Isidore de Kiev
Six lettres au sujet de la prise de Constantinople
Traduction : Marie-Anne Peric



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Constantinople vers le milieu du XVème siècle
Cristoforo Buondelmonti
Ce prêtre florentin qui voyagea dans l'Archipel et visita la ville en 1420 est
l'auteur du seul plan connu de Constantinople d'avant 1453
(merci à Paltin Nottara pour l'information)

Sommaire

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Les titres et notes sont de D.V., sauf indication contraire.

Qui était Isidore de Kiev ?

Monolithique

Première lettre, à Nicolas V, pape

Deuxième lettre, à Bessarion

Troisième lettre, pastorale

Quatrième lettre, à Nicolas V, pape

Cinquième lettre, au Doge de Venise

Sixième lettre, à Philippe III le Bon, duc de Bourgogne
 

Qui était Isidore de Kiev ?

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Biographie Notes
Avant de venir en Italie, Isidore était le supérieur du monastère de Saint Démétrios de Constantinople. Il fut envoyé par l’empereur en tant que spécialiste des questions théologiques au concile de Basilée (1434) et à son retour fut consacré archevêque de Kiev et de toutes les Russies.

Peu après, il retourna en Italie pour participer au concile de Ferrare (1438) et à celui de Florence (1439). Comme son compatriote Bessarion, il n’a pas caché sa sympathie pour l’Eglise latine, se montrant très favorable à l’union. Le 17 août 1439, il est nommé légat apostolique en Russie et le 18 décembre, il est créé cardinal en même temps que Bessarion. Entre 1440 et 1443, il accomplit en Russie une difficile mission, durant laquelle il est même fait prisonnier (1).

En 1444, il est envoyé en mission en Grèce, puis à Constantinople (1446-48). De retour en Italie, il est de nouveau envoyé à Constantinople comme légat pontifical pour obtenir la proclamation officielle de l’union à Sainte Sophie. Parti de Rome le 20 mai 1452, il arrive à Constantinople le 26 octobre, s’étant arrêté quelque temps à Chio en attendant de l’aide. Avec lui voyage Leonard de Chio, archevêque de Lesbos, et un familiaris (2) dont on peut penser qu’il s’agit de Francesco Griffolini d’Arezzo. Son bateau, chargé de victuailles et de deux cents soldats, est suivi par un autre navire génois à destination de Caffa (3).

Malgré l’opposition de Georges Scolarios (4), autre théologien qui avait participé aux conciles de Ferrare et de Florence,  et d’autres anti-unionistes comme Georges Sphrantzes (5), grand logothète de l’empereur, il obtient que la proclamation de l’union soit célébrée à Sainte Sophie le 12 décembre 1452.

Il se préoccupe de la défense de Constantinople, participe à la réunion sur l’entretien des navires latins, assume la défense de la zone de Saint Démétrios. Lors de la prise de la ville par les Turcs, il est blessé à la tête par une flèche et fait prisonnier. Non reconnu, bien que fort recherché, il est conduit avec les autres prisonniers à Pera, où il est rançonné, et où il reste caché durant huit jours. A l’annonce de la reddition de Pera, il fuit en s’embarquant sur une galère turque faisant route vers l’Anatolie et rejoint, après diverses péripéties, Phocea, colonie génoise, où il est reconnu par plusieurs habitants. Alors prenant peur, il s’embarque sur un petit bateau italien qui le transporte d’abord à Chio, puis à Candie (6) d’où il envoie ses messages sur la chute de Constantinople, et il arrive fin novembre en Italie, débarquant à Venise où il rencontre l’ambassadeur de Sienne Leonardo Benvoglienti.

Il retourne ensuite à Rome, où il meurt en 1463.  

Marie-Anne PERIC

(1) En 1438, le grand-Prince de Moscou Vassili II (règne : 1432-1462) place Jonas, évèque de Riazan, sur le siège de métropolite de Moscou. Cette nomination est rejetée par Byzance, qui désigne à cette charge Isidore, qui, dès sa prise de fonction, officie selon le rite latin, prononce le nom du pape avant celui du Métropolite et donne lecture de la définition de l'union telle que définie par le concile de Florence. Vassili II, qui considère ces actes comme une trahison envers l'orthodoxie et Isidore comme un "faux pasteur", le fait jeter en prison. En 1441, les évêques russes replacent Jonas sur son siège, consacrant ainsi l'indépendance de l'Eglise russe par rapport à Moscou. 

(2) Domestique, ami de la maison, intime.
(3) En Crimée.  Point d'aboutissement de la route mongole de la soie et des épices, c'était une possession génoise, qui ne tomba aux mains des Turcs qu'en 1475.
(4) Hésychaste (voir note ci-dessous) et aristotélicien, Scolarios sera le premier patriarche orthodoxe sous domination ottomane. Refusant farouchement l'union avec l'Eglise latine, ce qui signifierait, à ses yeux comme à ceux du clergé et des fidèles, la mort culturelle de l'orthodoxie, il préfère, afin de garder celle-ci intacte et indépendante, "passer l'empire par pertes et profits" (Alain Ducellier), se replier sur la seule spiritualité, acceptant ainsi la domination turque.

(5) Historien, qui d'après Ducellier, "écrit mal et sans méthode." Il fut le dernier historien de l'Etat byzantin. Ami et conseiller de Constantin XI Dragasès à Mistra, qui était devenue la capitale administrative et culturelle de l'Empire. Le grand logothète jouait le rôle d'un premier ministre. On trouvera son récit de la chute de Constatinople et de ses vicissitudes personnelles ici.
(6) La Crète.

Hésychasme, ou "doctrine de la quiétude" :

Ce mouvement orthodoxe mystique remontant à des écrits du Vème siècle et dont le foyer sont les monastères du Mont Athos devient prépondérant à partir du début du XIVème siècle.
A l'origine, il s'agit d'une simple technique de prière, qui n'est pas sans affinités avec les pratiques soufies ou yogiques : par la répétition inlassable de "Jésus, fils de Dieu sauveur" accompagnée de techniques de concentration et de contrôle du souffle, on pourrait atteindre la contemplation de la lumière divine. L'hésychasme se situe donc à l'opposé du thomisme occidental, imprégné de rationalisme.
Au début condamné pour des raisons tant politiques que doctrinales, l'hésychasme est reconnu comme orthodoxe au concile de Blachernes en 1351, et finit même par s'imposer. Rappelons en effet que Georges Scolarios, patriarche au moment de la chute de Constantinople, était hésychaste.
Cette doctrine convenait parfaitement à un temps de troubles, de misères et d'incertitude sur l'avenir. Jusqu'alors, il existait une étroite imbrication entre l'Empire et l'Eglise, celui-là étant la plus haute expression du pouvoir divin sur terre, le basileus n'étant que le "lieutenant de Dieu." L'hésychasme, en se repliant sur des pratiques individuelles, permet à la fois le découplage entre la foi orthodoxe et un Empire voué à la disparition, et la survie de la première dans un état musulman.
Si donc, d'un côté, il participa à la résignation des Orthodoxes face au danger ottoman, de l'autre, il en assura la survie.
On voit donc tout ce qui sépare un Scolarios d'Isidore de Kiev, homme tourné vers l'action. Il n'est pas étonnant que, mené sans doute aussi par un sens (géo)politique plus aigu (il avait compris que l'avenir était à l'Occident), ce dernier se soit rallié à l'Eglise latine.

Monolithique

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    Tout d'une pièce : tel est Isidore de Kiev. animé non seulement par l'espoir d'arracher Constantinople aux mains des Ottomans, mais aussi par une pensée unitaire : la Chrétienté ne se divise pas, dans les lettres traduites ici, entre Orthodoxie et Catholicisme. Il n'y a qu'une Chrétienté, en lutte eschatologique contre l'Islam.

    Le texte de Leonardo di Chio se présente come un travail d'historien, même si certaines de ses analyses prêtent à sourire. Bien que les six lettres d'Isidore contiennent des éléments historiques qui complètent utilement, tout en le confirmant, le récit de Leonardo, l'auteur conjugue et ressasse pathétiquement une idée fixe : derrière l'expansion turque, il y a la volonté du Sultan Al Fatih Mehmet de détruire les Chrétiens et la Chrétienté, et il atteindra son objectif si on ne l'arrête pas tout de suite. Pour cela, une stratégie de l'endiguement ne suffit pas ; il faut contrattaquer pour, au minimum, briser les velléités expansionnistes ottomanes. Par moment, Isidore caresse le rêve de reprendre Constantinople, mais sans trop d'illusions. Cette opinion est partagée par l'évêque de Sienne et futur pape Aeneas Sylvius Poccolomini.

    Belle naïveté, pensons-nous ici. En effet : comment pouvait-il croire que les autorités religieuses, morales et politiques de la Chrétienté, qui n'avait pas soutenu l'Empire quand il en était encore temps, allaient se mobiliser alors qu'il était manifestement trop tard ? Génois et Vénitiens s'étaient déjà arrangés avec le Turc, et les états occidentaux, grands et petits, avaient d'autres soucis ; quant au pape... Intellectuel brillant, certes, mais pas un homme d'action. Isidore irrite parfois le lecteur, car sa rhétorique est simpliste et ses effets oratoires et stylistiques ne font pas dans la finesse. Mais reconnaissons-lui le mérite d'espérer sans cesse, contre vents et marées, d'agir, et surtout de déranger ceux qui s'étaient accommodés de la nouvelle donne stratégique et économique en Méditerranée orientale et dans les Balkans.

