hanniba'al barca,
un grand stratège ?
 

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Portrait supposé d'Hanniba'al Barca     Publius Cornelius Scipio Africanus Major  

"Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os."
(Cette inscription, que P. Cornelius Scipio Africanus souhaita voir gravée sur sa tombe, aurait pu s'appliquer aussi à Hanniba'al.)


 
La Trebbia

L'aube d'un jour sinistre a blanchi les hauteurs.
Le camp s'éveille. En bas roule et gronde le fleuve
Où l'escadron léger des Numides s'abreuve.
Partout sonne l'appel clair des buccinateurs.

Car malgré Scipion, les augures menteurs,
La Trebbia débordée, et qu'il vente et qu'il pleuve,
Sempronius Consul, fier de sa gloire neuve,
A fait lever la hache et marcher les licteurs.

Rougissant le ciel noir de flamboîments lugubres,
A l'horizon, brûlaient les villages Insubres ;
On entendait au loin barrir un éléphant.

Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
Le piétinement sourd des légions en marche.


(José-Maria de Heredia, Les Trophées)

Sommaire

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1.  Hanniba'al : fascination et paradoxe

2.  Hanniba'al le tacticien
     2.1. La légion romaine...
     2.2.  ... et comment Hanniba'al sut en user

3. Le concept stratégique d'Hanniba'al

4. Pourquoi ce concept était inadapté
     4.1. La psychologie romaine
    4.2. La classe dirigeante romaine
    4.3. Les cités italiennes alliées de Rome

5. Sun Tzu l'a dit !

6. Conclusion toute provisoire

Annexe : remarques et réponses

Repères chronologiques

Bibliographie

Conventions lexicales

ACN = avant Jésus-Christ
     PCN = après Jésus-Christ.

1. Hanniba'al : fascination et paradoxe

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    Hanniba'al (= "qui a la faveur de Ba'al") Barca ("la Foudre") fascine. Il est considéré, à l'instar d'Alexandre le Grand et  de C. Iulius Caesar comme l'un des meilleurs généraux de l'Antiquité, sinon de tous les temps. Sa victoire foudroyante, totale, si évidente dans son concept comme dans son exécution à Cannes en 216 ACN joue pour beaucoup dans cette réputation. Le (mal conçu plus que mal exécuté) plan Schlieffen qui faillit apporter la victoire à l'Allemagne en août-septembre 1914 s'inspirait directement de la bataille d'anéantissement de Cannes.

    Alexandre est atypique : il ne fut jamais vaincu, ce qui lui valut la conquête de l'empire perse. Eût-il vécu plus longtemps qu'il aurait connu la défaite. Tout général finit par gouter à ses fruits amers, tel César à Gergovie et  Dyrrhachium, sans compter ses échecs camouflés en "retraites stratégiques après avoir obtenu les résultats escomptés" dont l'expédition de Bretagne fut l'exemple le plus flagrant. Ces revers ne l'empêchèrent pourtant ni de conquérir la Gaule, ni de prendre le pouvoir à Rome.

    Hanniba'al n'a pas subjugué Rome, malgré une collection impressionnante de victoires écrasantes : Tessin (218 ACN) La Trébie (218 ACN), Lac Trasimène (217 ACN), Cannes (216 ACN), Herdona (209 ACN). P. Cornelius Scipio Africanus Maior n'arracha la victoire à Zama (202 ACN) que de justesse, et encore grâce au retour judicieux de la cavalerie numide de cet opportuniste de Massinissa. Et encore, j'ose croire que le triomphe d'Hanniba'al à Zama n'aurait fait que retarder la reddition de Carthage.

    Cela voudrait-il dire les victoires sur le champ de bataille n'amènent pas nécessairement le succès, ni dans la campagne opérationnelle ni dans le domaine politique ?

    En effet : je m'efforcerai de démontrer que, si Hanniba'al fut incontestablement un tacticien hors pair, sa pensée stratégique fut basée sur un concept faux dès le départ.

2. Hanniba'al le tacticien

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    Il revient à Hanniba'al l'incontestable mérite d'avoir perçu la nature et la structure de l'armée romaine, ses faiblesses, qu'il exploita magnifiquement, et ses forces, qu'il utilisa encore mieux.

2.1. La légion romaine

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    La légion à l'époque des Guerres Puniques est avant  tout une unité d'infanterie lourde. On entend par là, en ce qui concerne l'Antiquité, des fantassins cuirassés (cuirasse en métal "musclée", plaques pectorales et dorsales, cotes de mailles, tunique de cuir ou camisole de lin) armés d'épées et de lances, entraînés au combat au corps à corps et évoluant en fomations serrées. La cavalerie y tient un rôle secondaire  : reconnaissance, messagerie, couverture des flancs.

     Alors que la phalange grecque est conçue pour bousculer l'adversaire comme dans une mêlée de rugby (voir la note sur le combat hoplitique), et que la phalange macédonienne fixe l'adversaire tandis que la cavalerie agit sur les ailes, la légion est destinée à détruire l'armée adverse en lui "passant au travers" par le combat rapproché à l'épée et l'érosion lente au moyen de ses sous-composants, cohortes et centuries se relayant sur la ligne de front. Alors que la phalange brisait la cohésion de l'adversaire, la légion tuait de manière systématique, lente, obstinée, avec une sombre et mécanique efficacité. Imaginez le taux de pertes lorsque, au cours des guerres civiles, des légions s'affrontaient.

    La bataille se résume donc à un choc frontal au cours duquel les Romains cherchent à écraser le centre de l'ennemi, que l'on a pris à la gorge par le tir de pila, non des lances, mais des javelots de surcroît irrécupérables immédiatement par le guerrier adverse, et l'engagement direct au glaive.

    La tactique romaine recèle une subtilité décisive : l'engagement par vagues successives.

    Avant la bataille, la légion républicaine telle que M. Furius Camillus l'avait réformée au tournant des Vème et IVème siècle, était rangée en quatre lignes :

  uelites : jeunes recrues, légionnaires non cuirassés, armés de javelots , destinés à harceler et "ramollir" l'adversaire avant l'engagement principal ; une fois cette tâche accomplie, ils se retirent, laissant la place aux...
principes, légionnaires déjà aguerris, à l'équipement "classique" : grand bouclier oblong (scutum, d'origine samnite) cuirasse (plaques pectorale et dorsale ou cote de mailles pour les plus fortunés), deux javelots (pila) et glaive (d'origine espagnole ?) qui engagent la ligne ennemie au corps à corps après le tir de pila ;
si les principes ne parviennent pas à emporter la décision ou à user suffisamment l'ennemi, ils se retirent, permettant la montée en ligne des hastati, équipés comme eux, qui continuent le "travail" ;
enfin, si principes et hastati n'ont pas obtenu la victoire, les triarii, les vétérans formant la dernière ligne, reliquat de la phalange grecque, porteurs de cotes de mailles et armés de la hasta, ou longue lance, entrent en jeu, soit pour porter le coup décisif, soit pour couvrir la retraite de l'armée : "inde rem ad triarios redisse" ("Ce fut le tour des triaires") était passé comme expression proverbiale désignant une situation désespérée.

    On aura perçu l'avantage de ce système d'engagements successifs en quatre lignes : l'ennemi, se fatiguant graduellement, se retrouvait à plusieurs reprises au cours du combat face à des troupes fraîches et de qualité croissante.

    Tout, dans ce système tactique, de l'organisation des unités à l'armement (le bouclier - scutum - est aussi utilisé comme  arme offensive, pour "cogner") est donc pensé pour optimiser cet inexorable et impitoyable travail de sape.

