La caserne eunomique


La Grèce Rome Byzance Sicilia Ariminum KritiRhodesChypre
Accueil général Présentation Liens Bibliographie Jeux Quoi de neuf ?Index des articles    Crédits et conditions

 

Hoplite spartiate
Laconie
VIème siècle Av JC

Un coup d'oeil préalable sur le site de Sparte ? 
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1990.30.0116&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0826&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0906&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0920&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0911&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0825&type=site
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1987.08.0907&type=site

Sommaire

Pas envie de lire tout le bazar ? Cliquez sur un lien pour aller au chapitre ou paragraphe désiré

1. Introduction

2. Petite histoire d'une déviation

    2.1. Détour préalable : les Doriens, mythes et réalités
            2.1.1. Les objections de Claude Mossé
            2.1.2. L'étude du dossier par Annie Schnapp-Gourbeillon
            2.1.3. Synthèse
            2.1.4. Le Dorisme : réalité ou légitimation ?
    2.2. L'expansion territoriale spartiate... 
            2.2.1. Cadre géographique
            2.2.2. La conquête
    2.3. ... et ses conséquences institutionnelles
           2.3.1. En politique intérieure
           2.3.2. En politique extérieure
           2.3.3. Première approche du système

3. Une large palette de statuts sociaux

    3.1. Un peu d'onomastique : "Lacédémonien ou Spartiate ?"
    3.2.  La vie quotidienne et "privée" du Spartiate
            3.2.1. Elle s'oriente vers un seul objectif: la préparation à la guerre.
            3.2.2. Le mariage
            3.2.3. L'enfance et l'éducation
            3.2.4. Le contrôle social est permanent
            3.2.5. Synthèse
            3.2.6. Mais ici se posent deux questions bien terre-à-terre
    3.3. Le commerce : les Périèques
    3.4. La production agricole : les Hilotes
           3.4.1. Qu'est-ce qu'un esclave ?
           3.4.2. Les Hilotes ne sont pas des esclaves
    3.5. Autres statuts
           3.5.1. Tresantes
           3.5.2. Hyponéïonès
           3.5.3. Mothaques
    3.6.  En première conclusion

4. Organisation politique

    4.1.  Le système politique spartiate comme modèle idéal
            4.1.1. Le système politique de toute cité grecque ou romaine se structure en trois instances
            4.1.2. Pour ce qui est de Sparte, cela donne

    4.2. Fonctionnement idéal et fonctionnement effectif
            4.2.1. Exemple : l'Apella
            4.2.2. La principale tension politique

5. Facteurs de déséquilibres et de tensions

    5.1.  Les rois
    5.2. Les élections à l'éphorat et à la Gérousia
    5.3. L'Apella
    5.4. La fortune I : biens meubles
    5.5. La fortune II : la terre
    5.6. L'ascension sociale des femmes
    5.7. Mobilité sociale
    5.8. L'agôgè

6. Conclusion

Chronologie

Bibliographie

Le dessert
 

1. Introduction

Retour au sommaire

   Qui dit Athènes, pense Sparte. L'association est naturelle, comme Rome et Carthage, Achille et Hector : les inséparables opposés.

    Athènes représente dans l'imaginaire collectif occidental l'émergence et le modèle de la démocratie. Je montre dans Le Kratos du Dèmos ce qu'il en était réellement, et que la réalité est bien plus riche et intéressante que les mythes politiques.

    Et, en ce qui concerne Sparte, bien plus étrange.

    Cette cité a fait et fait encore fantasmer. Par exemple, Montesquieu l'admirait pour le respect absolu des lois. L'ineffable Rousseau la louait pour sa répulsion envers le commerce et l'argent et sa pratique de l'égalité, thème que reprennent Babeuf et ses "Egaux". Robespierre et Saint-Just étaient fascinés par son modèle d'austérité et d'éducation rigoureuse. Par contre, Voltaire vomissait sa cruauté, son inculture et sa barbarie. Au XIXème siècle, la thématique spartiate sera récupérée par le prussianisme et le nationalisme allemand, qui voyaient en Sparte l'incarnation de l'héroïsme, de la rigueur et de la vertu nordiques apportés en Grèce par les Doriens qui auraient ainsi sauvé la civilisation héllénique de la dégénérescence, de la mollesse et du mercantilisme méditerranéens.

    Précisons que le processus de mythisation de Sparte avait commencé très tôt, dès le Vème siècle, et sous l'influence des écrivains ... athéniens.  En effet, pour l'époque "classique", soit les Vème et IVème siècles, l'on ne dispose d'aucun texte rédigé par une main spartiate. Quand un Spartiate s'exprime dans les documents que nous avons conservés, c'est un autre Grec, bien souvent un Athénien qui le fait parler... et lui fait dire ce qu'il imagine que les Spartiates pensaient. En outre, ces Athéniens qui prêtent leur voix aux Spartiates sont des sympathisants déclarés, tels que Xénophon et Platon ; ils voient en Sparte, par opposition à une Athènes démocratique au peuple versatile prêt à suivre démagogues et aventuriers, un modèle de société austère, stable, solide, durable, qui a su, par une constitution oligarchique réservant l'autorité et le pouvoir aux "meilleurs", éviter la stasis, terme recouvrant une large gamme de désordres sociaux, depuis le désaccord entre citoyens jusqu'à la guerre civile ouverte. Cette opinion est partagée par quasi toute l'intelligentsia grecque.

    Mais qu'en est-il exactement ? 

Evidemment...

Sauf indication contraire, toutes les dates s'entendent avant Jésus-Christ.

Avertissement

Cette page fera ultérieurement l'objet d'une mise à jour, à la lumière de l'ouvrage du Sparte d'Edmond Lévy. Partant du principe que quelque chose de pas complet vaut mieux que rien du tout, je la livre en l'état où elle fut rédigée et complétée entre 1999 et 2003.

2. Petite histoire d'une déviation

Retour au sommaire


2.1. Détour préalable : les Doriens, mythes et réalités

Retour au sommaire

    Nous avons longtemps cru, à l'instar de Pierre Lévêque dans le CD-Rom de l'Encyclopaedia Universalis, à l'origine "dorienne" des Spartiates comme cause essentielle du régime si spécifique de cette cité. Cette théorie a surtout fleuri au XIXème siècle et au début du XXème PCN, période où le racisme pouvait s'exprimer sans complexe, quand il ne tenait pas lieu d'explication scientifique.

    Résumons cette thèse : face aux Crétois et Achéens dégénérés et corrompus par la mollesse méditerranéenne, les Doriens, venus du nord à partir du XIIème siècle, auraient représenté un apport de sang neuf, pur, plus vigoureux, énergique, vertueux et égalitaire. Pour certains penseurs allemands, ils aurait même été des préfigurateurs de la rigueur, de l'austérité et du militarisme prussiens. Intéressante mentalité qui fait de la dureté... une vertu. Belle traduction en termes "scientifiques", psychologiques, sociaux et politiques de l'opposition symbolique entre la dureté du froid et le ramollissement dû à la chaleur. C'est aussi méconnaître ou feindre d'ignorer que la Méditerranée est une terre ingrate à ses habitants, une mer dure à ses marins et pêcheurs, qu'elle ne sourit qu'aux touristes, et que, comme disait l'un de mes amis, "ce n'est pas aux bords de la Baltique que se sont construites Rome et Athènes."


2.1.1. Les objections de Claude Mossé

Retour au sommaire

    Deux constatations réduisent à néant ces séduisantes et simplistes thèses racistes, même si celles-ci prennent aujourd'hui une forme plus "présentable" où la "culture" remplace la "race", les mentalités collectives, le "sang" et les gènes.

Les Doriens ont-ils vraiment apporté du neuf ? On peut en douter : les innovations, comme la métallurgie du fer et les vases protogéométriques, apparaissent au IXème siècle dans des zones préservées des incursions doriennes où se sont réfugiées les populations mycéniennes, en Attique plus précisément. Par ailleurs, les fouilles archéologiques montrent les "Doriens" bien intégrés dans le mouvement culturel et technologique général qui anime la Grèce entière.

On a voulu faire faire de l'opposition entre Athènes et Sparte la résurgence d'un conflit séculaire entre et Ioniens et Doriens. Une certaine propagande, lors de la Guerre du Péloponnèse, l'affirme. Il apparaît plutôt que cette guerre a suscité l'antagonisme, et non l'inverse.


2.1.2. L'étude du dossier par Annie Schnapp-Gourbeillon

Retour au sommaire

    Dans Aux origines de la Grèce, elle passe au crible les divers témoignages pouvant faire croire à une invasion dorienne massive.

La destruction des palais mycéniens (XIIIème & XIIème siècles)

    Différents éléments plaident contre l'effondrement du système palatial mycénien suite à une invasion massive.

- Les palais ne tombent pas tous d'un coup, simultanément et brutalement : les destructions s'étendent en effet de 1300 à 1120.

- Certains sites connaissent plusieurs destructions séparées par des périodes de reconstruction et de réoccupation (Mycènes, Tirynthe, Midéa, Iolkos/Volos). D'autres n'ont même connu aucune dévastation ni abandon (Argolide, côte septentrionale du Péloponnèse, quasi toutes les Cyclades). Chypre connaît même une période d'expansion démographique, économique et industrielle.

- Les causes des abandons sont variables : si, dans la majorité des cas, l'incendie volontaire, signe de violences, est évident, dans d'autres (Tirynthe : encore des images), un tremblement de terre est à l'origine des destructions.

- Les habitats de petite taille et dispersés ne semblent pas avoir beaucoup souffert.

- Conclusion : les situations sont fort contrastées et la Grèce semble bien avoir échappé à ces destructions brutales, massives et concentrées sur un temps relativement court qui ont affecté l'empire Hittite et la côté syro-palestinienne et aux agressions des "Peuples de la Mer" dont les inscriptions de Ramsès III nous ont laissé des témoignages bien connus.

- Renonçant à l'hypothèse d'invasions puissantes pour expliquer les troubles du XIIIème siècle, certains spécialistes invoquent un blocage économique d'un système palatial centralisé qui ne parvient plus à mettre ses revenus tirés de l'imposition, des expéditions de pillage sur le pourtour de l'Hellade et du commerce à longue distance en adéquation avec l'explosion de dépenses essentiellement ostentatoires.

- Cependant, si les facteurs économiques sont probablement à prendre en considération, il semble que la cause principale de la décadence mycénienne réside dans des facteurs politiques : conflits de voisinage entre palais rivaux recrutant des mercenaires sur les marges du monde grec (voir paragraphe suivant), peut-être effacement de l'hégémonie d'un seul palais (Mycènes ? Thèbes ?) sur la Grèce, affaiblissement du pouvoir central des palais au profit d'une noblesse qui a acquis les moyens de s'entourer d'obligés et de recruter des troupes. Ayant eu la peau du maître du palais (wanax), ses ex-subordonnés (les futurs basileïs ?) se montrèrent bien incapables de contrecarrer la décomposition politique et sociale qu'ils avaient contribué à déclencher. A l'occasion de ces troubles, des groupes de mercenaires et des bandes de razzieurs s'introduisirent en Hellade.

Les artefacts

    Aux XIIIème et XIIème siècles, apparaissent en Grèce de nouveaux objets, incontestablement étrangers au monde mycénien, et ayant des correspondants dans les Balkans et en Italie du Nord : fibules "à archet", poterie dite "barbarian ware" ou "hand made burnished" (illustrations ici) et épée du type "Naue II".