    Mais ce "naïf" sait faire preuve de flair  : sa biographie montre qu'il a commencé sa carrière comme prélat orthodoxe, supérieur du couvent de Saint Démétrios à Constantinople, puis archevêque de Kiev en 1438. Il passera cependant rapidement à l'Eglise catholique, où il sera fait cardinal en 1439. Opportunisme ? Perspectives de promotion plus alléchantes ? Peut-être : les hommes de pouvoir, qu'il soit spirituel ou séculier, savent conjuguer, sinon identifier, intérêt personnel et idéal. Qu'importe, après tout, l'essentiel étant qu'Isidore se montre homme de convictions et d'action, qui sait payer de ses biens et de sa personne (il sera blessé lors du siège de Constantinople ; à deux reprises, il fait de la prison) au nom de son idéal, la sauvegarde de ce qu'il reste de l'Empire et de sa capitale des entreprises du sultan ottoman, nouveau Mahomet, et qui refusera de se résigner à la chute de Constantinople.

    Ce n'est pas dans d'hypothétiques calculs sordides que je placerais le flair du personnage : je crois qu'il a senti que les centres de gravité du bassin méditerranéen et de l'Europe basculaient définitivement vers l'Occident, et que c'est là que se situaient les ressources humaines, matérielles et morales sur lesquelles s'appuyer pour contrer le Turc. La  Principauté de Moscou, héritière religieuse de l'Empire, dont elle devait reprendre les symboles et l'idéologie du pouvoir autocratique sous Vassili II (1432-1462) et Ivan III le Grand (Grand-Prince, puis Tsar de 1462 à 1505), était encore trop faible et en butte à la menace tatare ; l'on ne pouvait compter sur des états tels que la Hongrie de Jean Hunyadi et la Valachie de Vlad "Tepes" Dracula que pour contenir la menace musulmane. Pour Isidore, il fallait, rappelons-le, contrattaquer.

    Et nous le découvrons calculateur, associant le pouvoir spirituel du Pape (première et quatrième  lettres à Nicolas V), l'appui des prélats (deuxième lettre, à Bessarion), la pression de l'opinion chrétienne (la troisième, pastorale), l'armée du Duc de Bourgogne (sixième lettre, à Philippe le Bon), la flotte vénitienne (cinquième lettre, au Doge), et vraisemblablement les amples moyens financiers et économiques de ces deux derniers.

    En toute logique, le calcul se tient. Mais il échoue.

Soulignons d'abord que la rhétorique d'Isidore table sur deux sentiments : la colère face à l'injustice scandaleuse qui frappe la malheureuse capitale martyrisée par l'Infidèle, et la peur. Surtout la peur : celle que, continuant sur sa lancée victorieuse, Mehmet ne conquière le reste des Balkans et la Hongrie, avant de descendre sur l'Italie, investie simultanément de la mer, afin de liquider définitivement le Christianisme. Mais l'on ne base pas de bonne expédition militaire, ni de bonne politique qui la sous-tend, que sur la peur : Isidore ne parvient ni à proposer un objectif positif à une nouvelle croisade ni, disons-le avec le cynisme qui lui manque, à caresser dans le sens du poil les intérêts matériels des puissants qu'il sollicite, le Doge et le Duc de Bourgogne. Car il faudrait qu'une telle aventure... rapporte.

Ensuite, et nous ne pouvons, nous qui connaissons la suite de l'histoire, faire reproche à Isidore de l'avoir ignoré : non seulement, comme il l'a perçu, le centre de gravité européen bascule vers l'Occident, mais, moins de quarante ans plus tard, l'expansion et la puissance européennes se feront encore plus à l'ouest, au-delà de cet océan inhospitalier, et plus loin encore, au-delà des mers, jusqu'aux antipodes, tournant ainsi le verrou turc en Méditerranée : l'empire-monde (l'expression est de Braudel) méditerranéen deviendra l'empire mondial contrôlé par les nations de la façade occidentale européenne, Portugal, Espagne, France, Angleterre, Pays-Bas.

    L'Europe, et cela eût fait le désespoir d'Isidore, peut même se permettre de laisser les Ottomans s'étendre en Méditerranée et dans les Balkans, voire dans la plaine hongroise, et ce jusqu'à la fin du XVIIème siècle. Elle peut aussi permettre la guerre de course des pirates barbaresques algérois, nuisance jusqu'au XVIIIème. Nuisance, mais jamais vraie menace. C'est que l'histoire ne se fait, du moins temporairement, plus en Méditerranée, mais à Madrid, Paris, Londres, Anvers, Amsterdam, Vienne, et chez les banquiers allemands.

Enfin, Isidore s'adresse au Doge et à Philippe le Bon, au magistrat suprême d'une cité-état marchande, et au chef d'une principauté féodale, probablement l'état le plus puissant d'Europe en ce temps, mais encore un patchwork de domaines, comtés et duchés aux populations et aux structures institutionnelles variées, cousu par une politique matrimoniale habile. Or, la fin du XVème siècle marque la naissance d'un nouveau dragon politique, l'Etat-Nation qui rassemble patiemment  des trésors territoriaux, humains et économiques de plus en plus abondants, et les garde jalousement dans la caverne de son identité culturelle, linguistique, idéologique et/ou religieuse.

    L'histoire finira pourtant par donner raison à Isidore, malheureusement pas dans le sens qu'il eût désiré :  leurs intérêts diplomatiques (contrer la descente russe vers les Balkans, les détroits et le Caucase) et économiques (contrôler l'Egypte, le Proche-Orient et les routes vers l'Afrique orientale, les Indes et l'Extrême-Orient) poussent les nations occidentales à soutenir tout au long du XIXème siècle les revendications indépendantistes des populations chrétiennes des Balkans. Cette fois, cependant, ce soutien ne s'emmmitouflera plus de motifs religieux, mais revêtira les oripeaux du romantisme et du nationalisme. Sous ce déguisement, il aiguillonnera les nationalismes et haines raciales et religieuses des nouveaux états nés du démembrement de la Turquie d'Europe, et préparera les désastres qui accableront l'ex-Yougoslavie jusqu'à la fin du XXème siècle, et qui se répéteront encore au début du troisième millénaire.

Première lettre, à Nicolas V, pape

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L’original en grec de cette lettre a été perdu. Nous en possédons une traduction en latin effectuée par le notaire Pasio di Bertipaglia, qui se trouvait à Candie, où cependant il ne semble pas avoir exercé. Isidore connaissait peu le latin, et préféra confier au notaire la rédaction définitive.

Source : Fondo bessarioneo, cod. Marc. 496

Epistola composita per ser Pasium de Bertipalia, notarium ad instantiam reverendissimi domini  domini Isidori cardinalis Sabinensis

Le texte Notes
Lettre écrite par Pasio de Bertipaglia, notaire, sous la dictée du très révérend Seigneur Isidore cardinal de Sabine

Très saint Père (1) et Bienheureux Seigneur,

Je suis en proie au deuil et à la tristesse en raison de la prise par les Turcs de l’admirable ville de Constantinople, après une guerre féroce terminée par sa douloureuse annexion. La ville a été assiégée et prise avec cruauté par le roi courroucé des Turcs impies, très violent persécuteur du peuple chrétien. Nous ne réparerons ce désastre ni avec des larmes, ni avec des gémissements, et tirer vengeance de cet horrible épisode est impossible.

Cependant, je me tourne vers vous, très saint Père, vicaire de Jésus Christ, vous à qui ont été conférées sur terre l’autorité et la force de Notre Seigneur. Bien qu’il appartienne à toutes les nations chrétiennes de châtier un crime aussi grave, c’est à votre Béatitude qu’a été confiée la garde du troupeau : “le bon pasteur doit donner sa vie pour ses brebis”. Considérez, je vous prie, très saint Père, et rappelez à votre souvenir l’amour et la piété de l’empereur Constantin, fondateur de cette ville, combien il fut dévoué à l’Eglise de Rome, lui qui dota l’Eglise de Dieu non seulement de la ville de Rome, siège de son très saint empire, mais de tant d’autres régions et cités, sans parler d’un riche patrimoine, lui qui dépensa tant d’argent pour le culte, et qui fit construire cette célèbre cité qui porte son nom, faisant d’elle la plus grande des villes de l’orient par sa noblesse et sa splendeur, tant pour lui que pour ses successeurs. Cette cité, fondée par Constantin, fils d’Hélène, a désormais été misérablement perdue par cet autre Constantin, fils lui aussi d’une autre Hélène.

Sans aucun doute, sa perte vient du nombre insuffisant de soldats assez aguerris pour défendre la grande longueur de ses remparts. Lors de leur violente irruption, la rage des ennemis était telle, si grande était leur férocité qu’ils ne firent cas ni du sexe ni de l’âge, et n’eurent pitié de personne. O jour funeste, s’il est permis d’appeler funeste le jour de naissance de Sainte Théodose, vierge et martyre, et au lieu de réjouissances, nous devrons désormais nous souvenir du désastreux 29 mai dernier. Ce jour-là en effet, l’âme de l’empereur Constantin, dernier empereur romain, rachetée par un martyre imprévu, s’envola bien sûrement au ciel avec toutes celles des si nombreux chrétiens sauvagement tués à ses côtés, parmi lesquels, très saint Père, beaucoup de hauts dignitaires religieux beaucoup de nobles et de personnes remarquables, tant natifs qu’étrangers, qui héroïquement, jusqu'à la limite de leurs forces assurèrent la défense de la cité..

