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File
d'Hoplites
Plaque
868b du monument des Néréides de Xanthos (Lycie)
vers
- 400
"Je
ne déshonorerai pas les armes que je porte ;
je
n'abandonnerai pas mon compagnon de combat ;
je
lutterai pour défendre les sanctuaires de l'Etat
et
lèguerai à la postérité une patrie non pas
diminuée
mais
plus grande et plus puissante,
dans
la mesure de mes forces et avec l'aide de tous...
je
prends à témoin les divinités et les frontières
de la patrie,
le
blé, l'orge, les vignes, les figuiers et les oliviers."
,
Pas
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chapitre
ou paragraphe désiré ![]()
1. Introduction
2. Hoplite :
étymologie
et équipement
2.1. Etymologie
2.2. Equipement
défensif
2.2.1. Un
casque de bronze
2.2.2. Sur
une tunique,
une cuirasse
2.2.3. Une paire
de jambières
2.2.4. Le hoplon
2.3. Equipement
offensif
2.3.1. La lance
2.3.2. L'épée
2.4. Un
matériel lourd et encombrant
2.4.1. Combien
tout cela
pesait-il ?
2.4.2. Un
équipement adapté à des engagements très courts
3. La
phalange
: organisation & commandement
3.1. La phalange
archaïque
3.1.1. L'énomotia
3.1.2. La pèntékostus
3.1.3. Le lokhos
3.2. L'exemple
athénien
3.3. Sparte
3.3.1. L'organisation
: tableau
3.3.2. Une
petite
visualisation, c'est mieux...
3.4. Le commandement
3.4.1. A Athènes
3.4.2. Le cas
spartiate
3.4.3. Hommes
et gradés : un égalitarisme fondamental
3.4.4. Où se
tenait le
général ?
4. Comment
est-ce que
cela se passait ?
4.1. Aurion
d'esti exodos ("Demain, il y a expédition")
4.1.1. Le barda
4.1.2. "On
the road
again"
4.1.3. Le camp
4.2. Déploiement
initial et préparatifs
4.2.1. Déploiement
de la phalange
4.2.2. Une
forte dose de rituel
4.3. Un
principe tactique simpliste
4.4. La
progression vers l'instant fatidique
4.4.1. La marche
4.4.2. La course (éphodos,
épidromos)
4.4.3. Mais
pourquoi ne
pas attendre ?
4.5. Escrime
ou choc et poussée ?
4.5.1. Choc et poussée
4.5.2. Escrime
4.5.3. La
solution
de Victor Davis Hanson
4.6. La
rupture du front (pararrèxis) et la fuite (tropè)
4.6.1. Par
où
la phalange cédait-elle d'abord ?
4.6.2. La fuite
4.6.3. Le massacre
4.7. Après
la bataille
4.7.1. Le trophée
4.7.2. "Le
champ couvert de morts sur qui tombait la nuit"
4.7.3. Les blessés
4.7.4. Les
funérailles
: l'exemple athénien
4.8. Encore
des zones d'ombre
5. La supériorité lacédémonienne et ses parades
6. Entrainement
et formation
6.1. Athènes
et Sparte: les extrêmes ?
6.1.1. Sparte
6.1.2. Athènes
6.1.3. Prudence...
6.2. Le gymnase
7. Aspects
psychologiques
7.1. Le
guerrier-aristocrate de l'époque géométrique
7.2. L'hoplite,
citoyen-soldat
7.3. Tempérons
cependant l'opposition...
7.3.1. "Lussa" ?
7.3.2. "Sôphrosunè" ?
7.4. Des continuités,
donc...
7.4.1. Ritualisation
7.4.2. Esprit
agonistique
7.4.3. Morale héroïque
7.5. Un
profond sentiment d'égalité
8. La
phalange et la cité
8.1. La
guerre comme état diplomatique naturel
8.1.1. Les
ressources
8.1.2. Les
populations
8.1.3. L'esprit
civique
8.1.4. Conséquences
8.1.5. Mais
ceci n'explique
pas tout
8.2. L'hoplite
est, par définition et par essence, un citoyen
8.2.1.
L'exemple
athénien
8.2.2.
Sparte
: une irrégularité ?
8.2.3.
Conséquences
institutionnelles et idéologiques
8.2.4.
Mais,
qui sont, au juste, ces hoplites ?
8.2.5.
Le
contraire de l'hoplite : l'éphèbe et le crypte
9. Comment
en est-on arrivé
là ?
9.1. La
phalange comme invention de la caste guerrière
9.2. La
phalange comme invention des ruraux
9.2.1. Cette
hypothèse
connait deux variantes
9.2.2. L'exemple
suisse
9.2.3. Modèle
grec
et modèle suisse
9.3. Choix, ou
synthèse ?
10. La
faillite du système
10.1. "Le
suicide profond de la Grèce des Cités" (Jacqueline de Romilly)
10.1.1. Une
guerre idéologique
10.1.2. Extension
des opérations
10.1.3. Développement
du mercenariat
10.2. Le
IVème siècle, siècle des mercenaires
10.2.1. Les
causes profondes
10.2.2. Qui
sont ces mercenaires
?
10.2.3. Et leurs
chefs...
10.2.4. L'équipement
évolue aussi
11. Conclusion
: le civil et le militaire
11.1. Un
type pur
11.2. Une
imbrication d'autant moins visible qu'elle est étroite
11.3. Le
régnicole soldé et la société
Annexe 1 : de la difficulté de...
Annexe 2 : modèles occidental & oriental de la guerre
Annexe 3 : armée, gymnase et homosexualité
Annexe 4 : tableau du système monétaire grec
Chronologie : les principales batailles hoplitiques

L'une des caractéristiques les plus typiques du monde hellène classqiue est son mode de combat : le choc frontal de deux blocs serrés de soldats fortement cuirassés et armés d'une pique.
L'invention date du VIIème siècle, et semble due aux Argiens. Le premier document pictural dont nous disposions est l'olpè Chigi. Tout y est : les deux phalanges affrontées, les fantassins lourds rangés en ordre serré et formant un mur de leurs boucliers, l'aulète qui rythme la marche.
Cette représentation illustre parfaitement cette citation de Tyrtée :
"Pied contre pied, le bouclier appuyé contre le bouclier, l'aigrette contre l'aigrette, et le casque contre le casque, la poitrine pressant la poitrine."Mais l'hoplite, et la bataille hoplitique, qui semblent si familiers au spécialiste comme au simple amateur de l'Antiquité, ne sont pas un type de guerrier ni de combat si "évidents" ; ils recèlent encore bien des mystères et suscitent pas mal de débats parmi les historiens et les sociologues de la Grèce ancienne : par exemple, comment se déroulait effectivement un affrontement entre phalanges ? Quelle était l'articulation entre la phalange et la cité, entre l'hoplite et le citoyen ? Comment en est-on arrivé à ce type de soldat et de combat ? Comment et pourquoi la phalange hoplitique est-elle devenue obsolète ?(Tyrtée, Elégies, II, 29-34)
Ce qui m'intéressera donc dans ce panorama de l'hoplitisme classique, c'est le principe de fonctionnement de la phalange, les énigmes qu'elle pose et les implications psychologiques, sociales et politiques qu'elle entraîne. J'examinerai également son origine et les causes de sa disparition.


L'hoplite
tire son nom de son arme défensive principale, le hoplon,
ou large bouclier rond et convexe. C'est que, héritage possible
de la pensée indo-européenne primitive, le hoplon
est chargé d'une forte valeur symbolique : il
porte, au choix
de son propriétaire, des représentations
géométriques, humaines, animales ou mythologiques (la tête
de Méduse, à valeur apotropaïque, était un motif
apprécié), sauf à Sparte, où il est uniformément
frappé d'un lambda (une reconstitution
moderne) ; fuir en l'abandonnant aux mains de l'adversaire
était
un déshonneur, et chez les Spartiates,
les hommes revenaient soit avec leurs boucliers
Un simple coup d'oeil sur cet hoplite classique et sur ce Spartiate suffit à convaincre que l'hoplite est un fantassin lourdement cuirassé.

2.2.1.
Un casque de bronze (kranos)
Casque
ce type "corinthien"
Lécythe
Vers
430 ACN
Fait d'une seule plaque de bronze martelé, il enveloppait la tête tout entière, couvrant souvent le visage, ne laissant de fentes que pour la respiration et les yeux. Il s'ornait fréquemment d'un cimier en crin de cheval coloré, le plus souvent longitudinal, mais parfois transversal, comme chez les Spartiates, qui servait soit à rendre le hoplite plus impressionnant, soit à dévier les coups portés par l'adversaire sur le haut du crâne.
Avantages
- protège la totalité de la tête, y compris le visage ; le cimier ajoutait peut-être une protection supplémentaire.
Inconvénients
- Son poids : deux kilos à deux kilos et demi.
- Limite sérieusement la vision et l'audition, inhibant
considérablement
les communications entre les chefs et leurs subordonnés et réduisant
la perception que pouvait avoir le hoplite de la situation générale.
- Rembourrage intérieur réduit (mince matelassage de
cuir ou de feutre), avec deux conséquences : les coups portés
sur le casque n'étant pas suffisamment amortis, les dégâts
au visage et surtout au crâne pouvaient être importants. Quasi
pas d'aération. La nécessité d'un ajustement étroit
explique pourquoi les hoplites portaient les cheveux longs, et pourquoi
les Spartiates passaient beaucoup de temps à se coiffer soigneusement
avant l'affrontement.
- La température montait rapidement à l'intérieur,
d'autant plus que les batailles se déroulaient essentiellement en
été, donc sous une chaleur qui pouvait dépasser 30
degrés (voir ici
pour les moyennes à Athènes).
Ceci explique qu'en dehors des combats, l'hoplite rejetait son casque vers l'arrière, et qu'il ne le tirait devant le visage que juste avant l'assaut.
L'on en trouvera ici différents modèles, exemplaires anciens et copies modernes : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix pour faire bonne mesure.
2.2.2.
Sur une tunique, une cuirasse (thorax)
Elle existait en divers types : celui de luxe, en bronze moulé, se composait d'un plastron et d'une plaque dorsale attachés sur les flancs par des tenons et des fermoirs en cuir ; les plus courants, en cuir ou formés de plusieurs couches de lin collées et raidies (linothorax - voir cette reconstitution et le modèle en cours de fabrication, adoptée par de nombreux hoplites à partir de la fin du VIème siècle), étaient parfois renforcés d'écailles métalliques. Des lanières de cuir ou de lin (ptérux) prolongeaient la cuirasse pour protéger le bas-ventre et le haut des cuisses. Des bandes de bronze ou de lin couvraient parfois les épaules.
Avantages
- Modèle en bronze : très bonne protection, même
contre les coups de lance ou d'épée les plus violents. Il
fallait des coups répétés pour la percer.
- Elle donnait donc à son porteur un grand sentiment de
sécurité.
Inconvénients
- Le poids ! De quinze à vingt kilos pour les
cuirasses en bronze.
Heureusement, les modèles en lin descendaient à 6 kilos pour
ceux avec écailles ou lamelles protectrices en bronze, voire à
3 kilos sans renforts métalliques.
- Elle devait être faite sur mesure : un ajustement trop
lâche
imposait un poids trop grand aux épaules ; trop serrée, elle
étouffait son porteur.
- En effet, c'était un objet raide qui ne permettait qu'une
aération très médiocre du torse.
- Objet très chaud en été : exposée au
soleil, la surface des cuirasses de bronze devenait brûlante au
toucher.
Le soldat baignait très rapidement dans sa sueur, ce qui rajoutait
à ses sensations d'inconfort. L'hoplite risquait la déshydratation
en cas de port prolongé.
- Très mauvais isolant contre le froid.
- Elle ne permettait au torse que des mouvements de faible
amplitude
: par exemple, il était difficile de se pencher, pour fixer les
jambières
ou ramasser un objet au sol.
- Par son poids et son encombrement, elle réduisait
considérablement
la mobilité et la vitesse de l'hoplite.
2.2.3.
Une paire de jambières (knémis)
Elles couvrent les jambes des chevilles au genou. Découpées dans une feuille de bronze, elles sont adaptées à la taille de l'hoplite et à la musculature de son mollet, sur lequel l'élasticité du métal les maintien en place. Un matelassage de cuir ou de feutre était vraisemblablement cousu à l'intérieur.
Avantages
- Associées aux ptéruges, elles assuraient une bonne protection des jambes contre les coups portés vers les jambes.
Inconvénients
- Frottement, lors de la marche et encore plus lors
de la course, contre
les genoux, l'arrière des mollets et les chevilles.
- Elles tenaient difficilement en place suite à une marche
prolongée,
une course rapide ou des coups.
Il s'agit d'un bouclier, très souvent circulaire, plus rarement ovale, mesurant à peu près un mètre de diamètre. Son chassis en bois, d'une épaisseur d'un demi centimètre au centre, est recouvert à l'intérieur d'une couche de cuir, à l'extérieur d'une plaque de bronze décorée d'un motif laissé au choix de son propriétaire. Le tout ne pèse pas moins de 7 à 8 kilos. Parfois, une plaque de bronze supplémentaire fixée à l'intérieur protégeait l'avant-bras. Convexe, il est muni d'un bord plat sur lequel l'hoplite appuie le menton lors des affrontements, tout en faisant reposer le bol du bouclier sur son épaule gauche.
Son autre
caractéristique remarquable ne se
trouve pas à l'extérieur, mais à
l'intérieur
: pour l'enfiler, l'hoplite passe le bras dans un brassard (porpax)
vertical fixé au centre du bouclier puis saisit une poignée
(antilabè) attachée au
bord
de l'arme. Cette invention décisive réduit la maniabilité
du hoplon, mais permet
au soldat de le rabattre
devant son torse : il fait corps avec son bouclier, dont il
couvre en
partie son compagnon de gauche ; les boucliers s'emboitent
donc à
la manière d'écailles, comme l'illustre la photo en tête
d'article. Parfois, un tablier de cuir est fixé au bord inférieur
du
hoplon pour protéger le
haut des
jambes contre les projectiles.
Hoplon
L'on distingue nettement porpax
et antilabè
Vase
de Vix
500
ACN
Avantages
- Protégeait tout le torse.
- Permettait de couvrir le côté droit du voisin de gauche,
ce qui renforçait les sentiments de solidarité et de cohésion
à l'intérieur de la phalange.
- Combiné à la cuirasse, le hoplon
offrait une bonne protection dans les combats au corps à corps.
- Sa forte concavité facilitait la poussée exercée
par les soldats des rangs postérieurs, du quatrième au dernier.
Pour plus de détails, voir ce
sous-chapitre.
Inconvénients
- Arme lourde (7 à 8 kilos) et encombrante.
- Obligeait son porteur à tenir le bras gauche, a priori le
le plus faible, en position fléchie au niveau de la taille pendant
d'assez longues périodes. Cette attitude pénible et le poids
de l'arme expliquent pourquoi les hoplites ne prenaient leurs boucliers
qu'au tout dernier moment avant le combat et qu'ils le déposaient
spontanément, le faisant reposer contre leurs genoux, dès
qu'ils en avaient l'occasion.
- Objet peu mobile, ce qui ne permettait pas, contrairement
au scutum
romain, de parer des coups venus de différentes directions, ni
d'utilisation
offensive. Les hoplites étaient donc obligés de se tasser
en formation serrée pour bénéficier de la protection
mutuelle de leurs boucliers.
- Etant donné la minceur de sa plaque de bronze, c'était
une arme qui se fendait, se brisait voire tombait en morceaux lors du premier
impact ou sous l'effet des coups de lance ou d'épée répétés.

C'est l'arme offensive par
excellence : de deux
à trois mètres de long, sa hampe en bois de cornouiller ou
de frêne, d'un diamètre de deux à deux centimètres
et demi, est munie d'une pointe en fer.
Pointes
de lance
Cratère
460
ACN
A l'autre extrémité, elle est
équipée
d'une seconde pointe, plus petite et en bronze, qui sert de contrepoids
et fait office de pique de secours au cas où la pointe principale
se tordrait, se briserait ou se détacherait de la hampe.
Talon
de lance
Cratère
460
ACN
Vers le milieu de la hampe, l'hoplite enroule une lanière de cuir destinée à lui assurer une meilleure prise lorsqu'il frappe. C'est donc, contrairement à la javeline des guerriers homériques et d'époque géométrique et au pilum romain, une arme d'estoc.
L'ensemble pesait environ un kilo.
Avantages
- Elle permettait une bonne pénétration de
l'équipement
défensif de l'adversaire, principalement lors du heurt initial des
phalanges.
- Deux pointes métalliques : si la hampe se cassait ou la
pointe
principale se détachait, s'émoussait ou se déformait,
l'hoplite avait toujours la possibilité d'utiliser le talon en bronze.
Inconvénients
- Elle se brisait rapidement, souvent lors du
premier choc des armées.
Elle pouvait être tranchée d'un coup d'épée
vigoureux. Pour continuer à combattre l'hoplite des premiers rangs
était ainsi obligé de s'approcher encore plus de son vis
à vis, usant de l'épée ou de ses mains.
- Sa longueur rendait son maniement difficile dans une
formation aussi
serrée que la phalange. Lors des combats,
elle obligeait les hoplites à se garder des coups de lance de leurs
propres camarades ! Pour éviter ces coups intempestifs et parfois
mortels, les hommes des trois premiers rangs tenaient leurs lances
par-dessus
leur épaule droite, en oblique, frappant de haut en bas, tandis
que les autres rangs la tenait verticalement.
2.3.2.
L'épée
Elle est reléguée à un rôle
secondaire : elle n'aura jamais la sinistre et effroyable efficacité
du glaive romain. Sa lame de fer à l'extrémité renflée,
d'une longueur de 60 centimètres, est fixée à une garde
et une poignée en bronze. Pesant un kilo à un kilo et demi,
cette arme d'estoc et de taille se porte dans un fourreau
de bois couvert de cuir suspendu à un baudrier du côté
gauche de l'hoplite. Certains hoplites lui préfèrent la kopis,
ou makhaïra (latin falcata),
une lourde et vicieuse arme
à la lame incurvée frappant essentiellement de taille.
Makhaïra
Coupe
à figures rouges
490
ACN
On trouvera sur cette page des images de pointes et de talons et lances, ainsi que d'épées.

2.4.1.
Combien tout cela pesait-il ?
|
| Poids maximum (en kilos) | |
| Casque | 2 | 2,5 |
| Cuirasse en bronze | 15 | 20 |
| Cuirasse en lin | 3 | 6 |
| Jambières | 1 ? | 1 ? |
| Bouclier | 7 | 8 |
| Lance | 1 | 1 |
| Epée | 1 | 1,5 |
| Total avec une cuirasse en bronze | 27 | 34 |
| Total avec une cuirasse en lin | 15 | 20 |
2.4.2.
Un équipement adapté à des engagements très
courts
On l'aura remarqué au paragraphe précédent, même avec une cuirasse en lin non renforcée, les armes de l'hoplite représentaient au moins 15, pour monter à 35 avec une cuirasse en bronze, soit d'un cinquième à quasi la moitié d'un homme d'un poids moyen de 75 kilos. Il n'est pas étonnant que Xénophon raconte qu'une fois descendu de cheval, il ait éprouvé des difficultés à se déplacer.
Et encore, aux VIIème et VIème siècle, certains soldats renforçaient-ils leur équipement défensif de protège-chevilles, de couvre-pieds ou de manches en bronze.
Pourquoi un équipement défensif aussi lourd ? Tout simplement parce qu'il offrait une bonne protection, ou, à tout le moins, procurait un grand sentiment de sécurité.
Il était évidemment très difficile, si pas impossible, de porter tout ce harnachement sur de longues périodes surtout par les fortes chaleurs que connaît la Grèce à la belle saison, constatation qui entraine diverses conséquences mises en évidence par Victor Davis Hanson :
Il est difficilement imaginable
que les batailles hoplitique aient pu durer longtemps : les combattants
seraient tombés d'épuisement
ou de déshydratation. Ces armes étaient par contre bien
adaptées à un choc brutal, court, et à la recherche
rapide de la décision. Ces affrontements ne devaient pas
durer
plus d'une heure, et, à mon avis, les choses devaient parfois être
réglées en quelques minutes.
L'on observe chez les Grecs une très nette tendance à l'allègement,
contrairement à celle du Moyen-Age, où l'armure s'alourdit
constamment, de la cote de mailles des Xème-XIème siècle
à la cuirasse de plates du XVème : les couvre-chevilles,
sandales métalliques et protège-bras disparaissent déjà
avant le Vème siècle ; le corset en bronze s'efface devant
celui en lin ; Iphicrate, enfin, au début du IVème siècle,
supprime les jambières, dégage le visage, réduit la
taille du hoplon et
remplace la cuirasse
rigide par un modèle en toile matelassée. Un bémol
cependant : cette réforme d'Iphicrate ne rendit pas obsolètes
les modèles précédents du jour au lendemain, car les
armes, souvent transmises de génération en génération
et représentant un investissement important, se démodaient
lentement.
L'on comprend que les hoplites
se fassent accompagner par un valet qui portait
leur équipement
défensif, hormis le bouclier.
Il est très probable
qu'ils ne se mettaient en tenue de combat qu'au tout dernier
moment
avant la bataille, quand ils étaient vraiment certains d'en venir
aux mains. Des récits font même état d'hoplites surpris
sans armure par le début de l'engagement.
Il était souvent nécessaire
de se faire aider pour enfiler ses armes, et plus
particulièrement
pour boucler la cuirasse, soit par un camarade de combat, soit par son
serviteur, comme le suggère cette séquence du drill rapportée
par le tacticien Asclépiodote :
"Prêts à prendre les armes ! Valets d'armes dehors ! Silence et attention aux ordres ! Prenez... Armes !"
Enfin, les fuyards
n'hésitaient pas à se débarrasser des pièces
d'équipement les plus lourdes, casque, cuirasse et surtout
bouclier,
même si elles avaient une valeur sentimentale ou pécuniaire
importante : au moment de sauver sa peau, le choix était vite fait.
D'autre part, une fois la victoire assurée, les vainqueurs
s'empressaient
de déboucler leur armure et de relever le casque sur le sommet du
crâne.
L'apparition et les développements de la phalange archaïque restent encore mal connus. L'emploi du substantif pèntékostus,"nombre de cinquante" (Bailly), pour désigner une unité nettement plus grande tant à Athènes qu'à Lacédémone laisse supposer qu'à l'origine, la pèntékostus comptait 50 hommes du rang et gradés. D'après Peter Connolly, l'on pourrait reconstituer ainsi comme suit l'organisation de la phalange archaïque.
Elle est formée de 3 files de 8 hommes, auxquelles s'ajoute un ouragos, ou serre-file : 3 X 8 + 1 = 25 hommes et gradés.
Direction de l'ennemi
| H | H | E |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
serre-file. Voir ici
pour l'explication du rôle de ce sous-officier.
E = énomotarkhos,
chef d'énomotia.
Elle consiste en deux énomotia, ou en 6 files de 8 hommes + 2 serre-files : 6 X 8 + 2 = 50 hommes, nombre qui explique son nom.
Direction de l'ennemi
| H | H | E | H | H | P | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
serre-file.
E = énomotarkhos.
P = pèntékonter
ou pèntékoster, chef
de pèntékostus.
Il se compose de deux pèntékostus, ou de quatre énomotia, ou encore de 12 files de 8 hommes + 4 serre-files : 12 X 8 + 4 = 100 hommes et gradés.
Direction de l'ennemi
| H | H | E | H | H | P | H | H | E | H | H | L | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| O | O | O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
serre-file.
E = énomotarkhos.
P = pèntékonter/pèntékoster.
L = lokhagos,
commandant de lokhos.

Les informations sont malheureusement fragmentaires. Il semble que l'armée athénienne ait conservé le lokhos archaïque comme unité de base.
| Effectif |
| ||
| Phalange | 10 X taxis | Cité | - Archôn polémarkhos
- Stratègos |
| Taxis | 1300 hoplites (1) = 3 (?) X lokhos | Tribu (phulè) | Taxiarkhos |
| Unité intermédiaire ? | ? (2) | ? | ? |
| Lokhos | 100 | ? | Lokhagos |
Remarques :
(1) Ces chiffres sont évidemment
théorique : l'armée athénienne met en ligne de 8 à
10.000 hoplites,
ce qui réduit la taxis
à 800
- 1.000 soldats. Il y a bien sûr les disponibilités réelles
; soustrayons encore de cet effectif les morts au combat, les blessés,
les malades, les déserteurs, les hommes en mission et les absents
pour toutes sortes de bonnes (pour eux) et mauvaises (pour l'officier)
raisons.
L'archôn
polémarkhos exerce le commandement suprême jusqu'aux
Guerres Médiques. Par la suite, cette charge sera reprise par les
stratègoï.
(1) (2) L'on ignore s'il
existait un niveau d'organisation intermédiaire entre la taxis
et le lokhos.
Certaines sources font état
d'un grand "lokhos" de
plus ou moins 430 hommes,
ce qui expliquerait la taxis
de 1300 soldats.

3.3.1.
L'organisation : tableau
Thucydide et Xénophon font état de deux modèles différents. Xénophon (430-354) ayant vécu plus tardivement que Thucydide (456-400), il n'est pas impossible que son modèle reflète des réformes de l'organisation de l'armée spartiate.
Selon Thucydide
|
|
| |
| Armée | 7 X lokhos
3584 hoplites |
Roi (basileus) |
| Lokhos | 4 X pèntékostus
512 soldats |
Lokhagos |
| Pèntékostus | 4 X énomotia
128 hommes |
Pèntékoster |
| Enomotia | 32 hoplites, en 4 files de 8 hommes | Enomotarkhos |
D'après Xénophon
|
|
| |
| Armée | 6 X mora
3456 hommes |
Roi (basileus) |
| Mora | 4 X lokhos
576 hoplites |
Polémarkhos |
| Lokhos | 2 X pèntékostus
144 soldats |
Lokhagos |
| Pèntékostus | 2 X énomotia
72 hommes |
Pèntékoster ou pèntékonter |
| Enomotia | 36 hoplites, en 3 files de 12 hommes | Enomotarkhos |
Pourquoi cette différence
entre les modèles de Thucydide et Xénophon ?
- Soit, entre l'époque de Thucydide et celle de
Xénophon,
la phalange spartiate a connu l'addition d'un niveau d'organisation et
de commandement (mora/polémarkhos)
qui, couplé à une réduction du nombre d'unités
subalternes au niveau le plus bas, en aurait rendu la structure plus
souple
et aisée à commander.
- Soit, et c'est plus probable, Xénophon, laconophile patenté
qui avait des contacts suivis avec les Lacédémoniens, disposait
de renseignements de première main, donc plus fiables.
3.3.2.
Une petite visualisation, c'est mieux...
L'énomotia
Direction de l'ennemi
| F | F | E |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| % | % | % |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| H | H | H |
| O | O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
ou serre-file. Le dernier rang de l'armée spartiate était
probablement formé uniquement de ces sous-officiers dont la tâche
était d'assurer la cohésion de leur file.
% = chef de
demi-file.
F = chef de
file.
E = énomotarkhos.
Deux énomotia
forment une pèntékostus
Direction de l'ennemi
| F | F | E | F | F | P | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| % | % | % | % | % | % | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| H | H | H | H | H | H | |
| O | O | O | O | O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
ou serre-file. Le dernier rang de l'armée spartiate était
probablement formé uniquement de ces sous-officiers dont la tâche
était d'assurer la cohésion de leur file.
% = chef de
demi-file.
F = chef de
file.
E = énomotarkhos.
P = pèntékonter/pèntékoster.
Deux pèntékostus
forment un lokhos
Direction de l'ennemi
| F | F | E | F | F | P | F | F | E | F | F | L | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
ou serre-file. Le dernier rang de l'armée spartiate était
probablement formé uniquement de ces sous-officiers dont la tâche
était d'assurer la cohésion de leur file.
% = chef de
demi-file.
F = chef de
file.
E = énomotarkhos.
P = pèntékonter/pèntékoster.
L = lokhagos.
Quatre lokhos
forment une mora
Direction de l'ennemi
| F | F | E | F | F | P | F | F | E | F | F | L | F | F | E | F | F | P | F | F | E | F | F | L | F | F | E | F | F | P | F | F | E | F | F | L | F | F | E | F | F | P | F | F | E | F | F | PO | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | % | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | H | |||
| O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O | O |
Légende :
H =
hoplite, homme du rang.
O = ouragos,
ou serre-file. Le dernier rang de l'armée spartiate était
probablement formé uniquement de ces sous-officiers dont la tâche
était d'assurer la cohésion de leur file.
% = chef de
demi-file.
F = chef de
file.
E = énomotarkhos.
P = pèntékonter/pèntékoster.
PO = polémarkhos.
Direction de l'ennemi
Remarques :
- Chaque case représente une énomotia.
- Chaque couleur représente une mora.
A l'intérieur des mora,
chaque nuance
représente un lokhos.
- L'armée était commandée par le roi (basileus).
- Ces effectifs sont bien entendu théoriques (voir la
remarque
à propos de l'organisation
athénienne).

