et bordée, sur ses faces est et sud, de
gradins qui pouvaient accueillir de 400 à 500 personnes selon les estimations. A l'angle des gradins, se trouvait un
socle (où se tiennent agglutinés ces sympathiques visiteurs), dont on a supposé qu'il servait de tribune à la famille
royale.
Quel était l'usage de cet ensemble ? Spectacles ? Danses ? Concours ? cérémonies religieuses ? Réceptions
officielles ? L'on peut imaginer que des jeux tauromachiques comme celui représenté sur la fresque ci-dessous s'y
déroulaient. Mais seulement imaginer.
.
 
 Fresque d'époque néopalatiale représentant des jeux tauromachiques.
Notons trois conventions dans la représentation :
- le "galop volant", qui consiste à peindre l'animal avec les membres antérieurs et
postérieurs en extension simultanée, afin de rendre la vitesse et l'impétuosité de la
course.
- La peau blanche connote la féminité, le bronzage, la masculinité.
- Les trois athlètes (deux femmes et un homme) montrent la décomposition du
mouvement : prise d'appui sur les cornes du taureau, pirouette et réception bras
tendus. Je me demande quand même comment l'on passe de la position du centre
à celle de droite : la réception devrait se faire avec le dos tourné au taureau, et non
le contraire, comme on le voit ici. Peut-être l'artiste a-t-il voulu respecter la
symétrie avec la femme de gauche.

 
Enormes (pas loin de deux mètres de haut) pithoï des magasins de l'aile nord.
La légende de Glaukos

    L'on raconte que Glaukos, fils de Minos et de Pasiphaé, se noya dans une jarre de miel.
Ne le retrouvant pas, ses parents consultèrent un oracle, qui prédit que seul celui qui serait
capable d'expliquer un prodige qui s'était produit récemment découvrirait et ressusciterait
l'enfant.
    En effet, dans le troupeau de Minos, venait de naître une génisse qui changeait de
couleur : le matin, elle était blanche, le midi, rouge et le soir, noire. Un devin nommé
Poluidos trouva la solution : les transformations de la bête figuraient la maturation d'une
mure. Minos le chargea sans tarder de retrouver Glaukos.
    La mission accomplie et le corps de l'enfant déposé dans son tombeau, Minos, de plus
en plus exigeant,  y enferma Poluidos : il n'en sortirait que s'il parvenait à rendre la vie à
Glaukos !
    Poluidos se voyait déjà périr affreusement, lorsqu'il aperçut un serpent. Effrayé, il le tua.
A ce moment, un autre serpent s'approcha, tenant dans sa gueule une herbe qu'il déposa
sur le cadavre du reptile mort. Merveille ! Celui-ci-ci revint à la vie ! Poluidos s'empara de
l'herbe et en frotta le corps de Glaukos, qui ressuscita.
    Pas vraiment un modèle de gratitude, Minos imposa un nouveau marché à Poluidos :
qu'il initie Glaukos à l'art de la divination, et il retrouverait la liberté. Poluidos ne put
qu'obéir.
    Mais, le jour de son départ, alors qu'il s'embarquait pour rentrer dans sa patrie, Poluidos
demanda à Glaukos de lui cracher dans la bouche. Ce qu'il fit, oubliant instantanément
toute la science que le devin lui avait enseignée.


2.4. Mais à quoi donc servait un palais minoen ?

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    Les appellations "Appartement de la Reine" ou "Mégaron du Roi", attribuées par Evans, ne correspondent pas nécessairement à leur usage réel ou originel. Elles auraient même plutôt tendance à refléter les conventions morales et sociales... victoriennes : rien ne dit en effet que le "Roi" et la "Reine" de Knossos ait occupés des logements séparés. De plus, les dauphins et la danseuse qui ornaient les "Appartements de la Reine" et les boucliers qui étaient peut-être accrochés aux murs du "Mégaron du Roi" connotent, les premiers, un univers féminin fait de douceur, de grâce et de souplesse, les seconds, un esprit guerrier, donc masculin. Pour nous. Nous ne savons pas, et nous ne saurons pas tant que les textes en Linéaire A n'auront pas été déchiffrés, ce qu'il en était réellement des mentalités et représentations collectives minoennes. Nous en avons un aperçu, et rien de plus. Même si l'on y arrive à comprendre ces textes, l'on ne risque de tomber "que" sur des documents comptables et administratifs, semblables à ceux qu'a révélés le déchiffrement du Linéaire B par Ventris et Chadwik.

    Ceci pose le problème de la destination des différentes pièces et zones du palais. Pour les magasins et ateliers, les choses sont relativement claires, parce que l'on y a découvert des outils et des jarres. Il n'en est pas de même en ce qui concerne les autres salles, d'où a disparu le mobilier, vraisemblablement détruit par l'incendie du début du XIVème siècle, puis pillé. C'est ainsi que la "Salle du trône" a été interprétée tantôt comme un lieu où siégeait le Minos, tantôt comme un sanctuaire dédié à la Déesse-Mère : la destination change et la symbolique sexuelle s'inverse. Et "l'Aire théâtrale" ? Quels genres de cérémonies, de compétitions sportives ou de représentations théâtrales s'y déroulaient ? La destination n'en était peut-être pas unique. Des sports comme les jeux tauromachiques tenaient-ils du pur divertissement, ou avaient-ils (aussi ?) un sens religieux ? La récurrence du thème du taureau dans l'art minoen et surtout son usage comme animal sacrificiel incitent à préférer la seconde hypothèse.

    Ces réflexions nous amènent à la question du titre. Knossos était un palais, certes, mais quelles étaient ses fonctions ? Quelle était la nature de la royauté qui s'y exerçait ?


2.4.1. Les magasins

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    Ce qui frappe, c'est l'importance des magasins. Nous pouvons donc supposer que l'ensemble palatial servait à la collecte, au stockage et à la redistribution de denrées telles que les céréales, l'huile, le vin et le miel. Les ateliers prouvent également que les palais avaient une activité productrice, vraisemblablement d'articles de luxe à destination de leurs occupants ou des fonctionnaires les plus illustres et puissants. Les denrées alimentaires étaient-elles redistribuées en tout ou en partie à la population, utilisées pour les cérémonies religieuses, consommées par les habitants du palais ou celui-ci agissait-il comme entrepreneur d'un commerce à longue distance ? Probablement un peu de tout ça.

    De là à imaginer un Etat fortement centralisé utilisant les services d'une armée de comptables et de scribes, il n'y a qu'un pas (trop ?) facile à franchir. Les tablettes en Linéaire B d'époque mycénienne indiquent que, dans les Etats "achéens", la vie économique était strictement régie par le palais et ses fonctionnaires qui répartissaient, avec une minutie parfois hallucinante, biens et personnes. Cette structure bureaucratique fut-elle une copie du modèle minoen ou la réponse des Grecs mycéniens aux défis que posait l'exploitation la plus efficiente possible d'un terroir grec somme toute assez pauvre sur lequel coexistaient de nombreux petits Etats ? Autrement dit, en attribuant aux Minoens une bureaucratie développée, peut-être commettons-nous un anachronisme qui projette les réalités politiques et administratives mycéniennes sur les périodes paléo et néopataliates.

    Je ne le crois pas : je ne vois pas comment un ensemble tel que le palais de Knossos aurait pu être construit et maintenu en activité sans un encadrement de la population et une surveillance de la production et des circuits d'échanges des marchandises les plus diverses, depuis la pierre de construction jusqu'aux parfums. Par exemple, les tablettes en Linéaire B de Knossos démontrent qu'à l'époque postpalatiale, ce palais ne contrôlait pas moins de 100.000 moutons répartis sur le centre et l'est de l'ile.