Ensuite, la très chrétienne ville latine de Pera, possession génoise, tomba en leur pouvoir et fut saccagée. Des actes horribles et cruels y furent accomplis, les murs, les tours, les magnifiques habitations furent abattus, ils en ont fait une campagne.

Très saint Père, vous devez envisager et peser la puissance sur terre et l’arrogance innée de cet homme perfide, qui non content de se glorifier d’avoir détruit la puissance et le nom de Byzance, menace avec une férocité barbare d’exterminer complètement les chrétiens, et de soumettre rapidement par la force et les armes votre ville même de Rome, capitale de l’empire chrétien. Pour envisager sans crainte ou appréhension la menace de cette victoire sur elles, les puissances chrétiennes doivent prendre sans tarder les précautions appropriées. Dans une telle situation, si tendue et dangereuse, un retard pourrait entraîner une calamité. Utilisez donc votre puissance, vous le plus saint des Pères, et puisque vous connaissez à fond le problème et avez le pouvoir et l’influence sur toutes les puissances vassales, défendez la cause du Christ notre Dieu. Tournez vers cette entreprise vos forces, même baignées de larmes, envoyez immédiatement des ambassadeurs extraordinaires, prévoyez avec ténacité les évolutions possibles, exhortez, commandez, ordonnez au très chrétien et très illustre empereur des Romains (2), vous qui êtes le chef de la chrétienté et de la foi, à lui qui est le défenseur de Votre Sainteté, et à tous les autres princes chrétiens, qu’ils se préparent au plus vite à la guerre et fassent les préparatifs nécessaires tant sur terre que sur mer...

C’est ce que réclament à grands cris les villes et populations de Crète, où je me trouve en ce moment, ainsi que les chrétiens qui habitent sur les îles voisines. Et moi-même enfin, plein d’angoisse, moi Isidore, qui fus associé par permission divine au collège des cardinaux vos frères, moi, témoin authentique de cette terrible catastrophe, miraculeusement échappé, par la volonté de Dieu, aux mains des impies, je me jette aux pieds de votre Béatitude et crie à voix haute, supplie et implore, me confiant à votre Sainteté, auprès de qui je trouverai refuge après tant de tribulations...

De Candie en l’île de Crète, le 6 juillet 1453.

(1) Tommaso Parentuccelli.
(Pise, 1398 - Rome, 1455)
206ème pape, de 1447 à 1455, sous le nom de Nicolas V.
Pape typique de la Renaissance, il entretint une cour de lettrés, entreprit de grands travaux et fonda la Bibliothèque Vaticane.
Par contre, il ne réagit que mollement à la chute de Constantinople.

(2) Frédéric III de Habsbourg.
(Innsbrück, 1415 - Linz, 1493)
Empereur Germanique de 1440 à 1493.
Dernier Empereur Germanique à se faire couronner à Rome (par Nicolas V), il amorça la la politique matrimoniale qui devait conduire à l'empire de Charles-Quint.

Notons que le titre d'empereur des Romains dont se parèrent les empereurs germaniques ne fut jamais reconnnu par les Byzantins, pour qui le seul vrai empereur était celui de Constantinople. Il faut dire qu'à la date de rédaction de ces lettres, ces querelles de titulature n'avaient plus tellement d'objet.

Deuxième lettre, à Bessarion

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L’original était également en grec, comme l’indique la note de Lianaro dei Lianori appostée sur le texte : “Habes jam, Alberte dilectissime, grecam epistolam etsi satis inepte traductam...”

Source : cod. Bonon. Univ. Lat. B 52, busta 2 n. 1, ff 40r - 42v

Epistola revendissimi patris domini Isidori cardinalis Ruteni scripta ad reverendissimum dominum Bisarionem episcopum Tusculanum ac cardinalem Nicenum Bononiaeque legatum.

Le texte
Notes
Révérend père dans le Christ et Seigneur, je vous salue.

J’ai écrit plusieurs fois à votre révérence sans recevoir aucune réponse. Pour quelle raison, je ne sais. On peut émettre l’hypothèse que vous n’ayez pas reçu mes lettres, ou bien que je n’aie pas reçu vos réponses en raison de la négligence des messagers. Peut-être les difficultés dues à la guerre y sont-elles pour quelque chose, à moins que votre Révérence ne soit en colère contre moi, comme Dieu lui-même qui s’est montré si dur envers cette misérable et infortunée cité que les impies féroces appelaient eux-mêmes Constantinople, hélas devenue désormais Turcopolis, et dont le souvenir est pour moi source intarissable de larmes.

Et par ce Dieu immortel à qui toutes choses sont patentes et manifestes, j’ai maintes fois exécré et maudit le turc cruel qui m’a blessé d’une flèche à la tempe gauche, alors que je me trouvais à la porte d’un monastère, non si gravement toutefois que j’en sois mort, car j’étais à cheval et je ne me suis senti qu’étourdi, la pointe ayant perdu une grande partie de sa force. Dieu, me semble-t-il, m’a voulu garder en vie, pour me permettre d’assister à toutes les disgrâces de cette cité infortunée...

Pour l’instant, je n’ai guère le temps de vous narrer les détails. Je vous expliquerai de vive voix lorsque, comme je l’ai prévu, je vous aurai rejoint, ces événements dépassant la longueur d’une lettre. Pour l’instant, je serai bref et m’en tiendrai à l’essentiel. Voici ce qui s’est passé.

En quittant Rome l’année dernière [1452] au mois de mai, sans garde ni escorte, je me suis préparé de mon mieux au voyage, mais tout alla malheureusement de travers dès le départ. Je laisse les détails de côté. Il m’a tout de même fallu six mois pour le seul voyage, et ce n’est que le 26 octobre que j’arrivai à cette infortunée ville de Constantinople, que je trouvai bloquée et assiégée de tous côtés par l’ennemi en armes. Ce que j’ai alors dit, fait, pensé, je ne puis guère vous le résumer ni en paroles, ni par écrit. En deux mois, la flotte des chrétiens a été rassemblée, équipée et entraînée de parfaite façon, ainsi que je l’ai déjà par deux fois écrit de façon détaillée à votre Révérence. Les affaires des chrétiens semblaient donc aller de façon satisfaisante, bien que la volonté du Turc de prendre la ville fût intacte, tout comme leur insatiable ambition : ainsi que je vous l’ai écrit, il ne veut rien moins que soumettre la terre entière et éradiquer du monde le nom même du Christ. Et c’est bien ce que ce fou médite : il rassemble en ce moment une armée de trois cent mille hommes, tant cavaliers que fantassins, et une flotte gigantesque de deux cents navires, trirèmes, birèmes et unirèmes, ainsi que des navires marchands qu’on appelle “rondes”. Il rassemble également une masse d’artisans, toutes sortes de projectiles et de machines de guerre adaptées à l’assaut et à la prise des villes, des balistes, des canons, des catapultes en grand nombre et de taille énorme, projetant des masses monstrueuses.

C’est avec ce genre de moyens qu’il s’est rendu maître de Constantinople. Parmi tous ces engins, il y avait un canon qui envoyait des projectiles de pierre d’un poids de quatorze talents, un autre de douze, un troisième de dix. Les murs, solides et épais, supportaient bien les coups des canons plus petits, mais ils ne résistèrent pas au feu continu de ces trois-là. Au deuxième coup, presque tous les murs et les tours elles-mêmes s’abattaient, démolis. C’est alors que nous avons compris la vieille prophétie que l’histoire nous avait transmise : “malheur à toi, ville des sept collines, quand tu seras assiégée par un jeune homme, car tes murs solides seront abattus”. Le Turc réussit donc à abattre les murs autour de la porte Saint-Romain, ainsi que la partie comprise entre les portes de la Fontaine, la porte d’Or et l’antique porte de la Ventura, et cette autre appelée porte de Caligari. C’est près de cette porte que combattait le très courageux Théodore Caristène, lorsque l’ennemi fit irruption dans la ville, et il tomba glorieusement en résistant comme un héros. Cette partie du mur était en effet la plus faible de toute l’enceinte. (1)

On avait fermé le port d’une solide chaîne, reliant la colline de Galata à la porte Belle, et cinq trirèmes vénitiennes, avec douze “rondes” marchandes de grande taille empêchaient le Turc de rentrer dans le port ou de s’approcher de la chaîne. Lorsque le Turc comprit qu’il était inutile d’insister de ce côté, il transféra sa flotte dans le port de Diplokionon et la disposa en ordre de bataille. Quelques jours plus tard, le Turc ordonna de faire une route, en aplanissant le terrain derrière les collines de Galata sur une longueur de plus trois mille pas pour traîner d’un côté à l’autre de Galata quatre vingt douze navires, birèmes ou unirèmes, et ayant réussi à les lancer dans le port, il en fut désormais seigneur et maître. Il inventa même un stratagème prodigieux, dont on rapporte qu’il fut autrefois utilisé par Xerxès : il construisit un pont flottant et le fit faire d’une très grande longueur, joignant la zone de Sainte Galtine au mur de Kynegon, d’une longueur double de celui que Xerxès avait fait sur l’Hellespont. Sur ce pont pouvaient passer autant l’infanterie que la cavalerie (2). Il tenta également un autre moyen : il fit creuser, partant de fort loin, en direction de la porte Caligari, cinq galeries souterraines pour entrer dans la ville. Mais lorsque les mineurs arrivèrent près des remparts et qu’ils étaient sur le point de les faire écrouler, les nôtres creusèrent également des galeries de l’intérieur de la ville, dans l’exact prolongement des leurs, si bien qu’ils furent obligés de prendre la fuite et repoussés dehors (3).