    Par exemple, dans le domaine de l'équipement, les Grecs dénonçaient le glaive (gladius) romain comme une arme franchement malhonnête. Alors que l'épée grecque frappait essentiellement de taille, le glaive est une arme d'estoc, aux tranchants de l'extrémité aiguisés, infligeant ainsi des blessures profondes, meurtrières ou difficiles à soigner vu l'état de la médecine antique. Je cite Tite-Live à propos des phalangites macédoniens de Philippe V :

    "Ils n'avaient vu jusqu'alors que les blessures de la pique et de la flèche, plus rarement celles de la lance, habitués qu'ils étaient à ne se mesurer qu'avec les Grecs et les Illyriens ; mais, à la vue de ces cadavres mutilés par le glaive espagnol, de ces bras coupés, de ces têtes abattues et entièrement séparées du corps, de ces entrailles à l'air, de tant d'autres blessures non moins horribles, ils ne songeaient plus qu'avec effroi à quelles armes et à quels hommes ils allaient avoir affaire."
    Il fonctionne si  bien, et l'épine dorsale de la légion, ses centurions, sont d'une telle qualité que la Rome de la République peut se permettre de confier ses troupes à des généraux qui restent avant tout des hommes politiques qui, bien qu'ayant reçu une formation sur le tas comme tribuns, ne sont pas des militaires professionnels : pour eux, la carrière dans l'armée est un moyen d'acquérir honneurs, avantages, richesses et magistratures ; une voie d'accès au pouvoir, donc, et non une fin en soit.  Leur "qualité" s'étage du franchement incapable (heureusement peu nombreux, que nous n'aurons pas la cruauté posthume de citer), au vraiment génial (rares : P. Cornelius Scipion Africanus Maior, C. Iulius Caesar) en passant par le moyen (l'immense majorité : P. Cornelius Scipio Aemilianius Africanus Minor, Q. Fabius Maximus Verrucosus Cunctator, C. Marius - son génie était plutôt d'organisation -, Q. Pompeius Magnus pour ne rappeler que les plus célèbres).

2.2. Et comment Hanniba'al sut en user

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    Hanniba'al a vraisemblablement étudié le système militaire romain, sans compter les judicieux conseils de son père Abdelmelqart (= "Serviteur de Melqart") Barca.

    Sa plus belle réalisation fut Cannes : il profite simultanément de la force romaine pour laisser enfoncer par la masse légionnaire son centre composé de Gaulois sacrifiables, et de sa faiblesse, le manque de protection de ses flancs, en  faisant pivoter son infanterie de vétérans africains et sa cavalerie numide, celte et ibère sur les ailes afin d'envelopper l'armée du malheureux C. Terentius Varro et de la massacrer à loisir.

   A Zama, par contre, suite à la défection des cavaliers numides de Massinissa qui avait senti que le vent de l'histoire soufflait désormais en faveur des Romains,  toute manoeuvre sur les ailes lui est rendue impossible.  Il cherche alors la décision au centre, en y massant ses éléphants et trois lignes d'infanterie, choisissant de frapper du fort au fort. Tactique risquée, comme toujours, mais qui ne fut pas loin de réussir, comme rappelé dans l'introduction.

    Il sait aussi exploiter la surprise tactique, comme au lac Trasimène où  il prend de flanc l'armée de C. Flaminius Nepos en flagrant délit de manoeuvre dans le brouillard du petit matin, lui tend une embuscade entre les collines et le lac et la hache menu.

     En somme, ce qui fait le génie d'Hanniba'al, ce n'est pas d'avoir trouvé une recette permettant de remporter n'importe quelle bataille, mais d'avoir toujours su adapter sa tactique au terrain, au moment, aux circonstances climatiques (à Cannes, un vent fort, chaud et chargé de poussière souffle dans les yeux des Romains), à ses moyens, et surtout aux forces de l'adversaire que, tel un moderne judoka, il retourne contre lui-même.

    Pourquoi, alors, après tant de triomphes en bataille rangée, pourquoi Hanniba'al fut-il finalement vaincu ?

    Il faut se retourner vers son  concept stratégique : à mon sens, basé sur une évaluation fausse de la mentalité du peuple romain, de ses dirigeants et de la domination exercée par Rome sur l'Italie,  il était vicié au départ.

3. Le concept stratégique d'Hanniba'al

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    Ni Hanniba'al, ni les vaincus carthaginois n'ayant laissé d'écrits, force nous est de recourir à ce qu'en ont perçu et dit les vainqueurs et les auteurs grecs. On peut cependant raisonnablement supposer ceci :

    De ses bases d'Espagne, Hanniba'al comptait, par une avance foudroyante, s'introduire en Italie par les Alpes, y écraser les  armées romaines, s'attacher la sympathie des populations gauloises de la plaine du Pô et détacher les alliés de Rome de la Ville, que ce soit par prise directe, ou, mieux encore, par le jeu classique des négociations, promesses, traîtrises et corruptions.

    Le moral brisé par des défaites répétées, abandonnée de ses alliés, privée ainsi de ressources alimentaires et financières comme d'hommes pour les levées, étranglée, Rome, contrainte à demander la paix, se verrait reléguée au niveau de puissance régionale secondaire, vassale de Carthage.

    Le potentiel économique et humain romain interdisait à Hanniba'al une guerre longue : il fallait frapper vite et fort.

4. Pourquoi ce concept était inadapté

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4.1. La psychologie romaine
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     Ce raisonnement relève de la mentalité des citoyens d'une cité-état commerçante, pour laquelle la guerre est une rupture indésirée, dommageable et toujours trop longue des activités essentielles, artisanat, industrie, commerce, finance. Autrement dit, si les coûts de la guerre menacent de dépasser le profit qu'elle espère en tirer, une nation commerçante préfèrera s'avouer vaincue, quitte à remettre ça plus tard. Hanniba'al crut vraisemblablement que les Romains fonctionnaient sur ce schéma psychologique. Erreur.

    Les fouilles archéologiques dans le Latium montrent que les peuples relevant du "nomen latinum" avant la fondation de Rome vivent dans un état de guerre endémique. Plus tard, de son passé de luttes incessantes et féroces contre les peuples voisins du Latium, puis de l'Etrurie, enfin des Apennins, Sabins, Etrusques, Hernici, Aequi ("Egaux"), Volsci (Loups", tout un progremme), Marsi ("Ceux de Mars"), Samnites surtout, peuples qui ne furent vaincus qu'au bout de guerres longues et répétées où il n'y avait qu'une alternative pour Rome, vaincre ou périr, les Romains acquirent un acharnement phénoménal.

    Il est frappant de constater le contraste entre Rome et la Grèce antique : cette dernière formait un ensemble géographique relativement étendu et compact, et n'a jamais été menacée dans son existence même. On m'objectera ici "Et les Guerres Médiques ?"  Je répondrai que les intentions des Grands Rois n'étaient ni d'exterminer les Grecs, ni de les réduire en esclavage, mais de les intégrer dans un empire où les cités grecques auraient pu garder une large autonomie dans la gestion interne de leurs affaires : l'empire perse ne disposait ni de moyens administratifs, ni de forces armées et policières suffisantes pour installer un contrôle serré et tâtillon de toutes ses provinces. N'ayant pas réussi à vaincre les cités grecques par la voie militaire, les rois perses s'attachèrent à dresser les Hellènes les uns contre les autres à coups de manoeuvres diplomatiques et de dariques, à tel point qu'ils considéraient que la Grèce faisait partie de leur empire.

    Rome, par contre, se développe à partir d'une minuscule fédération de hameaux, le Septimontium, qui se  transforme en pré-cité vers 730/720 ACN. C'est donc à partir d'une seule et à l'origine insignifiante cité que Rome développa son territoire, puis son empire, en subjuguant successivement les peuples voisins dans des guerres d'une férocité exemplaire qui étaient des tests de survie répétés pour l'Urbs. Ou, du moins, c'est ainsi que les ressentaient et vivaient les Romains.