- L'épée "Naue II" représente une nette avancée technique : constituée d'une seule pièce, dotée d'une lame de 70 centimètres au centre de gravité reporté vers la pointe, elle permet, contrairement aux épées mycéniennes qui étaient uniquement des armes d'estoc, de frapper aussi de taille et avec rapidité. Solide et d'une redoutable efficacité, d'abord coulée en bronze, plus tard en fer, elle connaitra une longue carrière durant tout l'Age du Fer. L'origine de ce modèle révolutionnaire reste sujette à controverse : plaine hongroise ? Balkans ? Macédoine ? Epire ? Italie du Nord ? 
 

Epées du Type Naue IIC
Crète
Epoque postpalatiale
XIIIème-XIIème siècles ACN
Modèle à comparer à l'image suivante

"Rapières" mycéniennes
Crète
Epoque néopalatiale
1450 - 1300 ACN ACN

- La fibule "à archet de violon", souvent produite  localement, a des prototypes dans l'Ouest des Balkans et dans l'Italie septentrionale.
   

Fibule "à archet de violon"
Epoque postpalatiale
XIIIème-XIIème siècles ACN

- Le cas de la poterie "hand made burnished" (HMB) est cependant plus significatif : se distinguant nettement de la céramique mycénienne nettement plus élégante et raffinée, elle est de toute évidence d'origine étrangère. Très souvent non tournée, elle se caractérise par sa couleur uniforme souvent brun sombre, son polissage avec un outil spécial et son décor de cordons. Apparue tout à la fin de l'époque des palais, elle n'a été produite que durant une à deux générations, mais sans jamais éliminer la production mycénienne, avec laquelle elle a donc coexisté. Son usage ? Comprenant vases de stockage, matériel de cuisson et vaisselle de table, elle présente toute la gamme de l'équipement normal d'un  ménage ; par contre, elle n'apparaît pas dans les tombes. Enfin, découverte dans des sites éparpillés un peu partout en Hellade, elle forme, d'un site à l'autre, un ensemble homogène, comportant peu de variantes. Conclusion : même si elle a été produite sur place, dans le cadre des maisons, il s'agit bien d'une céramique d'origine étrangère.

- Synthèse provisoire : ces objets indiquent bien la présence d'éléments de population étrangers au monde mycénien. Cependant, ils ne suivent pas un trajet d'invasion nettement orienté, mais sont disséminés dans toute l'Hellade. Ces groupes étrangers ne sont pas suffisamment nombreux, importants et puissants pour avoir formé des hordes qui auraient provoqué l'effondrement du système palatial, ravagé toute la Grèce et imposé une nouvelle civilisation. Il s'agirait plutôt de bandes de mercenaires étrangers se déplaçant en petits troupes de soldats accompagnés d'artisans et à la recherche d'un emploi dans un monde mycénien troublé par les luttes intestines évoquées au paragraphe précédent. Leur origine ? Peut-être l'Ouest des Balkans, mais plus probablement l'Italie, avec laquelle les Mycéniens entretiennent des rapports commerciaux de plus en plus suivis au XIIIème siècle, et qui présente des destructions et des traits culturels guerriers. Une fois installés, ces groupes se fondent dans la population et la culture locales en une ou deux générations.

    Pas de "Doriens", donc, derrière ces objets.

Les témoignages mythiques et littéraires

    L'on dispose par contre ici de références nettes aux Doriens.

    De l'analyse d'auteurs anciens (Tyrtée, Hérodote, Pindare, Thucydide,  Platon, Euripide,  Isocrate), l'on peut établir l'existence d'une double tradition, qui se serait fondue en une seule pour constituer la mémoire collective lacédémonienne. Je vous épargne l'exposé détaillé d'un dossier complexe, pour vous en tracer les grandes lignes.

- Les Doriens, ou les tribulations d'une population nomade : les Doriens ne sont en rien présentés comme extérieurs au monde grec, mais en font partie. Ils forment une population errante, chassée de chez elle (la Thessalie, semble-t-il) et à la recherche de nouvelles terres sur lesquelles s'installer. C'est à ce moment que leur destin croise celui des Héraclides. Associés à ceux-ci, ils finissent par s'établir dans le Péloponnèse.

- Le retour des Héraclides : si les Doriens n'ont jamais été considérés comme des personnages mythologiques, mais un peuple bien réel, il n'en va pas de même pour les Héraclides, ou descendants d'Héraklès. Fuyant le Péloponnèse suite à des luttes dynastiques ou menacée de servitude, cette lignée aristocratique s'associe avec les Doriens, les termes de l'accord étant l'aide apportée par ceux-ci aux Héraclides dans leur rétablissement à la tête de leur royaume contre la promesse de terres où ils pourraient s'établir définitivement.

- Synthèse : dans un contexte troublé de luttes pour le pouvoir, de déplacements de populations à l'intérieur du monde grec et de retours de guerre mouvementés, une troupe de guerriers errants, les Doriens, aide une lignée chassée du trône à se réinstaller sur celui-ci, en échange de terres. Il n'est donc pas question d'une invasion étrangère, mais de mouvements de populations à l'intérieur du monde grec lui-même, en l'occurence de groupes guerriers originaires du nord-ouest. Ceci n'exclut cependant pas l'engagement de forces d'appoint étrangères.

- Ajoutons que cette tradition, partagée à l'origine par d'autres cités doriennes du Péloponnèse comme Messène, aurait été confisquée à leur seul avantage par les Spartiates, soit dès la fondation de leur cité vers la fin du IXème siècle, soit, plus probablement, au moment de la première Guerre de Messénie (736-716) pour justifier leurs prétentions sur cette région et leur hégémonie sur le Péloponnèse.

Les dialectes (voir cette carte)

    Il existe incontestablement un dialecte dorien. Il fait, avec l'éolien, partie d'un groupe nord-occidental, tandis que le grec mycénien des tablettes, noté en Linéaire B (une table de correspondances sur cette page) semble à l'origine de l'arcado-chypriote et de l'ionien-attique.

    Le problème est celui de la différenciation dialectale : le dorien aurait-il été la langue des classes inférieures de la société, et le mycénien des tablettes, celle des dirigeants ? L'isolement des communautés consécutif à la chute des palais et à la décadence culturelle du monde grec aurait-il provoqué l'éclatement du mycénien en divers dialectes ? Le problème se complique si l'on s'interroge sur la langue que note le Linéaire B : certainement bureaucratique, mais plus archaïsante ou novatrice que la langue parlée ? Si certains auteurs anciens comme Strabon, qui reflétait en cela l'opinion commune des Grecs anciens, affirment que le dorien est une variante de l'éolien apportée dans le Péloponnèse par des populations thessaliennes, des spécialistes modernes estiment qu'il y aurait eu une remontée des parlers doriens d'Argos vers Corinthe, et non descente à partir du nord.

Autres régions et cités "doriennes"

- En Crète, la population est mélangée, comprenant notamment des locuteurs d'une langue non grecque, l'étéocrétois, et des Doriens. La tradition concernant l'arrivée de ceux-ci sur l'ile fait état, non d'une conquête, mais d'une installation suite à un mariage royal. De plus, l'archéologie ne prouve pas qu'il y ait eu invasion : si des traces de violences datant de la fin du XIIIème siècle sont palpables et si le repli de populations du littoral vers les montagnes de l'arrière-pays est incontestable en Crète orientale, l'on peut se demander s'il ne s'agit pas de traces de troubles internes à l'ile, et particulièrement de guerres intestines provoquées par la chute du pouvoir central. De plus, le matériel archéologique montre une continuité entre la culture mycéno-minoenne et les "Ages Sombres". Voilà pourquoi certains historiens n'hésitent pas à placer l'arrivée des Doriens au moment même de l'invasion mycénienne de l'ile, soit au XVème siècle. Suite à la chute des palais, les Doriens crétois auraient alors évolué indépendamment du reste de la Grèce, peut-être en opposition au système politique palatial mycénien, mais non à son fonds culturel.

- Corinthe, Mégare, Rhodes : pas de traces, ni dans l'archéologie, ni dans la tradition littéraire et mythique, d'une invasion dorienne. A Corinthe, par exemple, la dynastie régnante des Bacchiades ne se rattache en rien aux Héraclides.

- Argos (images ici et ) était l'autre grande cité dorienne du Péloponnèse, constamment rivale de Sparte. Or, les mythes de fondation argiens ne font pas état des Héraclides : ils placent l'installation des Argiens sur le sol grec aux débuts mêmes de l'histoire de l'humanité, L'Argien Phoroneus étant le premier homme, alors que les Spartiates affirment s'être installés en Laconie suite à une conquête.


2.1.3. Synthèse

Retour au sommaire
    Du faisceau d'indices précédents, l'on peut tirer les conclusions suivantes :

Le système palatial mycénien ne s'écroula pas d'un coup.

Bien  qu'accompagnée de violences, sa chute résulta, non pas d'invasions, mais d'une combinaison de possible surchauffe économique et de conflits politiques internes à la Grèce, opposant les maitres des palais entre eux et/ou avec ceux de leurs subordonnés qui avaient acquis une puissance suffisante pour les défier.

Profitant de ces rivalités, des bandes de pillards semèrent des destructions et des troupes de mercenaires originaires du Nord-Ouest des Balkans et, plus probablement, d'Italie, s'infiltrèrent en Grèce pour se fondre rapidement dans le paysage culturel local.

Il n'y eut pas d'invasions massives de populations venues de l'extérieur de l'Hellade.

Ces troubles et la recomposition économique et politique qui s'ensuivit jetèrent dans l'errance des populations en quête de paix et de nouvelles terres.

Certains groupes de ces déracinés prirent la forme de troupes guerrières prêtes à se mettre au service de qui leur promettrait aventure, richesse et terres à conquérir.

A cette catégorie de déracinés, appartiennent les Doriens, vraisemblablement originaires de Thessalie. Les Doriens étaient donc bien des Grecs, déjà présents en Hellade avant la fin du monde mycénien.

En ce qui concerne le Péloponnèse, ceux-ci se sont infiltrés progressivement, vraisemblablement sous la conduite de chefs cherchant à se réinstaller sur les trônes dont eux-mêmes ou leurs aïeux avaient été chassés.

Les "Ages Sombres" ne furent pas une coupure catastrophique avec la culture mycénienne : à de nombreux égards,  ils présentent des continuités avec celle-ci. Ils constituèrent une période plus de transformation, parfois radicale certes, que de cassure brutale.


2.1.4. Le Dorisme : réalité ou légitimation ?

Retour au sommaire

    Posons un fait brutal et sans appel : si l'on ne devait tenir compte que du matériel archéologique, il n'aurait jamais été question de Doriens ni de Dorisme dans l'histoire de la Grèce ancienne. Seules les traditions mythiques, certaines institutions et la littérature nous posent la question de l'origine des Doriens et de la nature du Dorisme.

    Y eut-il, en Grèce archaïque et classique, un ensemble de traits caractéristiques du Dorisme ? Certes, il existe des populations grecques asservies dans des cités et régions doriennes (Sparte, Crète) ; mais pas partout. Certes, le Dorisme présente des aspects guerriers, particulièrement à Sparte ; mais pas partout (Rhodes, Crète). L'on peut noter également un culte appuyé à Apollon en terre dorienne. En d'autres termes : plus l'on tente de cerner le Dorisme, plus il échappe à l'observateur.
 