Du haut au bas de l'échelle hiérarchique, les chefs sont élus ! En ce qui concerne plus particulièrement les stratègoï, ces officiers sont d'abord des magistrats civils, responsables de la politique de défense et de sécurité, qui ont en charge le recrutement, la supervision de l'équipement des hommes et des navires, la levée des taxes de guerre, les décisions stratégiques, la direction des opérations et le commandement tactique de l'armée sur le terrain.
L'Ekklèsia élit ses stratègoï à main levée pour un mandat d'un an, mais les plus compétents et/ou influents, comme Périclès, ont de fortes chances de s'y faire réélire, ce qui assure une certaine continuité à la politique extérieure de la cité.
Conséquence : des civils, aux compétences militaires aléatoires, peuvent se retrouver à la tête d'une armée ou d'une flotte : tel fut le cas de Sophocle et de Thucydide. L'exemple de ce dernier montre qu'il s'agissait d'un poste à risques, et pas seulement du fait de l'ennemi : en 424, n'étant pas parvenu à empêcher la prise d'Amphipolis par Brasidas, il est exilé jusqu'en 404, ce qui lui laisse le temps de rédiger son histoire de la Guerre du Péloponnèse (Brasidas, merci pour la science historique). Pire : en 406, les stratèges qui revenaient vainqueurs de la bataille navale des Arginuses sont jugés, condamnés à mort par l'Assemblée et exécutés pour n'avoir pas pu, suite à une tempête, recueillir les corps des marins morts pour leur donner une sépulture !
Pourquoi, alors, briguer cette fonction ? Parce que l'on est convaincu de ses capacités, de la justesse de ses conceptions stratégiques, et de leur supériorité sur celles des adversaires politiques ou des stratèges en place ; parce qu'il y a la pression des amis, de la faction, de la famille et de ses traditions d'exercice des fonctions publiques, surtout s'il s'agit d'une famille aristocratique ; en somme, parce que l'on vit dans une société du face-à-face. Chez les notables, le commandement militaire prolonge l'habitude et le goût de diriger acquis dans l'exploitation ou l'entreprise familiale : Yvon Garlan souligne que "61 % des stratèges athéniens connus figurent dans le catalogue qu'on a dressé des grands propriétaires".
Mutatis mutandis, il en était de même dans les autres cités, les cas athénien, avec son contrôle populaire ombrageux et son idéologie du non-professionnalisme, et spartiate, caractérisé par le quasi-professionnalisme des officiers comme des hoplites, constituant les deux extrêmes.
Contrairement aux autres cités grecques, Sparte confie le commandement de ses armées à deux rois, donc des magistrats héréditaires. Cette survivance archaïque ne trouve aucune explication satisfaisante, à moins qu'il ne s'agisse tout simplement de motifs d'efficacité militaire : les rois spartiates l'emportaient sur les stratègoï élus des autres cités, et plus particulièrement athéniens, par leur expérience acquise tant au contact de leur père qu'en campagne.
Le revers de la médaille est l'indépendance de certains : ils n'ont pas de suffrages à solliciter, et leurs succès à la guerre leur confèrent un ascendant certain sur des hoplites déjà dressés, dès leur plus tendre enfance, à obéir. Si la plupart d'entre eux obtempèrent aux injonctions des éphores et de la Gérousia, il y a des ambitieux, des amateurs de gloire et de fortes personnalités qui tendent à influencer la politique de la cité ou à mener les campagnes à leur gré, le théâtre d'opération étant parfois éloigné de Sparte et les communications restant lentes et aléatoires, surtout si l'on invite le messager à ne pas trop se dépêcher. Ainsi, la chute en 510 du tyran Hippias, fils de Pisistrate, ne fut pas le fait d'une révolution populaire, mais d'une intervention spartiate menée à l'instigation du roi Cléomène. C'est bien Léonidas qui décide seul du sacrifice de 300 précieux Spartiates aux Thermopyles. Lors de la Guerre du Péloponnèse, Brasidas mène les opérations en toute autonomie dans le nord de la Grèce en 424, et Lysandre, suite à la victoire d'Aïgos Potamos et à l'occupation militaire d'Athènes en 405, impose le régime des Trente à un dèmos athénien épouvanté. En 479, Pausanias essaie de se faire attribuer toute la gloire de la victoire de Platées sur les Perses : Thucydide rapporte qu'il fait graver l'inscription suivante sur la base de la colonne commémorative dressée à Delphes :
"le général des Grecs, vainqueur des troupes mèdes,
Pausanias, a fait cette offrande."(Thucydide, I, 132)
3.4.3.
Hommes et gradés : un égalitarisme fondamental
L'on aura remarqué
à l'examen des unités spartiates que l'encadrement de
la phalange était étroit : il y avait nettement plus
de gradés correspondant à nos modernes sous-officiers et
officiers subalternes que l'on ne s'y attendrait. On le verra dans le
chapitre
décrivant la
bataille
hoplitique elle-même, une grande cohésion était
nécessaire afin de garder à la phalange sa force d'impact
et sa capacité de poussée une fois les deux armées
au contact. Comme l'écrivait Tyrtée, les hommes devaient
rester "fiers, unis, serrés." L'on était toujours
sous
les yeux d'un chef et à portée de sa voix qui commandait,
encourageait, félicitait ou rappelait à l'ordre.
Ceci explique la présence de l'ouragos, ou serre-file. Son rôle consistait à s'assurer que les soldats de la/des file(s) placées sous sa responsabilité ne soient pas tentés de se défiler, qu'ils exercent une poussée assez énergique dans la direction de l'attaque, voire que, regardant autour d'eux, s'apercevant que les choses tournaient mal dans d'autres secteurs du combat et songeant plus à leur peau qu'à la victoire, ne commencent à se débander. Il était même d'usage que la phalange consiste en un "feuilletage" alternant hoplites plus et moins exercés : les soldats les plus compétents et valeureux étaient placés dans les deux ou trois premiers et les derniers rangs, les rangs centraux rassemblant les hommes les moins fiables et/ou expérimentés, qui étaient ainsi contraints, autant si pas plus par la poussée des rangs arrière que par l'effet d'entrainement des hoplites qui les précédaient, à avancer sans défaillance vers l'ennemi.
"Haut les têtes.
La mitraille n'est pas de la merde ! En avant !" (Colonel Louis
Lepic à Eylau - 8 février 1807)
Les officiers, jusqu'aux plus hautes fonctions, combattent avec leurs hommes, et même au premier rang, prenant le plus de risques. Le taux de pertes était donc considérable parmi les gradés. Pourquoi cette disposition à première vue absurde ?
- Il y a d'abord, comme dans toutes les armées du monde, le rôle d'entrainement des gradés. Bien souvent, la description des armées par les médias lors des guerres ne fait état que du nombre d'hommes, de véhicules blindés, de pièces d'artillerie, d'aéronefs ; l'on pense ainsi avoir tout dit et avoir évalué objectivement la puissance militaire d'un Etat. Or, ce qui fait sa valeur d'une armée, ce n'est pas son nombre, c'est en partie son équipement, mais surtout son organisation, sa logistique, ses (télé)communications et la compétence de ses sous-officiers et officiers subalternes. La présence du gradé a un effet de dynamisation et de mise en confiance sur les hommes du rang. Le bon officier est celui qui dit, non "c'est là-bas que ça se passe, allez-y", mais "suivez-moi, on y va." Autrement dit, le chef donne l'impulsion, passe devant et montre l'exemple, prouvant ainsi qu'il est capable de faire ce qu'il exige de ses hommes et d'accomplir toutes les tâches aussi bien, et même mieux qu'eux ; il paie de sa personne, prend consciemment un niveau de risques au moins égal à celui de ses subordonnés, vit comme eux, partage équitablement butin, gratifications, avantages matériels et honneurs qu'il a pu acquérir. Tout qui a fait son service militaire sait que les sous-offs les plus respectés, appréciés voire admirés n'étaient certainement pas les hautains et arrogants, pas plus les "coulants", mais les "chieurs" qui enduraient les mêmes peines que leurs hommes et payaient de leur personne. Etymologiquement, le chef russe (natchalnik) est celui qui "commence" (natchinat'/natchat').
- Autrement dit, en passant maintenant au point de vue du soldat, si l'on se bat pour toutes sortes de raisons (la patrie, le régime, l'idéal religieux, la famille, la vengeance, la haine, le plaisir parfois), on le fait aussi et surtout pour ses compagnons d'armes, au premier rang desquels il faut placer son chef immédiat : pour ses commentaires laudateurs et par crainte de sa désapprobation quelquefois cinglante et humiliante certes, mais aussi pour lui faire plaisir et parce que c'est lui : à Leuctres en 371, Epaminondas demande à ses Thébains "un pas en avant pour me faire plaisir", obtenant ansi la rupture de la phalange lacédémonienne.
- A ces sentiments communs à toutes les troupes armées, il faut ajouter un égalitarisme fondamental régnant dans les phalanges, et plus particulièrement dans celles de cités démocratiques comme Athènes. L'officier est un citoyen comme les autres, investi temporairement d'une charge de commandement : il n'existe pas de corps d'officiers professionnels dans la Grèce des cités, à part peut-être, dans une mesure difficile à évaluer, à Sparte. Ceci implique que lors de la prochaine campagne, l'officier sera peut-être redevenu, sans que cela implique pour lui la moindre forme de dégradation ou de déshonneur, un simple hoplite.
- En outre, les hoplites et leurs gradés sont appelés sous les armes et formés en unités par villages, cantons et tribus. L'on part donc en campagne et combat avec son père, son/ses fils, ses oncles, neveux, cousins, amis, voisins et relations. Les gradés n'échappent pas à cette règle : le sous-officier ou l'officier subalterne n'est pas un inconnu ressenti par les hommes du rang comme "parachuté" à son poste par on ne sait quel hasard mystérieux ou quelle autorité lointaine et qu'il faut apprendre à connaître et à apprivoiser, mais quelqu'un que l'on connaît, et que l'on a même parfois désigné à ce poste. Ce fait entraine deux conséquences complémentaires. Premièrement, l'hoplite combat sous les yeux d'un proche, sachant que de lui dépendra une bonne part de sa réputation au village ou dans le quartier : n'oublions pas que la cité antique, aussi bien grecque que romaine, est une société du face-à-face, où l'on vit sous, par et pour le regard d'autrui, et où les questions d'honneur tiennent une grande place. Il n'est donc pas question de démériter aux yeux de l'officier. Mais ceci est vrai dans l'autre sens : des commentaires et appréciations des simples soldats dépendent aussi la notoriété, la considération ou l'infamie qui s'attacheront pour longtemps au nom de l'officier. Et l'on sait que les réputations, surtout mauvaises, sont difficiles à défaire. Se constitue ainsi une boucle qui pousse chacun, du haut au bas de l'échelle des grades, à l'abnégation, au dépassement de soi-même et au sacrifice. Gageons que cette pression s'exerçait d'autant plus fort sur l'individu que son grade était élevé. Ceci explique un pourcentage de pertes parmi les gradés particulièrement important.
Ces considérations s'appliquent également aux généraux.
3.4.4.
Où se tenait le général ?
Nous ternons pour un fait d'évidence que les généraux commandent "de l'arrière" et savons que plus la fonction est élevée, plus le général est éloigné du front, à des distances pouvant atteindre plusieurs dizaines, voire quelques centaines de kilomètres. Bien entendu, les nécessités et la complexité de la bataille moderne imposent qu'à partir de la brigade, les commandants des grandes unités bénéficient du recul nécessaire au traitement d'une information tantôt insuffisante, tantôt pléthorique, très souvent contradictoire et déconcertante, à la prise de décisions opérationelles ou stratégiques pertinentes et à à traduction de celles-ci en ordres clairs, précis, complets, univoques et concis. Cet état de fait s'est imposé depuis la seconde moitié du XXème siècle : von Moltke l'ainé a mené les campagnes de 1866 contre l'Autriche-Hongrie et de 1870 contre la France loin du front, de son état-major en Allemagne. La Guerre de Sécession fait figure de fin de la guerre à l'ancienne du point de vue de la place et du rôle du général en chef sur le champ de bataille : les commandants d'armées tels que Sherman, Grant ou Lee accompagnaient celles-ci sur le terrain, à tel point que les soldats avaient encore des chances de les voir, ne fût-ce que fugitivement, au bivouac, lors des marches, et savaient plus ou moins où ils se trouvaient lors des combats.
Dans la bataille hoplitique, le général ne dirige pas de l'arrière, mais combat en première ligne, et plus particulièrement en tête de la file de l'extrême-droite de la phalange, la droite étant considérée comme la place d'honneur, non seulement pour des raisons symboliques, mais aussi et surtout parce que, la phalange faisant porter l'essentiel de sa poussée sur cette aile, les soldats qui la composent sont les plus exposés au danger. Autrement dit, le général est systématiquement placé là où les risques sont les plus grands. Beaucoup de généraux, par conséquent, meurent au combat.
Il s'agit d'expliquer un positionnement initial du commandant en chef apparemment absurde, car il implique une prise de risque insensée pour celui qui dirige l'armée, et une menace permanente pesant sur la vie d'un officier a priori expérimenté. Absurde, ce choix ne doit l'être qu'en apparence, car si les inconvénients de ce placement du général en avait dépassé les avantages, les Grecs se seraient empressés d'y remédier en le modifiant ou en assurant une meilleure protection à leurs généraux. Or, et ce jusqu'au IVème siècle ACN, il n'en n'a rien été.
La première explication
tient dans la simplicité tactique du combat hoplitique
lui-même
: comme exposé au chapitre
suivant, une fois les rituels accomplis et les troupes
rangées,
il s'agit tout simplement de foncer, si possible droit devant soit, en
rangs serrés, sans se laisser impressionner par l'armée adverse
qui approche de plus en plus vite et de lui rentrer dedans de toute la
masse et de toute la vélocité de la phalange. En d'autres
termes, le combat hoplitique consistant en une ruée débouchant
sur une mêlée furieuse dépourvue de toute fioriture
tactique, il n'y a aucune manoeuvre ni même aucun plan. Une fois
les troupes haranguées et la phalange mise en branle, le général
n'a plus rien à faire, car il perd le contrôle de la situation.
Ou plutôt : il n'y a plus rien à contrôler ni diriger,
puisque chacun connaît son rôle : courir à toute vitesse,
frapper de toutes ses forces (pour les hoplites des premiers rangs),
pousser
sans relâche (pour les autres), relayer ceux qui sont tombés
en première ligne.
Le général
n'a plus rien à faire, sinon de montrer l'exemple en combattant
au poste le plus périlleux. Rien ne l'y obligeait : il tenait
à le faire. C'était une question d'honneur personnel : pas
question pour lui d'envoyer à la bataille ses hommes, ses
compatriotes, ses égaux, parfois ses voisins et relations, sans
qu'il y participe lui-même. De plus, cette implication directe dans
l'affrontement avait un effet moral bénéfique sur les soldats.
Peu importe que ceux-ci voient le général, peu importe qu'une
fois le combat engagé, celui-ci disparaisse aux yeux de ceux qui
ne se battaient pas dans son voisinage immédiat : le tout était
de savoir qu'il n'était pas resté en arrière
et qu'il endurait les mêmes peines, angoisses et souffrances qu'eux.
Les exemples de la présence réconfortante et galvanisante
du chef abondent : Alexandre
le Grand chargeait à la tête de sa cavalerie d'élite
(agèma hétaïron) ; en
57,
sur le Sabis, les Nerviens menacent de submerger les Romains : C.
Iulius Caesar s'empare du bouclier d'un légionnaire et se porte
en première ligne. Durant la Seconde Guerre Mondiale, des généraux
comme Patton, D. D. Lelioushenko ("Général en avant"),
Rommel ou Guderian étaient appréciés de leurs troupes
car ils étaient susceptibles de surgir en première ligne
à tout moment, et particulièrement dans des situations délicates,
et commandaient de l'avant.
Enfin, le général
redeviendra souvent simple hoplite une fois son mandat
achevé.
Ceci entraine deux conséquences. D'abord, il n'est foncièrement
pas plus que ses hommes. Les gradés qui se distinguent de l'hoplite
ordinaire par une attitude hautaine ou des armes trop rutilantes et
chatoyantes
sont mal vus et font l'objet de railleries. Il est donc
impensable que
le général ne se batte pas comme ce qu'il est : un citoyen
ordinaire qui a obtenu un commandement temporaire et devra le
transmettre
dans moins d'un an. Ensuite, pour parler cyniquement, commander une
armée
en combat hoplitique n'exigeant pas une habileté tactique
extraordinaire,
la mort ou le handicap définitif d'un général ne constituait
pas une très grande perte...
"Soldats, pour moi,
c'est ici que mon devoir est de mourir."
(Anaxibios, roi de Sparte,
389)
Il était entendu que le général vaincu mourrait au combat, partageant le sort de ceux qu'il avait conduits à la défaite et à la mort. Il était même normal que les généraux vainqueurs soient eux aussi tués. L'on aurait tendance à croire que la mort du chef démoralise ipso facto la troupe, qui commence à se débander une fois que la nouvelle de sa disparition a parcouru les rangs. Certes, de tels cas sont majoritaires. Le contraire est tout aussi vrai et attesté. La bataille de Lützen, qui oppose en 1632 les Impériaux de Wallenstein aux Suédois de Gustave-Adolphe illustre ces deux attitudes opposées. Après la mort de Gustave-Adolphe lors d'une charge de cavalerie qu'il mène en personne, l'aile droite suédoise s'immobilise. Par contre, les mercenaires wallons au service des Impériaux arrivent sur le champ de bataille alors que la bataille est déjà engagée, pour apprendre que Pappenheim, le général commandant leur aile, vient de se faire tuer ; bien déterminés à venger leur général bien-aimé, ils se déploient et entreprennent de charger les Suédois ; il faut tous les efforts et la persuasion d'un général impérial pour les en dissuader. En ce qui concerne le combat hoplitique, l'on peut même attribuer le moral élevé des soldats à la certitude que leur général serait parmi les premiers à affronter l'ennemi, et qu'il allait même au sacrifice suprême en toute connaissance de cause et sans broncher : l'on ne pouvait faire moins que lui.

Grâce à Xénophon qui
a pu la voir en action, c'est sur l'armée spartiate que nous sommes le
mieux renseignés.
Chaque hoplite était accompagné par un valet, esclave dans la plupart des cités, hilote chez les Spartiates, qui portait son paquetage, son armure, son casque et des vêtements de rechange.
Pour une campagne de
15 jours, l'hoplite spartiate
emportait vingt jours de rations, pour lui-même et son valet.
Il s'agissait essentiellement de gruau. Du fromage, de la viande salée
et des oignons "amélioraient" l'ordinaire. Il y avait également
une petite quantité de vin, dont on diminuait graduellement la ration
afin d'habituer l'organisme à la consommation
L'hoplite portait lui-même son matériel de couchage, sanglé à son bouclier.
La colonne était accompagnée de chariots et d'animaux de bâts, qui trimballaient pelles, pioches, haches, faucilles, médicaments, instruments et matériaux de réparation des armes, des harnais et des voitures.
Des non-combattants, menuisiers, charpentiers, forgerons et cordonniers accompagnaient l'armée.
4.1.2.
"On
the road again" (Canned Heat)
Avant le départ de Sparte, le roi offrait un sacrifice. Si les présages étaient favorables, un porteur de flambeau prenait du feu de l'autel et le portait jusqu'à la frontière de la Laconie, où le sacrifice était répété et les présages à nouveau vérifiés. En cas d'avis positif des dieux (avis, l'on s'en doute, quelquefois arrangé ou "mal compris"...), le roi emportait du feu sacrificiel, qui n'était jamais éteint.
Le premier jour, l'on ne parcourait qu'une distance réduite, pour le cas où quelque chose aurait été oublié au pays.
L'ordre de marche était le suivant : en tête, des éclaireurs légèrement armés, les Skiritaï, montagnards des frontières séparant la Laconie de l'Arcadie. Après les Guerres Médiques, des cavaliers vinrent soutenir ces fantassins dans leurs tâches de reconnaissance et d'occupation de points-clés sur la route. Ensuite, venait le train de bagages, suivi de l'infanterie hoplitique.
Lors des passages dans les défilés, l'armée se divisait en deux colonnes de trois, deux ou même un seul homme de front, qui encadraient les bagages, chaque mora marchant avec ses propres bagages, afin de les avoir plus rapidement à sa disposition à la fin de la journée de marche. Il suffisait ainsi que chaque lokhos effectue une conversion vers la gauche ou la droite pour parer à toute menace sur les flancs. A la sortie du défilé, les unités de tête se déployaient en phalange afin de contrer une éventuelle attaque ennemie.
En plaine, lorsque l'on pressentait une menace, la phalange se déployait en carré ouvert, avec les bagages au centre. Les lokhoï de l'avant et de l'arrière marchaient en phalange, ceux du flanc en colonne. A nouveau, une conversion à gauche ou à droite permettait de faire face à toute mauvaise surprise.
Jamais les campements grecs n'atteignirent la qualité de leurs équivalents romains. Il n'y avait aucune forme de retranchement, pas même un fossé, pour l'entourer. Sa disposition et sa forme s'adaptaient à la topographie du lieu choisi pour la nuit.
Les unités s'installaient à la périphérie, avec le train des bagages au milieu. Chaque mora avait son espace bien distinct. La tente du roi était vraisemblablement dressée au centre, entourée des cantonnements de son état-major et des unités de service : polémarques, gardes du corps du roi (hippeïs), devins, médecins, hérauts, aulètes et joueurs de trompette, enfin deux Puthioï, dont la mission consistait à consulter l'oracle de Delphes si la nécessité s'en faisait sentir.
Et les sanitaires ? Il n'y en avait tout simplement pas, et c'était où et comme l'on pouvait dans la nature, mais pas trop près du camp afin de ne pas gêner les autres soldats...

4.2.1.
Déploiement de la phalange
Avant le combat, les deux armées se rangent face à face en terrain plat, les flancs couverts par de (rares) troupes légères et un peu de cavalerie qui n'interviendront vraiment qu'après la bataille. Il arrive souvent que le terrain soit choisi d'un commun accord entre les deux parties, à la fois pour des motifs tactiques, la phalange ayant besoin, pour manoeuvrer sans rompre sa cohésion, d' un terrain sans obstacles, et rituelles, le combat hoplitique tenant, pour ses structures mentales, du jeu. Jeu mortel, mais jeu quand même.
Les meilleures troupes forment l'aile droite. En cas de coalition, "la place d'honneur", la droite du dispositif, revient aux contingents de la cité sur le territoire de laquelle se déroule le combat, ses soldats, qui auront à fournir l'effort de rupture principal, étant considérés comme les plus motivés car se battant chez eux. De plus, la droite représente symboliquement, comme à Rome, le côté favorable.
La profondeur des rangs varie suivant la cité, la période, les circonstances. Comme vu ci-dessus, à l'origine, la phalange combat sur huit rangs de profondeur. Les Spartiates préfèrent une formation de 12 rangs, alors que les Thébains recherchent plutôt l'effet de masse, Epaminondas disposant son aile gauche sur pas moins de 50 rangs. A partir du IVème siècle, une profondeur de quatre rangs semble la norme à Athènes.
La phalange présente alors un mur humain, chaque hoplite occupant un front d'un mètre, brandissant sa lance et se couvrant lui-même, ainsi que son voisin de gauche, de son hoplon.
4.2.2.
Une forte dose de rituel
L'on immole ensuite une chèvre à Artémis . Pourquoi Artémis, et pas Arès ? Réponse sur cette page. Le général entonne le péan, chant profond et grave, accompagné à l'aulos (instrument à anche, plus proche du hautbois ou de la clarinette que de la flute), et qui sert à rythmer la marche (une interprétation sur ce CD). Le péan est repris en choeur par les hommes et la phalange se met en marche. Les Lacédémoniens se distinguent par la lenteur de leur progression, les autres Grecs s'avançant impétueusement, ce qui n'étonnera personne. Au moment de la charge, les hoplites lancent le cri de guerre "Alala" ou "Eléleu".
Ce qui précède
est un cadre général. Voici, de manière plus détaillée,
comment se déroulait le prélude au combat chez les Spartiates.
Lorsqu'une bataille était imminente, les hoplites spartiates s'employaient à préparer leurs armes, polir leurs boucliers et se peigner longuement la barbe et surtout les cheveux, qu'ils portaient longs.
Le matin de la bataille, les soldats s'ornaient la tête de guirlandes et le roi sacrifiait comme ci-dessus au son des hautbois. Un devin vérifiait si les présages étaient favorables. Bien sûr, le résultat de cet examen était parfois "arrangé" suivant le désir du général de combattre ou non. Et s'il ne respectait pas des présages qui lui "conseillaient formellement" de ne pas engager le combat ? Cela dépendait du résultat, bien sûr : en cas de victoire, l'on "adaptait" les présages ; en cas de défaite, l'on invoquait l'impiété du général comme raison majeure de l'échec. Ensuite, les hommes prenaient leur petit déjeuner, toujours couronnés de guirlandes.
Venait alors le
moment de se ranger en ordre de bataille
: chacun se mettait en place, tandis que le général, qui
avait tenu conseil avec les officiers supérieurs, donnait ses ordres
aux polémarkhoï, qui
les transmettaient
aux lokhagoï, ceux-ci
les répercutant
à leur tour à leurs subordonnés (voir 3.3.2
pour la chaine de commandement). Les officiers prenaient alors leur
place
à la tête de la file de droite de leurs unités respectives.
Le général fournissait le mot de passe (du genre "Zeus
Sauveur et Victoire", employé par Cléarkhos à
Counaxa), qui "descendait" à travers les rangs, chaque homme le
répétant et le communiquant à son voisin. Une fois
qu'il avait atteint le dernier homme, il "remontait" jusqu'au
général.
Celui-ci entonnait le péan, connu à Sparte sous le nom de
Chant
de Castor. Les trompettes sonnaient, les aulètes commençaient
à jouer, et ayant abaissé leurs lances, les hoplites commençaient
à avancer, reprenant le péan et ajustant leur pas sur le
rythme de l'aulos.
L'avance de la phalange
spartiate se caractérisait par sa mesure et sa lenteur. A l'approche
de l'ennemi, le chant s'arrêtait et les officiers commençaient
à interpeller leurs hommes, criant "Allez, les amis, allez,
mes
braves !" La trompette sonnait une fois encore et les
hoplites ayant
placé leurs lances en position d'attaque au-dessus de l'épaule
droite, la phalange chargeait au pas de course, aiguillonnée par
les appels du commandant en chef relayés tout au long des rangs
: "Qui suivra ? Qui est un brave ? Qui va être le premier à
frapper son homme ?"
L'aulète

Le général perse de la Deuxième Guerre Médique Marduniya fit un jour remarquer l'aberration tactique que représentaient les batailles hoplitiques :
"Pourtant les Grecs, à ce que j'entends dire, ont coutume d'engager des guerres dans les conditions les plus folles, par manque de jugement et sottise : lorsqu'ils se sont déclaré la guerre, ils cherchent la place la plus belle, la plus unie ; et quand ils l'ont trouvée, c'est là qu'ils descendent pour combattre, si bien que les vainqueurs ne se retirent qu'avec de grandesSon intelligence tactique n'empêcha pas Marduniya de prendre la pâtée à Platées, soit dit en passant, et, accessoirement, d'y laisser la vie. Plus sérieusement : Marduniya n'avait pas l'outillage mental pour saisir l'aspect rituel de ces batailles entre Grecs, dont le déroulement était fixé par des conventions et règles quasi immuables, relevant du domaine religieux.pertes ; quant aux vaincus, je n'en parle même pas ; ils sont anéantis."(Hérodote, VII, 9)
Les deux armées s'avancent donc
l'une vers
l'autre, et se "rentrent dedans" de front. Comme
chaque hoplite
cherche à se couvrir du bouclier de son compagnon de droite, la
phalange a tendance à dévier vers la droite, et donc à
exercer l'essentiel de sa poussée sur l'aile gauche de l'adversaire.
Conséquence : comme on l'a vu, les généraux placent
leurs meilleures troupes à l'aile droite de leur dispositif. Chacune
des deux armées affrontées exerçant ainsi sa poussée
sur la gauche de celle d'en face, le front entre en rotation
lente
dans le sens sinistrogyre. Comme ça :
| Gauche
Droite |
0
0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 |
<===
<=== ===>
|
X
X X X X X X X X X X |
Droite
Gauche |
C'est finalement l'armée qui montre le plus de cohésion et de détermination qui l'emporte en faisant craquer la formation adverse. A ce moment, les hoplites de celle-ci fuient, et s'ils ont le malheur d'être rattrapés, ils meurent le plus souvent frappés dans le dos.