    La sujétion ne faisait donc pas partie des structures mentales romaines, même si elle avait apporté quelque avantage. Les paix acceptées par Rome l'étaient au minimum sur un pied d'égalité, du moins officiellement. Ceci explique l'entêtement, l'opiniâtreté et  la dureté avec laquelle Rome résista à Hanniba'al, alors que, l'Italie ravagée, la situation militaire semblait désespérée, le conquérant carthaginois poussant son armée jusqu'aux portes mêmes de la Ville.

    Ajoutons que les légions étaient formées de soldats-citoyens romains et italiens qui se battaient chez eux, contrairement à l'armée punique qui, autour d'un noyau de vétérans proprement carthaginois, se composait pour l'essentiel de mercenaires lybiens, numides, ibères, gaulois. Si la compétence purement "technique" de  ces mercenaires, pour la plupart des professionnels aguerris, était supérieure à celle même des meilleurs légionnaires romains et alliés, ceux-ci savaient pourquoi, pour quoi et pour qui ils luttaient.  Et la motivation fait parfois la différence ...

4.2. La classe dirigeante romaine

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    Elle n'était pas, contrairement aux responsables carthaginois, issue des rangs d'une caste d'hommes d'affaires, mais formait une aristocratie à l'origine pastorale et guerrière. Le commerce et l'industrie se trouvaient alors (du moins en théorie) aux mains des Chevaliers. Certes, comme partout, la fortune était la composante essentielle du droit à gouverner de l'aristocratie. Mais l'honneur (dignitas) et la respectabilité y entraient également pour une très large part, ainsi que le charisme et le prestige acquis par l'exercice des prêtrises, la connaissance du droit et les succès militaires. , les Patriciens, auxquels étaient venus s'agréger des Plébéiens au IVème siècle pour former la , qui disposaient du monopole du pouvoir (fonctions religieuses, magistratures, commandements militaires, accès au Sénat) avaient besoin de mener et de remporter des guerres, dont les retombées profitent tant soit peu à tous les citoyens : exaltation de la grandeur nationale (il ne faut pas négliger les gratifications morales dans l'attachement que l'on a pour son pays ou sa nation - voir le rôle du football de nos jours), butin, terres, esclaves.

    Jusqu'à la fin du IVème siècle, les Patriciens disposaient du monopole du pouvoir : fonctions religieuses, dont le très important contrôle du calendrier, magistratures, commandements militaires, accès au Sénat.  A partir des lois licinio-sextiennes de 367-366 ACN, les Plébéiens ont aussi accès aux magistratures suprêmes, consulat, préture, censorat, bien qu'il faille attendre 343 ACN pour qu'un plébéien soit élu consul. Patriciens et plébéiens riches s'agrègent ainsi en une nouvelle aristocratie, la nobilitas patricio-plébéienne, qui, afin de justifier et perpétuer son rôle de classe dirigeante, avait besoin de mener et de remporter des guerres dont les retombées profitent tant soit peu à tous les citoyens : exaltation de la grandeur nationale (il ne faut pas négliger les gratifications morales dans l'attachement que l'on a pour son pays ou sa nation - voir le rôle du football de nos jours), butin, terres, esclaves... 

    Perdre une guerre et surtout admettre une défaite définitive auraient donc signifié, pour cette aristocratie patricio-plébéienne sénatoriale, une perte de prestige catastrophique, prélude possible à une révolution.

    Il fallait donc que ces gentes, ces Fabii, ces Cornelii, ces Aemilii vainquent. Pour elles-mêmes. Pour Rome.

    L'acharnement des gouvernants romains rejoignait donc celui du peuple. Au moins en cette matière, l'acronyme SPQR avait toute sa valeur.

4.3. Les cités italiennes alliées de Rome

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    Enfin, en ce qui concerne les alliés italiens de Rome, Hanniba'al s'était également leurré. Il est vrai que de nombreuses cités et pas mal de peuples tentèrent de profiter de sa descente en Italie pour secouer le joug romain : les Campaniens (et d'abord Capoue), une partie des Apuliens et des Samnites, tous les Bruttiens et les Lucaniens, les Gaulois de Cisalpine, nombre de cités grecques comme Tarente, Métaponte, Crotone, Locres. Cependant, ces ralliements ne furent pas suffisamment massifs pour provoquer un effondrement durable de la base financière et humaine romaine.

   C'est que Rome n'était ni l'empire hitlérien, ni l'Union Soviétique, contrairement à ce qu'une image fausse d'oppression et d'arbitraire, nourrie des souvenirs de la destruction de Carthage, des sièges de Jérusalem et de Massada et des persécutions (à visées politiques, et non religieuses) sous le Principat et le Dominat, pourrait faire croire.

    Inutile de dissimuler que Rome menait toujours ses guerres d'une manière impitoyable, méthodique, implacable, et ne reculait devant aucune cruauté, aucun massacre, aucune déportation de population. Ainsi, la Guerre des Gaules menée par César, pourtant considéré comme un conquérant modéré, a fait, en dix ans, entre 500.000 et 1.000.000 de morts celtes. Un autre exemple d'une férocité qu'il est inutile de se dissimuler ? Voici la procédure "normale" appliquée aux villes prises :

"When the soldiers broke into the town, they killed everything living things ; not only humans but dogs and other domestic animals were cut in half and dismembered. While the massacre was at its height, pillaging was forbidden. When the general considered that there had been sufficient slaughter, the trumpets sounded the recall. Soldiers were selected from each maniple (sometimes whole maniples were chosen) to carry out the pillaging. Never more than half the army were permitted to take part. The rest stood guard in case there was an counterattack. Alle the booty was collected together, sold off ands the proceeds distributed evenly amongts the soldiers.

(Peter Connolly, Greece and Rome at War, Greenhill Books, London & Stackpole Books, Pennsylvania, 1998)

  Mais une fois la victoire obtenue, Rome se transforme en machine institutionnelle à intégrer. Il s'avère ici nécessaire de faire un détour par l'organisation territoriale et institutionnelle de l'Italie romaine au IIIème siècle ACN afin de comprendre pourquoi une majorité de peuples et de cités sont demeurés fidèles à Rome en dépit de défaites écrasantes et de belles promesses de liberté de la part d'Hanniba'al.


  4.3.1. Le territoire proprement romain : ager romanus

    A l'instar de toute cité antique, ce territoire était formé de la Ville et de sa campagne. S'étendant de la Tyrrhénienne à l'Adriatique, il occupait tout le centre de l'Italie sur une surface de 27.000 km2, et comptait 1.000.000 d'habitants, superficie et population considérables pour l'époque.

    Il était formé de cités et de peuples annexés à Rome.

    Le but ultime de la guerre pour les Romains était la deditio in fidem des vaincus, par laquelle ceux-ci s'abandonnaient totalement à la bonne volonté et à la bonne foi des vainqueurs romains, leur laissant la libre disposition de leurs biens et de leur population. A cette deditio répondait la receptio in fidem de la part des autorités romaines. Notons que des cités qui n'étaient pas en guerre contre Rome pouvaient déclarer leur deditio in fidem si elles y trouvaient quelque avantage.

    Et c'est ici que l'attitude romaine devient intéressante. Il est bien évident que, suivant le degré de résistance offert par l'ex-ennemi, elle variait d'abord de l'extrême sévérité à la mansuétude. On vendait donc une partie des vaincus comme esclaves, on puisait sans vergogne dans leurs biens, on confisquait des terres. Mais, ensuite, la cité vaincue était maintenue dans  ses cadres politiques, sociaux et religieux et conservait ses magistrats et institutions. Par contre, son autonomie en matière militaire et diplomatique lui échappait : c'était désormais Rome qui décidait en ces domaines essentiels. En échange, Rome lui assurait aide et protection, avantage non négligeable dans un environnement italien où la guerre était un état courant.