Qui pourra décrire les canons, les balistes, les catapultes, que l’on appelle maintenant “faucons”. Il fit construire, avec plus de trois cents échelles, des bastions et des terre-pleins hauts comme des collines devant les murs de la ville. Et il fit construire des fortins de bois immense qui dépassaient nos tours en hauteur.

Le Turc employa cinquante-quatre jours à ces préparatifs, tout en continuant le siège de Constantinople, mais sans résultat. Rien n’est plus difficile que de connaître l’avenir. Mais tandis que nos yeux et nos esprits étaient aveugles, lui au contraire contrôlait parfaitement la situation, et prévoyait précisément le jour de l’assaut final. Il a en effet à son service des astrologues persans très compétents, et c’est en s’appuyant sur leurs prédictions et leurs suggestions qu’il s’est résolu à devenir le maître du monde.

Le 29 mai, peu après le lever du soleil, lorsque ses rayons frappèrent nos yeux, les Turcs, investissant la ville par terre et par mer, donnèrent l’assaut à la cité et y pénétrèrent par la porte Saint-Romain, qui était entièrement détruite, et où périrent beaucoup d’hommes courageux, grecs ou latins (4). Leur roi et empereur avait été blessé et tué, et sa tête tranchée fut apportée au turc, qui à sa vue exulta de grande joie, la couvrit d’injures et d’opprobre, et l’envoya sur le champ comme trophée à Andrinople (5). Aux côtés de l’empereur se trouvait un condottiere dont le nom était Jean Giustiniani (6), que beaucoup accusent d’avoir été la cause première de la prise de la ville et de la grande catastrophe. Passons. Il était facile d’escalader les murs à cet endroit parce qu’ainsi que je l’ai dit, ils avaient été mis en miettes par les canons, c’est pourquoi il fut facile pour l’ennemi de rentrer dans la ville lorsqu’il ne trouva plus devant lui personne pour défendre la place. Ce fut une chose incroyable de voir la ville qui continuait à se défendre de l’intérieur alors qu’elle était prise de l’extérieur. Toutes les rues, les routes, les chemins étaient pleins du sang et des viscères des cadavres taillés en pièces. On arracha aux maisons les femmes, nobles et libres, qu’on attacha les unes aux autres par une corde passée au cou, la serve attachée à sa maîtresse, pieds nus la plupart du temps, jeunes garçons et jeunes filles enlevés, séparés de leurs parents, et traînés de toutes parts. Vous auriez dû voir - ô soleil et terre - les esclaves et les serfs turcs de vil rang tirer dehors et se répartir de toutes petites filles très nobles, séculières ou nonnes, et les traîner hors de la ville, comme on n’oserait pas traîner des bœufs ou des moutons, ou tout autre animal domestique, mais comme un troupeau de bêtes féroces sauvages et cruelles, entouré de toutes parts d’épées, de soldats, de gardes et d’assassins (7).

Ils pénétrèrent dans l’église qui s’appelait Sainte Sophie, et qui est désormais une mosquée turque, et jetèrent à bas statues, icônes, crucifix, images des saints et des saintes, et les profanèrent de toutes les façons. Ils grimpèrent sur l’ambon, sur les autels, et ils les souillaient, se moquant de notre foi et de nos sacrifices, et chantant des hymnes et des louanges à Mahomet. Ils abattirent les portes du sanctuaire [iconostase] et brisèrent toutes les images comme choses abjectes et méprisables. Je préfère passer sous silence ce qu’ils firent des vases sacrés, des calices, des linges [du culte]. Ils utilisèrent les draps tissés d’or représentant le Christ et les saints comme tapis pour leurs chiens et chevaux. Ils foulèrent aux pieds les évangiles et les livres saints, ils abattirent les statues de splendide marbre blanc et mirent tout en morceaux (8).

Comment j’ai réussi à échapper à leurs mains impies, vous l’apprendrez lorsque j’aurai rejoint l’Italie, et alors vous saurez tout. Le Turc médite certainement de passer en Italie avec une armée très puissante. On peut penser qu’il a trois cents trirèmes, petites et grandes, plus de vingt énormes navires marchands, et une infanterie et une cavalerie très nombreuses. Ces renseignements sont tout à fait véridiques,  et souvenez-vous qu’il se fait lire chaque jour en arabe, en latin et en grec la vie d’Alexandre le Grand. C’est pour cela que j’ai sans retard envoyé de Crète un petit bateau et que j’ai confié à frère Jean des lettres pour Sa Sainteté le Pape, pour le sacré collège des cardinaux, et également pour le roi d’Aragon, et pour les plus grandes villes d’Italie, comme votre Bologne, les exhortant et encourageant à tourner leur regard et leur attention vers l’anéantissement de ces infidèles.

Je souhaite à votre Révérence de vivre longtemps saine et sauve, l’adjurant d’entreprendre elle aussi cette œuvre salutaire, pieuse et nécessaire.
Dévoué en tout à votre Révérence,

Isidore, cardinal.
De Crète, le 6 juillet 1453.
Le cardinal Bessarion faisait partie de ces savants grecs qui, fuyant autant leurs adversaires religieux tout autant que les Turcs, apportèrent en  Italie les manuscrits qui aidèrent considérablement au départ de la Renaissance en Occident. C'est ainsi qu'à Venise, la bibliothèque Marcienne fut édifiée pour accueillir les manuscrits que lui avait légués Bessarion.
(1) Voir Leonardo di Chio, paragraphes 6 à 8.
(2) Voir Leonardo di Chio, paragraphes 11 & 12.
(3) Voir Leonardo, § 7.
(4) Comparer avec Leonardo, §§ 37 à 41.
(5) §§ 42 & 43 de Leonardo
(6) Leonardo, paragraphe 42.
(7) A comparer avec les §§ 45 & 46 de Leonardo
(8) Voir Leonardo, §§ 45 & 46.
A peu de choses près, les récits d'Isidore et de Leonardo correspondent. Celui-ci est cependant plus précis, complet et sobre. Isidore "en rajoute" dans la rhétorique tragique et l'horreur. On sent l'homme d'action au caractère bouillant.

Visiblement, à travers Bessarion, Isidore de Kiev cherche à secouer l'inertie de la curie romaine et de Nicolas V. En désespoir de cause, les arguments rationnels n'y parvenant pas, il tente d'effrayer le Pape afin de le décider à bouger. Quel cauchemar plus épouvantable que la menace directe de l'Islam et des Ottomans sur le coeur du monde catholique lui-même ?

C'était oublier que l'empire turc était plutôt terrestre : son expansion subséquente dans les Balkans et vers le Danube le démontre à suffisance. Mais cela, Isidore ne pouvait le savoir, et pour cause. Il s'agissait en outre pour les Ottomans de protéger leur flanc nord contre des états chrétiens qui, somme toute, pouvaient encore représenter une menace sérieuse (Hongrie - Mehmet avait un adversaire particulièrement coriace en la personne de Jean Hunyadi -, Pologne-Lithuanie, états des Habsbourg), avant une éventuelle attaque sur l'Italie. 

Troisième lettre pastorale,
“Universis et singulis Christi fidelibus”

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Il existe neuf versions de cette lettre (voir Pertusi, op. cit, t1, p. 54, Codici), la plus connue de celles d’Isidore, dont Vat. Barb. Lat. 2682, sec. XV, ff. 58r-59r, contenant également la cinquième lettre.
Le texte
Notes
Isidore, par la miséricorde de la Sainte Eglise Romaine évêque de Sabine, dit communément cardinal Ruthène, salue en Notre Seigneur Jésus-Christ tous les chrétiens fidèles, collectivement ou individuellement.

“Ecoutez, peuples, prêtez l’oreille, vous tous qui habitez la terre !”, dit le prophète David au début d’un psaume. Quant à moi, imitant sa voix prophétique, je dirai : “Ecoutez, vous tous qui habitez la partie pieuse et fidèle du monde, vous serviteurs et ministres fidèles, pasteurs et princes de toutes les églises du Christ, vous, défenseurs et guides de la foi chrétienne, vous tous, rois et princes chrétiens, peuples du Christ qui offrez votre foi pure et claire à Dieu tout puissant en sa Trinité, vous tous surtout qui êtes entièrement voués à Dieu, et qui, séparés du monde, avez revêtu l’habit angélique de la vie monastique, avez renoncé à tous les biens temporels, vous qui, portant vos regards vers les seuls biens futurs et éternels, avez renoncé de toute votre âme au siècle présent et à tout ce qui est dans le siècle et avez échangé les biens temporels contre ceux éternels du royaume des cieux, écoutez !”