    Cette supervision ne pouvait se faire qu'à l'aide d'une bureaucratie nettement hiérarchisée. Hiérarchisation que l'on retrouve dans les localités minoennes : fermes, villages, villes, résidences royales. Au Néopalatial et au Postapalatial, il n'est pas impossible que les grands ensembles de Phaïstos, Mallia et Kato Zakro aient été subordonnés à Knossos, dont ils relayaient le pouvoir dans leurs régions respectives. Le palais qui dominait Gournia, au propre et au figuré, possédait, en nettement plus petit, toutes les caractéristiques d'un grand : volonté d'en haut d'imposer un style architectural et une organisation spatiale unique, désir du "gouverneur" local d'imiter son souverain, ou tout simplement effet d'attitudes et structures mentales qui dictent un modèle de construction "évident" ? Peu importe, en l'occurence. Ce qui compte, c'est le résultat. Le résident "de base" de Gournia, pour reprendre une expression à la mode, voyait la même chose, qu'il contemple la résidence de son gouverneur ou celle du roi : l'expression du pouvoir en des termes identiques.

    Comment expliquer que les Minoens aient, en quelques centaines d'années, inventé et appliqué pas moins de quatre systèmes d'écriture différents ? L'analogie avec Sumer me semble pertinente : par la nécessité de maitriser des circuits économiques de plus en plus complexes. Le premier rôle de l'écriture n'a pas été de consigner des textes religieux ou littéraires, encore moins des élans sentimentaux ou des réflexions socio-politico-économico-philosophiques personnelles, mais de tenir une comptabilité la plus précise possible.

    Que nous disent les tablettes en Linéaire B, et particulièrement celles de Knossos ? Beaucoup et peu à la fois. Beaucoup, car elles nous permettent de saisir sur le vif le contrôle tâtillon que l'administration palatiale mycénienne exerçait sur l'économie : prestations et corvées, transactions foncières, allocations de rations, distributions de matières premières aux artisans, attributions d'esclaves, d'armes ou de terres à cultiver, dénombrements de personnels et de têtes de bétail, exemptions, franchises et inventaires sont consignés méticuleusement. Peu, car elles ne concernent qu'une seule année, celle où le palais a subi un incendie.

    En effet, pour comprendre la nature de ces tablettes, il faut se pencher sur les conditions de leur rédaction. D'abord, ce sont les seuls documents écrits dont nous disposions, les textes sur papyrus ou sur cire ayant disparu. En outre, elles n'étaient pas cuites : une fois qu'elles avaient servi, on les recyclait. Autrement dit, elles n'entraient pas dans les archives du palais. Il s'agissait donc d'aide-mémoires, de listes, de notes, un peu semblables, j'imagine, à nos listes de courses et de tâches, aux petits messages, mémentos, comptes, relevés, topos, instructions et rappels que l'on dépose bien en vue sur un bureau ou un clavier d'ordinateur. Une fois l'information traitée et consignée sur les documents récapitulatifs, comptes définitifs et rapports rédigés sur papyrus, la tablette était réemployée. Les incendies qui ont touché les grands palais ont eu un avantage, du moins du point de vue des archéologues : cuire l'argile des tablettes et fixer leur contenu pour l'éternité. L'on se trouve donc devant des documents passionnants du type "A Lasynthos (?) : deux nourrices, un garçon, une fille" ; "Amnisos : une jarre de miel à Eileithuia (des informations sur cette déesse et son sanctuaire ici). Une jarre de miel à tous les dieux. Une jarre de miel..." (Cité par Moses I. Finley). La série Sc de Knossos comporte 140 tablettes toutes rédigées selon le même modèle : un nom d'attributaire, des idéogrammes indiquant les pièces d'équipement militaire (cuirasse, char, chevaux...) qui lui sont fournies et un nombre d'items. Par conséquent, ces documents ne nous fournissant aucune indication sur la profondeur historique et l'évolution du système économique, social et politique crétois, il reste à ce jour impossible de savoir, par exemple, si les destructions de 1380/1370 ont frappé une société déjà fragilisée par une économie en difficulté, si elles furent le fait de jaloux et/ou de misérables attirés par la prospérité de l'ile, ou encore si elles résultèrent d'une crise ou d'un blocage du système palatial provoquant des révoltes et/ou des redistributions du pouvoir dans la classe dirigeante.

    Cela voulait-il dire que le palais contrôlait toute l'économie ? Pas nécessairement : il a pu (j'irais même jusqu'à dire "dû") exister une classe d'artisans et surtout de marchands indépendants dont la dispersion dans tout le bassin oriental de la Méditerranée et donc l'éloignement relatif par rapport au(x) centre(s) de pouvoir de Crète a pu favoriser l'autonomie, leur permettant ainsi de mener des activités commerciales privées. L'on peut même supposer que, comme dans la Mésopotamie du IIème millénaire, les palais utilisaient ces commerçants comme intermédiaires, représentants ou chargés de missions en échange d'une participation aux bénéfices et de la gloire de travailler pour "Sa Majesté." Faute de preuves, et bien que cela soit fort tentant et (trop) logique, je n'attribuerai pas à l'économie minoenne la création de colonies marchandes à l'étranger telles que celles que l'Assyrie avait en Cappadoce (kârum "port") dépendant d'un bureau central installé à Kanesh, qui servait de centre d'importation, de stockage, d'exportation, de perception, ainsi que de banque, lui-même subordonné à une institution régulatrice située à Ashshour.


2.4.2. Une "thalassocratie" crétoise ?

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Navire crétois
Ces bateaux sans quille marchaient à la voile et à la rame
Ils mesuraient de 25 à 30 mètres de long
Fresque d'Akrotiti, à Théra/Santorini
Vers 1520

    Le palais minoen fut-il le centre d'un empire maritime s'étendant sur l'Egée ? A propos de Minos, Hérodote et Thucydide décrivent ce que l'on peut appeler une thalassocratie :

    "Minos est le premier qui, à notre connaissance, ait possédé une flotte. Il étendit sa domination sur la majeure partie de la mer qu'on appelle aujourd'hui hellénique et régna sur les Cyclades. C'est lui qui, dans la plupart d'entre elles, établit les premières colonies organisées, après en avoir chassé les Cariens (un peuple d'Asie Mineure). Il en confia le gouvernement à ses fils. Et pour mieux assurer la rentrée de ses revenus, il fit naturellement débarrasser la mer des pirates."
(Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 4)
    En I, 8, Thucydide précise que les Cariens et les Phéniciens (mais ça, c'est une vacherie, vu que les Phéniciens étaient des concurrents des Grecs sur les mers et dans la fondation de colonies en Méditerranée occidentale) menaient des opérations de piraterie à partir de leurs bases installées dans les iles de l'Egée. Il omet de dire que, l'Odyssée en témoigne, les Grecs s'y livraient avec tout autant de délectation.

    Si l'on suit donc Thucydide, les Minos auraient, grâce à leur(s) flotte(s), dominé le bassin égéen et colonisé les Cyclades. A l'appui de cette thèse, l'on a cité la légende de Thésée, qui raconterait de manière figurée la libération d'Athènes du joug minoen.

    Or, à ce jour, aucun document archéologique ne démontre la présence de colonies de peuplement crétoises dans les Cyclades ; les seuls établissements qui correspondraient à cette définition seraient ceux de Cythère, Kos et Rhodes. Il n'y a même pas de comptoirs dans les Cyclades. Tout au plus peut-on parler d'influence culturelle s'étendant jusqu'à Mélos, Kéos, Théra et Naxos : éléments architecturaux comme le puits de lumière ou les murs percés de baies séparées par des piliers, fresques, documents en linéaire A attestant peut-être des échanges commerciaux, utilisation de l'unité de poids crétoise. Tempérons encore l'affirmation de Thucydide en notant que la céramique crétoise y est beaucoup moins abondante que celle de style local. Aucune trace, par contre, d'implantation minoenne en Hellade continentale.