Une fois les rituels accomplis, la phalange, ou plutôt les deux phalanges ennemies se mettaient en marche.
Il ne faut pas imaginer cette marche comme le défilé mécanique, glacial et rigide d'une troupe parfaitement drillée : n'oublions pas qu'en dehors des Spartiates, les armées grecques étaient constituées d'amateurs. Tous les contingents ne se mettaient en route simultanément, à la même vitesse, et dans la même direction : n'ayant pas perçu clairement, voire pas du tout le signal de l'avance, certaines unités partaient en retard, quand elles avaient vu leurs voisines se mettre en branle ; d'autres, animées par un excès de fougue, se lançaient à l'assaut trop tôt. On se dirigeait à l'estime, le but étant de rentrer dans le lard de ceux d'en face, et non de manoeuvrer. Les rangs, composés d'hommes de classes d'âges différentes (de 20 à 60 ans, cela n'en faisait pas moins de 40), de capacités physiques disparates et d'états de santé divers, ondulaient. Des brèches inquiétantes commençaient à se former dans le dispositif dès le début de la progression. Ce problème était aggravé si le front était trop long (il atteignait parfois 1.500 mètres) ou si l'armée était formée de contingents appartenant à différentes cités, dont les généraux n'étaient pas forcément d'accord, et/ou dont les moeurs militaires n'étaient pas toujours compatibles : les Argiens passaient pour des spécialistes des attaques frénétiques.
Une fois le désordre installé, il était extrêmement difficile de le réduire. Pire : il avait plutôt tendance à s'aggraver. En effet, le bruit du piétinement des hommes, des chocs et froissements des armes et armures, le péan repris en choeur, les bavardages, cris et interjections des soldats couvraient tout autre son et rendaient quasi inaudibles les ordres des officiers. Quant aux signaux visuels, ils n'étaient pas beaucoup plus perceptibles : aux effets du nuage de poussière soulevé par le pas des hommes, il faut ajouter le peu de visibilité permis par un casque qui couvrait toute la tête et ne comportait que deux fentes pour les yeux.
Autrement dit, l'avance d'une phalange tenait plus de la ruée d'une bande armée que de la marche cadencée et méticuleuse des troupes frédériciennes, voire de la progression rigoureuse des Suisses du Moyen-Age.
4.4.2.
La course (éphodos, épidromos)
Arrivée à 200 mètres de l'adversaire, la phalange se mettait au pas de course, progressant à une vitesse de 6 à 9 kilomètres/heure.
Pourquoi cette distance et cette vitesse ? Tout simplement parce que les expériences grandeur nature menées il y a quelques années ont abouti à la conclusion suivante : 220 mètres à 7 kilomètres/heure représentent la distance maximum que peuvent parcourir des hommes portant une lourde armure sans s'épuiser au point de perdre toute énergie pour le combat. A 300 mètres, même une formation simple de deux files se désintègre.
Bien entendu, cette distance de 200 mètres reste toute théorique : tout dépendait de l'état du terrain, de la chaleur, de l'état psychologique et moral des hommes, de la capacité des généraux à évaluer la distance qui séparait leur armée de l'adversaire. Parfois, une phalange démarrait trop tard, et, n'ayant pas pris assez de vitesse, n'avait pas acquis suffisamment d'élan au moment du choc ; parfois, elle partait trop tôt et arrivait au contact éreintée et désorganisée.
Comme le montre le tableau suivant, en admettant que les deux armées avançaient l'une vers l'autre à la même vitesse et qu'elles parcouraient ainsi chacune 100 mètres avant le choc, elles mettaient de 40 secondes à une minute pour se rencontrer.
|
|
| |
| 9 (vitesse maximum) | 2,50 | 40 |
| 7 (vitesse des expériences citées ci-dessus) | 1,94 | 51,54 |
| 6 (vitesse minimum) | 1,66 | 60,24 |
Enfin, il y avait des problèmes de direction. Les phalanges ne se déplaçaient pas en ligne droite comme d'obéissants pions de wargame sur les hexagones d'une carte, même virtuelle. Ayant tendance à dévier vers la droite, elles se heurtaient de biais. Cette déviation était due à deux phénomènes. D'une part, les erreurs d'estimation des officiers étaient courantes. De l'autre, chaque hoplite avait tendance à se déporter vers la droite pour couvrir son côté droit, le plus vulnérable, du bouclier de son voisin. Bien sûr, l'on ne connaît pas de cas où deux phalanges se soient ratées, mais il n'était pas rare que, les effets de cette déviation "naturelle" s'ajoutant aux longueurs inégales des armées affrontées, l'une déborde sur l'autre. Cette situation était délicate tant pour la phalange dont l'un des flancs menaçait d'être tourné que pour son adversaire, des unités de celles-ci devant effectuer une conversion, manoeuvre toujours difficile pour des unités aussi compactes que les armées hoplitique : des fissures, voire des déchirures ou des cassures pouvaient se produire sur la ligne de séparation entre l'unité qui continuait tout droit et celle qui devait tourner vers la gauche ou la droite.
4.4.3.
Mais pourquoi ne pas attendre ?
Une fois les deux armées rangées sur le champ de bataille, il était non seulement inévitable qu'elles en viennent aux mains, mais aussi qu'elles démarrent quasi simultanément et se précipitent l'une vers l'autre. L'on peut donc se demander pourquoi l'un des deux généraux, estimant sa position favorable à la défense (située en hauteur ou protégée par des obstacles naturels tels que des fourrés, des bosquets ou un lit de cours d'eau), n'ordonne à sa phalange d'attendre l'arme au pied que l'ennemi ait effectué la distance totale séparant les deux armées, et n'arrive à ses positions essoufflé, fatigué et désorganisé.
A cette question, Hanson apporte quatre réponses complémentaires.
La colonne est une formation
spécifiquement destinée à l'attaque. Que la phalange
soit d'origine aristocratique (9.1.)
ou paysanne (9.2.
- hypothèse à laquelle se rallie Victor D. Hanson), elle
relève de l'esprit
agonistique
typiquement grec : l'on n'attend pas l'adversaire abrité derrière
les remparts, ni même immobile, rangé en ordre de bataille,
mais l'on sort, l'on avance à sa rencontre pour régler l'affaire
une fois pour toutes, entre hommes.
Le climat précédant
la bataille jouait un rôle considérable : la consommation
de vin (voir 7.3.2.)
, les harangues des
généraux, les cris et chants de guerre contribuaient à
la surexcitation des esprits et à une attitude agressive.
La course fournissait l'élan
et la puissance nécessaires pour transpercer les boucliers,
casques et cuirasses adverses. Inutile d'opposer l'argument que l'on
risquait
tout autant de s'empaler sur les lances de l'ennemi : c'était l'effet
de choc initial qui était recherché. Et puis, les malheurs
n'arrivent qu'aux autres...
Enfin, jouait la crainte
d'une attaque à coups de projectiles. Personne n'a envie de
rester stoïquement immobile sous une pluie de flèches, de javelines
ou de balles de frondes. Soit l'on se met à couvert, attitude contraire
à la mentalité agonistique grecque, soit l'on se porte en
avant, le plus rapidement possible, pour raccourcir au maximum la durée
de la progression dans la zone de feu ennemi.
A cela, j'ajouterai l'aspect rituel du combat hoplitique : jusqu'à ce que la Guerre du Péloponnèse modifie profondément les règles de la guerre (voir chapitre 10), la bataille tenait d'une cérémonie immuable où il était acquis que les deux armées se jettent l'une sur l'autre.

Les
yeux dans les yeux
Trésor
des Siphniens
Delphes
525
ACN
Jusque là, les raisonnements se tiennent, mais les chercheurs doivent avouer leur perplexité lorsqu'il s'agit d'imaginer comment les choses se passent réellement lorsqu'on en vient aux niveaux subtactiques, ceux de la file et de l'hoplite individuel.
En gros, deux thèses s'affrontent.
Cette thèse fut celle et reste celle de la grande majorité des historiens.
Pour eux, les deux phalanges s'affrontaient un peu à la manière des mêlées de nos modernes matches de rugby jusqu'à ce que celle qui disposait de la plus grande force de poussée refoule et renverse l'autre.
Autrement dit, d'après ces chercheurs, les deux phalanges se précipitaient l'une vers l'autre en courant et se rentraient dedans de face, les hoplites des deux ou trois premiers rangs cherchant à percer de leurs lances la cuirasse de leurs vis-à-vis, et puis en venaient aux mains avec ceux-ci à coups de lance, d'épée, voire de poings, tandis que leurs camarades des rangs suivants, appuyant leurs boucliers dans le dos des soldats qui les précédaient immédiatement, les poussaient littéralement dans la formation ennemie. Cet affrontement se prolongeait jusqu'à ce que l'une des phalanges recule, puis craque.
Cette thèse a, contre elle, de puissants arguments :
Ardant du Picq estime que
cette tactique ne pourrait aboutir qu'à l'écrasement mutuel,
voire au renversement des premiers rangs affrontés, sous la poussée
de leurs propres frères d'armes. John Keegan considère pour
sa part que... :
"De grandes masses de soldats ne s'écrasent pas l'une sur l'autre, soit parce que l'une cède au moment critique, soit parce que les attaquants, pendant qu'ils avancent vers le combat, perdent en chemin ceux qui ont peur et arrivent sur l'objectif très inférieurs à la masse de ceux qu'ils attaquent."
Selon cette thèse, l'usage de la lance suppose donc un intervalle entre les deux lignes opposées. La lance, mesurant de deux à trois mètres et brandie à hauteur d'épaule, permettait à l'hoplite de frapper de haut en bas, tentant de trouver le point faible dans l'équipement défensif de son vis-à-vis, équipement lourd que n'aurait pas justifié une poussée de type "mêlée de rugby", mais nécessaire pour protéger son propriétaire contre les coups de lance et d'épée. Si sa pique venait à se rompre, ou la pointe à s'en fausser (le fer n'était pas trempé), l'hoplite tirait l'épée, arme d'estoc et de taille dont la lame large faisait 60 centimètres de long. Il n'est pas impossible qu'en dernier recours, le soldat se soit battu à mains nues.
Les témoignages picturaux
de l' olpè
Chigi et du plat rhodien ci-dessous semblent démonter qu'il
y avait bien une distance entre les deux premières lignes affrontées
:
Hector
et Ménélas
Plat
rhodien du VIIème siècle
Selon cette vision de la bataille hoplitique, celle-ci aurait été, non la poussée affrontée de deux blocs homogènes, mais une série de corps-à-corps, de combats individuels sur la ligne du front.
Dans ce schéma, les
rangs postérieurs, dont la lance n'avait pas l'allonge nécessaire
pour frapper le premier rang adverse, attendaient que vienne leur tour,
les hoplites les précédant dans la file ayant été
mis hors de combat d'une manière ou d'une autre. Ils attendaient
également que le(s) premier(s) rang(s) ai(en)t percé une
brèche dans la ligne adverse pour l'élargir et l'exploiter.
Il est cependant probable que les batailles s'achevaient sans que bon
nombre
d'hommes n'aient porté le moindre coup ni vu l'ennemi dans le blanc
des yeux.
Comment la rotation des hommes
en première ligne s'effectuait-elle ? Sur une base individuelle,
le soldat remplaçant son prédécesseur immédiat
une fois celui-ci tombé, ou, à un signal donné, une
demi-file se substituait-elle à la précédente ? La
première hypothèse, si ce schéma est exact, semble
la bonne, la compacité des formations (un mètre par homme)
et l'entrainement rudimentaire des citoyens-soldats rendant cet échange
coordonné fort difficile.
Dans cette hypothèse,
les rangs postérieurs attendaient l'issue de l'affaire, passant
leur temps à regarder, avec les émotions et sentiments mêlés
que l'on imagine, ce qui se passait devant eux, mais aussi sur les
côtés,
et derrière. C'étaient donc ces hommes qui, s'ils percevaient
un fléchissement du premier rang, une menace sur les flancs et/ou
l'arrière de la phalange, donnaient le signal de la débandade,
et non ceux qui ferraillaient en première ligne, trop occupés
à défendre leur vie, et sachant qu'il leur fallait aller
de l'avant, vu que la compacité des rangs suivants rendait tout
mouvement rétrograde extrêmement difficile et que tourner
le dos à l'adversaire, c'était la mort assurée, et,
de surcroît, infamante. En outre, vu sa densité, la phalange,
composée d'amateurs, ne disposait pas de la souplesse manoeuvrière
nécessaire à l'accomplissement des mouvements de conversion
que saura exécuter plus tard la légion romaine. Le débordement
d'une aile et même une simple menace d'encerclement constituaient
un péril grave dont la seule échappatoire était de
détaler.
Il existe, à mon sens, trois objections majeures à cette thèse :
Plus encore que les images
photographiques ou filmées, les témoignages picturaux sont
sujets à interprétations diverses, voire divergentes. L'on
peut s'interroger sur ce qu'ils nous donnent à voir : l'on pourra
objecter à ceux qui veulent voir dans le bandeau supérieur
de l'olpè
Chigi la représentation du combat hoplitique le fait que le
peintre nous a montré, non celui-ci, mais l'instant qui le précède
immédiatement : il n'y a encore ni mort, ni blessé. Quant
au plat rhodien reproduit ci-dessus, il pose la question des
conventions
picturales : l'on remarquera que,si la tête et les jambes sont
représentées
de profil, le torse l'est de face : de même, pour le bouclier, montré
de face, alors qu'il devrait l'être de profil, vu que l'hoplite le
tenait rabattu dur la poitrine pour se protéger le haut du corps.
Ce que nous montre l'artiste, c'est soit l'instant qui précède
le duel, soit le duel lui-même, mais peint selon les conventions
picturales en vigueur à son époque.
Mais l'objection la plus
forte à cette thèse reste la course préliminaire
: pour qu'il y ait escrime, il faut que les combattants s'arrêtent
avant de croiser le fer. Or, l'on voit mal, d'une part pourquoi il
aurait
fallu courir vers l'adversaire pour s'arrêter à quelques mètres
de lui, de l'autre, comment, une fois l'élan donné et entretenu
par l'effet d'entrainement mutuel des hommes, de telles
masses d'hommes
seraient parvenues à ralentir, puis s'immobiliser.
Enfin, les témoignages
littéraires sont explicites : le poète du VIIème
siècle Kallinos parle d'un "premier choc", Homère
d'un "grondement" ou d'un "bruit sourd"
qui, d'après
Tyrtée, provenait du heurt des boucliers. Ces oeuvres poétiques,
que l'on pourrait estimer peu fiables étant donné leur nature,
sont confirmées par Xénophon, qui évoque "un horrible
fracas d'armes et de traits" et raconte qu'Agésilas "front
contre front chargea les Thébains" à Coronée en
394, et que ce choc suffit aux Spartiates pour provoquer l'effondrement
de la phalange béotienne.
Ce bruit, où se mêlaient le fracas des boucliers et des cuirasses se cognant de plein fouet, le crissement des pointes des lances sur les casques, boucliers et cuirasses, l'éclatement des hampes des lances ou du bois des hoplon, le hululement de guerre (strident ?) "éléleu" ou "alala", les exhortations et encouragements, les prières, les cris de peur, de souffrance ou d'agonie, était particulièrement impressionnant.
4.5.3.
La solution de Victor Davis Hanson
Choc ou escrime, il
faut choisir...
J'ai longtemps cru à la théorie "choc et poussée" avant de lui préférer celle de "l'escrime" sous l'influence de Warry et Keegan : il me semblait en effet impossible qu'un être humain accepte d'aller jusqu'au bout d'une charge qui lui ferait heurter de front, à une vitesse additionnée de 12 à 18 kilomètres/heure, un véritable mur humain cuirassé et hérissé de lances. Je raisonnais par analogie avec les charges de cavalerie, dont aucune n'a abouti face à une unité d'infanterie bien décidée à lui résister (précision d'importance). Au dernier moment, il devait y avoir une hésitation, un mouvement, sinon de recul, du moins d'arrêt, peut-être d'évitement.
C'était raisonner par - mauvaise - analogie : dans sa relation à la peur, la souffrance et la mort, l'être humain n'est pas un animal comme les autres, comme le souligne, dans une interview accordée à Historia, Lothar-Günther Buchheim, l'auteur de Das Boot, dont a été tiré un justement célèbre film sur la vie des sous-mariniers :
"J'ai pris la conscience du fait que l'homme est l'animal qui supporte le mieux la souffrance. Vous ne pourriez imposer à un animal ce qu'un homme est capable de supporter et de s'y habituer. C'est une aptitude qui est propre à l'être humain, une bête en mourrait."Transposé à notre cas : là où le cheval bronchera pour éviter de se faire embrocher, l'homme chargera à fond.
Finalement c'est la lecture du Modèle occidental de la guerre d'Hanson qui m'a convaincu de revenir au schéma initial : l'on ne s'arrêtait pas, mais poussait la charge à fond, les deux phalanges s'écrasant l'une contre l'autre en un "choc des lances" (doratismos) horrible et d'une violence paroxystique.
Ce qui se passait, Tyrtée l'a décrit de manière laconique certes (!), mais explicite :
"Le brave aux ennemis court, frappe, et, de plus près,Ce qu'évoque donc Tyrtée, c'est un corps à corps (èn khersi), un contact on ne peu plus étroit avec l'adversaire.
Luttant pied contre pied, oppose, plein d'audace,
A la cuirasse, au fer, au casque, au bouclier,
Le bouclier, le fer, le casque, la cuirasse,
Corps à corps, oeil contre oeil, cimier contre cimier."(Tyrtée, Elégies, II, 29-34)
Qu'espérait-on de cette tactique folle, de ce rentre-dedans quasi aveugle ? Repousser, renverser le dispositif ennemi dès le premier heurt, ou y créer des brèches suffisantes pour le disloquer afin que les rangs postérieurs s'y engouffrent et en provoquent l'effondrement. L'on recherchait, non l'usure de l'adversaire à la manière qu'illustreront plus tard les légions romaines, mais son écroulement sous l'effet décisif du choc initial.
Il faut encore choisir
: la lance en position haute ou basse ?
Lors du choc initial,
chacun, au premier rang
cherchait le point faible dans l'équipement défensif de son
vis à vis afin de le tuer sur le coup ou, à défaut,
de le blesser gravement. Mais quel point faible ? Cette question en
entraine
une autre : la lance était-elle tenue en position
basse,
à
hauteur de la hanche, ou brandie obliquement par-dessus
- Hanson estime que la lance était tenue à hauteur
des
hanches ou de la taille, afin de frapper l'adversaire à l'aine ou
à la cuisse, comme l'illustrent ces deux extraits d'une peinture
sur vase montrant Achille venant de frapper Hector :
Achille
Coupe
à figures rouges de Douris
490
ACN
Hector
frappé à la cuisse
Complément
de l'image précédente
Coupe
à figures rouges de Douris
490
ACN
- Le problème est que, dans le même duel, Hector tient sa lance en position haute, inclinée par-dessus l'épaule. C'est également ce que nous le plat rhodien reproduit au n° 4.5.1. (mais l'on m'objectera qu'il s'agit d'une convention picturale) ou le bronze ci-dessous :
Hoplite
Bronze
Dodone
Vers
500 ACN
Se couvrant de son hoplon fermement appuyé sur l'épaule gauche, le soldat frappe de haut en bas, cherchant à atteindre le haut du corps de l'adversaire, de préférence un défaut de la cuirasse, le cou, une ouverture du casque.
- C'est lors d'une discussion et d'essais réalisés à l'aide d'une... houe que mon collègue Vincent Van Der Heyden m'a convaincu que la bonne solution était la seconde, et ce pour trois raisons majeures.
Rappelons que le but de la collision initiale des hoplites est de renverser l'adversaire afin de créer une ouverture, une brèche dans la première ligne ennemie. Si l'on frappe celui-ci à l'aine ou à la cuisse, il se plie en deux vers l'avant. Par contre, si l'on frappe le haut du corps, ce dernier est repoussé en arrière. A cet effet, un coup porté à la tête est plus efficace, car le bras de levier formé par l'axe tête-centre de gravité de l'adversaire est plus long que si on l'atteint au ventre ou au bas-ventre. S'il refuse d'encaisser le choc et esquive, l'objectif recherché, disjoindre la ligne adverse, est aussi atteint.
De plus, un coup porté avec la lance au niveau de la hanche n'a pas beaucoup de force d'impact : le soldat ne peut bloquer son bras et celui-ci est repoussé vers l'arrière au moment du choc. Avec la lance par-dessus l'épaule, le bras, fermement calé en position d'attaque, ne subira qu'un faible recul lors du heurt de la lance avec l'équipement défensif de l'adversaire : l'effet de l'impact obtenu est donc maximal.
Enfin, le port de la lance en position basse devait créer une gêne certaine dans les rangs, car les deux extrémités de l'arme, équipées chacune d'une pointe, pouvaient blesser les voisins de devant et derrière dans la file, et/ou s'accrocher dans leur équipement, et ce d'autant plus que le bras a tendance à accompagner le mouvement de marche ou de course en se balançant d'avant en arrière. Il se serait alors avéré nécessaire d'ouvrir les rangs pour éviter les enchevêtrements et coups intempestifs, ce qui était contraire à l'effet de masse exigé par le choc des phalanges.
J'ajouterai que les schémas de la phalange figurant sur la page Enemies of Rome de Gary Brueggeman montrent la lance brandie par-dessus l'épaule. Ils fournissent également une indication de l'effet de masse que pouvait donner une unité hoplitique. Comme disait Vincent, "un mur de boucliers avec toutes ces pointes de lances qui dépassaient, ça devait être impressionnant."
La question se pose en effet
de savoir pourquoi des hommes, qui n'étaient somme
toute
que des amateurs, acceptaient de se jeter de toutes leurs
force et de
toute la vitesse dont ils étaient capables sur un tel mur qui
se précipitait sur eux à une vitesse additionnée de
12 à 18 Km/h.
Certes, l'on connait des cas où des phalanges se dissolvaient et tournaient les talons avant le choc lui-même. Mais ils restent rares. Quasiment toujours, on allait jusqu'au bout.
C'est à nouveau à Hanson qu'il faut faire appel pour résoudre cette énigme. En effet, le grand mérite de cet historien fut de s'être détaché des aspects organisationnels, des tableaux d'effectifs, des statistiques et de la géométrie de la bataille pour se pencher, dans une démarche semblable à celle d'Ardant du Picq, sur les gestes, sentiments et émotions individuels et collectifs des soldats lors du combat hoplitique : rappelons-nous que celui-ci était, avant tout, une affaire d'hommes.
La densité de la formation phalangique elle-même jouait un rôle déterminant : les rangs arrière propulsaient ceux de l'avant, qui n'avaient d'autre choix que de se précipiter à la rencontre de l'armée ennemie. Il était impossible de faire demi-tour, que ce soit individuellement ou en groupe.
La taille (un mètre de diamètre) et la forme concave du bouclier donnait un indéniable sentiment de sécurité à son porteur, qui pouvait s'imaginer invincible à l'abri de son hoplon surtout si, comme le souligne Hanson, levant son bouclier et baissant la tête au dernier moment, il rentrait dans le tas à l'aveuglette. J'ajouterai que tout l'équipement défensif, et plus particulièrement le casque qui enfermait la tête tout entière, conférait ce sentiment de sécurité : mettez un casque intégral, et vous verrez ce que je veux dire...
La ligne ennemie ne formait pas, contrairement à ce que nous imaginons, influencés par les impeccables drills des armées modernes depuis le XVIIIème siècle, un mur uni, lisse, cohérent et impénétrable de boucliers. La course ayant défait le bel ordonnancement initial, l'on pouvait espérer rencontrer, non un soldat adverse, son bouclier et/ou sa lance, mais un interstice entre deux hommes, et pousser jusqu'au deuxième ou troisième rang avant de trouver une résistance sérieuse.
Enfin, il faut tenir compte de l'état mental des hoplites. Afin d'éviter d'éviter d'inutiles redites, l'on consultera la section 7.3.2. Sôphrosunè.
Une bagarre sauvage...
A l'instant du choc, il arrivait souvent que la lance de l'hoplite des trois premiers rangs se brise, et qu'il se retrouve avec un tronçon en main ; comme les deux extrémités de cette arme étaient munies d'une pointe, le soldat avait toujours de quoi frapper. S'il laissait tomber la lance ou si celle-ci devenait irrémédiablement inutilisable, il tirait l'épée pour ce qu'Archiloque a appelé, en un raccourci glaçant, "la besogne gémissante" des épées. Comme il arrivait que l'épée se brise à son tour, ou qu'il n'y ait tout simplement pas assez de place pour la dégainer ou la manier, l'on se battait à mains nues, tentant d'agripper la lance de l'adversaire, le frappant de ses poings, lui tirant la barbe ou les cheveux, essayant d'introduire les doigts dans les ouvertures du casques ménagées pour les yeux ; L'on n'hésitait même pas à mordre ou à griffer. L'homme du premier rang était aidé par ses camarades des deuxième et troisième rangs, qui tentaient de frapper de leur pique, le plus souvent à l'aveuglette, par-dessus son épaule ou sa tête.
Autrement dit, loin d'être l'affrontement réglé et mesuré que nous attribuons spontanément aux Grecs inventeurs de la politique, de la démocratie et du logos, le combat hoplitique tenait de la bagarre sauvage, brutale et impitoyable où il s'agissait de renverser, mort ou vif, son adversaire direct.
.... mais pas désordonnée
Cependant, la lutte en première ligne n'était pas une série de combats individuels et désordonnés. La recherche de l'exploit individuel pouvait certes créer une brèche dans la ligne ennemie, mais en ouvrait une autre dans la ligne amie. Il s'agissait donc que, tout en se battant, chacun demeure à sa place, surveillant sa droite et sa gauche, réglant son avance sur la progression de sa formation, qui devait rester la plus unie et serrée possible.
La "poussée des
boucliers" (ôthismos aspidôn)
Au moment
du heurt des phalanges, celles-ci connaissaient
simultanément un phénomène de tassement. Les rangs
et files qui s'étaient quelque peu disjoints pendant la marche et
surtout la course se reformaient, car les hoplites des rangs arrières,
du quatrième au huitième ou au douzième, s'écrasaient
contre leurs camarades de devant et se mettaient à pousser comme
des fous afin de propulser les rangs antérieurs dans la formation
adverse pour y créer des ouvertures et des déchirures. Cette
tactique explique la présence du rebord plat du
La pression devenait rapidement très intense, les deux phalanges tentant de se repousser mutuellement de leurs masses affrontées. Voilà pourquoi les auteurs grecs estimaient que, d'une part, la poussée était le moment décisif de la bataille hoplitique, de l'autre que, plus une phalange comportait de rangs, plus elle avait de chances de l'emporter par le simple effet de la pesée qu'elle exerçait.
Il n'était donc pas étonnant qu'à part pousser sans relâche, les hommes de l'arrière n'avaient pas grand-chose à faire : tout au plus pouvaient-ils, tenant leurs lances verticalement, en transpercer du talon un ennemi tombé à terre.
Pas question de relever un compagnon au sol, blessé peut-être, ni même de l'éviter. Par conséquent, pas mal d'hommes connaissaient une mort horrible, piétinés par la phalange adverse ou l'avance victorieuse de leurs propres compatriotes, dont chacun pesait, équipement compris, pas moins de 100 kilos. Il arrivait même que des hoplites des premières lignes meurent étouffés par les pressions conjointes des deux formations emboitées. Leurs corps restaient ainsi debout jusqu'à l'effondrement de l'une des deux armées, ayant rendu à leur armée le service posthume de rester en place.
Pour l'homme du rang :
une grande impression de confusion
Visuellement, il ne devait pas voir beaucoup plus loin que les deux ou trois rangs qui l'entouraient. Et encore, cette vision était-elle encore limitée par le casque qui couvrait toute la tête, la poussière que soulevaient les pieds, la sueur et parfois le sang qui lui coulait dans les yeux, que ce soit le sien ou celui des adversaires blessés ou tués.
Audivitivement, ce n'était pas mieux. Aux crissements et au vacarme des armes qui glissaient les unes sur les autres, s'entrechoquaient, se brisaient, se déchiraient, éclataient, s'ajoutaient les cris : gémissements de douleur, hurlements de souffrance ou d'agonie, appels à l'aide, prières, exhortations, clameurs de triomphe. Les ordres des gradés ne devaient atteindre que les quelques hommes qui les entouraient.
C'était donc
essentiellement au toucher
que l'hoplite prenait conscience de ce qui se passait à une échelle
plus large : pression exercée dans son dos par les hommes qui le
Cette sensation de chaos était renforcée par le déroulement général et le contexte de la bataille. Très rapidement, les deux armées étaient entremêlées, et la ligne de front, loin d'être alignée au cordeau, ondulait sous l'effet des avances et reculs successifs ou simultanés. Il devenait difficile de distinguer les amis des ennemis : n'oublions pas que les batailles hoplitiques se disputaient entre gens équipés de manière quasi identique, qui se battaient de la même manière et qui parlaient, sinon la même langue, du moins des dialectes extrêmement proches. L'on ne savait donc pas toujours (ou pas souvent) qui était qui. En outre, à part la cape rouge (que l'on ne portait d'ailleurs pas au combat) et le lambda du bouclier des Spartiates, il n'y avait pas d'uniforme spécifique à l'une ou l'autre cité. Les épisèmes qui décoraient les boucliers n'étaient des signes distinctifs, ni de coalitions, ni de cités, ni même d'unités, mais étaient laissés au libre choix du propriétaire de l'arme ; de plus, le choc initial, les coups de lances et d'épées avaient tôt fait de les abimer ou le sang répandu de les couvrir.
Enfin, les coups reçus n'étaient même pas une indication fiable de la direction d'où venait l'ennemi : la lance comportant deux pointes, il n'était pas rare qu'un hoplite prenne des coups d'un camarade de devant ; les deuxièmes et troisième rangs essayaient de frapper par-dessus l'épaule ou sur les côtés de leurs compagnons ; l'avance des rangs n'étant pas toujours égale, il n'était pas rare que l'on se retrouve avec des ennemis sur les côtés ou les arrières. Il est même arrivé que des unités ayant tourné l'ennemi se retrouvent face à leurs compatriotes ou alliés et, incapables de se reconnaître, commencent à s'entretuer.
Bien souvent, donc, l'on frappait comme et où l'on pouvait, dans une ambiance de cauchemar et d'urgence.