Sachez, messeigneurs et très fidèles chrétiens, qu’à vos portes désormais se trouve celui qui vient avant l’Antéchrist, le prince et seigneur des Turcs, dont le nom est Mahomet, héritier du premier Mahomet bien connu qui fut l’hérésiarque, plus exactement le chef de l’impiété, bien plus inique encore que son fameux prédécesseur. Car le premier conduisait à l’hérésie par des discours trompeurs et mensongers des hommes sans expérience et sans préparation, tandis que celui-ci, par grande force et puissance, mais surtout par le fer et les supplices, torture et maltraite les chrétiens, pour effacer complètement de la terre le nom même du Christ. Son aversion, sa haine et sa colère contre les chrétiens est si forte que lorsque de ses yeux il en voit un, il se lave aussitôt les paupières comme s’il s’était sali la vue par le seul regard porté sur lui. Jamais il ne fut pareil ennemi de la foi chrétienne, et jamais un homme tel que lui ne se trouvera parmi les chrétiens. Car il a assiégé et détruit la cité de Constantinople, autrefois heureuse entre les cités du monde et devenue aujourd’hui la plus malheureuse et la plus misérable.

Ils n’ont laissé aucun habitant vivant à l’intérieur des murs : pas un latin, pas un grec, pas un arménien, pas un juif, personne. Entre l’aurore et midi, ils ont dépouillé et vidé la ville, et avec cruauté, en ont fait un désert. J’ai vu moi-même de mes yeux leurs actions et leurs méfaits, et j’ai traversé les même souffrances que tous les autres habitants de Constantinople, même si Dieu m’a tiré des mains des impies, comme Jonas a été tiré du ventre du monstre.

Elle est morte, la cité de Constantinople, elle ne présente plus désormais aucun signe de vie. Et avec elle au même moment a été anéantie la ville de Pera : c’est maintenant un chef turc qui la dirige, après avoir nivelé jusqu’au sol ses remparts. Elle est à ce point réduite à la servitude qu’ils ne permettent même pas qu’on sonne cloche ou clochette à la gloire du corps très sacré et du sang du Christ. Ils ont été jusqu'à détruire la croix de la grande tour avec la tour elle-même, ils ont renversé le gouvernement de la ville, et à sa place ils ont installé un turc comme seigneur et juge. Ils ont créé de nouveaux impôts, de nouvelles taxes et des charges fiscales sur tout le monde, du plus grand au plus petit. Le Turc a de plus envoyé dans toutes les villes de la Mer Noire des émissaires de confiance pour imposer aux villes grecques le paiement d’impôts et de taxes, de sorte que les revenus lui soient versés à lui selon ses indications. Mais le pire est qu’il contraint les chrétiens asservis et soumis à prendre part avec les Turcs à la guerre détestable contre les autres chrétiens.

Voilà donc les exactions du Turc jusqu'à présent. Mais qui peut dire celles qu’il médite ? Il a affrété cent soixante trirèmes, grandes et petites, et les a envoyées en mer Egée, vers les Cyclades, pour les soumettre à son empire. Il se prépare à prendre la route avec une immense armée vers les villes fortifiées et puissantes du Danube, pour les investir et les détruire, en particulier celles que nous appelons Peristeri [Golubac], Fendorabium [Smederevo] et Bellestadium [Belgrade]. Il se propose ensuite de traverser la Hongrie, de la dévaster et de la détruire, pour ne rien laisser derrière lui qui puisse ensuite lui faire obstacle. Après quoi, il a décidé de passer en Italie l’année prochaine, et dès cette année il a fait tous ses préparatifs. Dans ce but il apprête et arme trois cents galères, grandes et petites, vingt gros navires marchands, une armée de trois cents mille fantassins et cavaliers, et il a décidé d’embarquer à Durazzo [Duraes] pour passer à Brindisi. Et tout cela, ce ne sont pas des prévisions : il l’a déjà entrepris.

C’est pourquoi, chrétiens, je vous supplie et vous exhorte : j’en appelle à votre zèle et à votre amour pour la foi chrétienne et votre liberté, je vous conjure de faire la paix entre vous et de vous unir, de bannir les mesquineries, les sentiments vils et les différends. Revêtez-vous de l’amour de Dieu dans la paix et dans l’union. Préparez-vous à être courageux, tenaces et généreux, afin de vous jeter sur l’ennemi infidèle avec une pugnacité virile. Et même si, comme vous l’entendez dire, il possède de nombreux navires et une grande armée, avec l’aide de Dieu dix d’entre vous peuvent abattre cinquante des leurs. Car grande est votre valeur, et votre façon de combattre, avec l’aide de Dieu, plus efficace et appropriée, plus sûre et plus constante. Je vous conjure donc de nouveau et vous exhorte à tourner votre esprit vers cette entreprise. Quant à moi, si Dieu me le permet, je viendrai personnellement vous exposer tous les détails de cette affaire. J’espère, confiant en Dieu, que vous vous préparerez au plus vite à agir avec audace et à passer à l’exécution.
Je vous salue et vous souhaite que tout se passe favorablement, afin que vous puissiez vivre heureux, obtenant de Dieu cette couronne dont vous vous serez rendus dignes.  

Isidore, cardinal Ruthène


De Crète, dans la maison de ma résidence, scellé de mon sceau, l’année du Seigneur 1453, le 8 juillet, dans la septième année du pontificat dans le Christ de notre très saint père Nicolas le cinquième, pape par la divine providence.

Ce document est pathétique : on y perçoit les efforts répétés et désespérés d'un homme qui ne peut se résoudre à l'inéluctable, inéluctable qui prend deux formes : la chute de Constantinople et l'inertie romaine.

 Isidore n'hésite devant aucun effet de style gradiloquent, allant jusqu'à adopter dans le deuxième paragraphe le ton du prophère biblique, ni devant aucune exagération, tombant même dans la contradiction. Il s'agit de convaincre rapidement de la nécessité, sinon d'une intervention immédiate, du moins d'une mise en état des défenses de l'Italie, coeur de la Chrétienté latine.


Il est évident que la chute de Constantinople fut l'occasion d'exactions odieuses et l'installation du nouveau maître turc, celle d'injustices et de spoliations : Vae victis !

Cependant, les habitants de la cité ne furent, ni massacrés systématiquement, ni chassés de la ville. Isidore le révèle lui-même en commettant une contradiction interne, lorsqu'il dit qu'un gouverneur ("seigneur et juge") turc la dirige désormais, levant taxes, impôts et recrues pour l'armée.

Le régime des Turcs osmanlis est beaucoup moins rude aux Chrétiens et Juifs qu'on ne l'imagine : les populations locales ne subissent pas de violence, tant qu'elles obéissent, payant les taxes et impôts et fournissant les contingents levés pour l'armée : rappelons que le cinquième garçon de toute famille chrétienne est enlevé aux siens pour subir l'entraînement et l'endoctrinement des Janissaires. Le négoce et le commerce maritime restent aux mains des Grecs et des Arméniens, qui exercent également des fonctions officielles ou semi-officielles, comme interprètes et fonctionnaires. Les grands vizirs sont eux-mêmes souvent d'origine chrétienne ou grecque. Soulignons aussi que, jusqu'au XVIIème siècle, pas mal de Chrétiens, soit relevant de l'empire Ottoman, soit prisonniers, se convertissent à l'Islam et se mettent au service du Sultan, faisant parfois de belles carrières dans l'armée, la marine, l'administration ou le négoce. Pour les critères de l'époque, les Osmanlis sont relativement tolérants. En tout cas, nettement plus que la Chrétienté : je ne connais pas d'exemple de survie de longue durée de communautés musulmanes en territoire reconquis par les Chrétiens.

Je soulignerai enfin que beaucoup d'esprits, dans l'Empire byzantin, étaient visiblement résignés à l'occupation turque, aussi bien parmi les derniers fonctionnaires et officiers, comme le grand drongaire Loukas Notaras, que dans la population grecque, préparée par la doctrine individualiste et intérieure de l'Hésychasme.

Ce n'est qu'au XIXème siècle que, lui aussi contaminé par la peste nationaliste combinée à un renouveau islamique, l'empire Ottoman se met à persécuter les Chrétiens, leur interdisant désormais l'accès aux fonctions officielles et aux carrières dans l'armée.


En matière de "férocité", les Chrétiens n'étaient pas en reste : Mehmet II, qui n'était déjà pas un ange, trouva son maître en cruauté dans le centralisateur, moralisateur et impitoyable Prince de Valachie Vlad III "Tepes" (= "l'Empaleur") Dracula (1431-1476), dont on peut voir un portrait  et consulter une biographie à peu près "normale" ici. Des détails déconseillés aux âmes sensibles au départ de cette page. Pour aller au-delà de l'anecdote gore, cette brutalité extrême s'explique à la fois par la présence de l'Empire Ottoman aux frontières de la Valachie et par la volonté de Dracula de transformer celle-ci un état centralisé, discipliné et politiquement stable, donc capable de résister à l'envahisseur turc. Ce cas est à comparer avec celui du tsar russe Ivan IV Groznyi
Isidore prête des intentions de conquête immédiate à Mehmet II. En gros, ses prévisions, à ceci près qu'il n'envisage pas l'expansion au Proche-Orient et sur la façade méditerranéenne de l'Afrique, s'avèrent exactes. Pour ce qui concerne l'Occident, l'extension impériale ottomane  se fera en effet en direction, d'une part des Cyclades, de la Crète, de Rhodes et de Chypre, de l'autre, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Moldavie modernes.