    Des cités annexées pouvaient même recevoir la civitas sine suffragio, ou citoyenneté sans droit de vote. En clair, ses citoyens devenaient citoyens romains, ce qui faisait peser sur eux les obligations fiscales et militaires, mais sans leur conférer le droit de prendre part aux décisions en ces matières. Ces municipes (= "ayants part aux dépenses collectives") participaient ainsi au processus de romanisation de leurs collectivités.  Des individus ou des communautés pouvaient même se voir récompensés de la civitas cum suffragio, la citoyenneté romaine pleine toujours convoitée parce qu'elle comportait le droit de vote. Ce qui est frappant ici, c'est que, tout en devenant citoyens romains, ces personnes et collectivités conservaient leurs particularismes institutionnels, culturels et religieux.  D'autre part, les liens de clientèles entre les "patrons" romains et les communautés annexées ou des individus influents dans ces dernières leur assuraient une forme de représentation à Rome et de défense de leurs intérêts face à ses autorités. L'avantage était clair : tant que l'on obéissait à Rome en matière militaire et internationale, et que l'on payait tribut, on pouvait diriger ses affaires intérieures à sa guise.


4.3.2. Les colonies

    Plus tard, les conquêtes s'étendant plus loin de Rome, il devint impossible d'annexer des territoires éloignés. Les autorités romaines eurent recours à la fondation de colonies.

   Elles étaient créées par une décision des autorités romaines et suivant une procédure (deductio) immuable. Des terres confisquées à une cité vaincue étaient partagées en lots distribués aux nouveaux habitants, soit des citoyens romains, soit des personnes de droit latin.

    Il existait donc deux types de colonies :

 les colonies romaines, peu nombreuses et peu peuplées ; composées de citoyens romains jouissant de leurs pleins droits, installées à des points stratégiques, elles remplissaient essentiellement un rôle militaire et défensif.

 Les colonies latines, plus nombreuses et peuplées : chacune comptait de 2.000 à 6.000 citoyens ayant renoncé à leurs droits politiques en échange d'un lot de terre assez étendu. Les habitants de ces colonies, sans être citoyens romains, avaient des droits en commun avec les Romains (ius comercium et ius conubium), mais pas les droits politiques. Leurs communautés étaient constituées sur le modèle des institutions et de l'organisation spatiale de Rome, avec plan quadrangulaire, forum, comitium, curie, etc. S'y rencontraient et finissaient par s'y fondre des citoyens romains, des citoyens sine suffragio et des éléments autochtones. Ces colonies formaient donc des îlots de romanité au milieu des populations locales, à qui elles apportaient leur langue, leur culture, leur technologie et leurs goûts. En quelques générations, les anciennes cités étaient absorbées par le modèle romain.


4.3.3. En dehors de ce territoire

    Il existait enfin des peuples et cités liés à Rome par un foedus, un traité. Le foedus pouvait être aequum ("égal") si la cité ou le peuple concernés avaient toujours été des amis de Rome, et plus souvent iniquum ("inégal") s'il s'agissait d'anciens ennemis. Cette distinction restait théorique : de toute façon, le poids économique, politique et  militaire romain lui garantissait la réalité du pouvoir.


4.3.4. En conclusion :

    Vers la fin du IIIème siècle, la puissance romaine est imposante si l'on additionne les cités relevant de l'ager romanus, les colonies et les alliés devant participer à l'effort fiscal et militaire de l'Urbs. Par exemple, en 225 ACN,  celle-ci est capable de mobiliser 200.000 hommes, dont 3/4 sont des Socii, des "Alliés", et dispose d'une réserve de 300.000 hommes. Inutile de souligner que ces chiffres sont considérables pour l'époque.

    Il ne faut pourtant pas se tracer un tableau trop idyllique de l'emprise romaine sur l'Italie, ni s'imaginer que tout le monde y était heureux de dépendre de Rome : des peuples vaincus depuis peu ou qui avaient farouchement résisté, comme les Samnites (au début du IIIème siècle, l'Italie centrale avait failli devenir samnite ...), des peuples ou cités sous la botte de représentants de l'autorité romaine corrompus (c'est-à-dire, selon les critères de l'époque, plus sensibles aux "incitants financiers" que la normale), incompétents, intransigeants, arrogants ou accumulant toutes ces "qualités" sur une seule tête étaient disposés à écouter d'une oreille favorable les chants de sirènes d'un "libérateur" tel que Pyrrhos d'Epire ou Hanniba'al.

    Cependant, dans l'ensemble, la domination romaine comportait plus d'avantages que d'inconvénients, et le processus de romanisation de l'Italie était en bonne voie. La page sur les Samnites en constitue une illustration.

    L'origine de  la Guerre Sociale (= des Socii, des Alliés), qui se déroula un bon siècle plus tard, de 91 à 88 ACN, est significative : les 12 peuples révoltés (Marses, Lucaniens, une partie des Samnites) souhaitaient partager la direction d'un empire qu'ils avaient contribué à établir de leur sang et de leurs tributs. Ce qu'ils rejetaient, ce n'était pas le système romain, mais la domination sans partage exercée par Rome, qui avait confisqué le pouvoir à son seul avantage : ils renomment Corfinium, leur capitale, "Italica" et se dotent d'institutions copiées sur le modèle romain. S'ils obtinrent si tardivement la civitas cum suffragio, et après une guerre atroce, ce n'est pas à cause de leur résistance à se laisser romaniser, mais parce que l'aristocratie romaine de la fin du IIème siècle, l'une des plus sinistrement bornées et égoïstes de l'histoire, était réticente à partager avec eux le gâteau de la citoyenneté pleine et du droit de décision dans les affaires de l'Etat.

    Autrement dit, quand Hanniba'al se présenta en émancipateur de l' Italie, les aristocraties des cités alliées se trouvèrent face à des choix dramatiques : il y avait sur un plateau de la balance la fidélité à Rome, renforcée par des liens de clientèle et/ou matrimoniaux, la participation à un système intégrant, enfin la certitude que Rome serait toujours là, contrairement à Hanniba'al ; sur l'autre le ressentiment contre l'hégémonie romaine et ses sbires, le désir de récupérer son indépendance, quand ce n'était pas la simple peur de l'armée carthaginoise campant aux portes de la cité.

    Le fait essentiel est ici : la majorité des cités et peuples alliés demeurèrent fidèles à Rome, la pourvoyant en argent, hommes et matériel, gênant les mouvements du général carthaginois, qui ne pouvait, avec sa petite armée de 30.000 hommes, se permettre ni de réduire une à une les cités alliées et les colonies, ni d'y éparpiller son corps de bataille en une multitude de garnisons.

    A mon sens, donc, Hanniba'al avait sous-évalué le degré de romanisation de l'Italie et la fidélité alliée à Rome.

5. Sun Tzu l'a dit !

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    "En effet, remporter cent victoires en cent batailles n'est pas le comble du savoir-faire.

    Ce qui, donc, est de la plus haute importance dans la guerre, c'est de s'attaquer à la stratégie  de l'ennemi."

(Sun Tzu, L'art de la guerre, III, 2 & 3)
    Chercher la bataille rangée avec Hanniba'al et s'attaquer à son armée conduisait immanquablement à la défaite, non seulement en raison de son génie tactique, mais surtout parce cela correspondait exactement à sa stratégie et à son attente : remporter en peu de temps une série de victoires écrasantes pour casser le moral et les alliances de Rome.

    Q. Fabius Maximus Verrucosus le comprit vite, préconisa et appliqua une stratégie de harcèlement, d'embuscades, de mouvements insaisissables, de reprise des villes conquises par les Puniques, tactique peu coûteuse pour le harceleur, mais grande consommatrice d'hommes, d'énergie et de résistance morale pour un  harcelé qui ne peut être partout à la fois. Q. Fabius y acquerra le surnom de Cunctator, "Temporisateur". Les consuls de 216 ACN, Paullus Aemilius et C. Terentius Uarro, que cette stratégie peu glorieuse n'inspirait guère, purent vérifier a contrario et à leurs dépens qu'il avait vu juste. Leur armée de huit légions fut quasiment exterminée à Cannes ; si Paullus Aemilius eut le bon goût de se faire tuer, Uarro se vit réserver le plaisir d'annoncer le désastre à la nation.