    Pour ce qui est de la menace exercée par des pirates, nous nous trouvons peut-être sur un terrain plus ferme. Il s'agit en effet d'expliquer un fait étrange : les palais minoens sont "ouverts". Pour reprendre la formulation de Pierre Ducrey, "l'architecture minoenne s'explique en fonction de programmes civils, politiques, économiques, religieux, mais nullement militaires." Certes, comme le signale Moses I. Finley, les raids de pillards n'expliquent pas à eux seuls les murailles mycéniennes ou médiévales. A mon avis, le caractère pacifique de la civilisation minoenne s'explique par différents facteurs : la rareté des conflits entre palais et, au Néopalatial, la domination peut-être exercée par Knossos ; une culture qui ne semblait pas mettre en exergue les valeurs guerrières ; un faible niveau de menace extérieure, les ennemis potentiels ayant pu être tenus à distance par la flotte crétoise (des fresques de Théra nous montrent des navires minoens engagés dans une bataille navale, un débarquement de soldats et le siège d'une localité fortifiée) ; les tablettes de Knossos font état de matériel militaire entreposé dans les magasins. Je m'avance sans doute trop loin en imaginant que, même si la société crétoise n'était pas militariste, son armée et sa flotte étaient assez puissantes pour que l'on n'ait pas envie de s'y frotter.

    Pour ce qui est du mythe de Thésée et du Minotaure, j'en parlerai lors du paragraphe relatif à la religion.

    Ma conclusion, plus instinctive que rationnelle, en ce qui concerne la "thalassocratie" crétoise : pas une vraie thalassocratie, mais un pouvoir disposant d'une flotte à même de tenir à distance les menaces venues de la mer et de rendre intenable la vie aux frères de la côte de tout poil.


2.4.3. Le Minos

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Le "Prince aux Lys" : un Minos ?
Fresque du palais de Knossos
Néopalatial

    Passons à la fonction royale. Comment était-elle appréhendée par les mentalités collectives crétoises ? Le Minos était-il un "simple" gestionnaire des affaires publiques, économiques, judiciaires et militaires ou agissait-il en vicaire de la divinité (laquelle ?), voire comme son incarnation ? Le considérait-on comme un dieu ?

    A l'instar de ce qui se passe dans le Proche-Orient antique, il est quasi certain que le Minos exerçait des fonctions religieuses importantes et que sa charge avait une forte valeur sacrée. Mais laquelle ? Trois possibilités s'offrent à nous : soit la fonction royale comportait des obligations religieuses, soit il faut faire du Minos un "roi-prêtre", soit nous devons voir en lui un "prêtre-roi". La nuance est d'importance. Dans le premier cas, le Minos est un magistrat ou un monarque qui, comme à Babylone ou plus tard à Rome, a des devoirs religieux spécifiques à sa charge, comme présider ou participer aux sacrifices, prières publiques et cérémonies sacrées. Dans la fonction du "roi-prêtre" , sont indissolublement liées des obligations politiques et des charges religieuses essentielles à la vie du royaume : le souverain assyrien est aussi shangou, c'est-à-dire grand-prêtre du dieu national, Ashshour, dont il est le gouverneur du royaume. Le syntagme "prêtre-roi" pose que la société minoenne était dirigée par une théocratie.

    Aucun Minos n'a laissé de peinture, de bas-relief, de statue, de monument le représentant ou le glorifiant, contrairement à leurs équivalents égyptiens et mésopotamiens, dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils avaient un ego politique surdimensionné s'exprimant, non seulement en inscriptions exaltant leurs mérites et rapportant leurs victoires et programmes de construction, mais aussi en peintures, statues et bas-reliefs les montrant en fonction, en majesté ou se livrant à des exploits guerriers ou sportifs, comme l'illustrent ces deux représentations bien connues d'Ashshour-Bâni-Apli.  
 

Deux portraits d'Ashshour-Bâni-Apli (roi d'Assyrie de 668 à 630)
A gauche, en majesté ; à droite, à la chasse au lion
Du roi assyrien émanait le melammou, "radiance lumineuse" qui le rendait très beau et terrifiant

    De plus, l'on n'a pas découvert une seule image relatant un évènement historique ou montrant un personnage officiel accomplissant des tâches administratives, juridiques ou politiques. L'art minoen dépeint des animaux, la vie quotidienne et des scènes de la vie religieuse. Tout se passe comme si la vie crétoise se déroulait imperturbablement dans une atmosphère d'atemporalité sereine baignée de religiosité confiante.


2.4.4. Quelle religion ?

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    Aux oeuvres explicitement religieuses comme le sarcophage d'Hagia Triada ou la fresque de la Procession de Knossos, il faut vraisemblablement rattacher celles qui représentent des jeux tauromachiques et des danses : celles-ci avaient peut-être une valeur rituelle, ceux-là, plus qu'une simple dimension sportive.  
 

Rhyton de stéatite en forme de tête de taureau
On remplissait le vase par le cou et le liquide
s'écoulait par un trou ménagé dans le museau
Knossos
Néopalatial

    Le taureau jouait en effet un rôle essentiel dans la religion crétoise, notamment comme animal sacrificiel ; l'on a retrouvé des statuettes en forme de taureau dans des grottes servant de lieu de culte. J'aurais tendance à voir dans les "jeux" tauromachiques une épreuve qualifiante peut-être à rattacher à des rites initiatiques ou de passage. Ceci explique en partie pourquoi les spécialistes n'interprètent plus le mythe de Thésée comme le récit de la libération des Athéniens du joug crétois : il y a encore moins de traces d'influences crétoises à Athènes qu'ailleurs sur le continent ; Moses I. Finley fait en outre remarquer que "jamais ils (= les peuples qui ont arraché leur indépendance) ne travestissent les faits au point de dissimuler ce qu'ils tiennent le plus à dire." Ce mythe aurait un sens initiatique rattaché au culte de Dionysos. Quant au "labyrinthe", ou "maison de la double hache", on l'a longtermps identifié à un palais, plus particulièrement à celui de Knossos. Pour Paul Faure, il s'agit d'une caverne, presque certainement celle de Skotino : dans cette grotte, située un peu à l'est de Knossos, l'on a retrouvé des traces de cultes remontant au Paléopalatial.

    Le Minos a, de toute évidence, exercé d'importantes fonctions religieuses. Les indices pointant dans ce sens abondent : les "salles lustrales" indiquent que des rites religieux se déroulaient dans le cadre du palais. La "Salle du trône" n'était peut-être pas dédiée aux réceptions et audiences officielles, mais au culte de la Déesse-Terre. En outre, nombre de fresques renforçent l'atmosphère religieuse dans laquelle baignait la vie du palais : représentations de "processions", de danses, de tauromachies, d'animaux fabuleux comme les griffons. D'autre part, le contrôle du palais sur la vie spirituelle semble s'être renforcé entre l'époque paléopalatiale et celle des seconds palais : les sanctuaires de sommet et les grottes sacrées ont fait l'objet de réaménagements parfois monumentaux : tables à offrandes en pierre du mont Ioukhtas, vaste bâtiment avec cour dallée et nombreux objets en bronze ou en pierre à Kato Symi, inscriptions des grottes de l'Ida ou de Psykhro.

    Quelles étaient les principales caractéristiques de cette religion ?