Il arrivait un moment où, dans l'une des deux phalanges, des hommes commençaient à sentir ou s'imaginer que les choses tournaient mal. A cet instant crucial, l'instinct de conservation et le désir de survie l'emportaient sur tout autre sentiment ou émotion, sens du devoir, solidarité, crainte du déshonneur, conscience patriotique, rage de vaincre. Autrement dit, l'hoplite ne pensait plus qu'à lui-même et cherchait à se mettre en sûreté. Pour cela, il n'y avait qu'une seule direction : l'arrière.
Remarquons ici qu'il ne s'agissait pas d'un calcul rationnel, mais d'une question de sensations et de perception de la situation globale où il était plongé. Pour faire comprendre ce que je veux dire, une analogie : vous êtes sur le quai de la station de métro ou de la gare et vous galopez pour attraper le train ; la décision de continuer à courir, voire d'accélérer en un effort ultime et décisif, ou d'arrêter n'est pas l'effet d'un raisonnement logique, mais de l'évaluation instantanée et instinctive de différents facteurs : temps depuis lequel la rame est immobilisée, nombre de voyageurs qui restent à embarquer, votre état physique, poids et encombrement de paquets que vous portez...
4.6.1.
Par où la phalange cédait-elle d'abord ?
Par l'arrière !
Si les hommes des premiers rangs étaient refoulés par la poussée adverse, ils butaient inévitablement sur leurs camarades qui poussaient dans leur dos. Ils n'avaient qu'une alternative : soit continuer à combattre jusqu'à la victoire ou la mort, soit tenter de se frayer un chemin à travers les rangs arrière, mouvement rétrograde très difficile sinon impossible si ceux-ci gardaient leur cohésion et leur volonté d'avancer.
Par contre, si, parmi les rangs postérieurs, des hoplites percevaient ou croyaient sentir que l'affaire était mal engagée, la panique engendrée par les premiers rangs avait des chances de se propager vers l'arrière. D'autre part, les hommes de ces rangs avaient, bien plus que ceux de l'avant, l'occasion d'observer ce qui se passait sur les côtés et les arrières de leur file ou de leur unité, de voir les éventuelles percées ou mouvements tournants effectués par l'adversaire, de s'en alarmer et de commencer à penser à leur survie personnelle.
C'étaient donc les hoplites qui composaient les rangs postérieurs de la phalange qui donnaient le signal de la fuite. Et tour à tour, chaque homme dans la file, sentant d'abord que la poussée dans son dos avait cessé, puisqu'il n'y avait plus personne derrière lui, abandonnait son poste. J'imagine qu'une fois amorcée, même dans un secteur réduit de la formation, cette dissolution devait être très rapide, chacun n'ayant que quelques secondes pour décider de continuer à combattre ou de détaler. Le recul local se transformait ensuite en effondrement à grande échelle, des pans entier de la phalange cédant tour à tour.
Cette déroute par l'arrière explique pourquoi, comme je l'ai montré plus haut, l'on plaçait des hoplites expérimentés dans les deux ou trois derniers rangs et pourquoi la dernière ligne de l'armée spartiate était vraisemblablement composée de sous-officiers (voir 3.3.2 et 3.4.3).
L'effondrement de la phalange était donc brutal, chacun ne pensant plus qu'à se mettre à l'abri.
Ici se posait un choix : fallait-il fuir individuellement ou en groupe ?
"Sauve qui peut et chacun
pour soi"
Une troupe qui fuit se comporte comme de l'eau : elle cherche le point de moindre résistance, évitant et coutournant tous les obstacles.
En effet, la réaction la plus instinctive et naturelle, quasi animale, était évidemment de prendre ses jambes à son cou après s'être débarrassé des objets les plus encombrants, casque, armure et surtout bouclier, et de partir vers l'arrière, le plus loin possible de la ligne de combat.
La désorganisation est alors totale, chacun ne pensant plus qu'à s'éloigner à toute vitesse de la zone du danger sans se préoccuper de quoi ni de qui que ce soit, et surtout pas de ses camarades de combat.
"Mon bouclier fait aujourd'hui la gloire d'un Thrace. Arme excellente, que j'abandonnai près d'un buisson, bien malgré moi. Mais j'ai sauvé ma vie. Que m'importe mon vieux bouclier."Le fuyard ne s'arrêtait qu'épuisé par la bataille et sa course éperdue, lorsqu'il estimait à l'abri, ou quand il était rattrapé et tué.(Archiloque)
Retraiter en groupe
L'autre solution était de rester en groupe.
Si la phalange vaincue n'avait pas été désintégrée, elle pouvait retraiter en bon ordre, marchant à reculons et laissant une arrière-garde pour tenir l'ennemi à distance pendant qu'elle reformait ses rangs. Les Spartiates, comme toujours, savaient garder leur cohésion. A Solugéia, face aux Athéniens, les Corinthiens battus parvinrent à se replier en bon ordre, gagner une hauteur et y attendre une nouvelle attaque.
Mais le plus souvent, elle se dissolvait : dans la plupart des cités, même s'ils avaient déjà une certaine expérience de la guerre, les hoplites étaient des amateurs qui n'avaient pas le sang-froid et l'entrainement de professionnels. Dans ce cas, l'on ne pouvait compter que sur quelques petits groupes de deux, trois, quelques hommes qui faisaient front, formant une mini-phalange. Il fallait le faire ! Faire face alors que tous décampaient autour de soi témoignait d'une sérieuse dose de courage, de détermination, de présence d'esprit et de maitrise de soi.
C'est ainsi que Socrate, tant à Délion (424) qu'à Amphipolis (423), parvint à rallier et ramener en sécurité un petit groupe d'hommes, dont Alcibiade, blessé lors de la seconde bataille. L'on se demande d'ailleurs s'il faut le remercier d'avoir sauvé ce dernier...
Fuir ou faire face, il
faut choisir
La solution la plus logique semble la fuite. Il n'en est rien, et ce pour deux raisons majeures.
- Le fuyard expose son dos, offrant ainsi une cible de choix aux coups de l'adversaire qui le pourchasse. Cible d'autant plus vulnérable qu'il s'était souvent débarrassé de tout ou partie de son équipement. Cible d'autant plus vulnérable que chacun fuit pour soi, sans se préoccuper de ses anciens compagnons d'armes.
- Comme je l'ai indiqué ci-dessus, une troupe qui fuit se comporte comme de l'eau, cherchant les zones de moindre résistance. Il en est de même pour leurs poursuivants, qui ne s'en prennent spontanément qu'aux fuyards, contournant les groupes et même les soldats isolés qui tiennent bon et peuvent toujours leur porter un mauvais coup alors que l'affaire principale est déjà réglée.
La bataille en elle-même était assez meurtrière, car elle faisait s'affronter des armées qui combattaient de la même manière, avec le même type d'équipement : l'on compte que cinq pour cent de chaque camp périssaient.
C'était cependant après l'effondrement de l'une des deux phalanges que le massacre avait lieu, et que de nombreux soldats mouraient, frappés dans le dos.
Frappés non seulement par les hoplites adverses, mais aussi et surtout par les troupes légères, peltastes, archers, frondeurs, et les cavaliers qui n'avaient, jusque là, que peu ou pas pris part à la bataille, affronter une phalange et son mur de boucliers hérissés de piques étant en dehors de leurs possibilités tactiques.
"Il fuit, pâle de crainte ; et, frappé par derrière,
Vivant, se sent percer d'un fer injurieux ;
Mort, son dos plein de sang étale à tous les yeux
Un cadavre avili qui souille la poussière."(Tyrtée, Elégies, II, 17-20)
L'on estime que le taux de pertes chez les vaincus pouvait ainsi atteindre quatorze pour cent.
A moins de défaites à répétition, ce n'était pas tant le nombre des morts qui importait, que l'origine de ceux qui étaient tombés. Rappelons que les sous-unités qui composaient la phalange étaient rangées par cité (en cas de coalition), tribu, dème, amis, parents. Autrement dit, si l'une d'entre elle avait particulièrement souffert dans la bataille, ou avait été carrément anéantie, c'était une famille, un quartier, un village, un canton, une tribu qui avait subi des pertes anormalement élevées pouvant aller jusqu'à la destruction quasi totale : l'on s'imagine les tragédies et drames tants individuels que collectifs que pouvait provoquer le retour de l'armée vaincue : des maris, des frères, des pères, des amis, des compagnons de travail, des voisins avaient ainsi disparu massivement.
Pour de petites cités, ces pertes pouvaient être irréparables : les Thespiens, annihilés par les Athéniens à Délion en 424, furent par la suite incapables de résister à l'invasion thébaine et au démantèlement de leurs murs. Leuctres fut un désastre pour Sparte, non seulement parce que la réputation d'invincibilité lacédémonienne avait été sérieusement ébranlée, mais aussi parce tout son état-major avait été tué. En 338, la défaite de Chéronée face à Philippe de Macédoine signifia l'anéantissement du Bataillon Sacré thébain.

Après la bataille, l'armée victorieuse entonne un péan joyeux. Commence alors la collecte des morts et des blessés, dont je parlerai dans les deux sections suivantes. Bien souvent, le camp vaincu envoie un héraut au vainqueur pour demander une trêve destinée à récupérer ses morts ; cette démarche est considérée comme un aveu formel de défaite.
Les vainqueurs dressent un trophée qui peut soit adopter une forme humaine, soit être constitué d'un amas de casques, boucliers et armures pris à l'ennemi : dépouiller les cadavres des ennemis tués était chose normale. L'érection du trophée témoigne de la victoire : il n'y a pas de victoire sans trophée, ni de trophée sans victoire. En outre, elle s'accompagne d'un sacrifice, les vainqueurs dédiant leur succès aux dieux. L'on comprend alors pourquoi détruire un trophée était un sacrilège. Cette cérémonie obligatoire empêchant une poursuite menée jusqu'au bout, jusqu'à l'extermination de l'ennemi, elle indique aux belligérants qu'il y a une limite à ne pas franchir dans l'exploitation de la victoire.
Si la même cité avait remporté différentes batailles sur le même site, elle pouvait décider d'y ériger un monument de victoire permanent.
Enfin, certaines pièces d'équipement de haute qualité et de grande valeur, particulièrement des boucliers, étaient offertes aux sanctuaires d'Olympie ou de Delphes.
4.7.2.
"Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit"
De quoi avait l'air le champ de bataille après le combat ? Assurément, le spectacle n'était pas joli-joli...
Là où s'était déroulé le choc initial et le combat le plus intense et sauvage, les corps étaient entassés sur deux ou trois couches, car c'était dans cet espace étroit, long d'un à trois kilomètres, que chacune des deux phalanges s'était efforcée de repousser l'autre.
"L'on pouvait voir, à l'endroit où ils étaient tombés les uns sur les autres, la terre rougie par le sang, des cadavres d'amis et d'ennemis gisant pêle-mêle, des boucliers écrasés, des lances brisées, des épées sans leur fourreau, les unes à terre, d'autres enfoncées dans les corps, d'autres que des mains tenaient encore."A partir de cette ligne, le champ de bataille offrait un spectacle très contrasté : du côté du vainqueur, peu ou presque pas de cadavres, ceux d'hommes qui avaient été frappés par des projectiles ou un coup ami, ou qui avaient été assez maladroits pour tomber et se faire écraser par la marche en avant de leurs camarades. Par contre, le côté vaincu était jonché des corps des hoplites qui avaient été tués, très souvent par derrière, lors de leur fuite, et qui gisaient face contre terre. Ci et là, des corps de petits groupes ou d'hommes isolés qui, ayant tenté de faire front, étaient tombés à la renverse. Plus loin, les cadavres disséminés de ceux qui, étant parvenus à s'éloigner de la zone de combat principale, avaient été rattrapés par l'infanterie légère ou la cavalerie ennemie. Les morts étaient ainsi répartis sur une zone pouvant s'étendre de plusieurs centaines de mètres à deux ou trois kilomètres.(Xénophon, Agésilas, II, 14-15)
L'on s'imagine aisément que la collecte des morts était une tâche longue, éprouvante et harassante. D'abord, c'étaient souvent les corps de gens que l'on connaissait, ne fût-ce que de vue, que l'on relevait et emportait : camarades de combat, voisins, amis, membres de la famille. Ensuite, les cadavres, principalement sur la ligne de contact, étaient emmêlés parfois d'une façon inextricable. Il fallait dégager des corps raidis, engoncés dans leurs armures, qui étreignaient quelquefois encore leurs armes, lances, épées, boucliers. Et tout cela, que l'on me pardonne ce détail, en pataugeant dans des mares de sang ou en escaladant des tas de morts. Cette besogne macabre, déjà pas drôle si l'on commençait à ramasser les corps quelques heures après la bataille, devenait franchement horrible si l'on avait attendu un ou deux jours avant de s'y atteler. N'oublions pas que ces batailles se déroulaient au plus fort de l'été méditerranéen : les corps avaient commencé à se décomposer et à se boursoufler ; la puanteur saisissait à la gorge et soulevait le coeur. Il s'avérait parfois nécessaire d'enterrer les morts sur place.
Mais pourquoi attendre, et ne pas s'y mettre tout de suite, le jour même, une bonne fois pour toutes ? Parce que les soldats étaient épuisés physiquement et nerveusement par l'effort, peut-être bref, mais extrêmement intense, qu'ils avaient fourni lors de la bataille.
Dans ce contexte, l'identification des morts était une tâche ardue, quelquefois impossible : après seulement trois ou quatre jours d'exposition au soleil, les corps étaient méconnaissables. Même si l'on entreprenait cette besogne immédiatement, l'on avait des chances de ne pas reconnaître de nombreux morts, car l'essentiel des coups ayant été porté à la tête, et plus particulièrement au visage, beaucoup d'hoplites étaient défigurés, à tel point que les Spartiates auraient pris l'habitude d'inscrire leur nom sur des bracelets de bois et qu'en une occasion, ils l'avaient fait sur leurs boucliers, sûrs qu'ils étaient de ne pas lâcher ce dernier.
Il y avait des morts que l'on ne retrouvait jamais, car ils avaient été tués loin du lieu d'affrontement principal, lors du massacre ou des combats sporadiques qui marquaient la fuite. S'y ajoutaient la fatigue physique et la lassitude morale des survivants, qui finissaient par en avoir assez de cette corvée exténuante et juger "que c'était bon comme ça" , laissant la besogne en plan et/ou (se) promettant de s'y remettre le lendemain. Enfin, je parie que, comme dans toutes les guerres du monde, certains hommes profitaient de la confusion générale pour s'éclipser définitivement et tenter de refaire leur vie ailleurs.
Ceci explique qu'encore longtemps après les combats, il restait des cadavres et surtout des pièces d'équipement sur le champ de bataille. Celui-ci attirait donc toutes sortes de visiteurs, animés d'intentions plus ou moins avouables : parents ou amis qui espéraient identifier et récupérer le corps d'un disparu ; résidents de l'endroit et vautours humains à la recherche de trésors de toute nature et de toute valeur, armes intactes ou peu abimées, monnaie, bijoux, petits effets personnels ; simples curieux et vrais badauds ; amateurs de sensations fortes et de morbide ; gens désireux de voir de leurs yeux "où et comment ça s'était passé" ; historiens tels qu'Hérodote ; penseurs en quête de sujets de méditation...
Parmi ces visiteurs, nous compterons une catégorie particulière : les généraux victorieux et leurs états-majors faisaient le tour du champ de bataille afin de voir de près, non seulement les courageux soldats qui avaient péri sous leurs ordres, mais aussi ces ennemis qui leur avaient donné tant de fil à retordre. Cette habitude se perpétua jusqu'à Napoléon, que l'on voit pleurer sur les morts d'Eylau (il y avait de quoi...).
Encore de nos jours, le soc de la charrue, la pelle des engins de terrassement ou une branche méconnue de la science historique, l'archéologie des champs de bataille, exhume des squelettes plus ou moins entiers et des armes, quelquefois encore en bon état.
Guerrier
au sol
Temple
d'Aphaïa
Egine
500-480
ACN
Leur sort n'était pas des plus drôles, vu l'état de la médecine grecque antique. Ce n'était pas qu'on les abandonnât sur le champ de bataille, les laissant à eux-mêmes, c'est-à-dire à une mort certaine. A mon sens, les solidarités de famille, d'amitié, de voisinage déjà soulignées plus haut devaient jouer. De plus, de nombreuses peintures sur vase montrent des hoplites prodiguant des soins à leurs camarades, pansant les blessures, extrayant pointes de lance ou de flèche, donnant à boire, aidant à marcher, apportant aide morale et réconfort.
Les blessures graves
L'on comprendra à la lecture de ce qui suit que les blessés graves avaient très peu de chances de s'en tirer. Beaucoup mouraient sur place, dans les heures qui suivaient la bataille. Quant aux autres, l'on imagine aisément que leurs conditions de transport ne faisaient qu'ajouter à leurs souffrances et aggraver leur état.
Au moment du choc principal, les coups se portaient majoritairement à la tête ou au torse. Conséquences : pénétrations du visage ou de la boite crânienne par un fer de lance ; projection violente du casque contre la boite crânienne provoquant des lésions ou des hémorragies cérébrales ; projection brutale de la tête vers l'arrière par un coup de lance ("coup du lapin"), occasionnant la rupture des vertèbres cervicales ou une hémorragie dans le canal médullaire, causant la mort immédiate ou des paralysies ; blessures à la poitrine avec pénétration, non seulement du fer de lance, mais également du métal et/ou du lin de la cuirasse, ainsi que des vêtements de dessous de la victime ; lésions de l'appareil circulatoire thoracique ; enfoncement de la cage thoracique ; fractures multiples des côtes ; collapsus pulmonaire. Si le coup était passé sous le bouclier, le soldat touché à l'abdomen soit mourait d'hémorragie, soit périrait plus tard d'une péritonite.
Lors de la poussée, ceux qui tombaient risquaient d'être écrasés, tant par leurs camarades que par les ennemis. De ce piétinement, résultaient souvent des fractures multiples, compliquées, parfois ouvertes.
Dans le massacre qui suivait l'effondrement la phalange, les coups dans le dos provoquaient des blessures profondes dans le thorax (cf supra) ; de plus, les hommes au sol avaient toutes les chances d'être (parfois à nouveau) piétinés aussi bien par les fuyards que par leurs poursuivants.
Si les médecins grecs connaissaient bien l'anatomie, savaient réduire des fractures simples, soigner entorses et déchirures musculaires, panser ou suturer des plaies superficielles avec des aiguilles en bronze, ils étaient totalement démunis face aux types de blessures décrits ci-dessus : ils n'avaient aucun moyen pour compenser les pertes de sang importantes, ne savaient pas réparer les vaisseau sanguins et ignoraient tout des mécanismes de l'infection.
Les blessures légères
Elles étaient le plus souvent infligées lors du corps à corps. Les hommes des deux camps étant pressés les uns sur les autres, leurs mouvements restaient limités et l'hoplite ne disposait pas toujours du recul nécessaire pour asséner des coups décisifs de sa lance ou de son épée ; l'on en venait même à se battre à main nues et à coups de dents. Ces blessures, certes nombreuses, atteignaient également bras et jambes : contusions, estafilades, coupures impressionnantes par leur longueur, mais peu profondes, fractures nettes.
L'on soignait assez aisément ce type de blessures, par application sur les plaies de bandages de lin, de tampons de laine, d'emplâtres de gomme ou de farine ; l'on utilisait de la myrrhe, du jus de figue et du vin pour nettoyer la blessure. L'important était d'arrêter l'hémorragie.
Ces soins représentaient cependant la limite de la compétence de la médecine grecque. Même si sa blessure avait été soignée et qu'il avait été capable de quitter le champ de bataille par ses propres moyens et de regagner son domicile, le soldat n'était par pour autant tiré d'affaire. Le problème tenait en un seul mot : infection. Ne comprenant pas sa nature et ignorant comment la soigner efficacement, les médecins grecs restaient impuissants devant ses conséquences les plus graves, tétanos et gangrène gazeuse, dont des hommes, pourtant atteints de blessures légères ou superficielles, mouraient des jours ou des semaines plus tard, alourdissant encore le bilan des pertes.
Elles se trouvent au point de rencontre de deux idées : pour les Grecs, il était insupportable d'imaginer que quiconque reste sans sépulture ; la cité se devait de rendre hommage aux Braves (agathoï andrés) qui étaient tombés pour sa défense. A Athènes, elles se déroulaient en trois étapes décrites par Thucydide en II, 34.
Trois jours avant la cérémonie
proprement dite, les ossements étaient exposés dans une tente
sur l'agora. A cette occasion, la famille y déposait des offrandes.
Le jour des funérailles
officielles, un cortège accompagnait les ossements, placés
dans dix cercueils en bois de cyprès. Pourquoi dix ? Un par tribu,
ou, si l'on préfère, un par taxis
(voir 3.2).,
au monument public
qui se trouvait hors de la ville, au Céramique. Les
funérailles
étaient donc, contrairement aux derniers hommages homériques,
collectives
: tout comme l'on s'était battu en phalange pour sa cité,
c'était ensemble, avec ses camarades de combat, que l'on était
inhumé. Les dix cercueils étaient suivis d'un brancard vide
orné de draperies et symbolisant les disparus. Ceux qui le
souhaitaient,
Athéniens comme étrangers, se joignaient au cortège.
Arrivés au Céramique,
les cercueils étaient déposés dans une tombe collective
surmontée d'une ou de dix stèles sur lesquelles étaient
inscrits les noms des morts et disparus, sans référence au
patronyme. Certaines stèles étaient décorées
de reliefs ou d'un épigramme soulignant leur valeur. Après
les lamentations rituelles des parentes, un citoyen "désigné
par la ville pour ses qualités intellectuelles et la considération
dont il jouit" prononçait l'oraison funèbre des braves
tués au combat (épitaphios logos).
Tout en consolant les proches des disparus, ce discours faisait leur
éloge,
leur attribuant les vertus
aristocratiques
qui faisaient d'eux l'élite de la patrie, les
incluant dans
la longue liste des courageux défenseurs de la cité, de ses
institutions et de sa liberté (voir aussi 7.2.).
Enfin, chacun se retirait.

Ne nous leurrons pas : certaines parties de ce qui ce qui précède reste du domaine de l'hypothèse et de la reconstitution en chambre. Pour avoir une idée plus ou moins exacte du déroulement réel d'une bataille entre phalanges, il faudrait rassembler un ou deux bons milliers d'hommes, leur fournir l'équipement nécessaire, leur donner un entraînement minimum et effectuer une simulation grandeur nature. On risquerait alors d'avoir des surprises, comme lors de la reconstitution d'une trière grecque, qui marchait plus vite que ce qu'avaient "calculé" les philologues et historiens.
Les reconstructions de ces derniers tiennent parfois plus de l'exercice d'imagination que du raisonnement étayé par des faits matériels : ainsi, dans l'exemple de la trière, il fut démontré que les trois rangs de rameurs n'étaient pas superposés, comme l'imaginaient trop de savants, mais emboités, les fesses du rang supérieur au niveau du visage du rang inférieur, ce qui donne toute sa saveur, si j'ose dire, au "on peut péter dans la bouche du thalamite" (= "rameur du rang du bas", qui n'avait pas l'occasion de s'en venger sur un rang inférieur) du toujours délicat Aristophane (Grenouilles, 1074).
Et encore ne serait-on pas vraiment sûr de reproduire exactement un combat hoplitique tel qu'il se déroulait effectivement : l'emploi tactique des armes et formations n'obéit pas toujours à la rationalité la plus stricte qui en maximiserait les avantages, mais souvent à des doctrines d'utilisation et/ou des traditions qui n'en exploitent pas complètement les potentialités, quand elles ne les inhibent pas. L'usage jusqu'à l'absurde du drill le plus étroit dans l'armée prussienne après Frédéric le Grand en constitue l'une des illustrations les plus ahurissantes.
En annexe 1, vous trouverez une discussion (non définitive) du combat homérique, qui vous permettra de saisir la difficulté de comprendre un combat antique.

Les Spartiates restent les meilleurs en combat hoplitique, puisqu'ils sont des professionnels non-payés (voir 6.1.1.)
Les parades à la supériorité lacédémonienne furent assez rapidement trouvées, et par les Grecs eux-mêmes, tant est grande l'ingéniosité humaine dans l'art de tuer son semblable tout en se gardant de ses coups.
A Sphactérie, en 425,
400 Lacédémoniens se rendent, coincés sur un îlot
et menacés de mourir de faim. A Léchaïon en 390, une
force combinée d'hoplites athéniens et de peltastes vainc
un régiment d'hoplites spartiates dépourvu de couverture
de cavalerie efficace. Philippe de Macédoine et Alexandre le Grand
raffineront ce système, usant, après harassement par les
archers, frondeurs et javeliniers, de la phalange comme d'un front fixe
qui maintient le centre de l'adversaire, tandis que la cavalerie
enfonce
l'adversaire sur une aile, ou les deux.
En combat hoplitique régulier,
le génial
Epaminondas de Thèbes trouve la parade définitive
à la supériorité spartiate à Leuctres en 371
en inversant le schéma conventionnel vu plus
haut : il refuse son aile droite en la
plaçant en échelon,
et
masse, face à la droite spartiate, ses Thébains sur une
profondeur de 50 (!) rangs, encore renforcés par ses cracks, le
Bataillon Sacré (hiéros lokhos)
; il choisit donc, inhabituellement, de frapper du fort au fort,
violant
le principe tactique élémentaire qu'apprend tout général
en herbe, et qui consiste à frapper du fort au faible afin de
déséquilibrer
et/ou percer le dispositif ennemi.
Schéma :
| Gauche Thébains
Droite |
B C HHH C H H H H H I I I |
===> <= ===> <=
|
I
C H C H H H H H H H H I I |
Droite
Lacédémoniens & alliés
Gauche |
C
= cavalerie
I
= infanterie légère
H =
infanterie hoplitique
B =
Bataillon Sacré thébain
Soutenue par le Bataillon
Sacré, la cavalerie thébaine défait son homologue
spartiate avant de se placer sur l'aile gauche afin de prévenir
toute prise de flanc.
L'aile gauche thébaine
attaque la droite lacédémonienne, qui commence (et c'est
un hommage à sa cohésion) par résister à ce
poids.
Une mélée furieuse
s'ensuit. La droite spartiate ne s'effondre que lorsqu'Epaminondas
demande
à ses Thébains "un pas en avant pour me faire plaisir".
Cléombrotos et nombre
de ses officiers sont tués.
Les alliés des lacédémoniens
s'enfuient vers leur camp, poursuivis par la cavalerie thébaine.
Bilan : 500 morts chez les
Spartiates, 400 à 500 autres en fuite. 300 tués thébains.
Thébes émerge de cette victoire comme la puissance majeure
de la Grèce. Pour un temps seulement...

Tout combat organisé suppose une triple préparation : une préparation physique individuelle destinée à renforcer la force, l'habileté et l'endurance du combattant ; une préparation collective, pour apprendre aux hommes à se connaître, à combattre ensemble et à manoeuvrer en formation, enfin une préparation morale : apprentissage de la domination de la peur, établissement d'un climat de confiance envers ses camarades et ses officiers, instillation de la conviction que la cause pour laquelle on se bat vaut la peine de risquer sa vie.