Là où Isidore se trompe, c'est dans le rythme de ces conquêtes, beaucoup plus lent dans les faits : ce n'est qu'en 1522 que Rhodes sera prise aux Chevaliers de saint-Jean ; Chypre sera conquise seulement en 1571 ; Candie (la Crète) ne tombera qu'en 1669. En Europe, la Transylvanie et la Hongrie ne passeront sous la coupe turque qu'en 1541.

Il n'y aura pas de menace turque directe sur l'Italie, les incursions ottomanes dans le bassin occidental de la Méditerranée se limitant à la guerre de course des pirates barbaresques, et l'empire ottoman étant, comme signalé dans les notes à la Lettre à Bessarion, d'essence terrestre.

N'oublions pas que ces expéditions militaires de grande envergure drainent considérablement les ressources économiques et humaines. Une fois une région ou un état conquis, il s'agit de l'absorber, de le réorganiser et d'en faire une base sûre pour des mouvements ultérieurs.
 

Quatrième lettre, à Nicolas V, pape

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Deux versions, Biblioteca Braidense Milan, lat. AE XII 40, sec XV, ff. 54v-55v et Bibliothèque de France, Paris, “ Nouv. Acquis. ” lat. 546, sec XV, ff. 169r-170v

Beatissime et suavissime Pater,

post debitam salutationem sanctorum et venerabilium pedum Vestrae Beatitudinis humiliter meipsum eidem cemmendo

Le texte
Notes
Très doux et bienheureux père,

Je me prosterne à vos saints et vénérables pieds en signe de respectueux salut et me recommande humblement à votre Béatitude.

Après avoir quitté Rome, j’ai par plusieurs lettres informé votre Béatitude de la réalisation de l’Union, avec l’aide de Dieu, entre les Grecs et l’Eglise catholique, aussi convenablement que possible après avoir été tant différée. C’est en effet le 12 décembre qu’elle fut réalisée, et que la ville de Constantinople fut réunie à l’Eglise catholique. Votre Béatitude a été citée partout dans la liturgie. Le très révérend patriarche Grégoire qui, durant tout son séjour à Constantinople, n’avait pas été cité dans la liturgie, ni en ville ni dans son propre monastère, l’a été de nouveau dès l’union célébrée. Tous les catholiques, du plus grand au plus petit, ont donc été réunis, y compris l’empereur, jusqu'à la prise et à la ruine de cette malheureuse cité de Constantinople, digne de pleurs. Cependant, Georges Scolarios (1) ainsi que huit moines, ses alliés, ont refusé l’union susdite. Tout allait donc pour le mieux jusqu’au moment où Mohamed, jeune seigneur des Turcs, appelé “ le grand émir ”, successeur pervers et malveillant du plus fameux fondateur de la loi islamique impie, mais surpassant son prédécesseur par sa cruauté, sa tyrannie, la puissance de son armée et sa haine des chrétiens, portant en lui le diable même, entreprit l’assaut avec l’intention de détruire la ville et de la rayer du monde. Si grande est sa haine des chrétiens qu’à chaque fois qu’il en rencontre un, il se lave les yeux comme s’il se sentait contaminé par sa vue. C’est dans ces sentiments qu’il commença à construire à côté de Constantinople une grande forteresse, puis il viola les serments et traités de paix conclus avec l’empereur, sans aucune raison. Il encercla toutes les tours et tous les murs de la ville et fit tuer tous les chrétiens qu’il put trouver, puis courant août [1452] il laissa Constantinople et retourna dans son pays. En six mois, il prépara une armée de trois cents mille hommes (2) composée de fantassins et de cavaliers, et une flotte de deux cent vingt trirèmes, grandes et petites ; il fit construire des canons et autres armes de jet, et se procura du matériel de guerre en nombre difficile à évaluer, il fit fondre plus de dix mille bombardes (3) dont trois plus grandes que les autres : la première lançait des pierres de onze paumes et d’un poids de quatorze cantares, la seconde de dix paumes et de douze cantares, la troisième de neuf paumes et de dix cantares. Les autres bombardes étaient de calibre inférieur, l’une d’elle plus petite. Il y avait des arquebuses en grand nombre. Mais ces petits canons ne causaient pas de dommages aux murailles, contrairement aux trois grosses qui envoyèrent plus de sept cents gros projectiles et provoquèrent de graves dommages. La malheureuse cité fut soumise durant cinquante et un jours au terrible martèlement de ces canons, qui ouvrirent des brèches dans les murs d’enceinte et en détruisirent un bonne longueur. C’est à cause de la destruction de ses murs que la ville fut prise. Les autres bombardes, comme je l’ai déjà dit, ne provoquèrent aucun dommage aux murs, bien qu’assez grosses et efficaces. De plus, il médita d’autres inventions nouvelles, tant merveilleuses qu’on ne pourrait les croire (4). On avait décidé de fermer le port de Constantinople par une chaîne et de le surveiller, car ce port est constitué par une baie qui va en se rétrécissant vers la ville de Pera : cela fut mis à exécution. On confia, moyennant rétribution, le soin de surveiller la chaîne et d’en garantir la sécurité à cinq trirèmes vénitiennes et à douze grands navires marchands. Quand l’émir s’aperçut de cela, il ordonna d’ouvrir un passage à travers les collines, sur une longueur de trois milles, y fit porter des rouleaux de bois qu’on mit sous les quilles de soixante douze birèmes, et les fit ainsi passer, et on aurait cru qu’elles naviguaient sur la colline, car il avait laissé les rames sur les côtés et les voiles sur les mâts, comme si elles voguaient sur mer.  Et il réussit ainsi à les faire passer dans le port de Constantinople. Après cela, il fit construire un pont sur la mer, pont qui existe encore, d’une longueur d’un mille et un tiers. Il fit également construire un peu plus de  trois cent échafaudages, reposant sur une base quadrangulaire, qui, grâce à un mécanisme fort ingénieux, pouvaient être manoeuvrés de l’intérieur pour s’approcher des murs. Ces échafaudages étaient munis, à leur partie supérieure, de crochets qui se fixaient au sommet des remparts, et qui, avec une fixation au sol, empêchaient absolument de les enlever ou de les démolir. Ils étaient tout bardés de planches du haut en bas, se sorte que ceux qui étaient à l’intérieur pouvaient monter et descendre sans jamais être blessés. A d’autres endroits, il fit élever des buttes en terrassement protégées par des planches. Il fit également creuser des galeries souterraines, et utilisa aussi des inventions de guerre tout à fait nouvelles, qu’on appelaient faucons et tortues. Malgré tout cela, nous avons résisté cinquante quatre jours. Le cinquante-cinquième, au terme d’une bataille ayant duré toute la nuit, les troupes turques pourtant épuisées par cet assaut, réussissaient à pénétrer à l’intérieur des murs par une brèche, et la ville de Constantinople, autrefois capitale bienheureuse de toutes les cités, désormais digne de pitié, fut prise. C’était le 29 mai. Cette conquête dépasse en importance toutes les autres conquêtes, celle de Jérusalem par Nabuchodonosor fut petite et pauvre chose en comparaison de celle-ci, si grande, si grave. Les richesses de Jérusalem, il est vrai, furent transportées ailleurs, mais sa population ne fut pas liée par les pieds et par les mains, même si on la déporta en masse à Babylone. Ses objets sacrés ne furent pas éparpillés, souillés ou profanés, mais religieusement conservés par les rois assyriens dans leurs propres temples. Rien ne peut donc être comparé, dans la prise d’autres villes,  à ce qui nous advint.

Je conjure donc, prie et exhorte votre Béatitude pour qu’on entreprenne de contrer et combattre toute entreprise de ce nouveau Mahomet (5), ce que l’on réussira si votre Béatitude s’emploie à hâter la paix en Italie. Cette paix, avec l’aide de Dieu, entraînera tous les bienfaits que votre Béatitude désire. Si Dieu me le permet, je me rendrai près de vous pour me mettre corps et âme à la disposition de la foi chrétienne, et vous dirai par le menu comment on peut détruire ces infidèles.
 

Votre humble serviteur, Isidore, cardinal, se recommande tout à vous.

A Candie, le 15 juillet [14]53.

(1) Georges Scolarios fut le premier patriarche oecuménique sous domination ottomane. Il était anti-unioniste, et ce vraisemblablement pour deux raisons :
- la doctrine de l'hésychasme, pratique religieuse intérieure, avait préparé les esprits orthodoxes à la dissociation entre l'Empire et la religion ;
- il avait compris que l'union, tant prisée par Isidore de Kiev et les Latins comme Leonardo di Chio était une opération du fort au faible, et que cette union se serait en fait soldée par l'absorption plus ou moins forcée de l'Orthodoxie par le Catholicisme.

Les faits devaient lui donner raison : on devine ce qui se serait passé pour l'Orthodoxie, au vu des conflits religieux des XVIème et XVIIème siècles ; jusqu'au XIXème siècle, la domination ottomane pesa d'une main pas trop lourde (du moins pour les critères de l'époque) sur les sujets chrétiens du Sultan.

Quant à la sauvegarde de l'Orthodoxie, elle ne fut pas assurée par l'union, toute nominale et ne correspondant pas aux voeux des fidèles grecs, mais par la transmission de cette religion et de la conception d'une société chrétienne gouvernée par un souverain unique à la Russie.