    Le culte se pratiquait sur des autels domestiques ou appartenant aux palais, dans des bois sacrés, des cavernes, sur des sommets. Il semble avoir compris des danses rituelles (pratique caractéristique des cérémonies minoennes), des sacrifices de taureaux (le sarcophage d'Haghia Triada en représente un ; à Arkhanès, un crâne de taureau sacrifié a été retrouvé dans une tombe du début du XIVème siècle), chiens, porcs, moutons, des épiphanies de divinités près d'un arbre, d'une colonne ou d'une façade. Les offrandes que l'on a retrouvées consistaient en poteries, armes (épées et boucliers), objets féminins, figurines représentant des animaux ou des êtres humains. 
 

A gauche :
Hammou-rabi (règne de 1792 à 1750) devant le dieu-soleil Shamash
Bas-relief du "Code" de hammou-rabi
A droite :
Deux femmes devant une figure assise, peut-être une divinité
Sceau minoen

    Aucune image de dieu clairement identifiable : soit on ne représentait pas les divinités, soit elles n'étaient pas différenciées des êtres humains dans leur figuration. Une comparaison entre les deux reproductions ci-dessus est éclairante. A gauche, Hammou-rabi se tient debout devant une divinité nettement reconnaissable : les traits ondulés qui émanent  de ses épaules symbolisent les rayons du soleil ; sa tiare à cornes et sa haute taille connotent la divinité. C'est donc Shamash, le dieu-soleil. Quelle haute taille ? Le visage de Shamash assis se trouve à peu près au même niveau que celui d'Hammou-rabi debout : il est donc plus grand. C'est ce que l'on appelle la perpective morale, procédé figuratif qui sert à souligner les différences de statut métaphysique, politique ou social. Par contre, la femme assise du sceau minoen n'est pas de taille plus élevée que celles qui se tiennent debout devant elle. Le contexte ornemental, où figurent une double hache et un arbre (sacré ?), indiquent qu'il s'agit très probablement d'une représentation religieuse. Cependant, il est malaisé d'identifier le statut de la personne assise : déesse ? Reine ? Femme de la famille royale ? Prêtresse ?

    Les oeuvres à thème religieux insistent en effet plus sur l'homme et sa relation à la divinité que sur la nature, la personnalité, les caractéristiques et les pouvoirs de celle-ci : processions, danses, sacrifices, extase de l'orant. Les animaux sacrés sont, outre le taureau, le serpent et la colombe. Les symboles les plus fréquents ? Le pilier, l'arbre, la double hache, les "cornes de consécration", les rubans noués. Malheureusement, la valeur symbolique tant de ces objets que de la faune reste inconnue : c'est ainsi que Finley note qu' "il n'est pas évident que" les cornes de consécration aient "eu un symbolisme solaire ou astral."

    Si, pour certains spécialistes, la religion crétoise était polythéiste, Braudel considère qu'elle était sans doute monothéiste. Attention ici : même en admettant que l'affirmation de Braudel soit juste, il ne faut pas voir dans les Minoens les "inventeurs" d'un "progrès décisif" de l'humanité, le monothéiste (si tant est que le monothéisme soit un progrès, ce dont je doute). D'après lui, la divinité vénérée par les Crétois aurait été la Grande Mère, ou, si l'on préfère, la déesse-mère, la Terre-Mère, déesse de la Nature, féconde, créatrice, protectrice, guérisseuse et consolatrice. Divinité non pas nouvelle, mais archaïque, car héritée des agriculteurs néolithiques, dont les fouilles de Catal Höyük nous ont fourni des témoignages du culte remontant au VIème millénaire. Si, je me répète, Braudel a raison, plutôt que de monothéisme, qui est l'affirmation qu'il n'y a qu'un seul dieu créateur et maitre de l'univers, Il faudrait parler de monolâtrie, c'est-à-dire d'adoration exclusive d'une divinité, qui ne nie cependant pas l'existence et la puissance des autres dieux, à commencer par ceux des étrangers.  
 

Sarcophages
Nécropoles diverses
Néopalatial & Postpalatial

    Les Minoens pratiquaient l'inhumation soit dans des jarres, soit, plus souvent, dans des sarcophages. Ceux-ci, à l'origine en bois, furent remplacés par des imitations en terre cuite au Paléopalatial et au Néopalatial. Au début, ils étaient de forme ellipsoïdale. Par la suite, comme le montre l'image ci-dessus, ils prirent l'apparence de baignoires ou de coffres. Les motifs décoratifs les plus courants étaient des spirales, des rosaces, des fleurs stylisées, des bucranes (= des têtes de bovins), des animaux (oiseaux, poissons, argonautes, mammifères dont certains allaitant), des arbres, dont ont a vu plus haut qu'ils avaient sans doute une valeur sacrée. Quelques rares sarcophages étaient décorés soit de jeux tauromachiques, soit de personnages aux bras levés, ou encore de cornes de consécration, de griffons, de bateaux. Ceux-ci montrent la difficulté d'interprétation des documents figuratifs en l'absence de textes : ces navires indiquaient-ils que le défunt exerçait une activité maritime, ou symbolisaient-ils le voyage dans l'au-delà ? L'on n'a en effet qu'une idée très vague des croyances minoennes relatives au sort des défunts après leur mort. L'on remarquera que ces objets étaient de taille réduite : non, les Crétois n'étaient pas minuscules, non, ils ne découpaient pas leurs morts en morceaux avant de les enterrer ; l'on repliait le corps avant de le déposer dans son sarcophage.
   

Sarcophage en pierre d'Haghia Triada, avec Scènes funéraires
Postpalatial

    Le sarcophage d'Haghia Triada, qui servit vraisemblablement à inhumer un puissant du monde mycéno-minoen, nous offre la chance unique de saisir le déroulement d'une cérémonie funéraire. Sur une face (image du centre), l'on voit le taureau déjà sacrifié posé sur une table et dont le sang est recueilli dans un vase. A gauche, une file de femmes, dont la première pose les mains sur l'animal sacrifié. A droite, une autre femme dépose une corbeille de fruits sur un autel. Le rituel s'accomplit au son du diaulos, ou double hautbois. Le décor souligne l'ambiance religieuse : cornes de consécration du bâtiment de l'extrême droite, colonne, arbre sacré sur lequel est posé un oiseau, possible épiphanie de la/d'une divinité. La face opposée (photo du bas) montre une scène d'offrandes. De gauche à droite : une femme verse un liquide, sans doute le sang du taureau immolé sur l'autre face, dans un vase placé entre deux doubles haches, tandis qu'une autre tient deux autres récipients. Un musicien accompagne le rituel à la lyre. Trois officiants apportent des animaux et un objet en forme de barque (symbole du voyage dans l'au-delà ?) à une figure masculine (Une figure divine, ou plus probablement le défunt ?) vêtue d'une peau de bête, qui se trouve entre un arbre, un autel et l'entrée d'un bâtiment, dans lequel il faut voir la tombe. Tout semble se passer comme si les Crétois croyaient en une forme de survie.

    Enfin , la peur, qu'elle soit crainte de la mort, effroi devant les dieux ou angoisse métaphysique, ne semble ne pas exister : tout, en Crète minoenne, paraît se dérouler dans une atmosphère de proximité avec la nature, de joie de vivre, de fantaisie et d'invention confinant parfois à l'irréalisme. Les personnages du sarcophage d'Haghia Triada n'expriment ni accablement, ni chagrin, ni inquiétude, mais accomplissent leurs tâches avec retenue, dignité et une gravité quelque peu hiératique. Le culte de Grande Mère ne serait pas étranger à cette vision sereine et confiante du monde.