    Mais, et cela reste souvent ignoré, la grande décision stratégique qui devait finalement donner la victoire aux Romains fut prise avant même la descente d'Hanniba'al en Italie.

    En 218 ACN, au tout début de la Deuxième Guerre Punique, le consul P. Cornelius Scipio fut désigné pour mener une armée en Espagne. Débarquant à Marseille, il apprend avec ahurissement qu'Hanniba'al est déjà passé sur la rive orientale du Rhône.  Il décide alors de rentrer en Italie pour y prendre la direction des opérations, et confie l'armée à son frère Cn. Cornelius Scipio, avec pour mission de conquérir l'Espagne et  de couper ainsi Hanniba'al de la base arrière que son père Abdelmelqart avait patiemment constituée dans le but d'en exploiter les ressources minières et d'en user comme d'un tremplin pour attaquer Rome. Evidemment, ce ne fut pas une partie de plaisir, et les frères et cousins d'Hanniba'al qui commandaient en Espagne infligèrent plus d'une défaite aux Romains, comme à Castulo et Ilorca en -211, où Publius et Gnaeus furent tués. Néanmoins, cette stratégie, appliquée ensuite par leur fils et neveu, le futur Africanus Maior, finit par payer. Une fois l'Espagne aux mains des Romains, Hanniba'al ne pouvait plus recevoir de renforts, la Méditerranée occidentale étant de surcroît contrôlée par la flotte romaine.

    Le résultat des stratégies combinées de Q. Fabius et des Scipios ?

    Ne pouvant compter sur autant de défections italiennes qu'il n'en espérait, privé de renforts financiers et humains, Hanniba'al voit son armée s'amenuiser. Le glas sonne définitivement lorsqu'en 207 ACN, Hasdruba'al (= "Qui a l'aide de Ba'al") Barca, parti d'Espagne en une tentative désespérée pour renforcer son frère, est stoppé, vaincu et tué sur les bords du Métaure par C. Claudius Nero. Celui-ci "informera" Hanniba'al de ce revers avec une colossale délicatesse, en faisant balancer la tête d'Hasdruba'al par-dessus la palissade du camp carthaginois.

    Comprenant son échec, Hanniba'al se voit contraint de réembarquer pour l'Afrique, où P. Cornelius Scipio le vaincra à Zama, en prélude à la reddition punique.

6. Conclusion toute provisoire

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    Hanniba'al Barca fut, à l'égal d'Alexandre le Grand, et plus que C. Iulius. César, le tacticien le plus génial de l'Antiquité.

    Mais ...

    Mais remporter des batailles en chaîne n'est pas gagner la guerre, vu que le but ultime de toute guerre est de vaincre à la fois les forces armées de l'ennemi, son potentiel humain et économique et surtout son moral, sa volonté de résister. Un adversaire vaincu est un adversaire qui s'avoue vaincu : l'on va rarement jusqu'à l'extermination totale.

    Je crois qu'Hanniba'al avait correctement évalué les deux premiers paramètres : il savait comment retourner la force d'une armée légionnaire contre elle-même ; il avait compris que le vaste potentiel humain que l'Italie mettait à la disposition de l'adversaire, potentiel hors de proportion, non seulement avec sa petite armée, mais aussi avec les ressources de Carthage, ne pouvait être vaincu en une guerre d'usure, mais par une campagne brutale, rapide, qui sème la panique chez les Romains.

    Voilà où péchait son système : les Romains n'avaient peur de rien. Ou plutôt, la peur les poussait, non à demander la paix, mais à tendre encore plus leur volonté, leur énergie et leur dureté inébranlable. Cette détermination se mesure au prix effroyable payé tant par Rome que par l'Italie : 50.000 citoyens romains perdirent la vie ; le gouvernement se vit contraint d'emprunter des sommes considérables aux publicains et à Hiéron de Syracuse, dévaluer la monnaie, vendre de larges portions de l'ager publicus, le domaine public ; il fallut reprendre l'Italie en main après la guerre, et ces opérations de "pacification" ne s'achevèrent qu'en  173 ACN, soit près de 30 ans après la reddition de Carthage ; l'inquiétude des esprits se traduisait dans la vie religieuse, où des cultes étrangers s'introduisirent (celui de Cybèle, par exemple), tandis que l'on eut recours à des sacrifices humains tombés en désuétude (on enterra vivants un couple de Grecs et un de Gaulois au Forum Boarium ...) La deuxième Guerre Punique fut tout, sauf propre.

    Avec leur obstination, leur adaptabilité et leur pragmatisme habituels, ils réagirent en s'attaquant à la stratégie carthaginoise :

en attirant Hanniba'al dans le marécage italien de la guérilla, des compromissions, trahisons, corruptions et coups fourrés les plus vicieux ;
en portant la guerre chez l'ennemi : Espagne, puis Afrique ;
en reprenant à leur compte les innovations tactiques du général punique : en matière militaire, une loi dit que toute nouveauté technique ou tactique est tôt ou tard récupérée et perfectionnée par l'adversaire.

    Mais le noeud  du conflit n'est pas là, et ceci explique la victoire finale des Romains sur le général carthaginois :

    Hanniba'al avait-il un projet politique à proposer aux Italiens, en remplacement de la domination romaine ?

    L'on a beaucoup fantasmé et discuté à ce sujet : dans l'Encyclopaedia Universalis, Gilbert-Charles Picard lui prête des projets à l'échelle méditerranéenne, en continuateur d'Alexandre et précurseur de César et d'Auguste ; par contre, dans La guerre antique, Jacques Harmand estime que les "pratiques d'attraction" sur l'adversaire (libération des captifs, intérêt pour la culture des vaincus, ...)  étaient "peut-être trop demander à la trogne à épées des monnaies barcides d'Espagne." J'ai tendance à croire que la vérité se trouve entre ces deux affirmations extrêmes : élut shofet (magistrat éponyme aux attributions judiciaires et exécutives) en 196 ACN, il entreprit un assainissement des finances, de l'administration et des corps politiques de sa cité. Les oligarques le dénoncèrent comme un dangereux révolutionnaire aux ... Romains. Hanniba'al fut contraint de s'enfuir en Asie Mineure, où il se suicida en 183 ou 182 ACN.  François Decret, auteur de Carthage, ou l'empire de la mer, pour qui "Hannibal était aussi un chef d'état aux vues politiques très amples" me semble plus proche de la réalité.

    Le problème, comme je l'ai dit plus haut, est que nos sources sur la seconde Guerre Punique ne comportent pas, à ma connaissance, de textes puniques. J'avoue ici ma perplexité sur les intentions réelles d'Haniba'al et ses dons politiques : on peut avoir des idées pénétrantes et justes et ne pas disposer des talents politiques et du charisme nécessaires pour les traduire dans la réalité et les faire admettre tant par les gouvernés que par les classes dirigeantes. Disposa-t-il d'une base suffisamment large de citoyens et de gouvernants convaincus de la nécessité de changements et de la justesse et de la pertinence ses propositions ? L'échec des réformes d'Hanniba'al prouve à suffisance que les vrais décideurs restaient in fine les ploutocrates de Carthage.

    Mais ce que je sais, c'est que Rome avait un projet politique clair, efficace, viable, gratifiant et tentant à proposer à ses citoyens et surtout aux cités et peuples italiens, qui l'avaient déjà testé et en avaient vérifié les aspects positifs et bénéfiques pour eux-mêmes, en dépit des imperfections, vexations, arbitraires, injustices et oppressions qu'ils avaient à subir.