L'opposition radicale entre les deux cités, incarnée dans cette lutte idéologique à mort que fut la Guerre du Péloponnèse est ici encore très nette.
Contrairement aux autres cités, composées de citoyens-soldats, le noyau de l'Etat lacédémonien est formé de soldats-citoyens, de professionnels dont les occupations principales sont la guerre et la préparation militaire. Les seuls citoyens spartiates authentiques (Spartiates, Homoïoï) sont en effet les hoplites, et vice-versa. L'élimination des bébés malformés ou faibles, l'éducation (agôgè) confiée dès l'âge de 7 ans à l'Etat, éducation axée sur la discipline, l'obéissance, le dévouement absolu à la polis, la force et la résistance physiques et la dureté morale, la sélection systématique des meilleurs, l'entrainement quotidien des hoplites qui, jusqu'à 30 ans, mangent au mess et vivent encasernés, permettent à Sparte de mettre en ligne la meilleure armée hellénique entre le VIIème siècle et la conquête macédonienne : cette supériorité s'explique moins par les meilleures qualités physiques ou techniques des Homoïoï que par le dressage moral, la soumission de l'individu à l'Etat et un drill d'une "pédagogie" dont il est aisé d'imaginer la délicatesse.
Si l'on en croit Xénophon, la formation des recrues se divisait en plusieurs phases.
Apprentissage du drill
de base. De la position au repos (lance reposant au sol et
tenue verticalement,
bouclier posé à côté du pied gauche et appuyé
à la cuisse - face à l'ennemi, c'était un signe de
mépris), la recrue apprenait à passer à une posture
d'attention (lance appuyée sur l'épaule droite et hoplon
levé jusqu'à couvrir le torse), puis à "en garde"
(lance tenue horizontalement au niveau de la taille, pointe dirigée
vers l'ennemi, attitude dans laquelle les hoplites avançaient au
combat), enfin à la position de combat (lance brandie au-dessus
de l'épaule droite, légèrement inclinée vers
l'avant afin de ne pas gêner l'homme qui suit, prête à
frapper). Le passage de la posture "en garde " à celle de combat
impliquait une inversion de la prise de la lance (essayez avec un
manche
de brosse et vous comprendrez...), qui, pour être accompli
collectivement,
requérait un entrainement soutenu.
Venaient ensuite les exercices
de marche en file : il s'agissait en effet d'apprendre à
démarrer
simultanément, au son de la trompette, et à marcher à
la même allure.
Suivaient différents
exercices, de plus en plus complexes, de déploiement en ligne
de bataille, à partir d'une file comoposée d'une seule
énomotia,
puis d'un lokhos ;
l'on apprenait ensuite
à passer de l'ordre de marche, traditionnellement de trois hommes
de front, à la phalange prête au combat. Les mouvements inverses,
du déploiement en bataille à l'ordre de marche, faisaient
également l'objet d'un drill répété. L'on pratiquait
en outre les mouvements de flanc et d'encerclement, qui posaient de
sérieux
problèmes à une formation aussi dense que la phalange, car
ils risquaient d'en briser la cohésion et d'y provoquer des brèches
dont l'ennemi pouvait profiter.
Les Spartiates étaient
aussi entrainés à ne pas chercher à se couvrir, même
inconsciemment, du hoplon
de leur voisin de
droite, mais à marcher droit devant eux, ce qui empêchait
la phalange de dévier vers la droite.
Enfin, des simulations de
bataille étaient au programme.
Contrairement à Sparte, Athènes
pousse au maximum l'idéologie du non-professionnalisme.
Le
discours suivant de Périclès, rapporté par Thucydide,
l'illustre sans
" Notre (= des Athéniens) confiance se fonde peu sur les préparatifs et les stratagèmes, mais plutôt sur la vaillance que nous puisons en nous-mêmes au moment d'agir. Et, pour l'éducation, contrairement à ces gens qui établissent dès la jeunesse un entraînement pénible pour atteindre à la valeur virile, nous, avec notre vie sans contrainte, nous affrontons au moins aussi bien les dangers où l'on est à égalité. (...) Au total, si c'est en nous laissant vivre plus qu'en nous entrainant aux épreuves, et avec un courage tenant moins aux lois et plutôt au caractère que nous acceptons les dangers, il nous reste un bénéfice : c'est, en évitant de souffrir à l'avance pour les épreuves à venir, de montrer, quand nous les abordons, tout autant d'audace que les gens continuellement à la peine.""Les gens" que vise Périclès sont les Spartiates. La préparation physique et technique, selon lui, compte pour peu devant le moral : enthousiasme, courage poussé jusqu'à l'audace, traits de caractère auxquels nous ajouterons le patriotisme, la solidarité, le sens de l'honneur et l'esprit d'initiative.(Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 39)
Cette antithèse
radicale entre les univers
mentaux et les systèmes socio-politico-économiques athéniens
et lacédémoniens avait tellement frappé les contemporains,
et notamment les intellectuels, qu'ils en avaient fait un cliché
et un moyen de situer les autres cités sur une gamme politique qui
allait de l'oligarchie laconienne, terrienne, anti-esclavagiste,
anti-impérialiste
et refusant l'évolution historique à la démocratie
attique, maritime et commerçante, esclavagiste, impérialiste
et s'identifiant avec le mouvement historique. Ainsi, Thèbes se
situait quelque part entre les deux : si son armée hoplitique
restait une milice civique, l'éducation insistait particulièrement
sur la loyauté envers l'Etat, dont Pélopidas et Epaminondas
furent des modèles, et organisait la seule unité d'hoplites
régnicoles
professionnels, le Bataillon Sacré (hiéros
lokhos).
Mais, si cette opposition est, dans l'ensemble, vraie et fondée dans les faits, l'on peut se demander si l'image des hoplites spartiates invincibles parce que passant tout leur temps à s'entrainer, était la réalité, ou une splendide réussite de la propagande lacédémonienne ? Le discours de Périclès sent, lui aussi, l'exagération et la volonté de se démarquer des cités voisines et rivales.

La
course
Amphore
panathénaïque
Vème
siècle
Et puis, pas plus q'une autre
cité, Athènes ne mettait en ligne des hordes de mollassons
mal entrainés et rassemblés à la hâte. Il y
avait bien une préparation militaire, mais
contrairement
à Sparte, celle-ci relevait plutôt de la sphère
privée et d'une institution caractéristique
de la Grèce
classique et hellénistique : le gymnase.
N'oublions pas le gout profond des Grecs pour la culture physique et les concours athlétiques, sous-tendus par l'idéologie de "l'esprit sain dans un corps sain", dont témoigne ce passage des Nuées d'Aristophane, qui oppose les athlètes robustes et sages du gymnase aux beaux parleurs et chicaneurs de l'agora :
"Brillant et frais comme une fleur, tu passeras le temps au gymnase, au lieu de le perdre en bavardages sur l'agora, au milieu des litiges, des procès et des brigandages. Tu descendras à l'Académie (= le gymnase d'Athènes) ; là, sous les oliviers sacrés, tu feras la course, couronné de feuilles vertes, avec un ami de ton âge, jouissant de ta ta saison printanière, comme le platane rivalise avec l'orme."Toute cité quelque peu importante a son gymnase, auquel sont rattachés des clubs de citoyens, et qui joue un rôle essentiel sur les plans intellectuel, moral et physique. De toute évidence, les disciplines sportives qui s'y pratiquent sont orientées vers la préparation militaire : lutte, course de vitesse et de fond, saut en longueur, lancer du disque et du javelot, boxe et pancrace (une sorte de catch, mais pour du vrai). Une insistance toute particulière est accordée à la danse en armes, comme la pyrrhique, qui, outre la souplesse, l'agilité et la mobilité, inculque le sens du rythme et du mouvement collectif et prépare aux évolutions de la phalange :
"Elle imite d'une part les mouvements qu'on fait pour éviter tous les coups portés de près ou de loin, se jeter de côté, reculer, sauter en hauteur, se baisser et, d'autre part, les mouvements contraires, ceux qui portent aux attitudes offensives et essaient d'imiter le jeu de l'arc ou du javelot ou le geste d'assener n'importe quel coup."(Platon, Lois)
On remarquera que cette préparation militaire est nettement plus polyvalente que celle dispensée précédemment. Dans la plupart des cités, le drill hoplitique en lui-même reste en effet le plus souvent rudimentaire, les manoeuvres de base étant le passage de la colonne de marche à la phalange de 4 ou 8 rangs de profondeur, l'avance droit devant soi, au rythme de l'aulète, sans dévier de sa route ni briser l'alignement en ralentissant ou accélérant le pas lors de l'attaque, et le remplacement des soldats des premiers rangs tombés, morts ou blessés.

Les époques proto-géométrique et géométrique (XIème - VIIIème siècles) présentent un type de guerrier aristocratique dont l'Iliade nous dresse le portrait.
Il appartient d'abord à
une classe fonctionnelle, celle des
couches supérieures
de la population, à la fois propriétaires terriens et
guerriers, à laquelle est dévolue la tâche de défendre
la communauté et d'entreprendre d'éventuelles conquêtes.
Il est, au moins symboliquement, lié au cheval : il fait partie
des "hippeïs", des
"chevaliers." Nos
connaissances actuelles ne nous permettent pas de distinguer s'il
combattait
effectivement à cheval ou si celui-ci servait seulement de monture
pour les parades, la chasse et les déplacements vers le champ de
bataille.
Ce guerrier est un individualiste
à l'orgueil très chatouilleux : il vit en effet constamment
sous et par le regard (dis)qualificateur d'autrui, et plus
particulièrement
de ses pairs. Dans cette "société d'honneur" (la
formule
est de Montesquieu), il s'agit pour lui de s'extraire de la masse des
"Sans-Noms"
par
des exploits guerriers qui lui assureront une gloire
à la
fois immédiate (reconnaissance de sa valeur ou de sa supériorité
par ses inférieurs et surtout ses pairs - timè - ,
droits et privilèges, prise en considération de ses avis
par le roi et les assemblées) et perpétuelle : son nom sera
célébré par les aèdes. Cette reconnaissance,
cette gloire se traduisent en appréciations morales et
en
avantages
matériels (géras)
: part
de choix ou droit de préemption lors du partage du butin, esclaves
(féminines de préférence, fallait-il le préciser
?), morceaux de viande de qualité supérieure et place d'honneur
aux banquets, entrée dans un système de dons et contre-dons
où s'échangent troupeaux d'ovins et de bovins, chevaux et
objets de luxe.
Ceci entraîne deux
conséquences : au combat, ce guerrier cherche l'exploit
individuel
sans se soucier d'une quelconque discipline. S'il croit son honneur
bafoué,
il
s'estime autorisé à quitter le combat ou la guerre :
c'est finalement l'argument de l'Iliade.
Dans la bataille, son comportement
se désigne du terme lussa,
l'équivalent
du latin
furor, "frénésie
guerrière, ivresse sanguinaire, folie meurtrière". Le
guerrier, "tout bouillant", crie "comme un
serpent strident au
soleil de Midi" (Eschyle, Les Sept contre Thèbes),
lance
défis, injures et menaces, gesticule, fait briller et sonner ses
armes. Patrocle pousse des "cris effroyables" (Iliade,
chant
XVI).

Avec l'hoplite, membre de la phalange et de la cité (c'est tout un, j'y reviendrai), tout change : le dispositif serré de la phalange exige, pour donner toute son efficacité tactique, une cohésion sans faille et une exécution des mouvements simultanée. La phalange idéale se meut et combat comme un seul homme. Cette formation étant constituée d'unités interchangeables, l'individu s'efface devant le groupe, où on lui demande de tenir sa place (taxis). Les valeurs morales guerrières s'inversent : maîtrise de soi (sôphrosunè), ordre (eutaxia), discipline, obéissance (peitharchia), sentiment d'égalité, solidarité, esprit de sacrifice prennent le pas sur l'individualisme et la frénésie sanguinaire. Le soldat des cités ne sert plus ses intérêts personnels, mais le bien commun (xunon), celui de la phalange, de la communauté civique (dèmos), de la cité (polis). Il n'est question ni de refuser de se battre, ni de bouder comme le fait Achille, ni d'abandonner ses compagnons de combat, ni de déserter. Les sanctions prévues par Solon pour les réfractaires, les déserteurs et les fuyards sont la prison, l'exclusion de l'armée et des amendes. A Sparte, le lâche retombe au rang des tresantes, ou "trembleurs", citoyens de seconde zone.
Cette inversion des valeurs éclate au grand jour lors des obsèques des hommes morts à la guerre. Dans l'Iliade, Achille fait des funérailles spectaculaires à Patrocle : il sacrifie des chevaux, la masse de bois entassée pour le bûcher est énorme, et, les dieux des vents y aidant, le feu en est prodigieux ; la crémation est suivie de jeux dotés de prix magnifiques, où s'affrontent les meilleurs de chaque discipline sportive. Nous l'avons vu, dans l'Athènes de l'époque classique, par contre, les funérailles sont collectives : un éloge est prononcé par un représentant de la cité devant dix cercueils en cyprès, symboles des dix tribus clisthéniennes et image de la communauté civique. Ce ne sont plus des individus exceptionnels que la cité célèbre à cette occasion, mais sa propre grandeur guerrière et ses valeurs politiques, comme l'illustre ce passage significatif de l'oraison funèbre que prononce Périclès (ou plutôt : que lui attribue Thucydide) à la fin de la première année de la Guerre du Péloponnèse :
"Voilà ce que fut la conduite de ces hommes, dignes citoyens d'une telle cité. Quant à vous, qui leur survivez, vous pouvez souhaiter que le sort vous soit plus favorable, mais vous vous devez d'affronter l'ennemi avec une égale résolution. Ne vous contentez pas de prêter l'oreille à telles considérations sur le service de la patrie, qu'un orateur pourra développer devant vous, qui savez aussi bien que lui ce qu'on gagne à défendre son pays. Contemplez journellement la réalité qui vous entoure, c'est-à-dire cette cité dans toute sa puissance ; enflammez-vous d'amour pour elle, et, quand vous serez bien pénétrés du sentiment de sa grandeur, rappelez-vous que nous devons tout cela à des hommes audacieux, qui connaissaient leur devoir et savaient, dans l'action, se montrer jaloux de leur honneur. Quand ils échouaient dans quelque entreprise, ils voulaient que la cité du moins ne fût pas privée du bénéfice de leur vaillance. Aussi la lui offraient-ils comme la plus glorieuse des contributions. En faisant collectivement le sacrifice de leur personne, ils se sont, chacun pour sa part, assuré des louanges immortelles et ils ont mérité le plus illustre des tombeaux ; - je ne parle pas de celui où ils reposent, mais du souvenir impérissable qu'ils ont laissé parmi les hommes, qui ne manqueront jamais une occasion de leur rendre hommage par des actes ou par des paroles. Car les hommes illustres ont pour tombeau la terre entière. Leur mémoire ne se conserve pas seulement dans leur pays, où on leur élève des stèles avec des inscriptions, mais aussi en terre étrangère, où, à défaut d'épitaphe, leur souvenir reste gravé non dans la pierre, mais dans l'esprit de chacun.Prenez donc ces hommes pour modèles. Considérez à leur exemple qu'il n'y a pas de bonheur sans liberté et pas de liberté sans vaillance et ne vous laissez pas émouvoir par les périls de la guerre."
(Thucydide, Guerre du Péloponnèse, II, 43)

Telle que présentée ci-dessus, l'opposition entre le guerrier aristocratique et le citoyen-soldat classique satisfait l'intelligence et réjouit l'esprit de symétrie. Il faut cependant la tempérer : elle n'explique pas pourquoi, par exemple, les héros aristocratiques de l'Odyssée et surtout, en ce qui concerne mon propos, de l'Iliade, étaient proposés en modèles aux jeunes et aux hoplites de l'époque classique.
Tempérons la "folie meurtrière" et la "frénésie guerrière" (lussa) d'un Achille ou d'un Tydée : tout en reconnaissant que les activités guerrières et sportives (le sport, c'est du combat pas trop souvent meurtrier) mettent leur pratiquant dans un état second, notons que le guerrier a besoin d'une certaine dose de lucidité, de raison et de contrôle de soi pour accomplir les gestes de sa tâche, même en combat singulier. D'autre part, dans les cris, mimiques terrifiantes, gesticulations, insultes et menaces des héros homériques, entrent une bonne part de comédie et de rituel, deux comportements qui impliquent une distance par rapport à soi-même et à sa conduite, donc, le contrôle de ses actes. Pensons, par exemple, à la danse guerrière maorie qu'exécutent les All Blacks néo-zélandais avant leurs matches de rugby.
Au combat, tout soldat rencontre,
à un moment ou à un autre, la peur. Ceci est
d'autant
plus vrai pour le combat hoplitique que celui-ci, comme nous l'avons vu
plus haut,
consistait en
un choc de face brutal, sans la moindre fioriture tactique, où chacun
affrontait son vis-à-vis les yeux dans les yeux, et que les
protagonistes
étaient des amateurs. De plus, il n'y avait pas d'entrée
progressive dans le combat : c'était tout, tout de suite. Des
témoignages
littéraires nous apprennent que cette peur se traduisait avant les
batailles par différents phénomènes : silence écrasant,
frémissement de crainte qui parcourait toute la phalange, claquements
de dents. Les manifestations physiologiques en étaient parfois
spectaculaires
et désagréables : vertiges, nausées, vomissements,
diarrhées. Aristophane appelle la guerre celle "qui le long
des
jambes", faisant à allusion à l'incontinence qui frappait
nombre d'hoplites avant l'affrontement. Au combat, la phalange puait.
Il
est même arrivé à quelques (rares) reprises que des
phalanges se désintègrent à la seule vue de la formation
ennemie.
Il y a ensuite une question
que l'on n'évoque pas assez souvent lorsque l'on se penche sur les
conditions réelles du combat : qu'ont absorbé les hommes
avant la bataille ? L'on ne peut attendre ni endurance, ni exploits
extraordinaires
de la part de troupes qui n'ont pas reçu de repas chaud, voire n'ont
rien reçu du tout avant la bataille. Qu'ils n'avalent pas leur repas
n'a peut-être ici qu'une importance marginale : l'essentiel est qu'ils
aient reçu de quoi se sustenter, signe de l'intérêt,
voire de l'affection que la hiérarchie leur porte. D'autre part,
le
courage militaire s'est toujours dopé, parfois officiellement
à la gnôle que certaines armées distribuaient durant
la Première Guerre Mondiale avant les assauts, parfois plus ou moins
clandestinement : "on était tout le temps souls", a
témoigné un "Malgré-lui" alsacien affecté au
front de Léningrad. La drogue était d'usage courant dans
les unités combattantes américaines durant la guerre du Vietnam.
En ce qui concerne les hoplites, ils se remontaient le moral avant les
batailles à coups de liquide revigorant à base de jus de
raisin fermenté, pour m'exprimer à la manière de Nestor
Burma. Ajoutons que la fatigue elle-même peut se révéler
un dopant. Le moins que l'on puisse dire, c'est que tout cela n'aiguise
pas la lucidité...
Au moment de l'assaut, les
hoplites ne devaient plus avoir tout leur bon sens ni toute leur
lucidité,
dopés qu'ils étaient par l'alcool consommé peu avant
la bataille, les harangues du général, les exhortations des
gradés, les cris et chants de guerre, la certitude de défendre
une juste cause, celle de sa cité et de son système politique,
le meilleur du monde, l'enjeu du conflit, la crainte de démériter
aux yeux des officiers, mais aussi et surtout des voisins, amis et
parents.
Dopés par la trouille elle-même, celle qui vous incite non
à fuir, mais à foncer dans le tas. Bref, le sens du danger
était largement oblitéré.
Lorsque l'on réfléchit
à tête reposée, l'influence des cris et chants de guerre
semble négligeable sur les dispositions mentales, ou ne concerner
que les "primitifs, "sauvages" et "barbares". Or, ils ne servent pas à
"faire peur à l''ennemi", mais à souder le groupe, à
donner à chacun l'impression qu'il ne fait qu'un avec ses compagnons
de combat, avec qui il forme une vague d'assaut irrésistible.
J'illustrerai
cette affirmation par une anecdote personnelle : il y a quelques
années,
le Celtic de Glasgow vint disputer un match à Bruxelles, accompagné,
comme il se doit, par un bataillon de supporters dont je vous laisse
imaginer
l'état d'esprit et l'équipement, dont l'élément
principal était, bien entendu, d'abondantes réserves de bière.
Je me trouvais dans les couloirs de la station De Brouckère, lorsque
j'entendis une bande de ces gars entonner un chant de guerre en
gaélique
; je sentis aussitôt, naitre et gonfler au niveau du ventre, puis
me monter à la tête, une fugace mais irrésistible envie
de me joindre à eux et d'en découdre. Or, je n'étais
en rien impliqué, et le football ne m'intéresse que très
médiocrement (pour rester poli).
Enfin, le choc psychologique
engendré par l'horreur de la bataille, couplé à la
fatigue physique qui s'installait rapidement (en une heure, l'on était
épuisé) et à l'excitation décrite plus haut,
plongeait les soldats dans une sorte d'état second, à tel
point que certains, déroutés et désorientés,
frappés de ce que l'on appelle la
"fatigue de la bataille"
ou le "choc de la bataille", perdaient la
tête : les
uns tombaient dans la passivité, d'autres étaient victimes
d'hallucinations, prétendant avoir été témoins
d'apparitions de héros, de dieux ou de fantômes, d'autres
enfin s'exposaient volontairement au danger et cherchaient la mort.

Si les historiens et sociologues ont, avec raison, insisté sur les ruptures entre le combat de l'époque géométrique et la bataille hoplitique, il nous faut maintenant souligner les continuités.
Inutile de le rappeler longuement : tant le combat homérique (paragraphe précédent) que le combat hoplitique (§ 4.2.2.) étaient précédés et suivis de gestes et paroles rituels : déploiement et harangues aux troupes dans les deux cas, défis, gesticulations et outrages au cadavre de l'ennemi tué dans l'Iliade, sacrifice, péan, avance mesurée et érection d'un trophée à l'époque classique.
Cette ritualisation procédait de l'esprit agonistique typiquement grec. Au moins à partir de l'époque géométrique, les Grecs ont toujours adoré la compétition : l'on pense évidemment aux Jeux Olympiques. Mais ce goût pour le face à face se retrouve partout, y compris dans les discussions politiques et philosophiques, qui ne consistent pas en un échange de vues différentes ou opposées, mais en une bataille de mots (agôn logôn) où il faut qu'il y ait un vainqueur et un vaincu ; c'est en partie à cela que prétendait préparer l'enseignement les Sophistes, et l'on sait quelle exploitation littéraire en fit Platon. Des héros homériques qui cherchent les hasards du combat singulier, test de leur valeur, aux cités grecques qui, d'un commun accord, règlent leurs conflits en une seule bataille à l'issue imprévisible, mais décisive, il y n'a pas de solution de continuité, ces deux comportements relevant du même gout ludique pour l'affrontement. Dans ses bases mentales, le combat hoplitique tenait du tournoi, et non de la bataille d'extermination.
Ritualisation, réglementation et esprit agonistique : un bel exemple nous en est fourni par les guerres entre Chalcis et Erétrie, en Eubée. Ces deux cités, qui, génération après génération, se disputèrent la plaine lélantine, s'entendaient sur le choix du terrain (pas de manoeuvre préalable ni de surprise opérationnelle !) et avaient passé des conventions pour n'utiliser de projectiles d'aucune sorte, ni javelots, ni flèches, ni pierres.
Test de la valeur, disais-je, et de la valeur personnelle dans toutes ses composantes physiques et surtout morales : force, résistance, habileté au maniement des armes, mais avant tout courage et dépassement de soi. Le guerrier homérique et l'hoplite classique partagent cette morale qui pousse à l'exploit individuel.
Il n'est plus, dans ces conditions, qu'à moitié paradoxal qu'en pleine époque classique, qui célébrait les vertus civiques et collectives, l'on propose en modèle aux jeunes gens les guerriers homériques, aristocrates individualistes faisant de chaque combat une affaire personnelle, d'homme à homme, de héros à héros, un test de leur valeur personnelle et une source de gloire ou de déshonneur : si la cité avait besoin des vertus de solidarité, de discipline et de fidélité à la patrie, le courage, l'esprit agonistique et la volonté de dépassement de chacun lui était tout autant nécessaire.
Mais c'est ici qu'Achille et l'hoplite classique divergent : alors que le premier, dans un orgueil démesuré, use des ses exploits guerriers pour affirmer son moi, rehausser sa gloire, s'attirer la considération de ses pairs, sortir de la masse anonyme et gagner des parts supplémentaires de butin, le second, s'effaçant, met ses talents et ses vertus de soldat au service de la collectivité : camarades de rang, phalange, cité, bien commun.
Ceci pose, évidemment la question de l'articulation entre l'hoplite et le citoyen, la phalange et la cité.

Ce modèle de bataille et d'organisation militaire crée entre les combattants un profond sentiment de solidarité et d'union, à tel point que l'on recommande de faire combattre côte à côte des hommes liés d'amitié ou d'amour : il serait déshonorant de faire preuve ne fût-ce que d'hésitation sous les yeux de l'ami ou de l'amant. Ces conceptions aboutissent à la création du hiéros lokhos ("Bataillon Sacré") thébain, seule autre unité professionnnelle de la Grèce ancienne en dehors des Spartiates, composée de 150 couples homosexuels (voir le dernier paragraphe de cette annexe), unité dont la cohésion s'évalue à 9 sur une échelle de 0 à 10.
Sentiment d'égalité aussi et surtout, puisque tout hoplite court les mêmes risques et partage les mêmes fatigues, peines et souffrances, les mêmes déceptions et joies que son voisin de rang, quelles que soient les différences d'origine sociale, de profession, de fortune, de grade. Ici surgit l'apport fondamental de l'ordre hoplitique dans l'histoire, non seulement de la Grèce, mais encore de l'Occident et du monde : "si l'on a défendu la patrie ensemble, et que l'on a souffert de même dans ce but, on est tous (con)citoyens, avec les mêmes droits à exercer le pouvoir et à décider du régime politique".
Ici se posent trois questions :
Quelle est l'articulation
entre, d'une part, le combat hoplitique et la phalange, et de
l'autre,
la cité ?
Comment est-on passé
du modèle
du guerrier
aristocratique à celui du citoyen-soldat ?
Il faudra compléter
cette réflexion d'une interrogation, symétrique de la précédente,
sur la disparition
du système
phalangite.

Marathon
Le
tumulus funéraire des 192 "Marathonomaques" athéniens morts
en 490
Pour résumer les choses brutalement, l'articulation entre la phalange et la cité, l'hoplite et le citoyen, se fonde sur deux principes :
La guerre est, plus
que la paix, l'état naturel des relations entre
cités
grecques (8.1.)
;
Tout hoplite est,
par définition, un citoyen (8.2.).