2.5. Epanouissement et mort des palais : une tentative d'explication

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2.5.1. Une civilisation dépendante du contexte international

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    L'on a trop souvent tendance à envisager la Crète minoenne comme un monde isolé, en relation tout au plus avec les iles de l'Egée et la Grèce continentale, à la limite avec l'Asie Mineure. C'est oublier que les Minoens devinrent, par leurs activités de transporteurs, importateurs, transformateurs, exportateurs et réexportateurs, les unificateurs du bassin oriental de la Méditerranée, c'est-à-dire de la façade maritime d'un Proche-Orient dans lequel on doit intégrer le bassin égéen et le monde mycénien, et dont l'interface géographique la plus dynamique et ouverte est la Syrie d'Ougarit à Byblos.

    Même si, comme les spécialistes l'admettent maintenant, le fond tant génétique que culturel de la population crétoise a peu varié, sa civilisation, si puissamment originale soit-elle, ne s'est pas développée toute seule, à partir du néant, coupée de toute influence extérieure. Les idées, les techniques et les styles artistiques voyagent avec les négociants et leurs marchandises, quand les artistes et artisans ne se déplacent pas pour trouver meilleur client ou employeur, ou fuir des difficultés économiques, des bouleversements civils, voire des persécutions.

    Est-ce un hasard si le palais de Mallia, celui qui nous donne la meilleure idée des premiers palais, ressemble par son organisation (des bâtiments regroupés par aires fonctionnelles autour d'une grande cour centrale à ciel ouvert) à celui qu'occupait sur les bords de l'Euphrate le roi de Mari, Zimri Lim (règne de 1775 à 1761) ? Peut-être, mais moins lorsque l'on apprend que, par Ougarit, les commerçants crétois entretenaient des relations suivies avec Mari et que l'on venait de loin pour voir la résidence de Zimri Lim, considérée comme l'une des merveilles de son temps. Hasard aussi si les Minoens commencent à peindre des fresques dans leurs palais au XVIIème siècle, soit un siècle après celles que Zimri Lim fit exécuter à Mari, et si, en Crète et à Mari, la technique (à-plats cernés d'un trait noir, absence d'ombres, figuration des personnages avec les jambes et le visage de profil, mais le torse et les yeux de face, comme d'ailleurs en Egypte), les couleurs (beige, ocre, jaune, rouge-brun, gris-vert, bleu) et les thèmes picturaux (scènes rituelles, animaux, bêtes fabuleuses) sont identiques ? Quant aux colonnes et piliers, ils semblent inspirés, avec un possible détour par l'Anatolie, des colonnades égyptiennes.
 
 

Un officiant d'une cérémonie religieuse
Fresque deu palais de Mari
XVIIIème siècle ACN

    Les influences sont réciproques : la spirale, motif ornemental originaire de la zone égéenne, se répand simultanément un peu partout dans le Proche-Orient à partir de 2000 ACN, aussi bien en Mésopotamie qu'en Egypte et qu'en Anatolie. La peinture égyptienne, à partir du XIVème siècle, montre d'évidentes influences crétoises, notamment dans le traitement du mouvement et des couleurs : peut-être des artistes et artisans crétois, chassés de chez eux par les troubles, y ont-ils apporté leur savoir-faire et leurs conceptions picturales. Un poème d'Ougarit raconte comment les messagers des dieux de cette cité volent jusqu'en Crète pour en ramener le dieu des artisans de l'ile afin de rebâtir le temple de Ba'al.

    La Crète, au IIème millénaire, était donc extrêmement tributaire du contexte international. Que le Proche-Orient connaisse une période d'ordre, de paix et de prospérité, et l'économie de l'ile tournait à plein rendement. Rappelons que, pour l'artisan, l'industriel et le commerçant, l'ordre est l'une des conditions sine qua non du dynamisme économique. Que la région connaisse une période d'instabilité, et la société minoenne était secouée par des troubles dont les traces les plus évidentes sont les destructions plus ou moins étendues qui affectèrent les palais.

    Le tableau suivant, que je reprends à Braudel en le complétant, montre que la Crète a suivi les mouvements profonds de la conjoncture proche-orientale.   

Egypte
Mésopotamie et Anatolie
Crète
2700 - 2280 :
- Ancien Empire
- Institution du pouvoir pharaonique
2700 - 2230 :
- Puissance sumérienne en Mésopotamie méridionale
- Empire d'Akkad de Sharrou-Kînou "l'Ancien"
-----
2280 - 2050 :
- Première période intermédiaire
- Affaiblissement du pouvoir central par des royautés multiples et concurrentes 
2230 - 2100 :
- Déclin de l'Empire akkadien
- Occupation de Babylone par les raiders Goutis
-----
2050 - 1785 :
- Moyen Empire
- Rétablissement du pouvoir central et réforme administrative
2100 - 1750 :
- Renaissance sumérienne : Our, Larsa
- Etat de Mari en Mésopotamie septentrionale
- Premier Empire babylonien : Hammou-rabi unifie la Mésopotamie
1900 - 1700 :
- Epoque paléopalatiale :premiers palais
1785 - 1590 :
- Deuxième période intermédiaire :
- Installation des Hyksos dans le delta du Nil
- Troubles sociaux et politiques
1750 - 1594 :
- Troubles sociaux et politiques
- Crise économique
- Déclin du Premier Empire babylonien
- Prise de Babylone par les Hittites (1595)
Vers 1700 :
- Destruction des premiers palais
Vers 1600 & 1500 :
- Des destructions partielles touchent les palais
1590 - XIIIème siècle :
- Nouvel Empire
- Réunification de l'empire
- Ramsès II (pharaon de 1279 à 1213)
- Expansion dans le couloir syro-palestinien

 

1594 - XIIIème siècle :
- Dynastie kassite à Babylone
- Montée de la puissance assyrienne
- Prospérité et dynamisme des villes syriennes
- Empire hittite en Anatolie

 

1700 - 1400 :
- Epoque néopalatiale : seconds palais
1400 - 1100 :
- Epoque postpalatiale
- Les Mycéniens règnent sur la Crète
Vers 1380 - 1370 :
- Abandon des palais orientaux mais prospérité de la partie occidentale de l'ile (palais de Kydonia)
1070 :
- Début de la troisième période intermédiaire, précédé par des invasions des "Peuples de la Mer" en 1225 & 1180
- Affaiblissement et déclin de l'Empire
 

 

Du XIIème siècle à 900 :
- Invasions araméennes
- Babylone : effondrement de la dynastie kassite et affaiblissement du royaume
- Assyrie : querelles internes et menace araméenne
- Fin de l'Empire Hittite vers 1200
Vers 1200 :
- Destruction de Kydonia
1100 - 900 :
- Période "subminoenne", ou "Siècles Obscurs"

Remarque :
- Les palais mycéniens de Grèce continentale sont détruits définitivement aux environs de 1200

    La comparaison est éclairante : les palais "démarrent" lorsque le contexte politique proche-oriental se stabilise et leurs destructions correspondent aux périodes de crises égyptiennes et mésopotamiennes.

    L'on pourra opposer deux types d'objections à cette belle (re)construction abstraite :

Les dates ne correspondent pas vraiment ! Rien d'étonnant à cela. Il s'agit de tendances générales, qui s'actualisent de manière variée dans les différents sous-ensembles du Proche-Orient. En effet, chaque pays a ses particularités.