    On l'a vu également : plus le temps passe et plus la recherche progresse, plus la thèse de l'invasion dorienne perd du terrain. Dans le cas spartiate, le retour des Héraclides et l'arrivée des Doriens dans le Péloponnèse semble avoir servi de légitimation à la présence de l'Etat lacédémonien et à ses visées sur la Messénie.

    Qu'est-ce que la légitimation de la présence ? Il s'agit tout simplement de la réponse à une question toute bête : "Pourquoi et comment notre communauté,  notre peuple, notre civilisation, notre pays se sont-ils implantés ici, et pas autre part ?" Ses réponses peuvent prendre six formes générales.

La transcendance :"une/la divinité nous a attribué ce territoire en partage."

L'autochtonie : "depuis que le monde est monde et que l'homme est homme, nous avons toujours résidé ici." Cette affirmation peut revêtir une forme extrême : "nous descendons directement du premier homme, qui fut créé en notre pays."

La migration : "nous sommes arrivés ici pacifiquement. " Deux variantes : "ce territoire était vide" ou "nous y sommes installés avec l'accord de populations locales."

La souffrance : "nous avons droit à ce territoire parce que notre peuple a connu de longues souffrances." Déclinaisons les plus courantes : "nous formions une minorité qui a préféré s'enfuir pour échapper à l'oppression" ou "nous avons été chassés de notre pays par des envahisseurs  et/ou une catastrophe naturelle" ou encore "nous avons longtemps vécu dans l'errance."

Le retour : "nous avons été injustement expulsés de notre sol natal ; nous ne faisons que nous y réinstaller."

La conquête : "nous nous sommes emparés de ce territoire par les armes, usant du droit du plus fort."

    Bien entendu, des combinaisons sont toujours possibles : une divinité peut avoir désigné une terre en partage à un peuple, à charge des intéressés de la conquérir ou de s'arranger avec les autochtones.

    En ce qui concerne les Doriens, il faut remarquer qu'il n'y a pas une légitimation commune à toutes les cités doriennes : si les Spartiates affirment leur droit par conquête, les Doriens de Crète affirment s'être installés par mariage de leur chef Tectamos avec une princesse locale, revendiquant au passage une continuité avec la culture mycéno-minoenne précédente, tandis que les Argiens prétendent avoir toujours été là. Quant aux Rhodiens, leur émigration prend la forme d'une installation pacifique de type colonial. Comment s'expliquent ces variations ? Chaque cité, à l'âge archaïque ou classique, a puisé dans le fond mythique commun à tous les Grecs pour légitimer sa présence et assoir ses éventuelles prétentions territoriales et/ou hégémoniques.

    A Sparte, la conquête comme fondement de la légitimation s'imposait presque naturellement : l'autochtonie ayant déjà été confisquée par Argos, et convenant mal pour justifier l'assujettissement des Messéniens, les Spartiates s'emparèrent du thème de la lignée royale chassée iniquement de chez elle et revenant à la tête de guerriers errants pour réclamer son dû. Face à l'autochtonie revendiquée, non seulement par les Argiens, mais également par leurs ennemis à l'époque classique, les Athéniens, les Spartiates n'eurent donc d'autre option que de revendiquer une présence acquise à la pointe de l'épée afin de manifester et consolider leur différence, donc leur identité.

    L'on peut alors supposer que les traits "spartiates" furent exagérés, notamment par les Lacédémoniens et leurs sympathisants athéniens, et sublimés en singularités attribuables à un ethnos dorien. Dans cette perspective,  le Dorisme fut une construction idéologique, fabriqué par accumulation de singularités, voire de bizarreries propres à certaines cités doriennes : asservissement de populations affectées à l'agriculture, valorisation de la fonction guerrière, austérité, sévérité, rigueur, pauvreté intellectuelle et artistique, soumission de l'individu à la collectivité et à l'intérêt général, culte d'Apollon. L'on peut en conclure que les qualités et vertus typiquement guerrières que l'on prêtait aux Spartiates furent projetées sur leurs ancêtres Doriens. Accessoirement, le Dorisme servit d'instrument de propagande, justifiant non seulement l'existence de l'Etat lacédémonien, mais aussi l'occupation de la Messénie, et plus encore l'antagonisme qui opposait les Lacédémoniens aux Athéniens.



Plus d'informations et d'autres points de vue sur la chute des palais mycéniens 
Consultez cette page

2.2. L'expansion territoriale spartiate...

Retour au sommaire

2.2.1. Cadre géographique

 Retour au sommaire


2.2.2. La conquête

 Retour au sommaire

    Ce n'est donc pas son passé et son caractère "doriens" qui fournissent l'explication des particularités de Sparte. Il faut chercher autre part : dans son histoire militaire, ainsi que dans sa politique de conquête et de traitement des terres conquises et des populations asservies.

    Jusqu'au milieu du VIème siècle, Sparte est une cité comme une autre : dirigée par une aristocratie qui, l'archéologie le démontre, aime les beaux objets et le luxe, elle entretient d'étroites relations (relations qui incluent la guerre, bien sûr) avec le reste de la Grèce. Cette aristocratie envoie des athlètes aux Jeux Olympiques, où ils remportent nombre de victoires, notamment dans la coûteuse course de chars. De même pour les arts : Sparte est si bien intégrée dans le courant principal de la culture grecque que l'on attribue à ses artistes des développements essentiels en musique. Rappelons aussi les noms de deux grands poètes de ce siècle qui ont oeuvré à Sparte : Alcman et Tyrtée. 
 

Cadmos, fondateur de Thèbes
Fond de coupe laconienne
VIème siècle ACN

    Une cité comme une autre en positif, mais aussi en négatif : Tyrtée indique qu'à la fin du VIIème siècle, Sparte est secouée par une stasis chronique : les gens du peuple réclament la distribution des terres et une part du pouvoir politique. Comme toute autre cité affligée d'un trop-plein de population, Sparte fonde vers 700 une colonie en Grande Grèce, Tarente.

     Mais ce sera la seule...

     C'est en effet ici et maintenant que l'histoire bascule et que Sparte dévie.

    La Laconie représentait déjà un territoire assez vaste suivant les standards grecs : 1.100 Km². De 736 à 716, les Spartiates entreprennent une guerre d'expansion dans le Péloponnèse occidental et occupent la Messénie, où ils instaurent à l'égard des populations vaincues la politique déjà appliquée en Laconie. Normalement (passez-moi l'adverbe), lorsqu'une cité ou une région est vaincue, après les massacres d'usage résultant de la nervosité de la soldatesque et/ou de la volonté politique de "faire un exemple", ses habitants sont vendus comme esclaves : ça rapporte, et le vainqueur n'a pas à craindre de désir de revanche de la part d'une population dispersée. Les Spartiates préfèrent la solution qui consiste à garder sur place les habitants originels, mais dans un état de sujétion. Solution rentable économiquement, car l'on dévie sans tarder les revenus des vaincus vers les caisses et les greniers des conquérants, mais dangereuse : ces populations restent sur leur sol natal, partageant la même langue et les mêmes ressentiments envers les conquérants. Ce sont les Hilotes, dont il a déjà été et sera encore question.

     Asservis et rétifs, ils n'attendent qu'une occasion pour se révolter. Les Spartiates doivent mener la très dure seconde guerre de Messénie (640 - 620) pour les mater. En outre, comme souligné tout à l'heure, la stasis, centrée autour du partage des terre et du pouvoir, secoue la vie politique intérieure spartiate.

2.3. ... et ses conséquences institutionnelles

Retour au sommaire


2.3.1. En politique intérieure

Retour au sommaire

    Les dirigeants spartiates répondent à cette double menace par des réformes qui  modifient profondément la structure politique, sociale, économique, culturelle, familiale et éducative de la cité : Sparte devient un camp militaire, un monde retranché, une bizarrerie politique, dont la mutation est achevée vers 550.

    En effet, face à une population d'Hilotes à peu près dix fois plus nombreuse que les Spartiates, il est nécessaire de maintenir une force de l'ordre permanente, une armée de métier, alors que, partout ailleurs en Grèce, les citoyens ne sont appelés sous les armes que lorsque la nécessité s'en fait sentir. En outre, cette armée occupe des citoyens qui pourraient formuler des revendications politiques ou économiques, et modifie profondément leur mentalité collective dans le sens de l'obéissance et du conformisme.

    La tradition rapportée par Plutarque, ce si utile concierge de l'histoire, attribue la constitution (La Grande Rhètra, dont il me sera encore donné de parler), les lois, la politique et les moeurs spartiates à un réformateur, un roi du IXème siècle nommé Lycurgue. Roi légendaire et tradition fausse, l'on s'en doute, Lycurgue appartenant, comme Solon à Athènes, à la catégorie des législateurs mythiques ou mythifiés. En fait, les historiens, tout en avançant ici leurs hypothèses avec beaucoup de précaution, s'accordent en général pour dire que, si l'on peut suivre Hérodote, les réformes se sont installées graduellement, au tournant des VIIème et VIème siècles, sous les rois Léon et Agasiclès. Il semble bien que ces mutations ne se sont pas imposées en bloc, mais qu'elles ont résulté d'un processus d'adaptations successives, ce qui explique des tensions et contradictions internes dans un système spartiate beaucoup moins monolithique qu'on ne le croit.


2.3.2. En politique extérieure

Retour au sommaire

    Autre conséquence importante : la politique étrangère spartiate sera marquée, à partir de l'éphorat de Chilon (556), par une extrême prudence : une fois la Laconie et la Messénie pacifiées, les Spartiates préfèrent s'attacher les cités du Péloponnèse par des traités (inégaux, s'entend) plutôt que de les conquérir par la force ; ce sera la Ligue péloponnésienne, créée vers 550. Ils ne s'engagent dans des conflits en dehors du territoire spartiate qu'avec répugnance. Primo, les hoplites spartiates sont peu nombreux, et il serait regrettable de gâcher cette précieuse force dans des expéditions lointaines et hasardeuses ; secundo, une campagne extérieure dégarnit le "front intérieur", autrement dit la surveillance à exercer sur les Hilotes prêts à relever la tête, surtout si la cité ennemie de Sparte leur fournit armes et encadrement. Par exemple, l'armée spartiate, prétextant des empêchements religieux, arrive à Marathon... quand l'affaire est déjà réglée, et se contente de visiter le champ de bataille, verts de jalousie. Les Spartiates, contrairement aux Athéniens, et plus particulièrement à la composante urbaine de ces derniers qui voyait dans la guerre une source d'occupation et de revenus supplémentaires, sont anti-impérialistes.


2.3.3. Première approche du système

Retour au sommaire

    Mais, comment fonctionne le système spartiate ? Je le qualifierais, en marchant sur des oeufs conceptuels, de "totalisant", c'est-à-dire que tout, à Sparte, depuis la vie familiale jusqu'à la constitution, paraît orienté vers la production, la reproduction et le maintien d'une armée permanente de soldats-citoyens professionnels. Pour éviter tout anachronisme, je préfère "totalisant" à "totalitaire", adjectif qui connote un type de régime bien particulier des XXème  et XXIème siècles PCN, et suppose au minimum un parti unique et un leader charismatique, institutions qui n'ont jamais existé dans cette cité.