A cela, diverses raisons.
La région méditerranéenne est beaucoup plus plaisante aux touristes qu'à ses éleveurs et agriculteurs. Si l'on couple cette dureté des conditions naturelles (régime des pluies irrégulier, plaines de taille réduite séparées par des chaînes de montagnes, sol fertile réquerant des soins incessants) avec des populations en expansion démographique quasi constante, contraception aléatoire et représentations mentales y aidant, les nombreuses cités grecques se trouvent à l'étroit sur le territoire hellène. Economiquement, il y a très peu de cités autosuffisantes, ce qui ne peut déclencher qu'une intense compétition pour des ressources trop rares.
Les cités sont périodiquement confrontées au problème de l'évacuation d'une population débordante. La colonisation fut l'une des réponses à cette question. Mais elle atteignit ses limites, les territoires à occuper n'étant pas infiniminent expansibles et les nouvelles colonies se trouvant, à leur tour, en surcroît démographique. La guerre peut donc constituer, à la fois une occupation et une source de revenus, si maigre et aléatoire soit-elle, pour les citoyens : à Sparte, l'entraînement perpétuel des Homoïoï les détournaient de l'inactivité, source de doutes politiques ; à Athènes, les citoyens les plus pauvres rament sur les trières et touchent une petite solde.
Les cités sont extrêmement individualistes, indépendantes et jalouses de leurs particularités, coutumes, cultes publics, et surtout régime politique. Le citoyen grec typique est un patriote civique, conscient de ce qui différencie sa cité des autres et convaincu de l'excellence et de la supériorité du régime de sa communauté civique, qu'il soit oligarchique ou démocratique. Ceci ne peut qu'amener, une fois de plus, à une attitude mentale de compétition lorsque les relations entre cités, à l'amour-propre national chatouilleux, sont envisagées : même la diplomatie est fortement imprégnée d'esprit agonistique (voir 7.4.2. pour cette notion).
Nous considérons
la guerre comme une interruption dommageable et absurde de l'état
normal des relations internationales, la paix. Pour les Grecs, c'était
exactement le contraire : la paix, tout comme ses formes dégradées,
armistices et trèves, n'était qu'une "interruption
contractuelle" (Bruno Keil) dans l'état naturel de guerre.
Par
exemple, une paix de trente ans était vue comme un accord de longue
durée et certains traités devaient être renouvelés
annuellement.
La guerre dans la Grèce classique n'est
donc pas "la continuation de la politique par d'autres moyens",
mais un fait consubstantiel à celle-ci.
Cette conception de la guerre
est ancrée tellement profondément dans les esprits grecs
qu'elle est théorisée. Dans Thucydide, les Corinthiens expriment
en ces termes ce que tous pensent :
"C'est après une guerre que la paix est mieux assurée : à la suite d'une période tranquille, ne pas faire la guerre est plus risqué."C'est que, pour les Grecs, tout équilibre ne peut être atteint que par la poussée réciproque de forces opposées, ce qu'Héraclite formule comme suit :
"Polémos est le père de toutes choses, de toutes le roi ; et les uns, il les porte à la lumière comme dieux, les autres comme hommes; les uns il les faits esclaves, les autres, libres.."Notons qu'Héraclite traduit immédiatement en termes sociologiques cette conception métaphysique que, plus tard, Pagondas, général thébain vainqueur des Athéniens à Délion en 424, exprimera en termes de politique internationale :
"Toujours, avec les voisins, la liberté se ramène à une résistance égale."Bref, l'équilibre étant chose provisoire et constamment changeante, et ne pouvant s'atteindre que suite à un affrontement préalable, toute paix ne sera, par définition, que temporaire. Cela ne signifie nullement que les Grecs aimaient la guerre : ils la déploraient, tout en la déclarant inévitable.
Autre conséquence,
plus positive, celle-là : du moins jusqu'à la Guerre du Péloponnèse,
les guerres ne sont jamais menées à fond, jusqu'à
l'écrasement, la réduction en esclavage, voire l'extermination
de l'adversaire. Trois facteurs concourent à cette modération
:
- D'abord, cette conception des relations entre communautés civiques comme équilibre précaire de poussées contraires impose que l'on ne rompe pas la balance des forces par une victoire définitive.
- Ensuite, l'on est entre Grecs, dont des lois communes régissent la guerre, qui doit être justifiée et décente : ne pas respecter les hérauts, massacrer les prisonniers et les civils (enfin, un peu trop) soulève une réprobation générale dans toute l'Hellade.
- Enfin, on n'entre en campagne qu'à la bonne saison, et l'on rentre chez soi pour l'automne et l'hiver, ce qui empêche de mener des opérations de longue durée et, périodiquement, "remet les compteurs à zéro".
8.1.5.
Mais ceci n'explique pas tout
Si les considérations précédentes expliquent le pourquoi des guerres entre Hellènes, elles n'éclairent pas les raisons qui ont présidé au choix d'un type de combat bien spécifique et, comme le soulignait le général perse Mardôn, absurdement dangeureux pour ceux qui le pratiquaient. Pourquoi ne pas préférer la guerre d'usure, l'embuscade, l'usage d'armes de traits (javelots, flèches balles de fronde), ou même tout simplement se retirer à l'abri des murs de sa cité, murs que les moyens sommaires et primitifs de la poliorcétique de la grèce archaïque et classique rendaient quasi inexpugnables, en attendant que l'envahisseur, lassé, ne rentre chez lui ?
"La guerre, ce n'est pas
une affaire de femelettes"
Pour la mentalité occidentale, la guerre et surtout la bataille constituent un test de virilité, de courage et de force de caractère. Pour nous, le vrai guerrier, le vrai soldat, le vrai mâle humain adulte est celui qui affronte l'ennemi, la peur, le danger et la mort de face, lucidement et en pleine connaissance de cause. Mon grand-père paternel, reflétant l'opinion commune il y a encore 30 ou 40 ans, affirmait que c'était le service militaire qui "faisait de toi un homme". Nous admirons spontanément les héros homériques, les hoplites grecs, les légionnaires romains, les chevaliers du Moyen-Age, les duellistes, les fusiliers et grenadiers des colonnes d'assaut de l'Empire, les fantassins des vagues humaines de 14-18 ou de la Grande Guerre Patriotique, tout en méprisant les "lâches" qui recourent à la ruse, à l'embuscade, au harcèlement, à la feinte, au sabotage. Ces moyens guerriers ne deviennent admissibles que lorsque l'on se trouve en très nette infériorité de moyens humains et matériels, comme les Résistants et Partisans de la Deuxième Guerre Mondiale, dont nous savons en outre qu'en cas de capture, ils connaissaient un sort horrible.
Si les fantassins que met en scène avec un réalisme hallucinant la première demi-heure d'Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg ou les pilotes de chasse sont pour nous des héros, le statut des équipages des sous-marins ou des bombardiers est déjà plus ambigu, comme le montre L'homme qui amait la guerre, avec Steve McQueen, où le personnage principal est un pilote de B-17 : ces guerriers ambivalents de l'approche indirecte usent de méthodes obliques, donc louches et malhonnêtes. Il a fallu que des films les incluent dans la sphère du risque et de la mort pour que nous reconnaissions leur bravoure et leur esprit de sacrifice : Das Boot nous fait vivre avec un équipage de sous-marin, Midway ou Memphis Belle nous rappellent l'impuissance des équipages de bombardiers face à la DCA et à la chasse ennemies, Stalingrad réhabilite le sniper, dont les combats d'ex-Yougoslavie, et particulièrement ceux de Sarajevo, avaient fait l'archétype du couard hideux et déloyal qui, usant de dissimulation et de surprise, tire de loin, évitant ainsi de pénétrer dans la zone du danger.
L'origine de cette conception de l'homme de guerre peut être située chronologiquement et géographiquement : VIIème siècle ACN dans les cités grecques. Les Grecs considéraient les peltastes, javeliniers, archers et frondeurs avec le même mépris et la même antipathie que nous éprouvons pour le sniper, et ce d'autant plus que ces soldats étaient, soit des mercenaires étrangers (peltastes thraces ou archers scythes), soit des gens issus des classes inférieures de la société et incapables de se payer un équipement lourd (frondeurs, archers crétois). Pour eux, en effet, le seul combattant authentique était celui, qui rejetant toute idée de combat à distance ou de ruse, cherchait l'affrontement direct, de près, où l'on regarde les yeux dans les yeux celui que l'on tue ou par qui l'on est tué.
"Pas tes sales pieds dans
mes champs, mes prés et mes vergers"
Si les Grecs décidaient de quitter l'abri de leus murailles pour affronter l'envahisseur, c'était aussi par crainte de voir celui-ci ravager leurs champs de céréales, leurs oliveraies, leurs vignes.
Mais ces destructions étaient-elles une réalité, ou tout simplement une idée ?
D'après Victor Hanson, qui parle d'expérience puisque issu d'une famille d'agriculteurs californiens, il est déjà difficile, avec les moyens techniques modernes, de détruire massivement des oliviers, des arbres fruitiers ou des vignes en un temps relativement court. Que dire alors des Anciens, qui ne disposaient que de la force animale ou humaine, et d'outils peu perfectionnés ? De plus, une armée qui aurait voulu pratiquer ces destructions sur une grande échelle aurait dû le faire tout en menant le siège de la cité, en se gardant des sorties des assiégés et/ou des interventions des alliés de ceux-ci, en assurant enfin son propre soutien logistique. Pour bruler sur pied le blé ou l'orge, il faut profiter d'une fenêtre temporelle étroite, entre le moment où les céréales sont mûres et celui où on les moissonne. C'était d'autant plus difficile que les hoplites qui composaient l'essentiel de l'armée étaient, en grande majorité, eux-mêmes des fermiers qui avaient des champs à surveiller et des récoltes à rentrer.
En conclusion, ces ravages représentaient plus une menace qu'un danger réel.
Il faut ici faire appel à un trait typique de la mentalité paysanne : tout propriétaire terrien, et plus particulièrement le fermier, déteste que l'on foule ses terres sans sa permission explicite. Tout empiétement, même mineur, même commis par un promeneur indélicat qui se contente de regarder et ne touche à rien, est ressenti comme un affront qui exige une intervention immédiate et une éventuelle réparation qui peut prendre la forme de la violence physique et aller jusqu'au meurtre, comme l'a montré une pénible affaire dans le Brabant wallon. Dans le nord-ouest du Pays de Charleroi où j'ai vécu mon enfance, il était entendu que l'on pouvait pénétrér dans les prés, même clôturés et/ou entourés de haies, pour y cueillir des fleurs ou y faire la chasse aux champignons, à condition toutefois que l'on n'embête pas les vaches (mais ça, elles savaient nous le faire comprendre elles-mêmes) ; par contre, il était inconcevable de franchir la limite toute symbolique, puisqu'il n'y avait aucune forme de clôture, des champs de céréales, de betteraves ou de pommes de terre ; quant à l'intrusion dans un verger, c'était ipso facto la manifestation de l'intention d'y marauder.
N'oublions pas que les ruraux représentaient plus de quatre-vingts pour cent des populations anciennes, qu'ils étaient pour la plupart de petits propriétaires indépendants dont les structures mentales imprégnaient la psychologie collective et pesaient sur les choix politiques. Le simple fait, pour une armée, de pénétrer sur le territoire d'une cité voisine ou rivale et d'en piétiner les champs était perçu comme une atteinte insoutenable à sa souveraineté, un affront insupportable, une provocation inacceptable, une invitation au règlement de comptes immédiat, sanglant et, si possible, décisif.
"On n'a pas que ça
à faire"
Plutarque rapporte l'anecdote suivante. Aux alliés de Lacédémone qui lui reprochaient de n'avoir amené qu'un contingnent réduit de Spartiates, le roi Agésilas répondit en demandant aux soldats de la coalition de se lever à l'appel de leurs professions respectives : paysans, artisans, commerçants ; à la fin, ne restèrent assis que les hoplites spartiates, seuls militaires professionnels de l'armée. Agésilas éclata de rire : "Vous voyez, bonnes gens, que nous envoyons à la guerre beaucoup plus de soldats que vous."
Ce que révèle cette anecdote, c'est un fait structurant de la guerre grecque classique : les hoplites, étaient tous, à l'exception des Spartiates et du Bataillon Sacré thébain, des miliciens, des amateurs qui ne prenaient les armes que lorsque la nécessité s'en faisait sentir. Ils avaient autre chose à faire : s'occuper de leur atelier, de leur boutique, et, pour la plupart d'entre eux, de leur exploitation agricole où leur présence était quasi constamment indispensable, vu qu'elle était de petite taille et ne pouvait supporter l'entretien ne fût-ce que de quelques esclaves qui auraient libéré du temps pour leur propriétaire, permettant à celui -ci de consacrer de longues périodes à l'entrainement ou de s'absenter pour des campagnes prolongées. A cela, s'ajoutait la crainte déjà soulignée plus haut : si une armée va ravager les champs et oliveraies de l'ennemi, lui raflant son bétail au passage, elle peut s'attendre à ce que celui-ci lui rende au moins la pareille. Les soldats, et encore plus les petits fermiers, souhaitaient donc n'être partis que quelques jours.
L'idée vient donc naturellement
de régler le conflit en une seule bataille rapide et décisive,
qui mette aux prises de vrais hommes, seuls capables d'en percevoir
l'enjeu
et d'en affronter la brutalité extrême et l'horreur.

8.2.
L'hoplite est, par définition et par essence, un citoyen![]()
Si, aux époques mycénienne, proto-géométrique (pour ce que l'on en sait) et géométrique, il existe une classe de guerriers chargée de défendre la communauté et qui pèse de tout le poids de son pouvoir sur les villageois, à partir du VIIème siècle, cette tâche est dévolue à tous les citoyens. En d'autres mots : la fonction guerrière s'est dissoute dans le corps civique, avec lequel elle s'identifie désormais.
Dans cette cité, acquisition de la citoyenneté à 18 ans et enrôlement dans l'armée font tout un : c'est par cette inscription dans le registre de son dème (lèxiarkhikon grammatéion) que le jeune homme devient un dèmotès, "concitoyen de dème" (Bailly). Les citoyens doivent le service militaire de 19 à 60 ans et sont répartis en 42 classes d'âge ayant chacune son héros éponyme, dont le seul nom que nous ayons conservé est celui de la classe Aiantis. Au IVème siècle, les deux premières classes, les néotatoï ou éphèbes, et les dix dernières, les presbutatoï, doivent seulement le service de garnison, donc à l'intérieur de l'Attique, les 30 autres formant le contingent des hoplites éventuellement appelés à partir en campagne.
Les hoplites forment le noyau de l'armée athénienne, "les vrais de vrais", "les purs de purs". C'est ainsi que Thucydide, lorsqu'il évoque les hoplites, n'utilise que très rarement ce terme, mais les désigne sous le nom d'"Athéniens", par opposition à la fois aux contingents étrangers (métèques et mercenaires) de l'armée, et aux psiloï, ou fantassins légers. Ce noyau hoplitique est organisé et se range en bataille en 10 corps (taxeis) parallèles aux 10 tribus clisthéniennes.
Il semble cependant que le lèxiarkhikon grammatéion ne doive pas être confondu avec le registre des hoplites que tenait la cité : en effet, et j'en reparlerai plus longuement au paragraphe 8.2.4., si tout hoplite est un citoyen, tout citoyen n'est pas hoplite, vu que l'hoplite fournit lui-même son équipement et que la cité compte une très grande majorité de citoyens pauvres.
8.2.2.
Sparte : une irrégularité ?
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le cas lacédémonien n'est pas une irrégularité à ce principe, mais une confirmation éclatante de sa validité : les Homoïoï, ne forment pas une caste, mais sont les vrais Spartiates, les seuls citoyens à part entière de la cité lacédémonienne ; en tant que tels, ils forment le corps des hoplites, ou soldats-citoyens.
8.2.3.
Conséquences institutionnelles et idéologiques
Le chef militaire
est aussi un chef politique
Les stratèges sont des magistrats élus et, en tant que tels, doivent des comptes à l'Assemblée. Dans le cas athénien, ce statut peut entraîner des conséquences désagréables et... définitives (au mieux, exil, au pis, exécution) si l'Ekklèsia estime que le stratège n'a pas rempli correctement les devoirs de sa charge ou suivi ses instructions à la lettre. L'on m'objectera encore le cas spartiate, où les commandements militaires sont exercés par les rois, magistrats héréditaires ; nous savons cependant que les rois ne se contentaient pas d'exercer leurs compétences militaires, mais se mêlaient aussi de politique étrangère et intérieure.
Souveraineté
Aussi bien à l'assemblée des citoyens que dans celle des soldats en campagne, le citoyen-soldat garde sa souveraineté, ce que Nicias explicite à ses soldats athéniens de la malheureuse expédition de Sicile :
"Réfléchissez bien qu'à vous seuls, sur quelque position que vous vous arrêtiez, vous devenez immédiatement une cité."Propos incroyables, encore de nos jours, et que n'auraient pas compris les légionnaires romains, pourtant eux aussi des citoyens, mais qui juraient obéissance à leurs officiers avant de partir en campagne.
Autrement dit, "l'armée (...) devient (...) une polis, c'est-à-dire un Etat, ayant son territoire, ses habitants, ses lois" (Claude Mossé). Corolaire : en campagne, les soldats se permettent d'interpeler leurs généraux sur la conduite des opérations et ceux-ci sont tenus de leur fournir les éclaircissements demandés. L'on comprendra que ce droit soit exercé différemment selon les cités, leurs traditions et régimes politiques : les Athéniens n'hésitaient pas à exiger des explications ; il m'étonnerait que l'idée d'en faire autant ait souvent effleuré l'esprit des Spartiates, dressés à l'obéissance.
Deux exemples, parmi les plus connus :
Dans l'Anabase, Xénophon rapporte que, lorsqu'ils se trouvent sans employeur ou en conflit avec celui-ci, les mercenaires grecs se réunissent en ekklèsia, où l'on met en discussion et soumet au vote à main levée tout sujet intéressant l'armée : quand ils apprennent que Cyrus veut les diriger contre le Grand Roi, lorsqu'après l'assassinat de Cléarkhos et de ses officiers supérieurs par le satrape perse Tissapherne, ils élisent leurs stratèges, et enfin lors de la dernière partie de leur périple, entre Trapézonte et Byzance. Par moments donc, les Dix-Mille méritent la qualification de Taine, "république voyageuse."
En 411, l'armée et la flotte athénienne sont à Samos. Profitant de l'éloignement d'un grand nombre de citoyens, Phrynicos et sa faction, manipulant l'assemblée populaire, parviennent à imposer une constitution oligarchique (dite des "Quatre-Cents" ) à Athènes. Aussitôt qu'ils apprennent ce coup d'état, marins et hoplites cantonnées à Samos s'assemblent en Ekklèsia, le déclarent anticonstitutionnel, destituent les stratèges qu'ils considèrent comme partisans de l'oligarchie et en élisent d'autres. Ils agissent ainsi en parfaite légalité constitutionnelle, puisqu'ils appliquent le principe qui identifie l'armée et la koïnônia tôn politôn, "communauté des citoyens."
Qui vote les
déclarations de guerre ?
L'Assemblée des citoyens, bien sûr ! Et c'est là l'une des particularités du système hoplito-civique grec : ceux qui décident de la guerre sont ceux-là mêmes qui vont la faire, qui l'ont souvent déjà faite, et savent de quoi il retourne...
Evidemment, l'on peut imaginer que la faction qui désire déclencher un conflit usait de tous ses trésors d'autorité, de persuasion et de manipulation pour faire gober une nouvelle guerre à l'Assemblée. Cela devait être plus facile à Sparte, où l'Apella était composée de soldats-citoyens obéissants, qu'à l'Ekklèsia athénienne, où s'exprimaient ouvertement les points de vues divergents, voire opposés, des factions politiques et des fractions de la population : si les citadins pauvres, qui ramaient sur les trières, y voyaient une occasion d'arrondir leurs fins de mois misérables ou de rafler un peu de butin, les paysans, qui formaient l'essentiel du corps hoplitique, n'appréciaient guère la perspective de quitter leur ferme, qu'ils risquaient de retrouver endommagée par l'ennemi à leur retour. De là, rapportés par Aristophane, les soupirs du paysan athénien qui voit son nom revenir (trop souvent à son goût) sur la liste des mobilisés, avec la mention "Demain, il y a expédition" et ne se réjouit que médiocrement de retomber sous la coupe du "taxiarque haï des dieux."
8.2.4.
Mais, qui sont, au juste, ces hoplites ?
Pour bien comprendre ce qui va suivre, rappelons-nous un principe général d'application, non seulement dans les cités grecques, mais également dans la République romaine avant les réformes de Caius Marius : c'est le soldat qui fournit et paie lui-même son armement. En outre, l'hoplite se fait accompagner d'un goujat qui porte l'équipement de son maître.
Ceci implique qu'à l'origine, l'hoplite doit être propriétaire d'un klèros, ou bien foncier. Plus tard, l'équivalent en numéraire permettra aux citadins et aux artisans d'accéder à cette fonction militaire, qui est donc réservée à Athènes aux trois classes foncières supérieurs soloniennes, pentakosiomédimnoï, hippeïs et zeugitaï.
Mais pourquoi souhaiter défendre la patrie, alors que l'on pourrait en laisser la tâche ingrate et dangereuse à d'autres, autrement dit à des mercenaires ? Parce que c'est la patrie, justement ; parce que nous sommes dans une société du face-à-face où l'on vit sous le regard (dis)qualificateur des compatriotes ; et surtout parce que fonction guerrière et fonction civique, c'est tout un.
Première conséquence
:
Alors que l'armée de l'époque géométrique était composée de guerriers résidant en ville, l'armée hoplitique est formée de petits propriétaires terriens et assure la "promotion des ruraux" (Marcel Detienne), dont le poids dans la vie politique augmente en proportion de leur rôle militaire. Xénophon fournit des bases idéologiques à cette structure sociologique : posséder une terre incite à mieux la défendre, diriger une exploitation apprend le sens du commandement, "de l'ordre, de l'opportunité, de la justice et de la piété" et le travail aux champs "rend le corps vigoureux."
Deuxième conséquence
:
Alors que la vie politique géométrique était marquée par un antagonisme entre la ville (astu), résidence des dirigeants, gros propriétaires/guerriers, et la campagne (khôra), la phalange permet la fusion entre celle-ci et celle-là, entre ruraux et citadins. Désormais, tous les citoyens se reconnaissent dans les institutions et leurs sièges urbains : lieux de réunions de l'Assemblée et du Conseil, Agora, temple de la divinité poliade. Chez les Athéniens, l'année de garnison aux frontières des éphèbes favorise les relations cordiales entre la ville et la campagne.
Troisième conséquence
:
Ce modèle apparemment
parfait recèle
pourtant une source de déséquilibre grave. En effet,
tous les citoyens ne disposent pas des revenus suffisants
pour se payer
une panoplie d'hoplite, qui coûte tout de même 30 drachmes,
ce qui représente, à un drachme de minimum vital au Vème
siècle, un mois de revenu. Les contemporains eux-mêmes ont
été sensibles à ce gaspillage considérable
de ressources humaines mobilisables pour la défense : durant les
Guerres Médiques, alors qu'Athènes compte entre 30 et 40.000
citoyens, l'armée n'est en mesure d'aligner que 9 à 10.000
hoplites. La solution pour exploiter tout le potentiel humain et pour
que
les misérables ne soient marginalisés dans l'exercice, ni
de la fonction guerrière, ni de la citoyenneté, et qu'il
ne leur vienne pas des idées de révolution ? L'idée
géniale fut trouvée par Thémistocle : la flotte,
où ces pauvres diables de thètoï
rament, sauvegardant même le principe selon lequel le soldat fournit
son équipement : chacun apporte sa rame et... son coussin. A 170
rameurs par trière, et avec une flotte de 200 navires, il y a de
quoi occuper 34.000 hommes. Ou alors, les démunis sont enrôlés
dans les troupes légères.
Tirer
la rame sur les trières...
Relief
Lenormant
Environ
400 ACN
Nous verrons dans le chapitre 10 les autres réponses que les cités trouveront, surtout à partir de la Guerre du Péloponnèse, pour résoudre ce problème à deux faces : le manque d'effectif phalangite et une population surnuméraire de mâles aptes à la guerre.
8.2.5.
Le contraire de l'hoplite : l'éphèbe et le crypte
Les contours de la fonction hoplitique se dessinent tout aussi bien, si pas mieux, en creux, par ses contraires, la cryptie et l'éphèbie, rites de passage qui précèdent l'entrée dans le corps des citoyens-soldats.
Le crypte spartiate :
A la fin de sa période de formation, le jeune spartiate disparait seul ou en petite bande dans la campagne non cultivée (agros) et la montagne, où il vit caché, se nourrissant comme il peut de chasse et de rapine, et menant une chasse sauvage et nocturne aux Hilotes, qu'il égorge. Les sources contemporaines précisent qu'il est "nu", c'est-à-dire armé, non de la panoplie hoplitique, mais d'un petit poignard, et que cette période de mise à l'écart se déroule en hiver.
L'éphèbe
athénien :
Précisons d'abord qu'il existe deux éphébies dans l'Athènes classique. A 16 ans, à la fête des Apatouries, le jeune homme fait l'offrande de ses cheveux longs avant d'être admis dans la phratrie de son père et inscrit sur les registres de son dème (lèxiarkhikon grammatéion). La seconde concerne plus directement notre sujet : à 18 ans, le jeune homme devient éphèbe au sens civique du terme, car il entame un service militaire de deux ans. Comme on l'a vu au § 6.2., cette obligation consiste, la deuxième année, en un service de garnison aux limites de l'Attique, dans les zones campagnardes et montagneuses. Il porte, comme uniforme, un manteau militaire (khlamus) noir. Il est qualifié de péripolos, "celui qui tourne" autour de la cité sans y entrer. Ces deux ans de probation constituent donc une période où les éphèbes sont ségrégués du corps social, dont le symbole est bien entendu la ville, l'astu, avec ses lieux de réunions et de culte publics. Dernier détail : en 423, des péripoloï participent à une embuscade nocturne près de Nisaia.
Autres éphèbes
:
Sur les plans du mythe et des rituels sociaux, d'autres cités, notamment crétoises, accentuent ce portrait étrange de l'éphèbe athénien, tout en l'expliquant. L'éphèbe est un chasseur, mais un chasseur particulier : contrairement aux adultes et à leurs modèles, les héros, qui chassent à l'épieu ou à courre, il use de filets et de ruses (apatè), comme Philios qui soûle un lion, et exerce cette activité de nuit et en solitaire, dans la brousse, les zones désolées et montagneuses. Il chasse les oiseaux et lapins de préférence aux grosses bêtes dangereuses que sont les sangliers. Pierre Vidal-Naquet le qualifie significativement de "chasseur noir". Une autre coutume est celle du travestissement féminin, dont les exemples les plus connus sont celui d'Achille élevé à Skyros, déguisé en fille, et la fête athénienne des Oschophories, marquée par une procession de garçons conduits par deux éphèbes travestis en filles.
Comment ces rituels bizarres
s'expliquent-ils ?
Conformément aux structures mentales des Grecs anciens, qui pensent en termes d'opposition binaire, et dans le prolongement de rites et de représentations collectives archaïques, le jeune homme, avant de devenir citoyen-hoplite, passe par un stade où il est l'exact inverse de ce qu'il est appelé à devenir. Plus de détails à ce sujet dans l'annexe 3, Armée, gymnase et homosexualité. Ces rites d'inversion s'appliquent également aux jeunes filles : à Sparte, le jour de ses noces, la jeune fille a le crâne rasé, est affublée d'une fausse barbe, vêtue de vêtements masculins et attend son mari dans l'obscurité.
Nous pouvons donc, pour dégager
le portrait de l'hoplite, établir un tableau comparatif l'opposant
au crypte et à l'éphèbe.
| Ephèbe |
| ||
| Tenue de combat | "Nu" | "Nu" | Panoplie complète |
| Groupe social | Solitaire ou en petites bandes | Phalange/polis | |
| Période d'activité | Nuit | Nuit | Jour |
| Saison | Hiver | Eté | |
| Mode de combat | Embuscade | Embuscade | Affrontement frontal |
| Arme de chasse | Filet | Poignard | Epieu |
| Lieu de chasse et de combat | Frontière, marges
Agros |
Agros et montagne | Plaine |
| Couleur | Noire | Noire | Claire |
| Tenue vestimentaire | Chlamyde noire (Athènes)
Déguisement féminin |
Vêtements masculins | |
| Repas | Solitaire, produit de vols | repas en communs spartiates (syssities) | |
| Morale | Ruse (apatè) | Ruse (apatè) | Ordre (taxis)
Discipline Solidarité |

La question se pose maintenant de savoir comment la fonction guerrière, qui était réservée à une classe spécifique, s'est étendue, vers le tournant des VIIIème et VIIème siècles, à tous les citoyens, et comment l'on est passé du "chevalier" (qu'il combatte monté ou non) aristocratique et individualiste à l'hoplite, paysan-fantassin.
Précisons d'abord que, techniquement, tous les éléments de la panoplie hoplitique préexistaient à la première phalange, remontant parfois même aux temps mycéniens : cuirasse en cuir ou en métal, casque, jambières, lance d'estoc, épée et large bouclier rond. Il semble que la seule nouveauté technique ait été le couple antilabè/porpax. Mais une simple invention n'explique pas le déclenchement d'un processus guerrier, économique, social et politique aussi révolutionnaire que la cité et son expression militaire, la phalange.
Trois hypothèses ont été émises, que, pour des raisons pratiques, je regrouperai en deux grandes catégories.

Selon cette hypothèse, défendue par Marcel Detienne, la phalange est le produit d'une réflexion, à l'intérieur de la caste guerrière elle-même, sur les conditions et l'efficacité du combat héroïque tel qu'il se pratiquait jusque là. A l'appui de cettte thèse, Detienne et Joxe soulignent qu'Aristote indique que Timomaque, chef de la confrérie guerrière thébaine des Egéides appelée à Sparte lors de la prise d'Amyclées et de la première Guerre de Messénie (736-716), "fut le premier à donner des institutions militaires aux Lacédémoniens."
A un moment donné donc, et pour des raisons d'efficacité tactique, les aristocrates qui, jusque là, combattaient sans ordre ni discipline, recherchant l'exploit individuel et provoquant leurs homologues en duel, se regroupent pour combattre en ordre serré, dont ce passage de l'Iliade apporte l'un des premiers témoignages littéraires :
"La lance fait rempart à la lance, le bouclier au bouclier, chacun étayant l'autre ; l'écu s'appuie sur l'écu ; le casque sur le casque ; le guerrier sur le guerrier. Lorsqu'ils se penchent, les casques à crinière heurtent leurs cimiers éclatants, tant ils sont serrés les uns contre les autres."Cette réforme tactique et son nivellement égalitaire auraient été renforcés par les pratiques sociales et politiques à l'intérieur même de la caste guerrière : les assemblées et partages de butins qui réunissaient, sinon des égaux, du moins des semblables, préfiguraient le modèle isonomique de la polis.(Iliade, XIII, 130-133)
Cette hypothèse
a pour elle la logique interne : c'est dans la caste
militaire, où
avaient déjà cours des pratiques égalitaires, qu'un
débat sur le combat avait le plus de chances de s'enclencher. Elle
a pour elle aussi le fait que les réformes démocratiques
sont, par exemple à Athènes,
des initiatives de familles/factions aristocratiques : Solon, Clisthène
et Périclès appartiennent à la dynastie des Alcméonides.
L'exemple athénien permettrait de lever une objection : pourquoi les aristocrates auraient-ils accepté d'intégrer des ruraux dans leur formation militaire et de les initier à des techniques que ceux-ci pourraient, un jour, retourner contre eux ? Réponse : pour s'attirer une clientèle (comme le fit Clisthène avec le petit peuple athénien) et calmer la pression des exigences d'égalité. A cause également des nécessités de défense, des situations d'urgence imposant d'élargir la base de recrutement à des catégories sociales aisées, mais qui avaient jusque là été écartées de la fonction militaire : plus la phalange comporte d'unités, plus elle présente un front étendu, plus elle est efficace.
L'objection la plus lourde
à cette thèse est la question de son origine première
: Alain Joxe fait du combat hoplitique une invention spartiate (à
tout seigneur, tout honneur) ; or, il semble que ce soient les Argiens
(sous la houlette d'un certain Phidon ?) qui aient inventé la phalange,
et que les Lacédémoniens ne l'aient adoptée qu'après
la défaire d'Hysiaï (669-668) face aux mêmes Argiens.