    Et c'est ce projet politique qui, en définitive, fit la différence.

Annexe : remarques et réponses

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    Marie-Anne Peric a eu l'amabilité de me faire part de ses commentaires et questions suite à la lecture de l'essai ci-dessus :

Marie-Anne Peric :

    "Ma vue de la descente d'Hannibal du nord de l'Italie à Cannes s'inspire davantage de Tite-Live et de Plutarque, parce que je les ai pratiqués longtemps temporibus illis."

  D.V. :

    Ton point de vue est donc complémentaire et différent du mien : le tien est philologique et littéraire, le mien est plus historien.

Marie-Anne Peric :

    "Le passage des Alpes, avec une perte en hommes de plus de 60% (que devait être le moral des troupes) et en animaux de plus de 80%. Toute armée ainsi amputée aurait dû se mutiner. Que s'est-il passé?
    Je n'ai pas la réponse, elle est probablement économique. Les exploitations agricoles de la plaine du Pô ont probablement fourni les chevaux et les vivres qui manquaient, et les razzias de population les mercenaires (probablement payables à la paix, comme les enrôlés de la guerre du Viêt Nam en 1945-46...)"

  D.V. :

    Bonne remarque : la question ne m'avait pas effleuré l'esprit.

    En effet, son armée est réduite à 38.000 fantassins, 8.000 cavaliers et 1 éléphant après la traversée des Alpes. Cette réduction s'explique par les pertes, mais aussi par les détachements destinés à garder les relais importants du chemin vers l'Espagne.

    Outre ce que tu dis, quelles sont les raisons de la fidélité à Hanniba'al ?

1. Tout d'abord, la traversée des Alpes fut l'occasion d'une grande lessive qui sélectionna les meilleurs, les plus endurants, forts, expérimentés, débrouillards, courageux et motivés de ses soldats.

2. Considérons ensuite leur position dans la plaine du Pô : se mutiner ? pour quoi faire ? Pour aller où ? Pour retourner sur leurs pas ? Comme l'a conseillé Sun-Tzu, il ne faut jamais acculer une armée ennemie, mais lui laisser une porte de sortie, sinon, comme une bête coincée et désespérée, elle devient dangereuse car prête à n'importe quoi, de la résistance la plus acharnée à la contre-offensive folle. En un sens, Hanniba'al avait placé la sienne dans cette situation : le dos au mur, le dos aux Alpes. Se mutiner pour faire demi-tour, alors que l'Italie et ses promesses de victoire, de gloire, de récompenses et surtout de pillage s'offraient à eux ? Il est probable qu'Hanniba'al et ses officiers leur avaient fait miroiter les plaisirs qui les attendaient : se goinfrer, se soûler, baiser, rapiner.

3. Qui sont ces soldats ?

3.1. Des régnicoles, Puniques et Africains (au sens antique du substantif) qui savent pour quoi ils se battent : la patrie, la terre, la famille, le système politique, les dieux, les coutumes, etc. On peut sans doute y ajouter, pour la mentalité, une partie des Ibères.

3.2. Des mercenaires : on s'imagine que ce sont les premiers à déserter en cas de difficulté, vu qu'ils n'ont aucune cause à défendre. Mais justement... Ils n'ont rien à perdre : ces hommes sont généralement des marginaux, des déracinés, issus de régions pauvres, qui ne savent rien faire d'autre que de se battre, et sont capables d'endurer les conditions de vie les plus dures, du moment qu'il y a une solde et du pillage en perspective. Chiens de guerre et hommes de proie prêts à toutes les aventures. L'ouvrage de Franco Cardini, la culture de la guerre, (NRF-Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1992) nous livre un aperçu intéressant de la mentalité des mercenaires pour la période du XIVème au XVIIIème siècle. J'imagine que ceux de l'Antiquité n'étaient pas fort différents des Suisses impavides, des "cruels" Brabançons et des "féroces" Wallons de la fin du Moyen-Age et de l'ère Moderne.

4. Et puis, il y a Hanniba'al et son "charisme", terme fourre-tout où entrent diverses composantes :

4.1. Disons-le cyniquement : la capacité à dire aux hommes du rang ce qu'ils ont envie d'entendre, talent auquel on ajoutera un dosage adroit de discipline stricte et de paternalisme bienveillant assaisonné de vulgarité bon enfant.

    Deux anecdotes nous permettent d'aller plus loin dans la compréhension de la relation entre les hommes et leur général :

4.2. Valmy, 1792 : les soldats de Kellerman plantent leurs chapeaux au bout de leurs baïonnettes et de leurs sabres, s'écrient "Vive la Nation ! Vive la France ! Vive notre Général !", entonnent le Ca ira et chargent, enfonçant la belle ordonnance de la ligne prussienne. On saisit ici à la source l'un des mythes fondateurs de la France révolutionnaire et post-révolutionnaire : l'identification entre la France, la Nation, le régime politique, et la personne d'un général prestigieux. Inutile de rappeler les exemples connus de tous. Je soulignerai l'utilisation à rebours et perverse, car fonctionnant par glissements successifs, de cette association : l'affaire Dreyfus. Critiquer  la personne des officiers et généraux qui s'étaient trompés (sic), c'était dénigrer l'armée, donc remettre en cause la République, autrement dit trahir la France elle-même.

4.3. Octobre 1942, Stalingrad. Un capitaine de compagnie allemand était adoré de ses hommes qui, sous son commandement, se considéraient comme invincibles et invulnérables. Un jour, la compagnie sort de ses trous et tranchées pour monter à l'assaut d'une position soviétique. L'assaut démarre parfaitement. A ce moment, un tireur d'élite russe aligne et abat le capitaine. Ses hommes refluent instantanément vers leurs positions de départ et, tremblants, refusent de relancer l'attaque malgré les ordres et objurgations des autres officiers et sous-officiers. Mieux : la panique s'étend aux compagnies voisines.

    Dans les esprits primaires que devaient être les soldats d'Hanniba'al, les mêmes structures mentales simplistes (pour avoir été simple soldat, je peux te dire que, même dans les bureaux, l'on acquiert rapidement une mentalité archaïque chez les hommes du rang) devaient jouer : l'identification entre sa personne et Carthage, couplée à la certitude que leur chef les mènerait de victoire en victoire, qu'ils y gagneraient honneurs et richesses et qu'il parviendrait toujours à les tirer de mauvais pas.

Marie-Anne Peric :

    "Tessin, Trebbia, Trasimène.
    Opposition entre une armée rapide et une armée lente, entre une armée à cavalerie et une armée à infanterie, entre une armée de métier équipée léger et aguerrie (par le passage des Alpes aussi) et une armée de conscription, donc vouée à l'amateurisme, compensé par le "patriotisme": ubi bene, ibi patria, hic sunt Manes etc, et toutes les péroraisons des discours avant la bataille. A Trasimène (que j'ai admiré il y a deux ans à l'occasion de l'un de nos voyages bisannuels en italie), habileté stratégique d'Hannibal qui installe ses troupes à couvert dans les forêts à l'intérieur de la cuvette au fond de laquelle se love le lac de cratère ET au sommet de la pente extérieure."

  D.V. :

    Bonne analyse de la position stratégique et de son utilisation.

    Pour ce qui est des caractéristiques des armées puniques et romaines, je dirais plutôt ceci :

1. L'armée d'Hanniba'al, qui comportait une forte proportion d'infanterie phalangite, n'est pas plus rapide que les légions romaines, vu qu'une armée avance à l'allure de sa composante la plus lente, l'infanterie lourde, quand ce n'est pas à celle du support logistique.