3. Une large palette de statuts sociaux

Retour au sommaire

    A Athènes, les statuts étaient simples et clairs : il y avait les Athéniens, qui jouissaient des pleins droits et devoirs du citoyen, les métèques, étrangers installés à Athènes, où ils avaient des droits et obligations spécifiques, et les esclaves, propriétés d'hommes libres pour qui ils travaillaient.

    Vu la réputation de Sparte, on s'attendrait à la même simplicité. Il n'en est rien. Nous nous trouvons devant un spectre étendu de statuts juridiques, révélateur d'une instabilité latente.

3.1. Un peu d'onomastique : "Lacédémonien ou Spartiate ?"

Retour au sommaire

    Pour nous, c'est la même chose. Pour les Anciens, non : les Lacédémoniens, c'était l'ensemble des populations libres vivant sur le territoire et sous la férule de Sparte, descendant d'un héros éponyme, Lacédaïmon, fils de Zeus et de la nymphe Taigètè (comme le mont du même nom). Les Spartiates n'en représentaient qu'une part minime : les citoyens pleins et effectifs de Sparte ; et encore, s'appelaient-ils eux-mêmes, non pas "Spartiates", mais Homoïoï, "les Egaux", mieux "les Semblables". On verra  pourquoi la critique moderne préfère la seconde traduction.

3.2.  La vie quotidienne et "privée" du Spartiate

Retour au sommaire


3.2.1. Elle s'oriente vers un seul objectif : la préparation à la guerre

Retour au sommaire

     Le citoyen-soldat spartiate est un militaire de métier. Sa journée s'emploie à des exercices physiques et à l'entrainement aux manoeuvres de la phalange. Il mange au mess avec ses pairs, avec qui il passe aussi la nuit : il rend visite à son épouse à la dérobée, et pas trop souvent, lui est-il conseillé, histoire de ne pas se préoccuper de choses frivoles et de ne pas gaspiller... son énergie, "si bien que le mari avait parfois des enfants avant d'avoir vu sa femme en plein jour" (Plutarque, Vie de Lycurgue). Inutile bien sûr de s'encombrer l'esprit de subtilités littéraires, artistiques, esthétiques ou philosophiques. Sparte s'affirme la patrie d'une inculture soigneusement entretenue.

    Et ça fonctionne : contrairement aux soldats des autres cités, qui restent tout compte fait des amateurs, l'entraînement et la cohésion de la phalange spartiate en font un adversaire quasi invincible en bataille rangée. L'hoplite spartiate enveloppé de son manteau rouge, coiffé de son casque au cimier transversal, aux cheveux longs et au bouclier marqué d'un lambda, inspirait l'effroi. Détails cosmétiques croustillants : les Spartiates étaient tellement sûrs de leur supériorité qu'ils passaient leur temps avant les batailles à se peigner longuement la barbe et les cheveux ; ils avaient la réputation méritée de ne se laver que très rarement, si bien que leur armée, on ne la voyait pas, mais on la sentait venir... En combat hoplitique régulier, seul Epaminondas de Thèbes parviendra à les tenir en échec à Leuctres et Mantinée au IVème siècle.

    Pour situer en quoi Sparte constitue une exception, rappelons qu'à Athènes, par exemple, les citoyens des classes aisées (il fallait pouvoir se payer son équipement) sont astreints, à 18 ans, à un service militaire de deux ans, pendant lequel ils apprennent les rudiments du maniement des armes, de la tactique de la phalange et des travaux de campagne. Ensuite, ils étaient mobilisables jusqu'à 60 ans. Après cet âge, comme avant 20 ans, les hommes pouvaient être appelés pour le service de garnison, c'est-à-dire sur le seul territoire de l'Attique. Le même système existait, avec des variantes, dans les autres cités grecques. A Thèbes, il semble qu'une sérieuse dose de patriotisme et de dévouement au corps civique assaisonnait la formation militaire, et cette cité était la seule autre à disposer d'une unité d'hoplites professionnels, le Bataillon Sacré. Voilà toute la différence entre le Spartiate et les autres citoyens grecs : si ceux-ci sont mobilisables, le premier est constamment mobilisé ; en schématisant, on pourrait dire que les Grecs sont des citoyens-soldats, sauf les Spartiates, qui sont des soldats-citoyens.


3.2.2. Le mariage

Retour au sommaire

  Le but en est explicitement la reproduction et la procréation de garçons solides, forts et résistants. Il n'est pas question de sentiments, ni de fondation d'une famille au sens courant. Cela entraine deux conséquences, qui choquent d'ailleurs les autres Grecs :

pour procréer des enfants forts et solides, les femmes spartiates subissent un entraînement physique comparable à celui des hommes : contrairement à leurs homologues du reste de la Grèce, elles vivent à l'extérieur et font du sport ; les jeunes filles, comme les garçons, s'exercent au lancer, à la lutte et à la course nues, tenue dans laquelle elles apparaissent également lors des cérémonies publiques. Je rappelle que, dans l'Antiquité, surtout en ce qui concerne la nudité de l'athlète, la nudité n'avait pas encore ce côté choquant et malséant qu'elle avait encore jusqu'il y a peu en Occident. C'était aussi un "moyen d'exciter au mariage", comme le fait remarquer benoitement Xénophon. Cette vie au grand air et les vêtements retroussés des Lacédémoniennes scandalisaient les autres Grecs, qui ne leur épargnaient pas d'épaisses plaisanteries : on les surnommait phaïnomèrides, "montre-cuisses", ou l'on s'esclaffait au passage suivant de la Lysistrata d'Aristophane : "Quelle belle carnation ! Quel corps vigoureux tu as ! Tu étranglerais un taureau."  Force physique doublée d'une réputation de dureté psychologique : l'on racontait avec admiration que les mères et les épouses préféraient voir revenir leur fils ou mari "dans son bouclier", autrement dit mort, porté par ses camarades, que vaincu.  

Une "Montre-cuisses" lacédémonienne
Bronze
Laconie
Vers 530 ACN

Il est parfois question d'une "communauté des femmes" à Sparte, caractéristique qui fait fantasmer plus d'un occidental masculin. Or, cette (non-)règle entre en contradiction, non seulement avec la mentalité grecque pour qui le mariage était une pièce essentielle du maintien de la structure politique puisqu'il (re)produisait des citoyens, mais aussi avec le goût de la réglementation minutieuse de la vie "privée" qui caractérise les moeurs et coutumes spartiates. Il serait plus exact de parler d'une "légitimité de l'adultère", et encore dans des conditions précises, que rapporte Xénophon : si un vieillard époux d'une femme jeune admirait les qualités physiques et morales d'un homme dans la force de l'âge, il pouvait "l'amener à sa femme" (sic) pour qu'il lui fasse des enfants. De même, si un célibataire repérait une femme mère de beaux enfants, il pouvait, avec le consentement du mari, la "choisir" (re-sic).

    En résumé, il ne s'agit, ni de liberté pour les femmes, ni d'un communisme sexuel, mais de réduction des femmes spartiates au rôle d'animaux de reproduction.

    Cette fonction purement utilitaire de la sexualité est soulignée par la cérémonie du mariage, d'un gai pas possible. Cela vaut la peine de citer à nouveau Plutarque :

     "On se mariait à Sparte en enlevant sa femme (...). La jeune fille enlevée était remise aux mains d'une femme appelée nympheutria, qui lui coupait les cheveux ras, l'affublait d'un habit et de chaussures d'homme et la couchait sur une paillasse, seule et sans lumière. Le jeune marié, qui n'était pas ivre, ni amolli par les plaisirs de la table, mais qui, avec sa sobriété coutumière, avait dîné aux Phitidies (= repas en commun), entrait, lui déliait la ceinture et, la prenant dans ses bras, la portait sur le lit. Après avoir passé avec elle un temps assez court, il se retirait décemment et allait, suivant son habitude, dormir en compagnie des autres jeunes gens."
    Les historiens ont abondamment glosé ce passage, plutôt obscur et... laconique. La tenue bizarre de la fiancée est un rite d'inversion caractéristique des initiations. J'ajouterai que, plus largement, le mariage spartiate constitue une inversion généralisée et systématique des noces en tant que cérémonie et fête. Dans toutes les cultures traditionnelles auxquelles j'ai eu affaire et dont j'ai eu connaissance, il s'agit d'une fête à la fois publique (il y a de l'ostentation, de la beauté - naturelle et artificiellement rehaussée - des mariés, du statut social des familles et de leur richesse, ostentation allant parfois jusqu'au potlach), familiale et intime. Ici, l'absence de trace de célébration publique indique la banalisation de l'évènement ; visiblement, la nympheutria n'appartient à aucune des deux familles, et je la soupçonne d'agir en tant qu'agent de la communauté, sinon de l'Etat ; il n'y a aucune dépense exceptionnelle ; l'intimité des mariés est réduite au minimum ; l'accoutrement de la mariée vise tout bonnement à l'enlaidir, diminuant au maximum le désir sexuel et l'attachement durable qui pourrait en résulter ; enfin, dans la confusion de l'obscurité, "tous les chats sont gris", et les personnes perdent leur individualité.

3.2.3. L'enfance et l'éducation

Retour au sommaire

 Elles sont marquées du même souci de produire des hommes forts, courageux, obéissants et d'une totale loyauté à l'Etat.

Bien entendu, l'eugénisme est une pratique courante : si un bébé est jugé contrefait ou faible, il est éliminé sans hésitation. Significativement, cette décision n'est pas laissée aux parents, mais relève de la compétence de fonctionnaires publics.

Jusqu'à six ans, l'enfant vit avec sa mère. A cet âge, il est remis entre les mains de l'Etat, qui se charge de son éducation, qui s'attache à faire de lui un hoplite d'élite, et de son instruction, qui vise à développer les qualités morales du soldat : courage physique, dureté avec soi-même, absence de pitié, endurance, obéissance, esprit de corps, dévouement exclusif à la collectivité, sens du sacrifice, comme le montre l'exemple de Léonidas aux Thermopyles.

    Cette éducation, appelée agôgè, constitue un véritable dressage à base de châtiments corporels (flagellation), de récompenses honorifiques et d'expressions de la défaveur publique, et dont la résistance à la souffrance, l'esprit de dépassement de soi et de compétition sont les piliers. Par exemple, les enfants spartiates n'ont droit qu'à un seul vêtement, et ce quelle que soit la saison ; leur ration alimentaire est si maigre qu'ils doivent la compléter par le vol ou la ruse. On connaît l'anecdote du jeune Spartiate qui, dissimulant sous sa tunique un renard volé, se laisse mordre cruellement par l'animal plutôt que de révéler son vol à son chef. L'apprentissage intellectuel se réduit à quelques rudiments de lecture et d'écriture ; de la musique et de la danse sont aussi au programme, mais pas pour développer le sens esthétique : il s'agit, dans la perspective du combat en phalange, d'apprendre le rythme et les mouvements collectifs.