(2) Chiffre exagéré, et sentant la symbolique, par l'association du 3 (totalité dynamique) et des centaines de milliers (quantité immense). L'armée d'Al Fatih Mehmet II comptait environ 80.000 hommes, nombre déjà considérable pour cetet époque.
(3) Autre exagération sur le nombre des canons. Par contre, les chiffres concernant les pièces les plus lourdes sont, en gros, exacts :

A raison de 200 millimètres pour une paume, et de 39 kilos pour un cantare, les caractéristiques des boulets des trois grosses bombardes peuvent se transcrire comme ceci en termes modernes :
1. Circonférence : 2200 mm ; calibre : 700 mm ; poids : 544 kilos.
2. Circonférence : 2000 mm ; calibre : 636 mm ; poids : 468 kilos.
3. Circonférence : 1800 mm ; calibre : 573 mm : poids : 390 kilos.


(4) Après avoir évoqué les quantités fabuleuses d'hommes et d'armes modernes rassemblés par les Ottomans, Isidore tente d'ébranler l'inertie papale en soulignant l'inventivité technique et tactique de Mehmet II : celui-ci a, à sa disposition, aussi bien la qualité que la quantité.
(5) "ce nouveau Mahomet" : cette qualification du sultan rappelle à la fois l'impiété des croyances musulmanes, et les débuts de l'Islam, marqués par un dynamisque irrésistible et une vitesse d'expansion foudroyante.

Cinquième lettre, au Doge de Venise

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Une seule version, Vat. Barb. Lat. 2682, sec. XV, ff. 56v-58r (cf. supra).

Serenissime princeps ac eximie Domine,
novum crimen diebus nostris inauditum...

Le texte
Notes
Sérénissime prince et illustre Seigneur,

C’est en raison de son ardente foi chrétienne que je me suis décidé à faire connaître à votre Grandeur ce nouveau crime inouï à notre époque : qu’elle devienne, le principe, le moyen et la fin du salut et de la victoire pour le peuple de Dieu, qu’elle détruise le Turc, ennemi du Christ, et sa nation barbare. Je sais pas trop par quel point commencer, le sujet est difficile, mais je fais confiance à votre attention, tout pénétré que je suis de la gravité des faits et de mon amour pour la foi.

Parmi toutes les puissances mondiales, je n’en vois point d’autre que votre Excellence qui soit en mesure d’assurer de façon à la fois convenable et suffisante une aussi grande entreprise. J’ai à l’esprit les victoires que vous avez remportées outre mer, la puissance glorieuse de votre Seigneurie, la renommée et la splendeur de votre cité construite de main divine et son rayonnement universel. Je vois votre piété, votre religion, votre générosité en toutes choses. Ni la crainte, ni la puissance de vos ennemis, ni la dépense ne vous ont jamais retenu, quand il s’est agi de la gloire de votre nom et de votre fonction. Mais plus encore, combien de fatigues avez-vous affrontées, combien de dangers, pour donner, ce qui a bien plus de prix, la paix à l’Eglise universelle.

Aujourd’hui, votre Seigneurie souffrira-t-elle de ne pas engager toutes ses forces pour faire plier l’ennemi, face à un crime aussi grand, condamné par le monde entier, une action aussi infâme et un risque aussi grave pour la foi chrétienne et l’honneur même de Dieu ? Est-ce pensable ? Est-ce crédible ? Qui pourrait croire qu’en ce moment précis, votre très chrétienne Seigneurie puisse se résigner à voir la foi chrétienne subir tant d’affronts sans qu’elle en tire vengeance ? Qui peut croire que votre Seigneurie tolère que cet ennemi perfide des chrétiens soit désormais maître de l’Orient ? Personne, non, ne pourrait le croire. Pour ces motifs, et pour d’autres que je me réserve d’exprimer de vive voix à votre Majesté, nous ne devons pas rester à ne rien faire cet automne et cet hiver : nous devons au contraire nous employer à ce que l’ennemi n’augmente pas ses forces. Ce que nous pouvons préparer maintenant sans difficulté ne pourra plus être entrepris plus tard. Pour réaliser un tel projet, il faut aussi la participation de nombreux rois et princes sans oublier celle, que j’espère, de notre souverain pontife, prêt à s’engager dans l’entreprise à laquelle je pense. Mais c’est votre Seigneurie qui doit être l’initiateur et le guide suprême de cette grande entreprise, dont le résultat final sera à la mesure de la bonne volonté de chacun et conforme à nos attentes.

Donc, illustrissime Seigneur, miroir et exemple de la foi chrétienne, exercez votre puissance, daignez convaincre tous les rois et princes du monde de prendre les armes contre cet ennemi scélérat pour l’ôter du nombre des vivants. Ayez foi en Jésus-Christ, qui, après avoir mis son peuple à l’épreuve, conduira ses fidèles à une grande victoire sur ce perfide ennemi. Eternelle en sera votre renommée et fameux le nom glorieux de Venise.

Il ne me reste maintenant qu’un devoir moral : celui de dire à votre Altesse avec quelle charité et quelle bienveillance les Recteurs très magnifiques [de Candie] (1) et les autres nobles habitants m’ont accueilli ici. Je leur dois beaucoup et leur exprime tous mes remerciements.

Isidore, cardinal Ruthène
De Candie, le 26 juillet 1453
Le Doge de Venise est, à ce moment, Francesco Foscari (1373-1457), 65ème à occuper cette fonction, de 1423 à sa déposition en 1457, et dont on peut voir un portrait ici.

Pourquoi s'adresser au Doge ? Nous pouvons imaginer plusieurs raisons à cette démarche :

- Il y avait bien entendu toujours les intérêts et possessions de Venise à défendre en mer Egée : après Constantinople, l'on pouvait s'attendre à ce que les Ottomans s'en prennent aux territoires vénitiens en Orient : Candie (la Crète), Nègrepont (l'Eubée) et les Cyclades, sans compter Corfou et Durazzo sur la façade occidentale des Balkans.

- Ensuite, sous l'impulsion de Foscari, Venise s'était lancée dans une politique d'expansion territoriale en Italie septentrionale, s'attaquant tour à tour à Milan (1427-1433), lui enlevant Bergame, Crémone et Brescia, à Bologne (1441) sur laquelle elle conquiert Ravenne, et même au pape de1443 à 1445. Isidore croyait peut-être que cet esprit belliqueux pourrait être détourné vers l'Infidèle.

- Enfin, la flotte vénitienne, puissante et bien entraînée, permettrait à la fois des mouvements stratégiques rapides et un ravitaillement des armées chrétiennes.

Il est évident qu'Isidore faisait ici preuve d'une belle naïveté : les Vénitiens, tout comme les Génois, ne soutenaient Constantinople que du bout des lèvres, comme on le voit dans les §§ 9, 10, 15 & 16 du récit de la chute de la cité par Leonardo di Chio. Ainsi, les deux navires de transport et les 15 galères vénitiennes envoyées au secours de Constantinople par la Seigneurie n'arrivèrent qu'après la fin du siège. Gênes et Venise considéraient en effet l'Empire byzantin à la fois comme un rival commercial dans la saisie des marchés fructueux de l'Orient et une grande bête malade dans laquelle se tailler des comptoirs et des colonies. Plutôt que d'affronter le Turc dans une guerre que l'on pouvait imaginer longue et indécise, mieux valait ménager l'avenir commercial de la Seigneurie en se conciliant le Sultan. Commerce et guerre ne font pas bon ménage, du moins lorsque l'on ne fait pas faire la guerre par les autres... En outre, la haine entre Byzantins et Vénitiens était réciproque, et répondait parfois à des raisons personnelles : la Quatrième Croisade (1203) avait été détournée vers Constantinople notamment à l'instigation du Doge Enrico Dandolo, qui, en plus des occasions d'expansion que servait toutes chaudes cette expédition à sa cité, détestait les Byzantins depuis que ceux-ci, grands spécialistes des supplices horribles, l'avaient aveuglé alors qu'il était détenu comme otage à Constantinople.

Nous verrons dans sa sixième lettre qu'Isidore s'adressa ensuite à un autre personnage, auquel on ne penserait pas, mais chez qui il avait plus de chance d'avoir une oreille attentive.


(1) La Crète, possession vénitienne de 1204 à 1669, était devenue un relais logistique sur la route de l'Orient et de la mer Noire, une colonie d'exploitation (blé, huile, vin) et de peuplement (10.000 Vénitiens pour 150.000 autochtones).

 

Sixième lettre,
à Philippe III le Bon, duc de Bourgogne

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Philippe III le Bon (1396-1467)
Duc de Bourgogne de 1419 à 1467
Roger de le Pasture ?
 Retrouvée par Pertusi, cette lettre était jusqu'à la publication de son ouvrage (op. cit. infra) restée inédite. Pertusi souligne l’importance de cette découverte mettant en lumière une relation jusqu’alors ignorée entre Isidore et Philippe.