    Sur le plan géostratégique, par exemple, si l'Egypte n'a de vraie menace que venant du couloir syro-palestinien, la Mésopotamie, région riche, fertile et fortement urbanisée, est menacée, souvent par des populations d'un niveau culturel inférieur, sur un arc de quasi 270 degrés qui s'étend de l'Arabie à l'Elam. Il n'est donc pas étonnant que, d'une part l'Egypte n'ait eu de politique expansionniste que durant le Nouvel Empire, de l'autre, que les grands Etats qui s'imposent en Mésopotamie développent une forte tendance à un impérialisme qui, sous le couvert de justifications idéologico-religieuses diverses ("le monde est le domaine exclusif du dieu Ashshour et le devoir du roi est de soumettre tous les peuples à son autorité"), dissimule une stratégie offensive à buts défensifs que l'on retrouvera plus tard à Rome : chaque conquête met l'Empire en contact avec de nouvelles menaces (réelles ou imaginaires) qu'il s'agit de réduire. Voilà pourquoi, à partir de Toukoultî-Apil-Esharra Ier (1114 - 1016), la poussée araméenne une fois contenue, l'Assyrie mène une politique impérialiste qui deviendra proverbiale pour sa brutalité et sa cruauté. La férocité des rois des empires néo-assyrien et néo-babylonien fut, non l'expression d'une "cruauté naturelle  des Mésopotamiens" (explication qui exhale de forts remugles du racisme typique du XIXème siècle et du début du XXème), mais une réponse à un contexte hostile. Bonne ou mauvaise réponse ? Ces considérations n'ont pas lieu d'être ici, le but de l'histoire étant de raconter les faits et de reconstituer, si faire se peut, leur enchainement causal, et non de faire la morale. Morale qui n'est bien souvent que la projection de nos valeurs et fantasmes sur les sociétés anciennes qui, ayant disparu, ne peuvent nous rendre la pareille.

La période de tranquillité et de prospérité qui, correspondant au Moyen Empire égyptien, s'étend de 1700 au milieu du XIIème siècle est marquée en Crète, non seulement par l'nstallation des Mycéniens, mais aussi par l'abandon des palais vers 1380 - 1370. C'est que la vie des états, civilisations et zones économiques n'est pas un long fleuve tranquille. Ainsi, la Babylonie connaît des soubresauts graves durant cette période "heureuse" : le Hittite Moursili Ier prend Babylone en 1595 ; l'état de guerre avec l'Assyrie est quasi permanent aux XVème et XIVème siècles ; les souverains doivent protéger le pays des incursions des nomades pillards ; au XIIIème siècle, l'Elam monte en puissance et mène des incursions dévastatrices dans le nord de la Babylonie. L'on se souvient sans doute mieux du conflit entre l'Egypte de Ramsès II et les Hittites, dont l'apogée est la bataille de Qadesh en 1300.


2.5.2. Ainsi s'éclaireraient les vagues de destructions

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    En somme, les destructions qui ont frappé les palais correspondent aux périodes de crise du Proche-Orient.

    Attention, ici ! Il ne s'agit en aucun cas de remplacer une explication (les tremblements de terres, des raids de pillards, des "invasions", des conflits entre palais) par une autre, en l'occurence les grandes fluctuations politiques, économiques, sociales voire ethniques qui ont marqué l'histoire du Proche-Orient au IIème millénaire. Ce serait retomber dans une erreur courante qui consiste à ne rechercher - donc trouver - qu'une seule explication à des phénomènes historiques, même ceux qui sont - apparemment  - les plus simples.

    Pour se convaincre que le tissu historique est complexe et que l'explication univoque est très souvent l'arbre qui cache la forêt des causalités, je suggère au lecteur de faire une petite partie au jeu d'histoire Europa Universalis II, qui propose de prendre en main les rênes de n'importe quel état du monde entre le début du XIVème siècle et 1815 PCN. Le joueur en gère toutes les grandes orientations économiques, administratives, sociales, intellectuelles, religieuses, diplomatiques et militaires. L'on se rend rapidement compte que toutes les facettes de la conduite de l'Etat sont étroitement imbriquées et que ce que l'on pilote tant bien que mal, car les marges de manoeuvre sont souvent très étroites, ce n'est pas une histoire linéaire, mais un système complexe de causes et de conséquences, dont certaines (les épidémies ou les choix politiques des autres gouvernements, par exemple) échappent totalement au contrôle du joueur. Ainsi, lancer une réforme sociale (privilégier la bourgeoisie au détriment des aristocrates) ou économique (préférer le libéralisme au mercantilisme) favorise sur le temps long la capacité d'innovation du pays et la croissance économique, mais, à court terme, augmente le degré d'instabilité du pays, donc le risque de révoltes, qui, mal réprimées, peuvent s'étendre et/ou déboucher sur des sécessions ; sentant votre affaiblissement, les états voisins tendront plus facilement à vous agresser ; comme les provinces rebelles ne fournissent plus ni revenus, ni troupes, vos moyens financiers et humains nécessaires à la guerre s'amenuisent ; dans un contexte déjà difficile, il suffit d'une belle épidémie pour faire crouler tous vos beaux, indispensables et généreux projets, faire régresser votre Etat de vingt ou vingt-cinq ans, voire en provoquer l'implosion ou la désagrégation et le livrer aux appétits extérieurs.


    Quel scénario, alors, pour les destructions répétées des palais minoens ?

    Je pense d'abord qu'il n'y a pas un seul scénario valable pour toutes. Ce que l'on peut imaginer comme cadre général, c'est que les plus massives d'entre elles apparaissent dans un contexte politique, économique et social international troublé. Tout ou partie des évènements suivants peuvent se produire, et pas nécessairement dans l'ordre indiqué.

Les relations commerciales de la Crète avec les autres régions du Proche-Orient sont sérieusement perturbées, parfois même interrompues, ce qui entraine un ralentissement de l'activité artisanale et "industrielle", peut-être même agricole.

Des problèmes sociaux risquent de surgir, prenant des formes plus ou moins graves : refus de payer les contributions et de répondre à la conscription, émeutes qui peuvent dégénérer en pillage et incendie des résidences des gouvernants ou même du palais royal, affrontements violents entre classes sociales avec destructions et massacres, révolte ouverte, formation de bandes de maquisards, sécession, ralliement au Minos d'un autre palais.

La concurrence entre palais s'envenime ; elle débouche parfois sur des guerres qui ont pour enjeu probable, non l'anéantissement de l'adversaire, mais l'occupation de terroirs ou localités à forte valeur économique ajoutée et de points-clés des frontières (gués ou ponts, têtes de vallée, lignes de crête) ; pour imposer sa volonté à l'ennemi, il est quelquefois nécessaire d'aller jusqu'à sa capitale, de prendre son palais et de le piller une bonne fois au passage, en un acte bien souvent plus symbolique qu'économique ou stratégique.

Aux tueries inévitables, s'ajoute l'errance de groupes humains plus ou moins importants jetés sur les chemins par la violence guerrière et/ou la misère ; ces déplacements et l'éventuelle installation sur de nouvelles terres causent des affrontements avec les populations locales, parfois suivis du départ forcé de celles-ci ; certains (et pas forcément les plus pauvres) fuient et cherchent la sécurité et de nouvelles promesses d'aisance dans des pays (prétendûment) plus calmes, émigration qui peut provoquer une sérieuse hémorragie de connaissances et de compétences techniques ou intellectuelles, dont les cas palestiniens et irakiens constituent actuellement une tristement célèbre illustration.

Parmi ceux qui ont tout perdu, les plus hardis et moins scrupuleux cherchent l'aventure et le profit immédiat dans le banditisme et/ou la piraterie.

Des épidémies et épizooties apparaissent. La famine fait des ravages.

Le pouvoir central s'affaiblit sérieusement ; parfois, son siège est transféré dans des régions plus calmes, de Knossos vers Kydonia, par exemple ; il arrive qu'il s'évapore totalement.