    En outre, les enfants sont pris dans un réseau de classes d'âge très ramifié. De 8 à 11 ans, ils sont "louveteaux", de 12 à 15, "garçons", et "irènes" de 16 à 20. Le passage d'une classe d'âge à la supérieure est l'objet d'une rivalité intense, surtout chez les garçons. Corollaire : il y a des échecs, donc des laissés-pour-compte d'un système officiellement égalitaire, en réalité nettement élitiste : les plus méritants des jeunes gens entreront dans le corps des hippeïs, garde du corps des rois et chargés de missions secrètes (traduisez : de coups tordus) ; les meilleurs hoplites accèderont  aux commandements. Cette structure pyramidale est encore renforcée par les rites d'initiation qui scandent les passages d'une classe d'âge à l'autre. Au sommet de cette pyramide,  la communauté des mâles spartiates : tout Spartiate adulte avait le droit d'exercer son autorité sur n'importe quel enfant.

Le Crypte : A la fin de sa période de formation, le jeune spartiate disparait seul ou en petite bande dans la campagne non cultivée (agros) et la montagne, où il vit caché, se nourrissant comme il peut, de chasse et de rapines, et menant une chasse sauvage et nocturne aux Hilotes, qu'il égorge. Les sources contemporaines précisent qu'il est "nu", c'est-à-dire armé, non de la panoplie hoplitique, mais d'un petit poignard, et que cette période de mise à l'écart se déroule en hiver. Le Crypte est ce que Pierre Vidal-Naquet appelle un "chasseur noir".

    Quelle est l'explication de ce comportement insolite, si peu en accord avec la morale et l'idéologie hoplitiques ? Mesure de terreur et de dissuasion envers les Hilotes ? Sans doute, mais cela ne justifie pas le côté sauvage et "cru" caractéristique de la cryptie. La dissuasion n'est qu'un sous-produit d'une coutume avant tout destinée aux jeunes Spartiates, pour qui elle constitue un rite de passage par inversion, c'est-à-dire où l'on traverse un stade qui représente l'exact inverse de la fonction que l'on sera appelé à remplir dans la société des adultes : pour la future épouse spartiate, la tenue de mariage rien moins qu'excitante, quasi masculine ; pour le futur hoplite, le statut de Crypte. Un petit tableau pour expliciter cette opposition  :  

 
Crypte
Hoplite
Tenue de combat "Nu" Panoplie complète
Groupe social Solitaire ou en petites bandes Phalange/polis
Période d'activité Nuit Jour
Saison Hiver Eté
Mode de combat Embuscade Affrontement frontal
Arme de chasse Poignard Epieu
Lieu de chasse et de combat Agros et montagne Plaine
Couleur Noir Claire
Repas Solitaire, produit de vols Repas en communs aux syssities
Morale Ruse (apatè) Ordre (taxis)
Discipline
Solidarité

A 20 ans, le Spartiate est coopté dans une sussitia, "réunion de convives", groupe de cotisants au frugal repas communautaire consommé au mess. Ce n'est qu'à 30 ans qu'il quittera la caserne pour entrer dans l'assemblée des citoyens et pourra avoir un domicile personnel.


3.2.4. Le contrôle social est permanent

Retour au sommaire

    N'oublions pas que le Spartiate vit perpétuellement avec ses pairs, donc continuellement sous leur regard. A tout moment, ses actes et sa personne sont susceptibles d'être jugés et sanctionnés par toute une panoplie de manifestations de l'approbation et (surtout) de la désapprobation publiques.


3.2.5. Synthèse

Retour au sommaire

  Tout est pensé dans le système spartiate pour briser les solidarités naturelles, famille et classes d'âges, transférer la loyauté à la communauté et faire obstacle à tout individualisme en renforçant le conformisme. Voilà pourquoi il est plus exact de traduire "Homoïoï" par "Semblables" que par "Egaux". Le Spartiate n'a ni vie privée, ni autonomie intellectuelle ou morale. Il ne peut utiliser d'argent monnayé (l'adjectif prendra son importance lorsque je parlerai des déséquilibres de cette société), ce qui lui interdit toute activité commerciale.


3.2.6. Mais ici se posent deux questions bien terre-à-terre

Retour au sommaire

    Si le Spartiate passait son temps à la caserne, et ne pouvait rien vendre ni acheter, comment produisait-il sa nourriture et comment gagnait-il de quoi acquérir des biens de consommation  ? En d'autres mots : qui cultivait et qui faisait du commerce ?

3.3. Le commerce : les Périèques

Retour au sommaire

    Les Périèques (périoïkhoï) sont des Lacédémoniens, donc des hommes libres, mais de rang inférieur aux Homoïoï. Ils vivent dans leurs propres cités, comme Gythéion, qu'ils gèrent de manière autonome, sauf dans deux domaines : la politique étrangère, menée par les Spartiates, et la guerre, où ils doivent mettre des troupes à la disposition du commandement spartiate. Ainsi, à Platées, en 479, Sparte met en ligne face aux Perses son plus gros contingent : 5.000 Homoïoï et autant de Périèques.

    Ceux-ci disposent cependant d'un avantage : le monopole des activités artisanales, de l'argent monnayé et du commerce extérieur. Tout étranger doit passer par leur intermédiaire pour commercer avec les Lacédémoniens, et les Homoïoï s'adressent à eux pour acquérir leurs biens de consommation et leurs armes. Se pose ici une question significative de l'obscurité qui couvre les réalités les plus triviales quand il s'agit de Sparte : comment le Spartiate se procurait-il ses armes ? Par achat direct aux Périèques (mais avec quoi comme "monnaie" d'échange ?) ou ceux-ci les fournissaient-ils à l'Etat, qui en assurait la redistribution aux soldats ? Moses I. Finley penche pour la seconde solution, invoquant le fait que l'Etat assurait la réparation et le remplacement des armes en campagne.

3.4. La production agricole : les Hilotes

Retour au sommaire

    Nous le savons, le problème du partage des terres a secoué l'histoire de toutes les cités grecques. Sparte le résolut à sa manière. Si les propriétés de Laconie ne furent pas redistribuées, les terres conquises lors des deux guerres de Messénie furent partagées en lots égaux (klèroï), chacun étant attribué au sort à un Spartiate afin de lui assurer des revenus suffisants pour cotiser aux syssities. Encore fallait-il le (faire) cultiver.

    Ainsi que je l'ai exposé dans le chapitre 2, les Spartiates prirent la décision, facile d'un point de vue économique, mais dangereuse pour leur sécurité, de maintenir sur sa terre natale une population asservie, que l'on estime dix fois supérieure en nombre aux Spartiates.

    Pour nous, "hilote" et "esclave", c'est du pareil au même. Il n'en est rien.


3.4.1. Qu'est-ce qu'un esclave ?

Retour au sommaire

    L'esclave, staut désigné par de nombreux termes dont le plus connu est doulos, est quelqu'un qui travaille pour le compte d'un homme libre, dont il est la propriété personnelle, vu qu'il lui a été vendu ou légué ; il constitue donc une source de profit et une marchandise. Aux temps homériques, c'est la razzia qui fournissait des esclaves ; à l'époque classique, on les achète, comme n'importe quel bien importé : Egyptiens, Cariens, et énormément d'individus issus de Thrace, des pays du Danube et de la mer Noire. Ayant été arraché à son pays d'origine, l'esclave est donc, à l'époque classique, un étranger. Il n'a droit à aucune vie familiale, vu qu'il peut être vendu ou donné en gage à tout moment. Il doit tout à son maître, y compris son corps si c'est une femme, un jeune homme ou un enfant. Son statut servile recouvre en réalité une large palette de fonctions, du concentrationnaire des mines d'argent athéniennes du Laurion à l'esclave banquier ou médecin quasi indépendant.


3.4.2. Les Hilotes ne sont pas des esclaves

Retour au sommaire

    Ce sont des Grecs qui vivent dans leurs propres groupes (les historiens ne vont pas jusqu'à dire "communautés"), ont une langue et des traditions communes, et surtout une vie de famille. Ils se reproduisent donc naturellement : il n'y a pas d'Hilotes importés. Propriétés de l'Etat lacédémonien, ils ne peuvent être ni achetés, ni vendus, ni légués. L'Etat les alloue à chaque Spartiate, pour le compte de qui ils cultivent son klèros, "lot de terre", et à qui ils doivent remettre une grosse part (50 %, semble-t-il) du produit de leur travail, afin que le Spartiate subvienne à sa nourriture quotidienne. Quant au reste de sa production, l'Hilote en use à son gré.

    En outre, les Hilotes ont droit, en cas exceptionnel, à une certaine ascension sociale : lors de guerres dures ou prolongées, l'armée lacédémonienne étant peu nombreuse même selon les standards de l'époque (10.000 hommes au grand maximum), certains d'entre eux sont enrôlés. En échange, ils se verront accorder le statut de néodamodeïs, une forme inférieure de citoyenneté lacédémonienne.

    En somme, un statut qui, bien que peu drôle, semble plus favorable que celui d'esclave. Cependant, les Athéniens, ces maîtres d'esclaves, s'en offusquaient, et ce pour deux raisons : les Hilotes étaient des Grecs asservis par d'autres Hellènes, et ils étaient victimes de la cryptie déjà évoquée au paragraphe 3.2.3.

3.5. Autres statuts

Retour au sommaire

    Il existe toute une variété d'autres statuts, dont on ne connaît parfois que la dénomination.


3.5.1. Tresantes

Retour au sommaire
    Ou "Trembleurs", Spartiates qui ont fait preuve de lâcheté au combat.

3.5.2. Hyponéïonès

Retour au sommaire

    Ou "Inférieurs", Spartiates devenus incapables de payer leur écot au mess.


3.5.3. Mothaques

Retour au sommaire

    M. I. Finley les qualifie de "mystérieux", et Claude Mossé voit en eux des enfants illégitimes, mais recevant la même éducation que les jeunes Spartiates.


    Il subsiste ici des mystères insolubles dans l'état actuel des connaissances : ainsi, Finley avoue ne pas savoir où et comment vivent ces Lacédémoniens de statut intermédiaire.

3.6.  En première conclusion

Retour au sommaire

    La variété des conditions juridiques à Sparte est étonnante, au regard de ce qu'on l'imagine d'une société figée dans l'immobilisme. Cette variété entraîne une mobilité sociale source de déséquilibres et de tensions. Paradoxalement, et contrairement à Athènes, il me faudra consacrer un chapitre entier à ces dernières dans la société lacédémonienne.

4. Organisation politique

Retour au sommaire

    Multipliant les particularités, Sparte nous fournit la première constitution d'une cité grecque : la Grande Rhètra, qui daterait "d'avant la seconde guerre de Messénie" d'après Finley, Pierre Lévêque n'hésitant pas à la fixer au milieu du VIIIème siècle. Cette Rhètra, dont il n'est pas impossible que le texte soit corrompu, est citée par Plutarque dans la Vie de Lycurgue, à qui elle aurait été dictée par l'oracle de Delphes, qui, on le sait, avait toujours bon dos pour couvrir les décisions des dirigeants de la volonté divine.

"1) Lycurgue attacha tant d'importance à cette magistrature (= la gérousie) qu'il rapporta de Delphes à son sujet un oracle, qu'on appelle Rhètra."