    Elle n'est en rien originale dans sa composition, puisqu'elle est l'héritage du concept d'Alexandre le Grand, concept encore raffiné par les recherches intensives en tous domaines menées sous l'impulsion des Diadoques : armement, tactique, poliorcétique. Le principe est celui de l'utilisation complémentaire de trois composantes essentielles : l'infanterie légère (archers, frondeurs, javeliniers) couvre les flancs et/ou harasse et "ramollit" l'adversaire ; la phalange agit en force d'interdiction en fixant le "fort" de l'ennemi ; la cavalerie enfonce le point faible adverse, ses troupes de piètre qualité ou les brèches créées dans son dispositif. Plus tard, les Diadoques alignent les éléphants pour bloquer la cavalerie d'en face, vu que les chevaux ont peur de ces grosses bêtes barissantes et puantes. Hanniba'al y ajoute un élément : Après sa prise de la plaine padane, il recrute des troupes "dépensables", les Celtes, dont il use habilement à Cannes pour absorber le choc principal des légions de C. Terentius Uarro et Paullus Aemilius.

    Une armée d'infanterie pure ou faiblement couverte et soutenue par sa cavalerie subit le sort des légions de ces deux malheureux. Une armée de cavalerie pure ne peut rien contre une infanterie disciplinée : de l'Antiquité à la Première Guerre Mondiale, je ne connais aucun exemple de charge de cavalerie qui ait aboutit contre des fantassins en formation compacte et bien décidés (précisions indispensables) à l'arrêter. L'exemple le plus clair et le moins connu est la bataille de Ruspina (-46), entre C.Iulius Caesar à la tête de légions quasi dépourvues de cavalerie et une formation de cavalerie commandée par un certain T. Labienus : aucun des deux ne parvint à "accrocher" l'autre.

    Le "défaut" du système hellénistico-punique est qu'il exige un commandement expérimenté capable de saisir les forces et les faiblesses de ses troupes et de celles de l'adversaire, de coordonner des troupes aux capacités hétérogènes et de minuter les manoeuvres.

2. Les Romains et Alliés : d'accord pour ce qui est du  patriotisme d'hommes  qui se battaient chez eux et savaient pourquoi.

    La faiblesse de l'armée romaine ne réside pas, à mon sens, dans son personnel : pas mal de recrues avaient déjà fait la guerre (de 238 à 222 ACN, Rome opère contre les Celtes cisalpins, remportant les victoires de Télamon et Clastidium et prenant Mediolanum, soit seulement quatre ans avant la Première Guerre Punique) ; les centurions savaient y faire pour les instruire et les diriger au combat ; les généraux, bien que d'abord des magistrats, des civils, avaient acquis une certaine expérience comme tribuns et officiers d'état-major.

3. Si l'on compare les deux armées à Cannes, l'on obtient le tableau suivant, que j'ai dressé en me servant du jeu The Great Battles of Hanniba'al d'Interactive Magic.

    On l'a compris depuis les Etudes sur le combat, combat antique et combat moderne de Charles Ardant du Picq (Editions Champs Libre, 1978), la qualité des troupes est bien plus importante que le nombre : cette notion centrale pour comprendre les armées de l'Antiquité et les victoires éclatantes de troupes peu nombreuses face à des hordes innombrables inclut le moral, l'entraînement, l'organisation, la cohésion, la qualité des officiers subalternes et des sous-officiers, la confiance mutuelle entre ceux-ci et leurs hommes, et entre ces derniers, etc.

    La qualité des troupes s'évalue dans ce tabeau sur une échelle de 0 à 10. A titre de comparaison, les levées anatoliennes de l'armée du Grand Roi face à Alexandre "valaient" 2 ou 3 (en clair, elles détalaient au premier choc, ou même avant), tandis que la meilleure unité de l'Antiquité était probablement le Bataillon Sacré thébain, qui s'estime à 9. Et 10 ? Ca n'existe pas, vu que toute unité finira nécessairement par craquer.  

CARTHAGE
Qualité des troupes
ROME
Qualité des troupes
Cavalerie
Numides
8
Romains
5
Ibères
7
Alliés
5
Celtes
7
   
Infanterie lourde
Phalange africaine
7
Hastati
moyenne de 6
    Principes
6-7
    Triarii
6 à 8
    Alae sociorum (*)
5-6
Infanterie moyenne
Gaulois
5
   
Celtes
5
   
Infanterie légère
Ibères
6
Vélites
4 à 6
Frondeurs baléares
3
   

    (*) Les Alae sociorum sont des unités alliées (socii) équipées et organisée à la romaine.

    Remarquons, au passage, que les unités puniques se classent par origine, les romaines par type, vu que les faits militaires reflètent la structure civile. L'homogénéité de l'infanterie légionnaire traduit la  bonne marche de la romanisation de l'Italie ; elle est significative des états centralisateurs et terrestres. Par contre, l'armée carthaginoise se compose d'unités hétérogènes : les empires marchands et coloniaux ont plutôt tendance à organiser leurs armées en un noyau réduit de professionnels régnicoles secondés par des mercenaires ou des dépendants. L'exemple le plus frappant est l'opposition structurelle entre les armées continentales et l'armée anglaise juste avant la Première Guerre Mondiale.

    Avec une certaine surprise, nous constatons que la qualité des unités puniques n'est pas tellement supérieure à celle des Romains.

    Le tableau révèle néanmoins l'une des deux faiblesses de l'armée romaine : la valeur inférieure de sa cavalerie. En clair, il lui aurait fallu des Gaulois et surtout des Numides.

4. Le tableau suivant reprend l' "Initiative Rating" des généraux et démontre l'autre carence romaine. Ce concept recouvre la capacité à évaluer la situation tactique et à prendre des initiatives efficaces et des décisions pertinentes dans la chaleur de l'action, ainsi qu'à donner plus d'ordres valables dans un même laps de temps : 

CARTHAGINOIS Initiative rating ROMAINS Initiative rating
Hanniba'al
7
Paullus Aemilius
5
Maharba'al
6
Uarro
4
Hasdruba'al Gisco
5
Les tribuns
2-3
Mago
4
   
Hanno
4
   

    Bref, moins de généraux chez les Carthaginois, mais de meilleure qualité. Pour avoir pratiqué Cannes sur carte comme sur ordinateur, je peux te dire qu'en outre, la structure de commandement romaine est si mal fichue qu'elle tourne au cauchemar tactique : désorganisation et dispersion rendent impossibles toute prévision et toute manoeuvre coordonnée.

    Une fois les deux ingrédients qui leur faisaient défaut réunis, P.Cornelius Scipio Africanus Maior et les Numides de Massinissa, les Romains affrontent Hanniba'al à armes égales, et c'est Zama.

Marie-Anne Peric :

    "Cannes.

    J'aime beaucoup le passage de Tite-Live, justement célèbre, qui relate le soir de la bataille de Cannes. Maharbal parle au style direct, "sequere..." et Hannibal lui répond sur un ton protecteur mis en valeur par le style indirect. Un vrai morceau de bravoure. Bien entendu, il était exclu de marcher sur Rome sans matériel de siège. C'est un point important. La construction et la mise en place d'un tel matériel était impossible pour une armée réduite aux expédients, et manquant d'argent (admirable discours de Magon au sénat de Carthage)."

  D.V. :

    Parfaitement ! Hanniba'al avait cent fois raison.

1. Sur le plan des principes stratégiques, le siège est l'éventualité à envisager en dernier recours, commme le soulignait déjà Sun-Tzu il y a 25 siècles :

    "La pire politique consiste à attaquer les villes. N'attaquez les villes que lorsqu'il n'y a pas d'autre solution."
(L'art de la guerre, III, 7)
    Il exige des moyens matériels et psychologiques considérables de la part de l'assiégeant pour un résultat lent à venir et incertain.

2. Dans l'Antiquité, sauf si les assiégés se rendaient immédiatement, par peur, intérêt ou victimes d'une trahison, les sièges duraient effroyablement longtemps : Alexandre perd 7 mois à réduire Tyr, Capoue mettra 3 ans à se rendre en 211 ACN, durée qu'il faudra pour prendre Carthage, cité comparable à Rome, de 249 à  246 ACN.