D'après Moses I. Finley et les historiens qui mettent l'accent sur les déterminations socio-économiques, la phalange serait née de la combinaison de la nécessité pour les ruraux de se défendre et de leur capacité accrue à se procurer des équipements militaires.
La baisse du prix des métaux et l'accroissement du revenu des paysans leur auraient ainsi permis de se procurer la panoplie holitique. Ajoutons les habitudes de solidarité villageoises, et nous assistons à l'avènement de la phalange.
9.2.1.
Cette hypothèse connait deux variantes
La classe moyenne
paysanne, profitant de la croissance économique, aurait pu se
procurer les armes hoplitiques, et, argüant de sa participation accrue
à la défense de la cité, aurait revendiqué
une plus grande égalité et le partage du pouvoir politique.
Les ruraux riches,
distincts à la fois de l'aristocratie guerrière et des paysans
pauvres, auraient éprouvé le besoin de défendre leurs
terres et leurs biens, inventé un nouveau mode de combat pour ce
faire et réclamé plus de participation au pouvoir politique.
Les Suisses chargent à la bataille de Sempach (1386)
Cette hypothèse trouve un appui considérable dans la comparaison avec le modèle des mercenaires suisses de la fin du Moyen-Age et de la Renaissance : même recrutement rural, même usage de la pique comme arme principale, même formation en blocs compacts, même recherche du choc frontal et brutal, mêmes attitudes mentales, mépris pour le déserteur ou le fuyard, discipline, cohésion, solidarité, esprit de corps, attachement aux traditions de la communauté, même opposition entre un combattant rural discipliné et au service de l'efficacité de l'unité et un guerrier aristocrate individualiste, paradant et en quête d'exploits qui rehausseront sa gloire.
Machiavel, dans l'Art de la guerre, va même jusqu'à faire du piquier suisse l'héritier direct de l'hoplite :
"Aujourd'hui, les Suisses imitent entièrement la phalange des Grecs ; ils forment comme eux d'épais et solides bataillons, et se maintiennent de la même manière dans le combat."D'après lui, cette similitude n'est pas seulement de fonctionnement tactique, mais aussi de substrat socio-politico-économique :
"Les Suisses, (...) pauvres et jaloux de leur liberté, étaient et sont encore sans cesse obligés de résister à l'ambition des princes allemands qui pouvaient aisément entretenir une nombreuse cavalerie. Mais la pauvreté des Suisses leur refusait ce moyen de défense, et, obligés de combattre à pied contre des ennemis à cheval, il leur fallut recourir au système militaire des anciens qui peut seul, au jugement de tous les hommes éclairés, assurer les avantages de l'infanterie, et prirent la pique qui peut seule avec succès, non seulement soutenir l'effort de la cavalerie, mais encore la mettre en déroute."
9.2.3.
Modèle grec et modèle suisse
Il nous faut cependant, malgré la justesse structurale de la comparaison de Machiavel, en corriger certains aspects, qui feront surgir les spécificité de la phalange.
Les Suisses se constituent
en phalange pour résister aux charges des chevaliers. L'on se pose
toujours la question de savoir si les hippeïs
grecs combattaient ou non à cheval. Dans la mesure où l'Iliade
décrit un mode de combat réel (précision importante),
il semble bien que non. De plus, il n'est pas impossible, si l'on suit
l'hypothèse de Detienne et de Joxe, que ces aristocrates eux-mêmes
aient été à l'origine de la réforme hoplitique.
Les Suisses sont des pauvres,
les hoplites, non : ceux-ci ont les moyens de payer l'achat
et l'entretien
d'une panoplie métallique plutôt complexe. La phalange n'est
pas une institution démocratique, car les plus pauvres (les
thètoï
de
la classifications solonienne) en sont exclus comme nous l'avons vu au
paragraphe 8.2.4,
mais une armée de propriétaires terriens et d'artisans aisés
: elle porte seulement en elle une exigence d'égalité et
de partage du pouvoir politique. Par contre, tout Suisse pauvre pouvait
s'engager dans une unité de mercenaires.
Sur le plan de l'équipement,
cela se traduit par une opposition entre un fantassin suisse peu
cuirassé
et armé d'une pique ou d'une hallebarde (arme qui combine les délices
de la pique, de la hache et du croc) longue (3 à 5 mètres)
et un hoplite fortement cuirassé et porteur d'une pique courte (2
à 3 mètres). Le Suisse se rapproche donc plus, à cet
égard, du phalangite macédonien : recrutement parmi
les couches rurales pauvres, cuirasse réduite, petit bouclier, longue
pique.
Enfin, si le carré
suisse a surgi d'abord pour défendre la communauté contre
les velléités annexionistes des princes allemands et bourguignons
(rappelons les défaites de Charles le Téméraire à
Grandson et Morat en 1476), son emploi principal sera évidemment
le mercenariat.
A cet égard, la phalange grecque a, aux VIIème et VIème siècles, hésité entre le modèle civique et le mercenariat. Ainsi, Pisistrate, après avoir été chassé du pouvoir à Athènes en 555, fonde une colonie privée, reconstitue sa fortune et engage une armée de mercenaires d'origine étrangère ou recrutés dans le petit peuple, qui lui permet de reprendre le pouvoir en 539.

Le combat hoplitique, évolution interne de la fonction guerrière, ou création des ruraux ? Il n'est pas impossible que, selon les cités et les régions, suivant les circonstances, les pressions sociales, les possibilités économiques, voir l'influence décisive de personnes ou de groupes plus inventifs et dynamiques, la phalange ait été employée d'abord par les uns ou par les autres, ce qui renvoie finalement aux historiens la question la cité d'origine de cette formation guerrière : Sparte ou Argos, ou encore une autre cité ? Dans une polis oligarchique ou démocratique ?
Question importante, certes, mais secondaire par rapport au fonctionnement des structures économiques, sociales, politiques, mentales et idéologiques. L'essentiel, ici, est que l'hoplite ne soit pas devenu un mercenaire, un professionnel de la guerre à la solde de l'étranger ou d'un tyran, mais un citoyen-soldat au service de sa cité, et, en tant que tel, un guerrier amateur.
Pourquoi, contrairement au carré suisse, la phalange a-t-elle emprunté la voie du modèle civique ? Justement parce qu'elle avait de quoi s'occuper sur place. Contrairement aux montagnards suisses, qui sont des éleveurs vivant dans des communautés assez lâches, l'hoplite grec est un agriculteur, enraciné dans sa terre dont il est propriétaire, et solidement encadré par la polis, objet de fierté dont les institutions et les traditions valent la peine d'être défendues et qui est en conflit quasi constant avec ses voisines.
Pourtant, dès le début
du IVème
siècle, l'hoplite se dissociera de la cité : il s'engagera
de plus en plus souvent dans des armées mercenaires, notamment au
service du Grand Roi, et les cités préfèreront des
mercenaires soldés aux soldats-citoyens. Quel fut le facteur
déclenchant
? Quelles en furent les

Il s'agit, bien entendu, de la Guerre du Péloponnèse (431-404), la guerre de toutes les ruptures. Pour un aperçu de ce conflit, consultez ce site.
10.1.1.
Une guerre idéologique
Avant la Guerre du Péloponnèse, les conflits, d'ampleur modérée et obéissant à des règles contraignantes, opposaient des cités partageant les mêmes valeurs, essentiellement pour des questions de frontières et d'orgueil patriotique.
L'antagonisme entre Athéniens et Spartiates devient une guerre à l'échelle de la Grèce entière, et surtout une lutte idéologique entre oligarchie (Sparte) et démocratie (Athènes). Ceci explique la montée de la violence, non seulement à l'égard des ennemis vaincus, mais aussi des cités qui ont résisté trop longtemps à leurs assiégeants, et surtout de celles qui sont passées, de gré ou de force, à l'ennemi : prisonniers massacrés, comme les 4.000 Athéniens vaincus à Aïgos Potamos en 405 et exterminés par l'amiral spartiate Lysandre, ou victimes de mauvais traitements, tels les Athéniens de l'expédition de Syracuse de 415 qui moururent, pour une bonne part, de faim et de soif dans les Latomies ; femmes et enfants déportés et/ou vendus comme esclaves, tandis que l'on liquide physiquement les hommes en âge de porter les armes. Si l'on peut comprendre, sans l'excuser, qu'Athènes ait ainsi "puni la trahison" des villes révoltées de Skionè, Mendè et Toronè, on mesure les progrès dans la cruauté en apprenant que la même "sanction" fut infligée à Mélos, petite cité neutre qui avait refusé de se rallier à Athènes.
Guerre idéologique, entre deux empires, mais aussi guerre intérieure, guerre civile entre oligarques et démocrates dans chaque cité, les factions étant, au gré des opérations militaires et des sièges victorieux, (re)mises en selle par l'un ou l'autre empire. A Athènes, en 411, les oligarques réussissent un coup d'état avant que l'armée basée à Samos ne rétablisse la démocratie. Après la défaite de 405, sous la pression de l'amiral spartiate Lysandre, l'Assemblée accepte que trente oligarques, au nombre desquels Critias, cousin de Platon, rédigent une nouvelle constitution ; ces Trente font alors régner un régime de terreur, multipliant confiscations, arrestations, proscriptions et exécutions arbitraires.
10.1.2.
Extension des opérations
L'on ne se battait, jusque là, qu'à la bonne saison, et encore, pendant une période restreinte de celle-ci. La Guerre du Péloponnèse, qui oppose, non plus deux cités, mais deux systèmes impériaux rivaux, entraîne un accroissement de la durée des opérations, qui deviennent annuelles : on part plus loin de chez soi, les manoeuvres stratégiques deviennent plus complexes, et les sièges, vu le faible niveau technique de la poliorcétique grecque de cette époque, s'étendent sur des périodes de plus en plus longues, se prolongeant même en hiver.
Le soldat-citoyen est donc tenu éloigné plus longtemps de sa cité, des siens, de ses biens, de sa propriété. Si c'est un villageois, ses terres, son bétail et sa famille tombent sous la menace directe et prolongée des armées ennemies : par exemple, Sparte entretient une garnison permanente à Décélie, dans le nord de l'Attique, avec, pour mission, de razzier périodiquement l'arrière-pays athénien. Lorsqu'il rentre chez lui, l'hoplite ne trouve parfois qu'un domaine au mieux laissé à l'abandon, au pis, ravagé.
Quelle perspective s'offre alors à notre paysan, sinon de s'engager comme mercenaire ?
10.1.3.
Développement du mercenariat
Conséquence du point précédent, ce conflit à l'échelle d'une civilisation est de plus en plus gourmand en hommes, les opérations, de plus en plus longues, se déroulant parfois simultanément sur plusieurs fronts. Les empires ont donc de plus en plus besoin de troupes expérimentées et prêtes à l'emploi.
Ce phénomène touche plus particulièrement les unités légères, spécialisées, comme les javeliniers, frondeurs, archers et peltastes, dont l'entraînement est plus long et poussé que celui de l'hoplite, à qui l'on demande essentiellement de savoir tenir son rang avec courage. En effet, cette guerre de toutes les faillites a consacré l'emploi croissant de ces troupes légères, notamment en terrain accidenté et dans la guerre de mouvement, pour les embuscades, la razzia, le harcèlement et le "ramollissement" de la phalange adverse préalable au choc hoplitique.

La fin de toute guerre
prolongée rend à la vie civile des quantités de soldats
déracinés, sans emploi, mais expérimentés
et dont la seule compétence se limite parfois à la guerre.
Ceci est particulièrement vrai, nous l'avons vu au paragraphe
précédent,
pour les troupes spécialisées, véritables professionnels
de la guerre, que les nécessités tactiques et opérationnelles
imposent de plus en plus dans des armées, certes toujours centrées
sur leur composante hoplitique, mais à qui l'Etat avait pris l'habitude
de verser une solde.
L'on constate aussi une désaffection
croissante des citoyens pour les charges militaires :
pourquoi abandonner
son exploitation agricole, son atelier ou son commerce, laisser les
siens
à eux-mêmes, risquer de se faire tuer ou handicaper gravement,
alors qu'il existe des professionnels qu'il suffit de payer pour faire
le sale boulot à sa place ? En outre, la Guerre du Péloponnèse
lance un mouvement de dissociation entre les fonctions
citoyenne et
militaire : pour pallier le manque d'effectif, Sparte
arme ses Hilotes et Athènes
affranchit
des esclaves avant de les enrôler come rameurs.
Enfin, il faut ajouter les
effets de la crise économique du début du IVème
siècle : surtout dans le Péloponnèse, mais beaucoup
moins en Attique, soit les paysans ne sont pas en mesure de remettre
leurs
exploitations en route, soit les terres font l'objet d'une
concentration
croissante entre les mains des possédants. Dépouillé
de sa terre ou incapable de même y survivre, le fermier est contraint
de recourir au travail salarié, et comme il a acquis une certaine
compétence guerrière, il se loue comme mercenaire. Cet appauvrissement
se double d'une radicalisation de la lutte des classes,
donc des
tensions politiques de plus en plus vives entre riches et pauvres,
oligarques
et démocrates.
Tous ces facteurs, de poids variable selon les régions et les cités, contribuent à jeter sur le marché de la guerre des quantités de marginaux, désoeuvrés, misérables et exilés politiques plus ou moins volontaires.
10.2.2.
Qui sont ces mercenaires ?
Le recrutement
A la fin du Vème siècle, donc, les contingents mercenaires sont composés de déracinés et de déclassés, d'abord issus de zones pauvres et où l'encadrement civique est moindre : en gros, le centre et l'ouest du Péloponnèse, Achaïe et Arcadie.
Au IVème siècle, le besoin de troupes légères fait le succès de collectivités et régions spécialisées : Rhodes fournit les frondeurs, la Crète loue ses archers, les javeliniers proviennent d'Acarnanie et d'Etolie, les cavaliers sont bien entendu originaires de Thessalie. Des peuples étrangers sont également visés par ce recrutement : archers scythes et peltastes thraces.
Le mercenariat devient une telle institution que des unités entières de mercenaires sont louées par leur cité, sous couvert de traités d'alliance avec l'état recruteur précisant montant de la solde, durée du service et date de retour des soldats dans leurs foyers. Ce type d'arrangement est une spécialité des cités crétoises. Des accords bilatéraux permettent même aux deux partenaires de recruter l'un chez l'autre.
Pour les "indépendants", hommes isolés ou petites unités, Il existe des bourses aux mercenaires, dont la plus connue est celle installée au cap Ténare (actuel cap Matapan).
Un sens civique affaibli
Les deux substantifs grecs qui désignent le mercenaire sont significatifs : c'est un xénos, un "étranger" ou un misthophoros, un "salarié". Il échappe donc souvent au cadre de la cité, et, sauf s'il fait partie d'une unité louée par sa polis à un autre état en vertu de traités d'alliance, il ne se sent plus aucune allégeance envers sa cité d'origine. Cela ne signifie pas qu'il ait abandonné toute mentalité civique : jusqu'au début du IVème siècle au moins, les armées mercenaires, comme celle des Dix-Mille, tiennent des assemblées.
Le misthophoros combat pour de l'argent. Il ne faut pourtant pas croire que sa vie était riante, et que le mercenariat était la voie royale vers une retraite bien nantie. Les salaires étaient bas, comme en témoigne celui des Dix-Mille : un drachme par jour, soit le minimum vital... C'était plutôt du pillage et du partage du butin que les mercenaires espéraient tirer des revenus corrects : Xénophon montre les mercenaires grecs de l'Anabase lancés dans une course au butin lors de la dernière phase de leur retour vers l'Ionie, butin qu'ils s'empressent de revendre un peu plus loin. Quant aux cités, constamment en difficulté financière, elles négligeaient trop souvent le paiement de leurs "employés". Ceux-ci manifestaient alors leur mécontentement par des grèves, mutineries, défections, passage à l'ennemi, quand ils n'occupaient pas militairement la cité mauvaise payeuse afin de faire pression sur ses autorités et/ou de la piller. Par conséquent, ces troupes ne sont absolument pas fiables, à tel point qu'au IVème siècle, Enée le Tacticien recommande de "ne jamais recevoir dans sa propre cité une armée étrangère plus nombreuse que l'armée nationale." C'est que la fidélité du mercenaire se reporte désormais sur son chef.
On l'a vu, dans la Grèce des cités classiques, chef militaire et magistrat civil, c'était tout un. Après la Guerre du Péloponnèse, les deux fonctions se dissocient progressivement.
Le chef de guerre mercenaire est un professionnel qui recrute ses troupes, dont l'intérêt se confond avec le sien et qui le suivent parce qu'ils croient en sa fortune et qu'il leur assure des engagements, une paie et du butin réguliers. C'est dans les armées mercenaires que se fait jour l'idée de la supériorité du commandement d'un seul sur le pouvoir collectif, de la monarchie sur la démocratie. Déjà lors de l'expédition de l'Anabase, l'on observe cette concentration du pouvoir : au début, les décisions sont prises en assemblée, puis, par le conseil des officiers supérieurs, enfin par Cléarkhos seul jusqu'à son assassinat.
Disposant d'une puissance militaire et parfois considérablement enrichis par leurs activités d'entrepreneurs de guerre, ces chefs mercenaires se mêlent de politique. Certains, tel Cléarkhos (rien à voir avec le précédent) d'Héraclée Pontique et Euphron de Sicyone, s'emparent du pouvoir dans leur cité, où ils établissent leur tyrannie. D'autres, nominalement magistrats, sont contaminés par cette mentalité mercenaire : les citoyens se désintéressant des questions militaires et les avances pour le recrutement et l'entretien des troupes leur étant comptées chichement, des stratèges ont les mains libres pour se constituer de véritables armées personnelles qui leur permettent de devenir des puissances politiques, non seulement par le poids des armes, mais aussi et surtout par la clientèle de citoyens que leur assure leur richesse personnelle, quand ils ne font pas intervenir les souverains étrangers en leur faveur. Ainsi, à Athènes, Isocrate, Eschine et Démosthène se plaignent des Conon, Iphicrate, Khabrias et Kharès qui s'enrichissent scandaleusement, font profiter leurs lieutenants de leur fortune, mènent leur politique en dehors de la cité, parfois contre elle, bénéficient de subsides du Grand Roi et jouissent de la clémence de l'Assemblée et des tribunaux à leur sortie de charge.
Par conséquent, l'on constate une spécialisation, puis une dissociation des fonctions civiles et militaires, entre le rhètôr comme Démosthène et Lycurgue, et le stratègos comme Kharès ou Khabrias à Athènes.
L'équilibre entre pouvoirs militaire et civil varie bien entendu selon la cité : des Cléarkhos et Euphron qui se transforment en tyrans aux thébains Pélopidas et Epaminondas qui restent d'une
fidélité absolue à leur patrie, il y a toute une gamme de relations. Ainsi, à Athènes, les stratèges-mercenaires, face à une Ekklèsia jalouse de son pouvoir, ne tenteront jamais ces coups d'états répétés qui feront la perte de la République romaine. Le cas spartiate est encore plus étrange : Agésilas offrira ses services en Asie mineure et en Egypte pour alimenter les caisses de l'Etat !
10.2.4.
L'équipement évolue aussi
Au début du IVème siècle, le général athénien Iphicrate (415-354) réforme l'armement de l'hoplite : l'illustration que l'on trouvera ici montre une cuirasse en lin matelassé, des chaussures de cuir et un casque qui dégage le visage associés à un bouclier, de même structure que le hoplon classique, mais nettement plus petit (60 centimètres) et couvert, non plus de bronze, mais de cuir.
Cette réforme a deux raisons : les soldats-citoyens, tout comme les mercenaires, n'ont pas toujours les moyens de se payer une panoplie à l'ancienne, plus coûteuse en bronze. En outre, la phalange, confrontée aux troupes légères, plus rapides et capables de frapper à distance, doit faire preuve de plus de souplesse et de mobilité.
Le combat hoplitique identifie le civil et le militaire, le citoyen et l'hoplite, la polis et la phalange. Il verrouille même la boucle en y ajoutant l'économique, le citoyen-hoplite étant idéalement un paysan aisé, un propriétaire de klèros.
Nous pouvons donc écrire les deux doubles égalités suivantes :
Hoplite = possesseur de klèros
= citoyen
Phalange = classe des paysans aisés = cité
Mieux : il constitue une application remarquable de la classification suivante des combattants, que je reprends, en la simplifiant et la tordant à mon goût, à Alain Joxe.
Du point
de vue économique, le combattant peut
soit payer son équipement
et son entretien : il est alors producteur ;
soit être payé
: il est soldé.
Du point de
vue socio-politique, le combattant peut
soit être recruté
parmi le groupe social qu'il est chargé de défendre : le
recrutement étant interne, c'est un régnicole
;
soit ne pas faire partie
de ce groupe social ; le recrutement étant externe, c'est un dépendant.
Du point de vue
géographique,
le dépendant vit
soit dans les limites de
l'Etat qu'il défend : c'est un national ;
soit en dehors de celles-ci,
auquel cas c'est un allié.
En combinant ces trois points de vue, l'on obtient le tableau suivant, que j'illustrerai par des exemples tirés de l'Antiquité et des périodes modernes et contemporaines.
| Combattant |
| |
| Producteur | citoyen-milicien | 1. Non-citoyen vivant dans les limites de l'Etat
2. Alliés |
| Exemples | - légionnaire de la République romaine
- levées en masse de la Révolution Française |
1.
- périèques spartiates, métèques athéniens - tribus barbares casées sur tenure sous le Dominat 2. - les Platéens pour Athènes - armées des puissances secondaires de l'OTAN et du Pacte de Varsovie |
| Soldé | Citoyen-soldat de métier | Mercenaire |
| Exemples | - légionnaire sous l'Empire romain
- armée britannique |
- Les Dix-Mille de Xénophon
- Suisses, Brabançons et Wallons des XIV-XVIIIèmes siècles |
L'hoplite grec classique représente le type régnicole-producteur à son état le plus pur. Mais il s'agit évidemment d'un type, qui ne dut trouver sa réalisation concrète que rarement : d'après Pierre Vidal-Naquet, seulement à Marathon. Les réalités concrètes étaient bien plus complexes. Par exemple, à partir du Vème siècle, le thètos qui rame sur les trières athéniennes est un régnicole à la fois producteur (il apporte tout de même sa rame et son coussin) et soldé (il reçoit de trois oboles à un drachme par jour). Les hommes que fournissent par traité d'alliance les cités crétoises tiennent à la fois des alliés et des mercenaires. Les hoplites platéens sont, du point de vue de leur cité, des producteurs-régnicoles nationaux, du point de vue d'Athènes, des alliés.
Ce type pur eut justement pour utilité de fonctionner comme modèle, comme paradigme idéologique, comme mise en forme de la société pour mener la guerre. Qu'importait finalement aux anciens Grecs que le théoricien ou l'historien démontre l'écart entre le modèle hoplitique et la réalité, du moment qu'ils avaient la certitude que celle-ci reflétait celui-là, et l'impression d'incarner pleinement la cité lorsqu'ils revêtaient leur panoplie ?

11.2.
Une imbrication d'autant moins visible qu'elle est étroite![]()
L'un des mérites des égalités établies ci-dessus est de nous rappeler l'imbrication étroite entre le civil et le militaire, en des temps où l'armée est considérée comme un monde à part, fonctionnant à l'écart de la vie civile dont elle est déconnectée. Cela s'explique par le manque d'intérêt des civils pour les questions de défense, le mépris d'une grande majorité d'intellectuels pour ces questions "sales" et la conviction de certains soldats et officiers professionnels que la "vraie" vie, la "vraie" société, c'est l'armée, dont la société civile constitue comme une sorte d'immense excroissance étrange, inquiétante, parfois angoissante, pleine de déséquilibres, de désordre(s) et de déraison (témoignages personnels). Cette faille entre l'armée et la société civile s'élargit proportionnellement à la professionnalisation de la première.
Or, comment le militaire et le socio-économique pourraient-ils être disjoints, lorsque l'on apprend que 60 % des chercheurs mondiaux travaillent, de près ou de loin, pour "la défense", comme l'on dit poliment ?
En schématisant, nous pouvons observer un cheminement parallèle entre le soldat et le travailleur au XXème siècle. La Première Guerre Mondiale traite ses conscrits en ouvriers, autrement dit en exécutants interchangeables et dépensables parce que capables de tâches simples et répétitives : ils obéissent. Le soldat de 39-45 tend à devenir un technicien, c'est-à-dire un homme qui dispose d'un savoir technique, d'un savoir-faire tactique et d'un savoir-être qui lui permettent de répondre de manière autonome et efficace à des situations complexes et/ou inhabituelles : il applique et adapte des recettes. Le combattant des quatre dernières décennies du XXème siècle et du début du XXIème siècle évolue vers l'ingénieur à même de trouver à des problèmes imprévus et complexes des solutions nouvelles, imprévues et complexes : c'est un inventeur. Attention : ce qui précède est tout au plus une grille de compréhension, dont la réalité et les circonstances se chargent de brouiller la belle ordonnance : par exemple, les Stosstruppen allemandes des grandes offensives de 1917-1918 tenaient du technicien, tandis que les vagues viet-cong qui se jetaient sur les défenses de Khé Sang rappelaient les conscrits-ouvriers des pires heures de 14-18.
Certes, cette évolution est, aussi bien dans l'entreprise que dans l'armée, la résultante de profonds bouleversements techniques... Mais pas seulement : il n'est point besoin d'armes ultra-sophistiquées ni d'une puisssance de feu écrasante pour répondre de manière adéquate à des situations qui ne ressortissent plus seulement du combat, mais impliquent directement et immédiatement l'humain à la fois dans sa globalité et ses composantes psychologiques, religieuses, idéologiques, économiques, sociales et politiques : le Kossovo, le conflit israélo-palestinien et l'Irak en sont de malheureusement trop belles illustrations.