    En voici le texte :

 "2) Ayant fondé un sanctuaire de Zeus Sullanios et d'Athéna Sullania, ayant réuni en tribus les tribus et en ôbaï les ôbaï, ayant constitué une gérousie de trente avec les arkhégètes, de saison en saison apellazein entre Babuka et Knakion ; ainsi proposer et se retirer ; [mais (ou et) à l'assemblée du peuple victoire] et suprématie."
(Plutarque, Vie de Lycurgue, 6)

    Cet oracle était déjà tellement clair pour les Anciens que Plutarque se sentit obligé d'en faire l'exégèse :

"3) Dans ce texte, l'expression phulas phulaxaikai obas obaxaï signifie diviser le peuple (plèthos) et le répartir dans des section (méris) dont il a appelé les unes phulaï et les autres ôbaï. Les rois sont dits arkhégètes (fondateurs) ; apellazein, c'est réunir l'assemblée, parce qu'il  rattacha au Pythien l'origien et la cause du régime.

4) On appelle aujourd"hui Babuka et Knakion Oïnous, mais Aristote dit que Knakion est un fleuve et Babuka, un pont. C'est entre eux qu'on tenait les assemblées sans portiques ni autre aménagement.

5) (...)

6) Quand le peuple (plèthos) était rassemblé, il n'était permis à personne d'autre (= que les rois et les gérontes) d'émettre une proposition (gnômè), mais, sur celle qui avait été proposée par les gérontes et les rois, l'assemblée (dèmos) avait tout pouvoir de décider (épikrinaï kurios èn).

7) Mais, plus tard, comme la majorité (oï polloï) déformait et violentait les propositions par retranchement ou addition, les rois Polydorte et Théopompe interpolèrent (parénégraspan) dans la Rhètra la phrase suivants :

8) 'Si le peuple (damos) disait (éroïto) de travers (skolian), que les Anciens et les arkhégètes soient dissoluteurs (apostatèras)', c'est-à-dire n'entérinent pas mais en somme se retirent et dissolvent l'assemblée (démos) comme dévoyant et modifiant la proposition contrairement à ce qui est le meilleur.

9) Et eux aussi persuadèrent la cité que cette injonction venait du dieu, comme l'a rappelé, si je ne m'abuse, Tyrtée dans le passage suivant :"

    Quel passage ?

"Ainsi en effet le Seigneur à l'arc d'argent, l'agissant-au-loin Apollon
à la chevelure d'or, a prophétisé depuis so ngras aduton :
'Qu'initient la délibération les rois honortés des dieux,
[rois] qui ont souci de l'aimable cité de Sparte,
Et les Anciens du Conseil et qu'ensuite [ce soient] les hommes du peuple,
répondant à leur tour par [ou à] de droites rhètra,
[qu'ils] parlent honorablement [ta kala] en fassent tout jugement
et ne délibèrent pas [de travers] pour notre cité
et qu'à la masse du peuple s'attachent victoire et suprématie.'
Phoïbos en effet là dessus a ainsi révélé à la cité."
(Texte cité à la fois par Diodore de Sicile, Tyrtée 3a et Plutarque, Tyrté 3b)
(Traduction des textes précédents d'Edmond Lévy) 

    En première approche, l'on constate que le peuple (lire : les Spartiates, les Homoïoï) est divisé en circonscriptions à deux niveaux, et le pouvoir politique est réparti entre une assemblée civique (Apella) et un conseil de 30 Anciens (gérontes), connu sous le nom explicite de Gérousia. Les "arkhégètes" mentionnés ici paraissent être les deux rois.

    Ce qui semble indiquer que la Grande Rhètra date d'avant les réformes du VIème siècle, c'est le fait qu'elle ne mentionne pas l'éphorat, magistrature qui existait au milieu du VIème siècle, puisqu'on a le nom de l'un d'eux, un certain Chilon, qui exerça cette charge vers 556.

4.1.  Le système politique spartiate comme modèle idéal

Retour au sommaire


4.1.1. Le système politique de toute cité grecque ou romaine se structure en trois instances

Retour au sommaire

 1. une assemblée de citoyens, qui prend les décisions législatives et éventuellement judiciaires ;

 2. un conseil, de quelques dizaines à quelques centaines de membres, qui prépare les séances de l'Assemblée et les questions dont elle aura à débattre ;

 3. un collège de magistrats, soit élus, soit tirés au sort.


4.1.2. Pour ce qui est de Sparte, cela donne :

Retour au sommaire

Les magistrats sont les cinq éphores, issus du corps des citoyens. Ils sont élus par l'Assemblée (Apella) sur base annuelle, alors que le plus souvent, en Grèce classique, les magistrats sont tirés au sort. Dotés de larges pouvoirs en matière criminelle et administrative, ils surveillent notamment les deux rois et l'éducation des enfants. Leur rôle essentiel consiste donc à faire respecter les lois et à veiller au maintien de la tradition constitutionnelle.

Le conseil des Anciens (gérontes), appelé significativement Gérousia est composé de 28 citoyens âgés de plus de 60 ans, eux aussi élus dans et par l'Assemblée. S'y ajoutent les deux rois. La Gérousia, vu l'âge de ses membres, soutient les éphores dans la défense d'un strict conservatisme. On pouvait s'y attendre, cet organe qui, à l'instar du Sénat romain, ne servait à l'origine qu'à préparer les séances de l'Assemblée (apella) et les "dossiers" des décisions qui devaient y être prises, se transforma en véritable organe de gouvernement permanent. 

Le texte est significatif quant au rôle effectif de l'Apella. Si cette dernière est la première assemblée attestée de citoyens dotée de pouvoirs, ses compétences réelles sont sérieusement restreintes : pas de droit de proposition de loi ni d'amendement, et liberté à  la Gérousia et aux rois de la dissoudre si elle vote "de travers" (sic). Le "ensuite [ce soient] les hommes du peuple"  de Tyrtée signifie donc à la fois que l'assemblée s'exprimait en dernier et qu'il n'avait qu'uen compétence d'approbation. 

Enfin, curieuse survivance archaïque : les deux rois. Obligatoirement originaires  de deux des cinq bourgs qui, par sinécisme, avaient constitué la ville de Sparte, ils sont issus de deux familles royales, les Agiades et les Eurypontides. Alors que, dans toutes les cités anciennes, les magistratures s'exercent par rotation le plus souvent annuelle, et que la désignation s'y fait par élection ou tirage au sort, Sparte offre une nouvelle singularité : les rois le sont à vie, et c'est la succession héréditaire qui préside à leur renouvellement. Il n'y a aucune explication satisfaisante à cette étrangeté. Les rois exercent les commandements militaires et font partie de droit de la Gérousia. Ils ne semblent pas avoir exercé de présidence, ni de l'Assemblée, ni du Conseil. Cependant, ils jouent un rôle important dans la vie politique de la cité, à tel point qu'un roi peut déstabiliser celle-ci à son gré.

4.2. Fonctionnement idéal et fonctionnement effectif

Retour au sommaire

    Il s'agit de se méfier des textes législatifs et surtout constitutionnels, qui décrivent une situation idéale, théorique, comme si les citoyens et leurs gouvernants se comportaient toujours en êtres désincarnés et raisonnables se livrant à des calculs politiques purement rationnels sur base des modèles législatifs et des principes éthiques les plus rigoureux. Tout modèle politique est rapidement gauchi, non seulement par ses propres contradictions internes, mais aussi par les intérêts, antagonismes, désirs, structures mentales, blocages psychologiques et aversions des individus et groupes de pression qui en assurent le fonctionnement.

    Le problème en ce qui concerne Sparte est que l'on ne dispose d'aucun document lacédémonien d'époque, contrairement à Athènes et Rome : il est significatif que le remarquable ouvrage de Finley, L'invention de la politique, ne consacre que 9 pages éparses à Sparte, tandis que Rome et Athènes fournissent à elles seules la matière d'un volume de 184 pages. Les échos de quelques querelles personnelles entre dirigeants et de discussions à propos de la politique étrangère sont parvenus jusqu'à nous. C'est tout. Par exemple, les historiens doivent avouer leur ignorance à propos du déroulement des séances de l'Apella ou de la Gérousia.


4.2.1. Exemple : l'Apella

Retour au sommaire

  On a vu que, suite à une falsification de la Grande Rhètra, elle n'a quasi rien à dire. Allons plus loin, et examinons sa composition : non, comme à Athènes, des citoyens de statuts économiques et sociaux différents, aux intérêts divers voire divergents, sources de discussions, polémiques et conflits, mais des soldats-citoyens obtus, mesquins, peu imaginatifs, hautement disciplinés, habitués à obéir aux ordres de leurs chefs et d'une loyauté totale à un Etat qu'il est si facile de confondre avec ses gouvernants. Plutôt que d'une vraie assemblée populaire, il faut la rapprocher, pour son fonctionnement et son contexte psychologique, de l'assemblée des Achéens dans l'Iliade, témoin et claque des débats, discussions et disputes entre héros.


4.2.2. La principale tension politique

Retour au sommaire

    Elle provient à première vue de la présence des deux rois. Non seulement ils peuvent s'opposer l'un à l'autre, mais encore entrent-ils en conflit avec les éphores, dont ils acceptent mal le contrôle, surtout quand l'un de ceux-ci veut profiter de l'autorité qui lui est impartie durant une période trop courte à son gré, n'hésitant pas à exciper des pouvoirs qui lui sont attribués pour contredire, contrarier, voire rabaisser un personnage à qui ses commandements militaires, donc son ascendant sur les soldats-citoyens, confèrent un prestige certain : Aristote rapporte ainsi que les rois sont de temps à autre obligés de caresser les éphores dans le sens du poil.

    En outre, certains rois ont une fâcheuse tendance à lancer les Lacédémoniens dans des aventures extérieures, entrant ainsi en conflit avec la prudence naturelle de la politique étrangère spartiate et de ses représentants, éphores et Gérousia.

    Moses I. Finley en vient à soutenir que le principal conflit surgit moins entre rois et éphores, qu'entre des hommes énergiques et ambitieux, pour eux-mêmes et/ou la cité, parfois porteurs d'idées réformatrices, et le reste de la communauté dont l'étroitesse d'esprit et le conservatisme ne sont plus à souligner. Ainsi, au IIIème siècle, deux rois, Agis IV (246-241) et Cléomène III (235-222), tentent en vain de refaire un partage égalitaire des terres, celles-ci s'étant, par le jeu des héritages et la diminution du nombre des Homoïoï, concentrées entre les mains de quelques riches. Plus tard, un certain Nabis instaure une tyrannie et se maintient au pouvoir entre 206 et 192 grâce à l'appui d'... Hilotes libérés.

5. Facteurs de déséquilibres et de tensions

Retour au sommaire

    Les Grecs considéraient Sparte comme la patrie de l'eunomia, terme complexe qui implique "l'ordre bien réglé, la bonne législation, la justice, l'équité, la bonne observation des lois". Il est vrai que le modèle lacédémonien a duré 300 ans avant de s'effondrer lors de la conquête romaine ; il est non moins exact que Sparte n'a connu aucune révolution à l'époque classique.

    Pour les Grecs comme Hérodote, il existait deux types de gouvernements, l'un mauvais, la tyrannie, ou pouvoir d'un seul, l'autre bon, la cité qui se dirige par elle-même, que cette direction soit exercée par une oligarchie ou le corps des citoyens tout entier. Pour lui, comme pour de nombreux penseurs de l'Antiquité grecque, Sparte représente même un modèle d'égalité entre les citoyens et d'équilibre entre la royauté (les deux rois), l'oligarchie (la Gérousia) et la démocratie (l'Apella), contrairement à Athènes, livrée au petit peuple et aux "démagogues" qui le flattent. Cet équilibre expliquerait que Sparte ait constamment échappé à la stasis qui secouait régulièrement et tragiquement les autres poleis.