    L'enceinte de Rome ne faisait pas moins de 11 kilomètres de circonférence. Noix impossible à craquer en effet pour une armée aussi petite, "réduite aux expédients" (peu de moyens financiers et renforts arrivant au compte-goutte, forcés qu'ils étaient de faire le détour par l'Espagne, la mer étant tenue par la flotte romaine - un comble !) sans compter que ses arrières n'étaient pas assurés : des forces romaines et alliées y opéraient, toutes les cités italiennes n'étaient pas passées dans le camp punique, et même dans les villes amies, des factions pro-romaines profitaient de l'absence d'Hanniba'al pour redresser la tête, quand ce n'étaient  pas leurs dirigeants qui, regrettant de s'être rangés trop précipitamment du côté du Barcide, envisageaient de retourner leur toge.

3. N'oublions pas non plus que, si le commandement romain était unifié autour d'un Sénat qui semble avoir été capable de faire taire ses dissensions internes face à la crise, Hanniba'al et sa politique offensive comptaient des opposants farouches au sénat de Carthage, regroupés auour de la faction pacifiste et anti-barcide d'Hanno le Grand (à ne pas confondre avec l'officier d'Hanniba'al) : lorsque les ambassadeurs romains vinrent à Carthage pour formuler leurs exigences suite à "l'incident" de Sagonte, Hanno proposa même... de leur livrer Hanniba'al, "ce brandon de guerre".

4.  Enfin, ta remarque pointe vers l'élément des opérations militaires le plus important et le plus souvent ignoré du grand public : "beans and bullets" comme l'on disait pendant la Guerre de Sécession. Toute armée traîne une "queue logistique". Oublions un instant tous les suiveurs qui gravitent autour des armées au moins jusqu'à l'époque napoléonienne : marchands et cabaretiers ambulants, margoulins, vivandières, lavandières, compagnes ou épouses et leurs enfants, prostitué(e)s, détrousseurs de cadavres, pillards, traînards, blessés, qui ne consommaient pas toujours la plus mauvaise part du ravitaillement, soit dit en passant.

    Les troupes doivent être nourries, rééquipées, réarmées, et c'est souvent cette préoccupation qui motive les décisions stratégiques les plus "bizarres", "aberrantes" ou "stupides", explique la lenteur de certaines avances, ou l'abandon de positions ou de régions conquises et apparemment fermement tenues, quand ce n'est pas l'évaporation d'unités entières : une armée antique vivant sur l'habitant (et l'habitante), elle ne diffère pas beaucoup d'une nuée de sauterelles ; une fois une zone vidée de ses ressources, il faut bouger. Comme me le faisait remarquer une connaissance : les lieutenants s'occupent de tactique, les colonels d'opérations, et des généraux de logistique.

Repères chronologiques

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Dates (Toutes s'entendent ACN)
Evénements
Avant la 2ème guerre Punique
264/241 Première guerre Punique
241/238 Révolte des mercenaires carthaginois
Rome s'empare de la Sardaigne et de la Corse
237/221 Abdelmelqart Barca, puis son gendre Hasdruba'al l'Ancien, conquièrent l'Espagne
-219 Hanniba'al s'empare de Sagonte, parfait casus belli pour déclencher la ...
Guerre avec Rome
2ème guerre Punique
218 Hanniba'al franchit le Rhône et les Alpes
Les frères P. & Cn. Cornelius Scipio passent en Espagne
Hanniba'al vainqueur sur le Tessin et à la Trébie
217 Victoire carthaginoise au lac Trasimène
216 Cannes
Capoue passe dans le camp punique
215 Syracuse s'allie à Carthage
213/212 Tarente et d'autres cités côtières s'allient à Hanniba'al
211 Hanniba'al aux portes de Rome
Les frères Scipio vaincus et tués à Castulo et Ilorca
M Claudius Marcellus reprend Syracuse
Capoue reprise par les Romains
209 Les Romains reprennent Tarente
Hanniba'al vainqueur à Herdonae
P. Cornelius Scipio (le futur Africanus) prend Carthagène
208 P.Cornelius Scipio vainqueur à Baecula (Espagne)
207 Hasdruba'al vaincu et tué sur le Métaure (Italie)
206 Victoire de P. Cornelius Scipio à Ilipa (Espagne)
Fin de la domination carthaginoise en Espagne
204 P.Cornelius Scipio en Afrique
Il est vainqueur aux Grandes Plaines
203 Hanniba'al quitte l'Italie pour l'Afrique
202 Victoire romaine à Zama
201 Traité de paix : Carthage vaincue
Après la 2ème guerre Punique
196 Hanniba'al magistrat suprême (shofet) à Carthage
Il tente des réformes qui heurtent l'oligarchie
195 Menacé d'être livré à Rome, Hanniba'al s'enfuit en Asie
191 La Gaule Cisalpine "pacifiée"
201/183 P.Cornelius Scipio Africanus Maior "homme fort" à Rome
Dénoncé pour malversations, il se retire en Campanie
183?/182? Mort de Scipio Africanus
Suicide d'Hanniba'al
176 Révoltes de Sardaigne matées
173 La Corse reprise en main
171 L'ordre romain règne à nouveau en Ligurie
150/-146 Troisième guerre Punique
Destruction de Carthage

Bibliographie

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Charles Ardant du Picq, Etudes sur le combat, combat antique et combat moderne de, Champs libre,1978

Richard M. Berthold, "Backing Into Empire, the Growth of Rome", Command, N° 24, sept-oct 1993

Peter Connolly, Greece and Rome at War, Greenhill Books, London & Stackpole Books, Pennsylvania, 1998

Peter Connolly, The Roman Army, Mcdonald Educational, 1980

Jean-Michel David, La romanisation de l'Italie, Flammarion, Champs, 1997

François Decret, Carthage ou l'empire de la mer, Seuil, Points/Histoire, 1977

Hans Dellbrück, History of the Art of War, volume I, Warfare in Antiquity, traduit de l'allemand par Walter J. Renfroe, Jr, University of Nebraska Press, 1975 (l'oeuvre originale date de 1920)

Daniel A Fournie, "The Romans Enter Spain", Command N° 36, mars 1996

Félix Gaffiot, Dictionnaire illustré latin-français, Hachette, 1934

Alexandre Grandazzi, La fondation de Rome, Hachette, Pluriel, 1991

Jacques Harmand, La guerre antique, de Sumer à Rome, PUF, collection Sup, 1973

Michel Meslin, L'homme romain, Editions Complexe, 1978

Gilbert-Charles Picard,  "Hannibal", CD-Rom Encyclopaedia Universalis 3.0, 1998

Norbert Rouland, Rome, démocratie impossible, Actes Sud, 1981

Sun Tzu, L'art de la guerre, Flammarion, Champs, 1972

John Sutcliffe, "Hannibal's War", Strategy & Tactics, No 141, Mars 1991

John Warry, Histoire des guerres de l'Antiquité, Elsevier-Bordas, 1981

Un jeu sur PC (désolé pour les adeptes de la Pomme, je ne crois pas qu'il existe en version Mac), pour comprendre le fonctionnement de la légion romaine et les tactiques mises en oeuvre par Hanniba'al afin de la contrer :

The Great Battles of Hannibal :  voir la page des jeux.

Pour comprendre les problèmes stratégiques posés tant à Hanniba'al qu'aux Romains, l'excellent jeu sur carte d'Avalon Hill (aujourd'hui reprise par Hasbro) : Hannibal.
Esthétique agréable ; règles relativement simples ; insistance sur le commandement et la qualité des troupes ; résolution des batailles par un système de cartes ; événements aléatoires.


 

D. "October Equus" V. 94
Revu & augmenté avril.99
Réédition mai 07

  

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