La menace extérieure s'accroît, selon une gamme qui va des raids de pillards à l'invasion et à la prise de contrôle du pays par des gouvernants étrangers, en l'occurence, les Mycéniens. Il n'est pas nécessaire que cette mainmise s'appuie sur des déplacements de population massifs ou une armée énorme : il suffit d'un petit groupe bien décidé, bien organisé et bien armé, comme l'illustrent les Normands de Guillaume "le Conquérant" et peut-être les Etrusques. Si ses chefs sont assez finauds, ils s'installent à la place des anciens maitres et rétablissent l'ordre, se contentant de rafler le pouvoir, d'accaparer les "bonnes places" et d'écrémer les richesses, tout en laissant la population vaquer à ses occupations antérieures.

    En effet, nos relations avec nos gouvernants ne sont ni marquées du sceau de terribles exigences morales, ni irriguées de profondes et subtiles considérations philosophiques. Que leur disons-nous en substance ? "Nous, on veut bien payer les taxes que vous nous imposez, obéir aux lois, répondre à la conscription, obtempérer aux ordres de vos sbires et même manifester de l'enthousiasme pour le régime politique actuel. Mais pas trop quand même... Pour le reste,  faites mine de donner à chacun ce à quoi il estime avoir droit, laissez-nous penser ce que nous pensons, croire ce que nous croyons et nous occuper de nos petites et grandes affaires. Tant que vous y êtes, maintenez l'ordre, s'il vous plait."  Les grands principes moraux et philosophiques servent bien souvent de couverture aux intérêts particuliers et ne sont réactivés qu'en cas de crise.


    Quel fut alors le rôle des secousses sisimiques et de l'explosion du volcan de Théra/Santorini dans les troubles plus ou moins graves qui ont affecté la société minoenne, et plus particulièrement leur superstructure la plus raffinée, couteuse et fragile, les palais et le pouvoir qu'ils abritaient et incarnaient ? Pas des causes, mais soit des évènements qui sont venus aggraver une situation déjà délicate, soit des déclencheurs d'une crise sous-jacente. Je ne crois pas qu'une série de séismes ou une éruption volcanique, même monstrueuse comme celle de Santorini, puissent, à eux seuls, anéantir un système économico-social ou politique. Y accentuer des failles, en révéler des faiblesses et en précipiter l'effondrement, soit, mais pas le détruire.

    Certes, l'explosion de Théra/Santorini fut gigantesque. Un coup d'oeil (de jour, de préférence, car il s'agit d'une webcam) sur ce qui n'est qu'une partie de la caldera du volcan donnera une idée de l'ampleur de cette catastrophe : à la place de la baie visible de nos jours, s'élevait le cône du volcan, qui a été soufflé d'un seul coup vers 1470 ou 1450 : cette déflagration répandit un nuage de gaz toxiques et de cendres brulantes jusqu'en Crète, touchant principalement le centre et l'est, et provoqua un raz-de-marée aux vagues énormes. Une partie de l'ile fut recouverte d'une couche de cendres volcaniques épaisse de dix centimètres qui étouffa ou rôtit la végétation. Cependant, il suffit de se rendre en Campanie ou en Sicile orientale pour se rendre compte que, si les éruptions du Vésuve et de l'Etna ont provoqué des désastres de grande ampleur, les hommes ont eu vite fait de réoccuper le terrain, et ce pour une raison toute simple : les dépôts volcaniques augmentent la fertilité du sol. Voilà pourquoi des villes importantes et des zones économiques dynamiques apparaissent, se développent et s'enracinent durablement au pied de volcans parfois encore menaçants ou en activité. Ajoutons que, comme me le faisait remarquer un Sicilien, les autochtones entretiennent avec "leur" volcan de curieuses relations psychologiques où se mêlent amour et haine, gratitude et crainte, fatalisme et obstination : le "tueur" est aussi celui qui apporte la vie. Et puis, pourquoi quitter un endroit où l'on a vécu parfois toute sa vie, où l'on est enraciné quelquefois depuis des générations à cause d'un évènement certes dramatique ou tragique, mais somme toute passager ? Des Siciliens vivant sur les pentes de l'Etna refusent d'être évacués tant que les coulées de lave n'ont pas envahi leur cuisine !

    Ni l'ouragan Katrina qui, fin aout 2005, provoqua des dégâts matériels et humains considérables et entament la confiance des Louisianais dans leurs gouvernants, y compris le président des Etats-Unis, ni le tsunami qui ravagea les côtes de l'arc oriental de l'Océan Indien en décembre 2004, tuant plus de 178.000 personnes, provoquant quasi 49.000 disparitions et jetant sur les routes un million de réfugiés n'entrainèrent un effondrement des sociétés touchées par ces catastrophes. Les civilisations et cultures sont extrêmement résilientes aux désastres naturels.

    Enfin, pour en revenir à la Crète, les signes d'effets durables du cataclysme de Santorini manquent.


    Les palais minoens ne sont pas, à chacune des crises majeures du Proche-Orient, allés jusqu'aux conséquences ultimes, c'est-à-dire leur destruction totale, leur abandon et la disparition du pouvoir central. Signe probable de la vigueur économique et de la solidité du sytème socio-politique. Pourquoi, alors, la civilisation crétoise connait-elle un effondrement définitif vers 1100 ?

    Examinons à nouveau le contexte international. La fin du XIIIème siècle et le XIIème constituent une période de profond et durable ébranlement du Proche-Orient : le monde de l'Age du Bronze s'écroule. Quelques faits marquants :

Le Hatti, l'Empire hittite disparaît vers 1200, pour des raisons non encore élucidées.

Le système palatial mycénien s'effondre progressivement aux XIIIème et XIIème siècles ; les palais, comme ceux de Mycènes ou Tirynthe, sont touchés par des destructions massives ; les villes sont abandonnées.

Les grands états mésopotamiens, Assyrie et Babylonie, connaissent un sérieux affaiblissement au XIIème siècle. Ougarit est détruite vers 1180.

Des déplacements de populations importants ont lieu : on connaît le mouvement des Doriens en Hellade (voir le petit dossier dans l'article sur Sparte), où des populations mycéniennes cherchent par ailleurs refuge dans des zones reculées ou protégées comme Céphalonie, l'Epire, l'Achaïe, l'Attique, Rhodes et Chypre. Aux XIIIème et XIIème siècles, les Araméens menacent gravement la Mésopotamie et imposent leur langue dans le couloir syro-palestinien et le nord de la Mésopotamie. Les Hébreux s'installent avant 1230 dans les monts de la Palestine, dont les Philistins, l'un des "Peuples de la Mer" (et peut-être des Grecs), occupent les plaines côtières depuis leur défaite face à l'Egypte.
   

"Peuples de la Mer"
Bas-relief égyptien
Règne de Ramsès III (Pharaon de 1198 à 1166)

Parmi ces populations déplacées, les plus mystérieux sont justement ces "Peuples de la Mer", ou "Peuples du Nord", ou encore "Peuples des Iles", comme les appellent les documents égyptiens. D'origine indo-européenne pour beaucoup d'entre eux, ils montrent de nettes influences mycéniennes dans leur armement et leur céramique, ce qui laisse supposer qu'ils sont établis entre le XVème et le XIIIème siècles sur les côtes et dans les îles égéennes. Ils sont spécialisés dans la piraterie et le mercenariat. A partir de 1220, ils se lancent dans des migrations massives :  ils attaquent les alliés et tributaires du Hatti, passent par la Cilicie et Chypre, ravagent Karkhémish et détruisent Ougarit. Ils tentent à deux reprises d'envahir le delta du Nil, en 1225 et 1180, mais s'y font battre à plates coutures. Ensuite, l'on n'entend plus parler d'eux en tant que tels. Qui sont ces gens ? Des Lukas (= Lyciens, vraisemblablement), des Turshas (= grec Turrhènoï et latin Tusci, c'est-à-dire les futurs Etrusques ?), des Sherdens (= futurs Sardes ?), des Poulastis (= Philistins), des Sikalas (= futurs Sicules ?), des Danaiyims (= Danaoï, autrement dit des Mycéniens ?) venus de Cilicie, des Ahijivas (= des Achéens, c'est-à-dire encore des Mycéniens ?).