“Quant au destinataire, écrit Pertusi, on sait que Philippe le Bon, lors du fameux Banquet du Faisan à Lille, le 17 février 1454, avait fait voeu de ‘prendre croisée’ contre le Turc et les infidèles (cf. O. Cartellieri, Am Hofe der Herzöge von Burgund, Basel 1926, pp. 143-63), mais qu’il ne put réaliser son voeu en raison de la situation de la France et plus généralement de l’Europe occidentale. Au moment où Isidore lui écrit, Philippe avait la sincère intention de partir en expédition contre les Turcs. En 1455, il avait demandé à son amiral Jeoffroy de Thoisy , courageux défenseur de Rhodes en 1444, un projet pour une guerre en  Orient, [...] où celui-ci préconisait une attaque navale contre la base militaire de Gallipoli et contre Constantinople. L’expédition ne put jamais avoir lieu en raison de la rivalité entre Charles VII et son fils, le dauphin de France, le futur Louis XI, dont les buts politiques, différents de ceux de son père, nécessitaient l’appui du duc de Bourgogne.”

Texte : Codex : Taurin. Bibli. Nat. Lat. H.VI.12, sec. XV, ff. 122r-122v.

Le texte
Notes
Très illustre prince et excellent Seigneur,

Par un malheureux coup du sort, l’ennemi du genre humain a exercé telle violence que l’on peut désormais affirmer qu’il a effacé le nom du Christ des pays d’Orient. La puissance armée et l’audace du Bey Mohamed, roi des Turcs, sont telles que, devenu le plus mortel ennemi de la chrétienté, il poursuit d’une haine féroce les fidèles du Christ par tous les moyens à sa disposition. Il vient en effet de s’emparer de Constantinople et de la ville voisine de Pera, après un siège où il a employé quantité de machines de guerre, et des troupes en grand nombre. Je n’ignorais ni ses buts, ni sa férocité, mais je me rendis pourtant en cette ville où je tentai d’apporter mon aide en cette période critique. Mais que pouvaient mes pauvres forces, que pouvaient celles de la ville face à sa puissance ? Il encercla la cité avec une armée de trois cent mille hommes et une flotte de deux cent vingt navires, fustes et galères, et entreprit le siège en semant l’épouvante. Nous étions peu nombreux, et combattîmes aussi longtemps que nous le pûmes, aidés par les Génois qui firent tous leurs efforts pour défendre la ville.  Officiellement, ils étaient alliés aux Turcs, mais ce n’était qu’en apparence, car en réalité, ils nous envoyaient chaque nuit en cachette tous les hommes en état de se battre qu’ils pouvaient, ils participaient aux réunions du conseil impérial et donnaient des conseils à l’empereur sur les meilleurs moyens de défendre la ville. On les accuse d’avoir livré leur ville [Pera] aux Turcs afin de bénéficier d’une paix séparée, mais c’est un mauvais raisonnement, car ils étaient dans la même situation critique que nous, et n’avaient nul désir de précipiter leur propre ruine. La preuve, c’est qu’au moment même où Constantinople est tombée, Pera est tombée aussi au pouvoir des Turcs, qui ont rasé ses murs et aboli sa république. J’y étais personnellement, je puis fournir là-dessus un témoignage véridique : ils se sont comportés avec courage, avec héroïsme, et il n’est pas juste de les accuser, d’autant que leurs possessions sont tombées elles-aussi sous la domination des Turcs, et que Chio et Mytilène sont désormais asservies et doivent payer tribut. (1)
Il est maintenant nécessaire de s’éveiller de notre sommeil et de dissiper le brouillard devant nos yeux. Votre très illustre Seigneurie peut faire de grandes choses, et les grandes entreprises sont faites pour elle. Voici venu le moment de prendre les armes et la croix, d’élever vers Dieu nos prières, afin qu’il prenne pitié de nous et ne permette pas que son nom et ses fidèles soient anéantis. Je suis convaincu que si votre illustre Seigneurie si les autres princes et seigneurs de la terre acceptent d’embrasser la cause commune, nous pourrons avec l’aide de Dieu venger la communauté chrétienne aujourd’hui durement terrassée ; je forme le voeu que telle soit l’intention de votre très illustre Seigneurie. Je crains qui si la chose traîne trop en longueur, l’ennemi n’augmente insensiblement sa puissance et que nous ne soyons plus en mesure de le vaincre quand bien même nous le voudrions.
J’ai voulu écrire brièvement ces lignes à votre très illustre Seigneurie pour l’éclairer sur la situation, et qu’elle conçoive à travers mes paroles le péril et la douleur de la chrétienté.
 

Isidore, cardinal évêque de Sabine,
Rome, le 22 février 1455.
Isidore continue sa tournée épistolaire des hauts personnages susceptibles de l'aider. Après le Pape et Bessarion, après le Doge, il s'adresse maintenant au Duc de Bourgogne. Ses chances étaient ici, paradoxalement meilleures : a priori, pourquoi un noble occidental, qui avait fait de Bruxelles l'une des capitales de ses Etats, et qui était déjà assez occupé par les affaires de l'Occident (suite à la victoire française de la Guerre de 100 Ans, le roi de France  remontait en puissance, avec un état plus centralisé et mieux armé), se préoccuperait-il des affaires d'Orient ?

La réponse se trouve dans le commentaire de Pertusi.

- Le "Voeu du Faisan" prononcé à Lille par Philippe le Bon et son fils Charles le Téméraire le 17 février 1454 témoignait de ce goût bien moyenâgeux pour l'allégorie. Il s'était déroulé dans une atmosphère où se mêlaient foi chrétienne, paganisme et ce faste dont savaient faire preuve les Ducs de Bourgogne. A la vaisselle de luxe et aux fontaines de boissons, s'ajoutaient trois tables immenses sur lesquelles on avait édifié des paysages animés montrant des villes, des châteaux, des forêts et des navires. Une représentation mettant en scène Jason (référence à l'Ordre de la Toison d'Or, voir note) précéda l'entrée d'une femme en grand deuil, symbole de la Chrétienté asservie, et portant au poing un faisan, et qui se lamentait sur sa captivité et son esclavage. Le Duc, son fils et les chevaliers présents jurèrent alors de se croiser pour secourir les Chrétiens opprimés par l'Infidèle. Le voeu sur un animal vivant ou apprêté pour le repas durant lequel il sera partagé entre les convives est une coutume païenne : les Vikings prêtaient serment sur un sanglier, et Edouard III d'Angleterre (1312-1377) jura sur un héron qu'il s'emparerait de la couronne de France.

- Les Ducs de Bourgogne avaient rassemblé, par une politique matrimoniale, des états comprenant, les "pays de par delà", Bourgogne, Franche-Comté, Comté de Nevers, et les "pays de par deça",  Picardie, Pays-Bas actuels, sauf la Frise, et l'équivalent actuel de la Belgique (ce qui fait considérer - à tort - par certains historiens belges  que les Pays-Bas bourguignons préfiguraient la Belgique contemporaine), sauf la Principauté de Liège, et lorgnaient sur la Lorraine.

- Ils représentent, au XVème siècle, un curieux mélange de modernité, par leur autoritarisme, leur politique de rassemblement de terres, leur volonté centralisatrice et organisatrice, et d'esprit archaïsant : ils tentèrent de raviver l'esprit chevaleresque, dont le symbole le plus évident est l'Ordre de la Toison d'Or. Une croisade ne pouvait que séduire un ordre qui se voulait l'incarnation des vertus de courage, de fidélité, de sacrifice et d'abnégation mises au service d'une noble et juste cause.

- Enfin, comme les "pays de par deça"  étaient l'un des principaux moteurs économiques de l'Europe en ce temps, ils généraient de plantureux revenus au profit des Ducs de Bourgogne. Philippe le Bon fut même, un temps, le souverain le plus puissant de l'Europe chrétienne. 


L'ordre de la Toison d'Or

Il fut fondé à Bruges le 10 janvier 1430 par Philippe le Bon pour regrouper autour du Duc l'élite aristocratique de la Bourgogne et des Pays-Bas, et ce notamment face à la remontée en puissance du Roi de France Charles VII. Il était aussi destiné à faire revivre l'esprit de la chevalerie chrétienne qui avait participé aux Croisades : la toison d'or représentait Jérusalem.

Le grand maître en était le Duc de Bourgogne lui-même, à qui les 31, puis 51, enfin 61 membres juraient aide et fidélité, ainsi qu'à la foi catholique. Le Duc les consultait obligatoirement sur les grandes affaires de l'Etat.

Au début, l'on y entrait par cooptation, plus tard par nomination, sur base de critères stricts : naissance noble, ne pas avoir fait preuve d'hérésie, de trahison ou de lâcheté sur le champ de bataille, motifs qui justifiaient également une exclusion de l'Ordre.

L'on trouvera des informations supplémentaires sur cette institution ici.


(1) Isidore se montre beaucoup plus élogieux à l'égard des Génois, et surtout ceux de Pera que Leonardo di Chio, pourtant leur compatriote, qui ne leur épargne aucun reproche, et surtout celui de ne voir que le point de vue commercial. On comparera ce passage avec les §§ 9, 10, 15 & 16 du récit de Leonardo. Celui-ci les connaissait trop bien, ce qui n'était pas le cas d'Isidore.

Il y a plus : j'imagine qu'Isidore, à qui la fougue n'avait pas oblitéré le sens politique, pensait également enrôler Gênes, dont les moyens financiers étaient importants et la flotte toujours puissante, dans une expédition de secours.

 

Marie-Anne Peric & D. "October Equus" V. Décembre 99 - Juin 00
Revu février 03
Réédition avril 2007


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