    Bref, les Lacédémoniens auraient été les plus sages et les mieux gouvernés des hommes.

    Ce genre de propos sent au mieux le fantasme, au pis la propagande. En fait, le régime comporte de nombreuses failles et contradictions internes que j'étudierai du sommet à la base du système lacédémonien, en partant des institutions, pour examiner ensuite les structures sociales et économiques.

5.1. Les rois

Retour au sommaire

    Le principe héréditaire qui préside à leur désignation entre en contradiction flagrante avec le mode électif et élitiste qui prévaut à Sparte ; il réintroduit aussi les solidarités familiales, que la constitution prêtée à Lycurgue cherche à éliminer de la vie privée comme publique. Ce statut particulier est renforcé par des devoirs et privilèges : ils remplissent des fonctions sacerdotales, bénéficient d'avantages matériels, et "jouissent" de funérailles d'une proportion telle qu'Hérodote les qualifie de "barbares".

     La qualité des rois est variable, et le fait de n'en avoir ne fût-ce qu'un de valeur ne constitue en rien une garantie d'équilibre politique. Bien au contraire : profitant du charisme attaché à sa fonction, usant soit de l'expérience acquise par lui-même, soit des conseils de son père, profitant de l'ascendant exercé sur les soldats-citoyens qu'il commande à la guerre ou en manoeuvre pour manipuler l'Apella, exploitant éventuellement le charisme que confèrent les victoires militaires, il s'emploie à influencer la Gérousia et/ou à dominer son collègue et les éphores, qui ne sont jamais élus que pour un an. Par exemple, lors de la révolution athénienne contre le tyran Hippias, il semble que le roi Cléomène ait été l'instigateur de la politique d'intervention des Lacédémoniens dans les affaires de l'Attique. Imaginons maintenant deux rois d'ambition égale et de caractère énergique exercant simultanément leur charge...

     En outre, les rois spartiates bénéficient d'une réputation largement méritée de corruptibilité, surtout si "l'incitant financier" prend la forme, la couleur et l'éclat des dariques du Grand Roi. Notons ici que, si les Grecs se sont toujours considérés comme indépendants de l'empire perse, les Grands Rois, eux, estimaient que la Grèce appartenait à l'Empire : point n'était nécessaire de conquérir militairement ces populations peu commodes ; pour semer une bonne zizanie entre Grecs, il suffisait d'arroser certaines cités et hommes politiques. Sparte, ennemie déclarée d'une Athènes qui avait toujours été à la pointe du combat contre la Perse, bénéficiait, principalement en la personne de ses rois, des largesses du Roi des Rois.

5.2. Les élections à l'éphorat et à la Gérousia

Retour au sommaire

    Théoriquement encore, tous les Homoïoï étaient également éligibles. Or, Aristote qualifie les élections spartiates de "dynasteutikos", c'est-à-dire "qui convient au pouvoir absolu ou au détenteur d'un pouvoir absolu". D'autre part, Hérodote parle d'hommes qui étaient "les premiers par leur naissance", affirmation en totale contradiction avec un système qui vise à briser toute loyauté familiale.

    Si l'on additionne ces deux renseignements, il devient clair que des familles influentes poussaient leurs membres vers les plus hautes fonctions, quelles que soient les capacités et compétences réelles des élus. Il se constitua ainsi une forme d'aristocratie héréditaire, qui ne se referma pourtant pas en caste, car il y avait malgré tout des élections. Moses I. Finley suppose même que cette influence pouvait s'exercer dès les procédures de sélection qui marquaient l'enfance et l'adolescence des jeunes Spartiates.

    Quels sont les instruments de pression de ces familles ? Ils comportent,  j'imagine, les méthodes universelles : manipulation des votes et de leurs résultats et pression psychologique exercée sur les membres les plus faibles de la communauté : promesses, aides matérielles dont on espère qu'elles seront payées en retour le jour du vote, quand ne joue pas la simple crainte de "vexer" un homme ou une famille de poids. Il faut aussi tenir compte de la richesse, car contrairement à l'idéologie officielle répercutée par les laconophiles athéniens, il existe des différences de fortune considérables à Sparte (voir 5.4. & 5.5.).

5.3.  L'Apella

Retour au sommaire

    Pour terminer ce tour d'horizon des institutions, l'Apella, cela a déjà été signalé, est une assemblée de citoyens qui devaient éprouver les plus grosses difficultés à renoncer à leurs habitudes mentales de discipline et d'obéissance à leurs chefs. On sait aussi qu'elle pouvait être dissoute si le peuple "votait de travers."

5.4. La fortune I : biens meubles

Retour au sommaire

    Plus en profondeur, le système socio-économique lacédémonien recèle des zones de déséquilibre, de tensions et de fractures.

    Le mythe, inventé par les intellectuels grecs et répercuté par Rousseau, d'une société spartiate égalitaire, austère et ennemie d'une richesse abhorrée car source de convoitises, de jalousies et de conflits sociaux, ne résiste pas à l'examen.

    La loi lacédémonienne fait défense aux Homoïoï de détenir de l'or monnayé. L'adjectif porte ici l'information essentielle : cette prescription visait à interdire au Spartiate, sous prétexte de se décharger de ce souci, toute activité commerciale ou artisanale, réservée aux Périèques. Cela n'implique nullement que l'on condamnait ou réprouvait la possession et la jouissance de richesses sous d'autres formes : bijoux, oeuvres d'art, etc.

    Il y avait bien des Homoïoï riches, qui n'hésitaient pas à faire usage de leur fortune. Ainsi, au milieu du Vème siècle, les athlètes Darmonon et Emynacritidas se vantent dans une dédicace de plus de vingt victoires à Olympie, dont plusieurs à la compétition la plus onéreuse, la course de chars, et ce avec leurs propres équipages. Les évidences archéologiques démontrent la possession d'objets de luxe par des Spartiates. Hérodote indique que certains disposaient d'un keïmèlion, vieux mot homérique désignant le trésor, tel que celui que garde Ulysse au fond de son oïkos. On a vu plus haut que la prédisposition à la corruption et la cupidité n'étaient pas les moindres défauts spartiates.

    Aucun historien ne refuse de croire que ces familles riches poussaient leurs membres ou leurs enfants dans la voie des honneurs et de l'exercice du pouvoir en usant de leur puissance économique. J'imagine que des "dons" "rattrapaient" des échecs lors du passage d'une classe d'âge à l'autre. Je n'en ai trouvé aucune évidence chez les auteurs que j'ai consultés, aussi cette hypothèse paraitra-t-elle aventureuse : il m'étonnerait que des Homoïoï nantis n'utilisent pas des Périèques comme hommes de paille afin de faire fructifier leurs biens dans le commerce, l'artisanat ou l'industrie.

5.5. La fortune II : la terre

Retour au sommaire

    En théorie, chaque Spartiate se voyait attribuer un lot de terre égale, le klèros, cultivé par des Hilotes, et destiné à garantir sa participation aux repas communs. Il semble que ce partage n'ait concerné que les terres conquises en Messénie au VIème siècle, et non le coeur du territoire lacédémonien, la Laconie, où des inégalités considérables devaient subsister.

    En outre, si la loi interdisait de vendre ou acheter son lot, elle ne s'opposait en rien à ce qu'on la lègue, donc qu'on en hérite. Le régime lacédémonien de l'héritage ne différait en rien de ce qui se pratiquait ailleurs en Grèce. Ajoutons qu'au début du IVème siècle, un éphore nommé Epitadée aurait, dans le but de déshériter son fils, fait passer une loi stipulant que l'on pouvait léguer ou donner sa terre à qui on voulait. J'imagine que des "conseils", pressions, manipulations et menaces devaient aider à dévier les legs intéressants vers les "bonnes" têtes.

    On assiste donc, au cours de l'histoire lacédémonienne, à une concentration croissante des biens fonciers entre les mains de familles aisées, à tel point que de plus en plus d'Homoïoï sont dans l'incapacité d'assurer leur contribution au mess, et tombent dans l'état d'Inférieurs. Conséquence  : la composante purement spartiate de l'armée se réduit comme une peau de chagrin.

    De là, au IIIème siècle, la réactivation du mythe du partage égalitaire du territoire spartiate à l'aube de son histoire, et les tentatives des rois Agis IV et Cléomène III pour redresser ces déséquilibres et reconstituer un corps de soldats-citoyens tombé à... 800 hommes. Heurtant de front les intérêts des possédants, elles échouent.

    Cette accumulation semble d'autant plus pernicieuse aux yeux des autres Grecs, que les propriétés tombent aux mains... des femmes.

5.6. L'ascension sociale des femmes

Retour au sommaire

    On a vu qu'à l'origine et en théorie,  les femmes des Spartiates tenaient dans le système le rôle de reproductrices.

    Or, au grand scandale des Grecs, elles y acquièrent peu à peu une position dominante.

    A l'époque classique, les Grecs, se payant sans doute une douce revanche morale sur les défaites militaires infligées par les hoplites spartiates, colportaient l'image de ces derniers complètement menés par le bout du nez à la maison par leurs viragos d'épouses.

    Mais il y a plus sérieux.

    A la mort de leur père, de nombreuses filles se retrouvaient dans le statut d'épiclères, "héritières uniques". Ceci, combiné à la libre disposition de ses terres et à la pratique courante de dots considérables, aboutit à une concentration inhabituelle de biens tant meubles qu'immeubles entre les mains de femmes. A partir du IVème siècle, les Grecs faisaient aux femmes des spartiates la réputation d'oisives goinfres et dépensières. Laissons de côté les commérages pour souligner que leur puissance économique fournit à ces femmes les moyens de peser sur la vie politique. Les réformes d'Agis IV et Cléomène III au IIIème siècle échouèrent aussi parce que les femmes s'y opposaient, craignant de perdre de leur influence.

    En résumé, Sparte se distingue ici encore du reste des cités grecques en ce que, d'animaux de reproduction, les femmes se sont hissées, sinon dans les lois, du moins dans les faits (et c'est ce qui compte) au sommet de la société lacédémonienne.

5.7. Mobilité sociale

Retour au sommaire

    Ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de cette société constituée de manière à ne pas évoluer et à maintenir chacun de ses membres dans un rôle déterminé : elle est marquée par une intense mobilité sociale, et ce dans les deux sens de l'échelle hiérarchique.

    Pour rappel, des Homoïoï perdaient leur statut, et les droits y afférents, soit par appauvrissement (notons au passage que je n'ai pas trouvé trace d'un quelconque mécanisme institutionnel de solidarité ; agôgè oblige ?), soit parce qu'ils avaient "reculé au combat". Ces "lâches", les Trembleurs, étaient-ils réintégrés après un certain temps dans le corps des citoyens ? Leur faisait-on subir, à cet effet, des épreuves de probation ? Ce n'est pas impossible, quand on sait que des Spartiates qui s'étaient rendus - événement unique ! - aux Athéniens à Sphactérie en  425 retrouvèrent leurs droits plus tard. C'est qu'ils avaient des excuses : c'était ça ou la peu glorieuse et peu rentable mort par inanition. Nombre de déchus se recyclèrent dans le mercenariat, au service tantôt d'autres cités, tantôt du Grand Roi, tantôt de prétendants au trône de Perse, comme ceux que l'on retrouve dans l'expédition des Dix Mille à laquelle participa Xénophon. Des généraux spartiates se muèrent en véritables condotierri.