Mais, et nous revenons ici indirectement à la Crète minoenne, pourquoi ces "Peuples de la Mer" ont-il quitté une zone qui correspond en gros à l'Egée et son pourtour ? Une hypothèse intéressante, proposée par l'historien Rhys Carpenter, implique des changements climatiques : dans les dernières décennies du XIIIème siècle, la Méditerranée aurait connu un pic de sécheresse affectant plus particulièrement la Grèce mycénienne et le plateau anatolien, centre de l'Empire et de la civilisation hittites, entrainant de longues périodes de mauvaises récoltes, chassant des populations entières de régions devenues trop arides, provoquant une crise économique, elle-même génératrice de troubles sociaux et politiques.

    En ce qui concerne la Grèce, un vent sec souffle du nord-nord-est sur l'Egée de mars à septembre, moment où il est remplacé par des vents d'ouest porteurs de pluie. Carpenter suppose que les modifications du climat ont allongé cette période de régime de vents de nord-nord-est, et que ce phénomène climatique a pu se réitérer d'année en année. Il est significatif que les populations mycéniennes émigrent vers des régions plus exposées aux vents d'ouest bénéfiques : les iles occidentales et la côte qui leur fait face, l'Attique, Rhodes, Chypre. Une question me vient à l'esprit à propos de la Crète : qu'ont cherché les populations qui se sont retirées vers l'intérieur de l'ile au Postpalatial ? La sécurité ou des régimes de pluie plus favorables que dans les plaines côtières exposées aux vents désséchants ? Ou un peu des deux ?

La civilisation minoenne était très tributaire du contexte économique et politique du Proche-Orient, vu qu'elle y assurait la production, la transformation et le transport de toutes sortes de marchandises, dont les produits sophistiqués, somptueux et ostentatoires représentaient une part importante : tissus de couleur, bijoux, sceaux de pierre gravés, céramique fine, vins, ivoire, pierres et métaux précieux. Or, en cas de crise, le commerce de luxe est le premier à régresser car les consommateurs, même institutionnels, se rabattent sur les denrées de première nécessité. Il n'est pas étonnant que la Crète ait eu à souffrir de la tourmente qui mit fin à l'Age du Bronze, et à en souffrir plus que d'autres régions : si la civilisation minoenne disparut au point de ne plus laisser que des ruines que les Grecs d'époque archaïque, classique et hellénistique ne comprenaient plus au point de broder à leur sujet légendes et mythes, les grands blocs de civilisation enracinés à la fois dans un passé deux fois millénaires et la glèbe irriguée par les trois grands fleuves survécurent.

    Qui prit la place des Crétois comme navigateurs et unificateurs de la Méditerranée, d'abord, orientale, puis tout entière ? Les Phéniciens (très significativement inventeurs d'un alphabet) et les Grecs (tout aussi significativement adaptateurs de l'alphabet phénicien).

3. Gournia

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Deux photos pas terribles, car prises d'un car en mouvement et par temps gris et pluvieux. 

 
Gros plan sur le cliché précédent.
Gournia ("Petites Fosses") a été surnommée "la Pompéi crétoise." En effet, seule localité séparée d'un ensemble
palatial important qui ait été découverte, elle constitue un important témoignage sur la vie quotidienne au Minoen.
Les vestiges actuels datent de 1600 - 1550. La ville fut détruite par le séisme de 1450.
Construite face à la mer sur la pente d'une colline de la côte septentrionale, Gournia s'étendait sur 40 hectares
autour d'un petit palais qui occupait le sommet de la hauteur et qui servait vraisemblablement de lieu de résidence
au gouverneur local. Ce palais possédait, en plus petit, les caractéristiques des grands ensembles tels que celui de
Knossos : autour d'une cour centrale, s'organisaient magasins, bassin lustral, sanctuaire, aire théâtrale, portiques.
Gournia donne l'exemple d'un urbanisme volontariste : les maisons étaient construites par blocs entiers, selon un
plan quadrangulaire, le long de rues pavées et dotées d'un équipement de drainage. Ces pâtés de maisons étaient
eux-mêmes répartis en six quartiers.
Les maisons, de 5 mètres de côté, comportaient plusieurs étages. Leurs murs étaient en briques sur un
soubassement de pierre calcaire. 

 
Vue du nord.

 
Un petit zoom sur la vue précédente.

 
 
Maquette en terre cuite d'une maison minoenne.
Arkhanès, Néopalatial.
Elle représente une habitation en pierre avec colombages de bois.
Le rez-de-chaussée, aux pièces plutôt basses, est éclairé par une cour
à colonne servant de puits de lumière. Par contre, ses fenêtres sont de
taille réduite. L'on y accédait par un porche à colonnes visible à droite.
Les fenêtres de l'étage sont plus grandes. La terrasse, à laquelle mène
un plan incliné, est protégée en partie par une véranda à deux colonnes
et prolongée par un balcon en saillie.


 

Quelques liens 
Un site très complet sur les vestiges archéologiques crétois
http://www.uk.digiserve.com/mentor/minoan/knossos.htm
Pour en voir et savoir plus sur le palais de Knossos
http://www.interkriti.org/visits/knosos.htm
http://www.daedalus.gr/DAEI/THEME/Knossos.htm
Une reconstitution du palais de Knossos
http://www.fll.vt.edu/Classics/KnossosReconstruction.jpg
Présentation du Musée Archéologique d'Héraklion
http://www.heraklion-city.gr/English/arh-mus_1-en.htm
A ne pas rater : un site sur les écritures crétoises
http://perso.wanadoo.fr/cyd.ruatta/frame/index.htm
Un chouette dossier sur la Crète minoenne réalisé par des élèves de Bruxelles
http://www.brunette.brucity.be/Pagodes1/crete/index.html
Pour des cartes de Crète, c'est ici :
http://www.interkriti.gr/cgi-bin/ikrsearch.cgi?display=1&category=f2maps
et là :
http://www.ellada.net/creta-maps/

Bibliographie

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Art et Histoire en Crète, textes de Mario Iozzo, Casa Editrice Bonechi, 2003

Fernand Braudel, Les Mémoires de la Méditerranée, Le Livre de Poche, Coll.  Références/Histoire, 1998

Pierre Ducrey, Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Hachette Littérature, Coll. Pluriel, 1999

Moses I. Finley, Les premiers temps de la Grèce, Flammarion, Coll. Champs, 1980

Mariléna Karampatéa, La mythologie grecque, Editions Adam, Date ?

Michel Lejeune, "La civilisation mycénienne et la guerre", dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, sous la direction de Jean-Pierre Vernant, Seuil,
     Coll. Points/Histoire, 1999

Anna Michailidou, Cnossos, Guide détaillé du palais de Minos, Ekdotike Athenon, 1984

Jean-Claude Poursat, La Grèce préclassique, des origines à la fin du VIème siècle, Nouvelle Histoire de l'Antiquité, Seuil, Coll. Points/Histoire, 1995

J. A. Sakellarakis, Musée d'Héracleion, Guide illustré, Ekdotike Athenon, 2001

Antonis Vassilakis, Cnossos, Mythologie-Histoire-Guide du site archéologique, Editions Adam, Date ?

Tout cela est bien entendu à lire en écoutant les Gymnopédies et les Gnossiennes d'Erik Satie.



D. "October Equus" V. Septembre 03 - octobre 03
Réédition Juillet 07




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