En simplifiant à l'extrême, tout système militaire évolue entre deux pôles, l'armée de milice et l'armée de métier, le soldat amateur et le professionnel.
La Grèce ancienne présente, à cet égard, une double inversion. D'abord, vers la fin du VIIIème siècle, l'évolution de la classe fonctionnelle des guerriers-aristocrates d'époque géométrique vers les milices citoyennes ; au tournant des Vème et IVème siècle, celles-ci cèdent la place aux mercenaires.
Nous pouvons observer un développement semblable à l'époque contemporaine : les armées professionnelles d'Ancien Régime cèdent la place aux levées nationales, sous l'impulsion de la Révolution Française, tout citoyen ayant le droit de porter les armes et le devoir de défendre la Nation. Le XXème siècle finissant a vu, par contre, l'extinction de la milice citoyenne.
Certes, les bouleversements technologiques et les exigences nouvelles du champ de bataille réclament des combattants professionnels, compétents et perpétuellement disponibles. Mutatis mutandis, il en fut de même à la suite de la Guerre du Péloponnèse : la guerre devenant plus complexe et les conflits se prolongeant, il fallait des spécialistes.
Mais parmi les raisons de cette professionnalisation des armées, qui ont été longuement exposées, j'épinglerai la désaffection des citoyens. Tant mieux, dans un sens : c'est le signe que les communautés nationales occidentales ne perçoivent plus la guerre comme un horizon possible, voire désirable, de leur avenir. J'avoue cependant avoir subi un choc lorsque j'appris que la République renonçait à la conscription pour lui préférer une armée de métier : la France, la Nation, la République, et l'armée citoyenne, c'était tout un, dans la lignée du "Vive la République, vive la Nation, vive notre général" des soldats de Valmy. Tout un univers mental et idéologique disparaissait. De toute évidence, le citoyen français moyen n'y trouva rien à redire, pour des motifs qu'il est inutile d'analyser ici, tellement nous les comprenons. Dans un état à faible identité nationale et institutionnelle comme la Belgique, état artificiel réunissant deux (si pas trois) peuples différents et construit, non sur un projet commun, mais sur l'opposition des Catholiques à un roi protestant et des Libéraux à un souverain absolutiste, la disparition du service militaire fut même accueillie avec un curieux mélange d'indifférence et de soulagement.
Le problème qui se pose aujourd'hui aux responsables politiques et militaires est de conserver un lien entre la nation et son armée : la "défense du sol sacré de la patrie et du drapeau" et tout son grossier bazar allégorique ne fait heureusement plus recette ; les luttes idéologiques ne constituent plus (pour combien de temps ?) le pain intellectuel quotidien des Européens, tout le monde s'accordant sur l'idéologie libérale-libertaire, mélange de social-démocratie et de libéralisme économique fondé sur un humanisme sentimentalo-rationaliste et un individualisme puissant et exigeant. L'armée ne peut plus, dans ce contexte, n'être qu'un simple organe de défense, ni de projection de la force au service de "l'intérêt supérieur de la nation" (traduisez : de l'égoïsme national), mais devra remplir d'autres tâches, dont les missions humanitaires et les secours aux populations civiles en détresse ouvrent la voie.
A moins de vouloir créer un corps à part de la société, avec toutes les tentations que cela implique chez les responsables militaires, il s'agit de rendre l'armée à la fois visible et proche des civils, en lui trouvant des utilités quotidiennes, palpables. Par exemple, l'armée romaine du Principat effectuait des travaux de génie civil. L'appel à l'armée de la République et les envois de contingents de différentes armées européennes aux populations sinistrées par les grandes tempêtes du nouvel an 2000 en France vont dans le même sens, et n'ont pu avoir qu'une influence favorable, d'une part sur la perception de l'Europe et de l'armée que peuvent avoir les citoyens, de l'autre de leur rôle dans la société que doivent concevoir les militaires.
Autrement dit, il s'agit de transformer ce qui est encore une institution en un service.
... comprendre le fonctionnement d'un combat antique.
Et, plus particulièrement, le combat homérique.
Entendons-nous préalablement : appelons "Homère" les différents compositeurs des éléments du poème et le rédacteur final qui les a "cousus" ensemble en un tout cohérent.
L'Iliade, ses tournures de style si particulière, son intrigue, sa progression dramatique, ses personnages et leurs conflits, nous sont familiers. Ses combats aussi, jusqu'à la lassitude, à tel point que l'on en vient à les sauter : mise en rang des troupes, mêlées générales et confuses, combats singuliers entre héros à coups de javelines et parfois d'épées, précision des détails sanglants. Cette précision, ainsi que celle de la description des armements, nous induisent en erreur : nous croyons avoir affaire à une évocation réaliste des combats tels qu'ils se déroulaient soit à l'époque mycénienne (ce qu'aucun historien ne croit plus), soit du temps d'Homère. Pourtant, si l'on analyse le texte d'un strict point de vue militaire, ces combats posent problème. Et ce problème se résume en un mot : char.
Tant que les affrontements ne mettent en scène que les "bataillons danaens et troyens", et les héros, tout semble se tenir : dans la mêlée âpre, confuse et sanglante, les chefs, les héros aristocratiques, cherchent des "proies" à tuer, et plus particulièrement des adversaires qui appartiennent à leur classe tant sociale que de valeur guerrière. Notons, et cela aura de l'importance pour la suite, que ces combats entre héros se déroulent visiblement pendant et au milieu de la mêlée générale. Il n'y a donc pas de combats singuliers avant, ni sur le côté ( un flanc, par exemple) de l'engagement principal.
Pour ce qui est du combat d'infanterie, je serais plutôt enclin, par vraisemblance, et par comparaison avec les vases géométriques où l'on voit les combattants armés de deux javelines, à accorder du crédit à Homère.
Par contre, en ce qui concerne le char, force est de reconnaître que celui-ci n'y connait pas grand-chose. Ceci dit sans méchanceté.
Comme le fait remarquer Marcel
Detienne, il n'y a pas, dans l'Iliade,
de vocabulaire
technique du char : si nous sommes bien renseignés sur les
composants
de l'armure des héros et si les détails anatomiques ne manquent
pas, il n'en va pas de même pour la construction des chars ; il est
bien question de "caisse", de "chevaux",
de "rênes"
et de "roue", mais l'on serait bien en peine de
glaner la moindre
information utile sur le timon, le harnachement des chevaux, l'essieu,
les rayons, les matériaux, etc. Ce véhicule semble n'exister
qu'en tant qu'abstraction. De même, bien qu'il sache que le cocher
et le guerrier monté sur char remplissent deux fonctions différentes
exigeant des compétences distinctes et complémentaires, Homère
les désigne tous deux du même terme, "meneur de char".
De plus, il achoppe sur
l'emploi tactique du char : ainsi, dans le chant XI, voici
comment
Agamemnon dispose de deux équipages de char :
"Il fait sa proie de Biénor, le pasteur d'hommes, puis de son ami Oïlée, aiguillonneur de cavales. Oïlée, pour lui tenir tête, a sauté à bas de son char ; comme il fonce droit sur lui, Agamemnon le pique au front de sa javeline aigüe."Remarquons qu'Homère souligne, et ce n'en est pas la seule occurence, qu'ils sont montés "tous deux sur un seul char", contrairement aux usages que révèlent les vases géométriques (voir l'illustration ci-dessous).
(...)
"Il va tuer Isos et Antiphe, tous deux fils de Priam, l'un bâtard, l'autre légitime. Montés tous deux sur un seul char, le bâtard conduit, le glorieux Antiphe, à ses côtés, combat. (...) Cette fois, le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, frappe l'un de sa pique en pleine poitrine, au-dessus de la mamelle. Pour Antiphe, il se sert de l'épée, l'atteint près de l'oreille, et le jette à bas de son char."
Ce qui me frappe ici, c'est que le rédacteur ne perçoive pas la supériorité, ne fût-ce que psychologique, que confèrent au combattant monté la hauteur, la vitesse et la masse du char. Un peu plus bas, les équipiers d'un troisième char supplient lamentablement, "de leur char", Agamemnon de les épargner ! Etonnante aussi, et contrastant avec les récits des combats à pied, l'absence de détails sur le déroulement de l'engagement en lui-même. Quant aux combats de char à char, il n'y en a que trois, au chant VIII : Nestor/Hector, Diomède-Nestor/Hector, Diomède/Hector. Et surtout, Homère n'a pas non plus idée de l'emploi de la charrerie en masse, soit pour des raids en profondeur, soit pour des attaques de flanc, comme cela se pratiquait chez les Hittites, les Mitanniens et surtout les Assyro-babyloniens : le char semble intervenir isolément au milieu de la mêlée.
En effet, le seul usage qu'Homère imagine pour cet engin, c'est celui de taxi du champ de bataille, soit qu'il y amène les héros, soit que ceux-ci le quittent, blessés, soit qu'ils se transportent rapidement d'un point menacé de la ligne de front à l'autre. Et encore ce dernier mouvement représente-t-il une absurdité tactique, parce que l'on ne voit pas très bien comment il peut s'effectuer au milieu d'une mêlée et de traits volant dans tous les sens sans dommage pour l'attelage et son équipage.

Il y a d'autres incohérences, que je ne m'acharnerai
pas à relever systématiquement. Ces incohérences et
l'absence d'informations précises sur le char et son emploi guerrier
dans l'Iliade a fait douter certains auteurs de son
usage, voire
de sa simple existence, à l'époque géométrique.
Je ne crois pas qu'il faille aller si loin, mais il s'avère maintenant
nécessaire d'expliquer ces inconséquences et imprécisions
à propos du char.
Chars
d'époque Géométrique
Vase
dit "du Dipylon"
Athènes,
milieu du VIIIème siècle
Les peintures sur vases géométriques
nous présentent en effet des combattants à pied, équipés
de deux, plus rarement trois javelines et d'un bouclier, des cavaliers
armés, eux aussi, de javelots, et, comme sur le cratère du
Dipylon ci-dessus, des chars à un ou deux chevaux, sur lesquels
est juché un seul homme. Ces représentations ne montrent
pas d'engagements de chars, véhicules qui semblent plutôt
apparaître dans un contexte de prestige : parade, et peut-être
sport. Autrement dit, il existait des chars, marque de
prestige des
aristocrates, qui se faisaient parfois inhumer avec le leur, comme à
Lefkandi,
et le souvenir d'un temps lointain, l'époque mycénienne,
où le char était utilisé au combat. Seulement, l'on
ne savait plus très bien comment...Voilà pourquoi les aèdes,
qui chantaient cette époque révolue, montraient le héros
des temps immémoriaux sur un char, symbole de pouvoir et de prestige
en leur temps, mais ne parvenaient pas à reconstituer les tactiques
perdues de la charrerie.
Ensuite, il faut faire intervenir
les conditions de création de l'épopée. L'Iliade
n'est pas une oeuvre rédigée d'un seul jet ou d'un seul tenant,
mais la mise en forme par un auteur (génial, au demeurant) d'un
fonds
de litérature orale constitué d'éléments épars
dont usaient les aèdes pour chanter leurs poèmes épiques
à travers le monde hellénique : trucs de métrique,
formules, clichés, vers, strophes, passages entiers (dialogues,
discours et harangues, descriptions, récits divers)... Imaginez
l'effort de mémoire et le sens de la composition et de l'à-propos
que devaient avoir ces spécialistes de l'improvisation : ils
composaient
en chantant devant leur public, et non le calame à la main. Moses
I. Finley évoque un aède serbe illettré de l'entre-deux
guerres, capable de composer, au fur et à mesure de sa récitation,
une épopée de la longueur et de la complexité de l'Odyssée,
en deux semaines, à raison de deux fois deux heures par jour.
Les incohérences logiques, du genre "Hector remonte sur son char"... dont il n'était pas descendu, apparaissent donc comme les conséquences d'un mode de composition qui coud ensemble, en une sorte de patchwork littéraire, des fragments puisés dans le vaste patrimoine de la tradition orale épique. Et finalement, ces incohérences et/ou les détails inexacts concernant un emploi tactique du char depuis longtemps révolu n'ont qu'une importance minime aux oreilles d'auditeurs plus emportés par l'évocation de "la chaleur du carnage et ses âcres parfums" (Heredia), le récit des exploits de héros surhumains et l'analyse psychologique que par les discordances logiques que les lecteurs que nous sommes relèvent avec délice.
Enfin, et avec un brin d'esprit
sacrilège, disons-le clairement : Achille, c'est Rambo, Achille,
c'est Schwarzenegger. L'exagération éclate dans des passages
tels que celui-ci :
"(...) Patrocle se jette férocement sur les Troyens. Trois fois il s'élance, émule de l'ardent Arès, en poussant des cris effroyables ; trois fois il tue neuf hommes. Une quatrième fois encore, il bondit, pareil à un dieu."L'Iliade n'est en rien un documentaire, ni sur la guerre mycénienne, ni sur celle d'époque géométrique, pas plus que l'Odyssée ne contient de géographie de la Méditerranée. Il s'agit d'une épopée, et, en cela, elle nous trompe. Des films mettant en scène dans des situations de guerre des héros surhumains tels que ceux incarnés par Stallone ou Scharzenegger mettent l'accent sur le réalisme dans les équipements, les tenues de combat, les armes, la poussière, la boue, la saleté, la sueur, le sang, les blessures. Il s'agit en effet de faire croire le spectateur à des situations tactiques qui hurlent le faux : seul face à une multitude d'ennemis d'une maladresse directement proportionnelle à leur méchanceté, leur duplicité et leur cruauté, debout et se découpant sur l'horizon, le héros vide d'inépuisables chargeurs dont chaque rafale fait mouche, ses munitions sélectives tuant salement les mauvais et épargnant les gentils, civils, otages, femmes, enfants et vieillards. Le héros voit tout, est partout, résout tout. Ces films d'action guerrière renouent avec les procédés immémoriaux de l'épopée antique : contexte de lutte gigantesque ou eschatologique (toute la Grèce contre Ilion/défense de l'Occident contre le "péril rouge, islamiste ou terroriste"), précision des détails contrastant avec l'irréalisme des situations guerrières, psychologie simpliste célébrant une bravoure confinant à la témérité la plus folle, l'amitié virile, l'esprit de sacrifice et le sens de l'honneur, gesticulations, grimaces et insultes à l'adversaire, focalisation sur les exploits de quelques héros, ce qui donne parfois l'impression.au lecteur de l'Iliade que, brusquement, le champ de bataille se vide autour des "pasteurs d'hommes".(Iliade, chant XVI)
Et voilà pourquoi, alors comme aujourd'hui, la magie de l'épopée est inépuisable.
Le combat hoplitique tient ainsi du choc de deux volontés affrontées et se caractérise par une absence totale de finesse tactique : son but ultime était de régler l'affrontement entre cités en un seul combat décisif.
Nous touchons ici du doigt la différence tactique, opérationnelle et stratégique essentielle entre la guerre à l'occidentale et celle à l'orientale : alors que l'armée occidentale adopte des formations compactes et un armement lourd et recherche, toutes forces réunies, un contact massif, brutal, de front, qui se solde par une victoire définitive, les Orientaux préfèrent les formations lâches, ouvertes, de fantassins et de cavaliers peu cuirassés armés d'arcs, de frondes, de javelines et de sabres, les tactiques élusives privilégiant la vitesse et cherchant à user l'adversaire par la menace persistante, le harcèlement et l'attaque brusquée suivie d'une disparition instantanée. Cette opposition se prolonge jusqu'à la guerre du Vietnam : les Viet-Congs et l'armée nord-vietnamienne excellaient dans l'art de glisser par les zones les plus difficilement accessibles jusqu'aux abords des camps retranchés et des centres de communications, de commandement et d'approvisionnement américains et sud-vietnamiens, de s'infiltrer dans les villes et de tendre des embuscades aux colonnes soudées aux routes ; par contre, la puissance de feu phénoménale U.S. réduisait en miettes toute unité communiste qu'elle parvenait à "accrocher". Le général Westmoreland, commandant en chef américain, rêvait de voir réuni tout le corps de bataille viet-cong pour l'aplatir en une seule bataille décisive de toute la puissance ; Giap faillit lui fit ce plaisir lors de l'offensive du Têt de février 1968. Si celle-ci fut un revers militaire majeur pour les Communistes, elle se mua en défaite politique sur le front intérieur américain.

"L'amour grec". Façon polie, pendant longtemps, de désigner l'homosexualité. Aujourd'hui que l'on n'a pas (ou plus, ou moins) peur des mots, il est possible de se demander, sans détour, si la Grèce était un paradis gay. Il est nécessaire, avant et afin de répondre à cette question, de caractériser la sexualité des Grecs anciens, et plus particulièrement leur attitude face à l'homosexualité. Je ne traiterai ici, vu le sujet de l'article, ni de la sexualité féminine, ni de la prostitution enfantine.
Maurice Sartre, à qui
j'emprunte la quasi-totalité
du contenu de cette annexe, qualifie la sexualité
grecque
Ceci ne doit pas nous faire croire que tout était permis en matière de sexualité : comme nous, les Grecs manifestaient leur réprobation face à certains comportements "déviants", dont ils se plaisaient à accuser leurs adversaires en politique ou en justice, et dont la loi punissait, parfois sévèrement, certains. Seulement, leurs catégories différaient considérablement des nôtres. D'abord, l'opinion publique se gaussait des obsédés, des goinfres sexuels incapables de se contrôler. Encore plus mal vus étaient les hommes, qui, dans une relation sexuelle, jouaient le rôle passif qui faisait d'eux une femme, inversant ainsi les fonctions sociales. Par exemple, dans la relation entre le client et le travesti ou prostitué mâle, ce n'était pas sur le premier que s'étendait l'infamie (quoi de plus normal que d'aller voir les prostitué(e)s, pensaient-ils), mais sur le second, qui faisait commerce de son corps, surtout s'il était citoyen : l'homme libre ne peut ni ne doit pas se mettre au service d'autrui. Les citoyens prostitués et travestis athéniens ne pouvaient exercer aucune charge à la Boulè (le Conseil des 500), aucune magistrature, qu'elle soit attribuée par élection ou tirage au sort, et n'avaient pas droit à la parole à l'Assemblée. Notons, qu'en gros, cette catégorie mentale se retrouve chez les Romains, dont témoigne ce refrain sarcastique que les légionnaires chantèrent lors du triomphe célébrant la victoire de César sur les Gaulois, rappelant avec une délicatesse typiquement militaire ses relations de jeunesse avec le roi Nicomède IV de Bithynie (ça ne s'invente pas), où il aurait joué le rôle de la femme :
"César a eu le dessus sur les Gaules,
Mais c'est Nicomède qui eut le dessus sur César."

Cette homosexualité affichée est caractéristique des milieux aristocratiques, où les relations entre l'éromène et son éraste sont considérées comme particulièrement honorables, pour l'un comme pour l'autre, et font l'objet de l'attention et des commentaires des milieux "bien". La majorité de la population n'ayant laissé de textes que fort rares, l'on ignore encore si les petits paysans, artisans et commerçants y portaient le même regard bienveillant.
Cependant, il subsiste une contradiction : si l'homosexuel passif est considéré avec mépris, comment se fait-il que l'éromenos échappe à cet opprobre, bien au contraire ? La réponse : c'est une question de poils. Tant que les siens ne commencent pas à noircir, l'éromène n'est pas considéré comme un homme fait, n'a donc pas atteint l'âge adulte, ni, a fortiori, acquis le statut de citoyen. Autrement dit, cette relation est autorisée et valorisée entre les 12 et 16 ans du jeune homme, période durant laquelle celui-ci n'est plus un enfant mais pas encore un adulte : c'est un un non-homme, considéré symboliquement comme une femme. Une fois que ses poils poussent dru, la relation amoureuse doit s'interrompre. Certains éromènes tentent même de la prolonger en s'épilant, signe qu'ils y trouvent des avantages...
Ne nous laissons cependant pas prendre au piège des mots et des belles théories : les Grecs eux-mêmes dénonçaient la limite parfois floue entre éromène et adolescent prostitué, quête amoureuse et recherche du seul plaisir.

Ces comportement sociaux et sexuels athéniens trouvent leur explication dans les coutumes et lois crétoises.
Ici, les relations entre adultes et adolescents sont, non seulement admises par l'opinion publique et les usages, mais même codifiées par les lois et sacralisées par des rites religieux. Le document essentiel à ce sujet est un texte d'un historien du IVème siècle ACN, Ephore de Kymè, reproduit par Strabon. Je vous le livre in extenso, plutôt que de le résumer et paraphraser maladroitement. Les commentaires suivront.
"Touchant les relations amoureuses, les Crétois ont une coutume très particulière. Ce n'est pas, en effet, par la persuasion que les amants viennent à bout de ceux qu'ils poursuivent de leurs assiduités mais par le rapt. L'amant annonce trois jours à l'avance à ses amis qu'il a l'intention de procéder à l'enlèvement. Cacher l'adolescent qu'il convoite ou ne pas le laisser s'engager sur la route prévue pour le rapt serait de leur part le comble de l'insulte car cela signifierait aux yeux de tous qu'il n'est pas digne d'appartenir à un amant d'aussi haut rang. Ils se rassemblent donc et s'ils constatent que le ravisseur est égal ou supérieur à l'adolescent sous tous les rapports et en particulier le rang, ils le poursuivent et le lui reprennent, mais avec douceur et seulement pour se conformer à la coutume, puis ils se font un plaisir de le lui confier pour qu'il puisse l'emmener définitivement. Si l'amoureux, au contraire, ne leur parait pas avoir un rang suffisant, ils enlèvent l'enfant pour de bon. En tout état de cause, la poursuite cesse dès que celui-ci a été entrainé jusqu'à l'andréionCe texte, exceptionnel à plus d'un titre, confirme ce que nous savions ou subodorions déjà, tout en apportant des informations supplémentaires.(= maison des hommes) de son ravisseur. Ils jugent digne d'être aimé non pas le garçon le plus beau, mais celui qui se distingue par son courage et sa correction. Après lui avoir souhaité la bienvenue et remis des cadeaux, l'amoureux lui fait quitter la contrée et le conduit dans l'endroit qui lui plait. Tous ceux qui ont assisté à l'enlèvement l'accompagnent et, après avoir festoyé chez lui et chassé avec lui pendant deux mois - la loi ne permet pas de retenir l'adolescent plus longtemps - ils redescendent en ville. On laisse alors partir l'enfant, qui reçoit en présent un équipement militaire, un boeuf et un gobelet - ce sont les cadeaux prescrits par la loi - et, de plus, naturellement, beaucoup d'autres cadeaux de prix, si bien que les amis de l'amant ont l'habitude de se cotiser pour supporter avec lui le poids énorme de la dépense. Quand à l'enfant, il sacrifie le boeuf à Zeus, et offre un repas à ceux qui l'ont ramené. Puis, il fait une déclaration publique sur le commerce qu'il a eu avec son amant, dans laquelle il dit s'il a eu à s'en louer ou non, la loi stipulant que s'il a été victime de violences au cours du rapt il a le droit de lui en demander réparation dans cette circonstance et d'être soustrait à son pouvoir. D'autre part, c'est une marque d'infamie pour un adolescent bien fait et d'illustre ascendance de ne point trouver d'amant car on attribuerait cette disgrâce à un vice d'éducation. Des honneurs, au contraire, attendent les parastatès, nom que l'on donne à ceux qui ont été l'objet d'un enlèvement. On leur réserve les places les plus en vue sur les sièges publics et dans les stades et ils ont le droit de se distinguer des autres en se parant du vêtement que leur a donné leur amant. Ce droit n'est pas limité à la seule époque de leur adolescence car une fois parvenus à l'âge adulte, ils continuent à porter un vêtement particulier afin qu'on sache de chacun d'eux qu'il a été un "glorieux" (klèinos), terme qui désigne chez eux l'éromène, tandis que l'amant est appelé philètôr."(Traduction : F. Lasserre)
Il confirme que les relations
homosexuelles, voire, ici, pédérastiques, sont normales en
Grèce ancienne. C'est la procédure qui parait étrange
à notre auteur.
Le contrôle social
est présent à chaque étape, depuis l'annonce de
son intention par l'éraste jusqu'à la déclaration
publique de son éromène. Il s'étend même aux
cadeaux, codifiés par la loi, et surtout les usages. Il serait
honteusement
pingre pour l'éraste de se limiter aux cadeaux obligatoires, minimum
minimorum : la défaveur publique est parfois plus cruelle qu'une
condamnation judiciaire.
Ces relations se passent
entre
personnes de la "bonne société", société
du face-à-face, où les questions d'honneur occupent une place
centrale.
Une attention toute particulière
est donc accordée aux rangs respectifs des amants. L'éraste
doit, sous peine d'être ridiculisé publiquement, choisir son
éromène avec soin : l'on est et reste entre gens "d'illustre
ascendance", en clair, entre gens bien et de bien(s), et ne
pas trouver
d'amant est une honte pour un jeune homme de bonne famille. Ceci
corrobore
notre impression qu'à Athènes, la pédérastie
était affaire d'aristocrates. L'indispensable inégalité
"sous
tous les rapports en en particulier le rang" s'explique par
le fait
qu'il ne s'agit pas seulement d'une relation amoureuse, mais
aussi intellectuelle
et morale, à valeur éducative et initiatique. Le syntagme
"d'être
soustrait à son pouvoir" signifie que normalement, celui-ci,
et donc la relation privilégiée entre le klèinos
et
son philètôr, se
poursuivaient
au-delà de la période des deux mois réglementaires.
Ceci excluait-il les relations
sexuelles ? Non : d'abord, il y a ce que nous savons par les
textes
et peintures sur vases ; en outre, les éventuelles "violences"
en question ici sont vraisemblablement de nature sexuelle.
Remarquons que l'éraste
emmène le jeune homme à la campagne. Non pour y cacher une
relation "coupable", "sentimentale" ou "intime", vu que les amis sont
présents,
chassent et festoient avec les amoureux. Le sens de cet éloignement
est symbolique, et recoupe l'opposition que nous avons soulignée
au §
8.2.5. : au citoyen, la ville ; à l'éphèbe et
au crypte, la campagne, et plus particulièrement l'agros,
l'espace non cultivé où l'on chasse.

Quelles significations globales donner à cet ensemble de faits ?
Il s'agit d'abord d'un motif
initiatique connu des ethnologues : avant d'entrer dans l'âge
adulte, le jeune homme et la jeune fille passent obligatoirement et
symboliquement
par un stade où ils simulent l'exact opposé de leur rôle
social et sexuel : ainsi s'expliquent la curieuse et peu
excitante
tenue de la jeune mariée spartiate,
les déguisements et travestissements en filles des jeunes gens,
les relations homosexuelles entre mâles adultes et jeunes gens. Dans
la coutume crétoise, cette inversion est renforcée par l'éloignement
de la cité : tout Grec authentique est un zôon
politikon, c'est-à-dire un humain qui vit dans, par et
pour
sa communauté civique.
Il s'agit ensuite d'une survivance
archaïque, les relations sexuelles entre l'adulte éducateur,
lorsque celui-ci est distinct du père, et le jeune homme proviennent
detraditions des Indo-européens occidentaux :
Celtes, Germains,
Grecs et Albanais.
Nous pouvons enfin faire
justice d'une interprétation qui fait de l'homosexualité
grecque une conséquence de la "camaraderie militaire". Pour résumer
brutalement : faute de femmes, les soldats encasernés ou en campagne
se "rabattent" sur leurs compagnons. C'est méconnaître plusieurs
faits :
Les armées grecques,
comme toutes les armées antiques, étaient accompagnées
d'une horde de suiveurs, et, surtout, dans le cas qui nous occupe ici,
de suiveuses : servantes plus ou moins libres, cabaretières,
lavandières et vivandières, prostituées (oui, il y
avait aussi des prostitués), et parfois le tout à la fois,
sans compter les compagnes voire les épouses des hommes et de leurs
officiers. Et puis, il y a les captives qui, comme dans l'Iliade,
doivent tout à leur propriétaire, y compris leur corps ;
enfin, il y a toutes les occasions de viol qu'offrent les passages dans
les bourgs et villages et les sacs de villes.
En ce qui concerne le soldat
encaserné, il faudrait prouver, statistiques à l'appui, que
la vie en commun de mâles adultes favorise l'homosexualité.
Admettons que cela soit le
Tout ce qui précède
est corroboré, voire résumé par l'exemple spartiate
: d'une part, les jeunes mariés, qui devaient vivre en caserne jusqu'à
30 ans, usaient de toutes les ruses pour échapper à la vigilance
des officiers, quitter la caserne et rejoindre madame. De l'autre,
Plutarque
mentionne que "les jeunes gens qui avaient bonne réputation
trouvaient
des amants qui s'attachaient à eux", se chargeaient de leur
éducation et partageaient leur bonne ou mauvaise renommée
: sexualité indivisible d'un Grec
"porté vers les femmes"
et
homosexualité ritualisée à visée pédagogique
et initiatique.

Dernier mystère à résoudre : le Bataillon Sacré thébain, composé, comme on l'a vu dans le § 7.5., de 150 couples d'amoureux.
Quel est le problème ? Si ces couples sont constitués d'adultes, vu que le citoyen-hoplite est forcément majeur, il est exclu qu'ils entretiennent une relation amoureuse qui implique, on le sait, des relations sexuelles, sans que l'un d'eux ne déchoie. S'il y a relation amoureuse et sexuelle admise par les usages, l'un des deux partenaires du couple est un adolescent, ce qui entre en contradiction avec le fait que l'hoplite est un citoyen, donc un adulte.
Mon hypothèse, qui vaut ce qu'elle vaut : ces couples sont constitués d'ex-amoureux, ce qui réconcilie l'obligatoire majorité du soldat-citoyen et les relations pédérastiques. Ceci implique, qu'au-delà et après la relation proprement amoureuse, les érastes thébains, au moins dans le milieu particulier que constituait le Bataillon Sacré, auraient continué à exercer une influence morale sur leur ex-éromène. Poussons plus loin : si cette hypothèses est valable, les Thébains auraient donc recyclé une coutume initiatique archaïque en instrument de formation et d'encadrement militaires, le plus âgé montrant l'exemple des vertus et compétences guerrières, guidant, surveillant et conseillant le plus jeune dans sa vie de soldat. Les titres même de ces 300 hoplites sont révélateurs : il y a les "Combattants" (parabataï) et les "Cochers" (hèniochoï), désignations qui renvoient à l'époque géométrique, où l'aristocratie guerrière était, au moins pour les déplacements, les parades et le sport, montée sur char ; qui supposent une hiérarchisation à l'intérieur de chaque couple ; qui confirment l'origine aristocratique et les intentions éducatives d'une certaine pédérastie grecque.

| Pièce | Multiple | Remarques |
| Obole | ||
| Drachme | = 6 oboles | 4,36 grammes d'argent
Salaire minimum d'un ouvrier, d'un mercenaire ou d'un rameur de la flotte athénienne |
| Tétradrachme ou statère | = 4 drachmes | |
| Mine | = 100 drachmes | |
| Talent | = 60 mines
= 6000 drachmes |
Soit environ 26 kilos d'argent |
Chaque cité ayant son propre étalon, et les dévaluations faussant les estimations, iI est oiseux de vouloir convertir les monnaies antiques en un équivalent actuel. La seule indication fiable est le salaire minimum.
Ajoutons, et cela concernait plus particulièrement les mercenaires, le darique, pièce d'or frappée dans les ateliers du Grand Roi. Un darique équivalait à 24 ou 25 drachmes.

En grasses : le
camp vainqueur.
En italiques : les
non-grecs.
|
|
|
| |
| 669-668 | Hysiaï | Argiens/Spartiates | |
| 490 | Marathon | Athéniens & Platéens/Perses | |
| 480 | Thermopyles | Perses/Spartiates | Sacrifice des "300 Spartiates" de Léonidas |
| 479 | Platées | Coalition hellénique/Perses | Rôle décisif des Spartiates |
| 457 | Tanagra | Athéniens/Spartiates | |
| 446 | Coronée | Athéniens/Thébains | Expansion athénienne bloquée vers l'ouest |
| 424 | Délion | Athéniens/Thébains | |
| 425 | Sphactérie | Athéniens/Spartiates | 400 Homoïoï bloqués
sur
une île
Premier cas connu de reddition de Spartiates |
| 423 | Amphipolis | Athéniens/Spartiates | Mort du spartiate Brasidas et de l'Athénien Cléon |
| 418 | Mantinée | Argiens & Athéniens/Spartiates | |
| 401 | Cunaxa | Artaxerxès II/Cyrus | Victoire due aux Dix-Mille |
| 394 | Némée & Coronée | Coalisés grecs/Spartiates | |
| 390 | Léchaïon | Athéniens/Spartiates | Victoire due aux peltastes |
| 371 | Leuctres | Thébains/Spartiates | Victoire de l'ordre profond d'Epaminondas |
| 360 | Mantinée | Spartiates/Thébains | Idem que la précédente
Mort d'Epaminondas |
| 338 | Chéronée | Coalisés grecs/Macédoniens | Fin de l'indépendance grecque |
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"A Few Good Men - A Military History of Sparta",
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"Marathon, The Great King is checked", Command, N°
35, Novembre
95
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"L'incroyable réussite militaire des cités grecques, des
âges sombres aux guerres Médiques (800 à 475 Avant
J.-C.)", Vae Victis, N° 48, janvier-février 2003
(plus
un wargame stratégique, intitulé Plutôt mort que
Perse !, en encart dans le numéro 49 du même magazine)
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