    Et voici qu'éclate le grand paradoxe lacédémonien : alors que Sparte perd des éléments de son élite, des militaires professionnels gratuits, disciplinés et dévoués à l'Etat, elle se voit contrainte, pour combler les bataillons d'une armée qui s'amenuise, d'octroyer le rang de quasi-citoyen et de donner une formation d'hoplite à ceux-là mêmes contre qui la structure lacédémonienne s'était mise en place, les Hilotes.


 

Sphactérie, ou comment se faire coincer salement 
http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1990.30.0112&type=site
Les Spartiates se trouvèrent enfermés sur l'île quadrangulaire qui ferme la baie sur la droite de l'image.
Les Athéniens contrôlant la mer et tous les accès de l'île, on comprend pourquoi les Spartiates préférèrent la reddition à la mort de faim.

5.8. L'agôgè

Retour au sommaire

    Enfin la base elle-même de la structure politique, sociale et mentale  spartiate, l'éducation, censée créer l'uniformité, est le facteur déterminant des déséquilibres de cette structure.

    Sans qu'ils l'aient eux-mêmes remarqué, semble-t-il, les Spartiates se trouvent ici face à la contradiction majeure de leur société : alors que la structure socio-économique telle que prévue par la législation tend à gommer les différences afin de réaliser à tous points de vue l'égalité entre citoyens, l'agôgè doit produire les meilleurs soldats possibles et des chefs pour les commander. Cet objectif n'est atteint, dès le plus jeune âge, qu'en poussant l'entrainement physique à ses limites, en incitant au dépassement de soi-même et en développant le sens de la compétition.

    Résultat ? Cette pédagogie crée, vers le bas, au mieux des guerriers disciplinés, au pis des ratés et des frustrés, et vers le haut, des individus à l'ego bien affirmé, sûrs de leur valeur et de leur supériorité, entreprenants, ambitieux et rompus au commandement. D'où des tensions permanentes et des conflits récurrents autour du pouvoir et pour la direction de la cité, tant il est naturel de confondre son intérêt personnel et celui de l'Etat.

6. Conclusion

Retour au sommaire

    Comme rappelé plus haut, l'analyse d'un système politique se gardera de se limiter à la propagande (non, ce n'est pas si évident que cela, quand on voit combien de grands et beaux esprits du XXème siècle se sont laissé charmer par les sirènes de régimes criminels) à une description des institutions idéales, à la surface du discours officiel, mais tentera de percer cette croûte institutionnelle et idéologique pour analyser les articulations de la structure psycho-socio-économico-politique et faire apparaître le fonctionnement effectif, tel que le vivent les individus de chair et de sang et tel qu'ils se le justifient à eux-mêmes.

    L'on s'aperçoit alors que des comportements, coutumes et rites étranges, aberrants ou scandaleux ne le sont qu'en apparence : observer le système de l'intérieur, en lui-même, tel qu'il fonctionne, explique souvent, sans pour autant le justifier, ses traits "anormaux". Ceux-ci apparaissent, sinon comme "la" solution à un problème donné, mais comme l'une des solutions envisageables. Dans une situation de crise donnée, les issues ne sont pas légion, et les structures mentales des preneurs de décision n'en font considérer qu'un nombre extrêmement réduit, voire qu'une seule.

    Certes, en ce qui concerne l'Etat lacédémonien, les documents sont soit tardifs, soit entachés de propagande répandue par les laconophiles athéniens, soit truffés d'anecdotes superficielles qui prêtent à surprise, sourire ou scandale. Ils ne brillent pas non plus par leur abondance.

    On peut cependant discerner les particularités de cette structure. L'on dispose en effet, malgré les lacunes, zones d'ombre et difficultés d'interprétation des documents, d'une vue assez claire et cohérente de l'origine, de l'évolution et de la décadence de la structure lacédémonienne.

    Tout y est orienté vers la production d'une armée destinée à contrer le danger intérieur que constitue une population asservie susceptible de se soulever à tout moment. Danger réel : il y eut des révoltes d'Hilotes, attisées par l'ennemi extérieur, on s'en doutait.

    Quel  est le "noyau dur", le moteur et le principe régisseur de cette organisation ?

    Ni les syssities, ni l'hilotisme, ni la constitution oligarchique, ni la place des femmes dans la société, ni les classes d'âges et leurs rites initiatiques : ces phénomènes se retrouvaient, en tout ou en partie, dans au moins une autre cité hellène.

    Ce qui différencie Sparte, c'est l'agôgè qui, sélectionnant des individualités d'exception selon les critères spartiates, crée une élite de militaires endurcis, obéissants et totalement dévoués au corps social, assemble tous ces éléments et assure leur cimentage.

    Mais, combinée aux facteurs de déséquilibre analysés dans le chapitre 5, elle constitue simultanément la source de décomposition d'un système dont elle ne pouvait qu'accentuer les contradictions internes et en contrecarrer le but ultime : la (re)production des soldats.

    A ce moment, au IIIème siècle, ces contradictions sont si puissantes et profondes que les tentatives de réforme visant à rétablir le système dans la pureté de son fonctionnement originel ne peuvent qu'échouer lamentablement.

    Le système spartiate était-il "monstrueux" ?

    A nos yeux d'Occidentaux, peut-être. Nous supporterions mal que l'Etat se mêle de questions qui nous semblent relever de la sphère privée : mariage, éducation, choix d'une carrière. Nous nous sentons... "athéniens". Nous éprouvons, en héritiers intellectuels des Sophistes, des difficultés à admettre que des Grecs, des gens qui appartenaient à la culture qui nous a appris à vivre en citoyens et à penser, aient pu concevoir un système aussi rigide et totalisant. Non seulement le concevoir, mais aussi l'appliquer, le reproduire avec bonne conscience et  y vivre durant au moins trois siècles.

    C'est oublier que, comme l'écrivait Paul Veyne,

    "l'explication de la soumission des hommes à l'autorité n'est pas sublime ou mystérieuse. La société existante jouit d'une position de monopole ; pour les services indispensables qu'elle rend, on ne peut s'adresser à un autre fournisseur ; on ne peut pas davantage fuir ses contraintes dans un autre univers. On en est donc réduit, dans une large mesure, à accepter ses conditions ; mieux encore : on fait de nécessité vertu, comme toujours, et on se sent solidaire de cette société."
(Paul Veyne, Le pain et le cirque)
    Par conséquent, nous ne pensons pas trop à remettre fondamentalement notre société en question : on se plaint, on râle, on peste, on tempête, on émet un vote "de protestation", on va jusqu'à signer des pétitions et descendre dans la rue en cortège. Mais ces manifestations de colère individuelle ou collective restent dans le cadre d'un jeu social et politique sur lequel gouvernants et gouvernés s'entendent. Suprême consolation, l'examen du système politico-social des "autres" nous conforte dans la certitude "qu'ici, on n'est quand même pas si mal." Deux exemples. Un journaliste nord-américain demanda un jour à un Soviétique comment il pouvait supporter la surveillance incessante du régime ; il s'entendit rétorquer que pour un Soviétique, il était inimaginable de vivre dans un univers socio-économique où pèserait constamment sur lui la menace du chômage. Je me suis un jour fait expliquer par une étudiante indienne, fille de diplomate de haut rang, la supériorité évidente de la recherche de l'époux par les parents sur la liberté de choix du conjoint occidentale, génératrice de conflits conjugaux, de divorces et de masses de célibataires.

     Revenons à nos Spartiates : pour eux, il aurait été inconcevable de vivre sous un régime autre que celui défini par les archaioi nomoi, "les lois anciennes" que Lycurgue avait données à la cité en des temps immémoriaux. La normalité de leur régime était un fait d'évidence.

    Mais pour les autres Grecs ? Bien sûr, ils s'étonnaient, voire s'offusquaient de certaines particularités de la structure lacédémonienne : survivance d'une royauté bicéphale, "prêt" des femmes, vie sportive et nudité publique de celles-ci, cryptie. Mais cela n'allait pas jusqu'à remettre en cause "l'hellénité" du système spartiate : celui-ci était bien grec, et non barbare. Un parallèle moderne illustrera mon propos. Les Européens occidentaux considèrent comme attentatoire à la liberté et à la sécurité personnelles que les citoyens des Etats-Unis puissent disposer et user d'une arme à feu, vu qu'en Europe, l'exercice de la violence légitime constitue un monopole des autorités publiques ; des témoignages personnels répétés m'ont démontré que la détention d'armes ne posait que rarement problème aux W.A.S.P., qui, par contre, voyaient dans le port obligatoire et quotidien d'une carte d'identité une limitation insupportable aux libertés individuelles ; nous n'en reconnaissons pas moins, des deux côtés de l'Atlantique, les Etats européens et les U.S.A. comme des démocraties aux racines idéologiques communes.

    Nous avons vu que, pour bon nombre d'intellectuels anciens, Lacédémone représentait un modèle, quasi l'utopie incarnée dont rêvaient des théoriciens politiques épris d'unanimité, de stabilité et de continuité et qu'effrayaient l'aventure démocratique et l'impérialisme maritime. Mais les intellectuels, quoi qu'ils en disent, ne représentent qu'une frange minime de l'opinion publique. Qu'en était-il des autres, de l'immense masse des citoyens hellènes "de base" ? Nous ne pouvons le dire, vu qu'ils n'ont laissé que de très rares témoignages écrits.

    J'imagine cependant qu'au moins sous un angle, ils considéraient les Spartiates comme les plus grecs des Grecs : ils avaient poussé jusqu'au bout l'idéologie du citoyen-soldat, telle que l'expose le sous-chapitre 8.2. du Combat hoplitique : même à Athènes, cité maritime et patrie du non-professionnalisme militaire, les "vrais" Athéniens sont les hoplites ; c'est parce que l'on est citoyen que l'on est hoplite. A Sparte, la relation s'était inversée : c'est parce que l'on est hoplite que l'on est citoyen à part entière. Autrement dit, les Lacédémoniens ne sont en aucun cas sortis du système économico-socio-politico-idéologique grec, mais, le poussant jusqu'à son extrême logique, se sont installés sur ses marges. Suffisamment proches, donc, pour ne pas devenir des Barbares, mais assez originaux pour constituer un motif d'étonnement, de scandale, de plaisanterie, de curiosité, d'étude, voire d'admiration pour le reste du monde hellénique.  

Chronologie

Retour au sommaire
Epoques Dates Evénements marquants
Helladique Moyen 2100 Age du Bronze moyen
 Installation probable des populations hellénophones entre 2100 & 1900
Helladique Récent 1550 - 1120 Age du Bronze récent
Civilisation mycénienne
Entre 1300 & 1120 : chute du système palatial mycénien
Submycénien ou Helladique récent IIIC 1120 - 1050  
"Siècles Obscurs" ou "Protogéométrique" 1050 - 900 Début de l'Age du Fer
Archaïque Vers 900 Fondation de Sparte ; Lycurgue ?
Milieu du  8ème siècle ? Grande Rhètra
736/716 Première guerre de Messénie
Vers 706 Fondation de Tarente, unique colonie de Sparte
669/668 Défaite d'Hysiaï face aux Argiens
Vers 640/620 Deuxième guerre de Messénie
Peu après 600 Règnes de Léon & Agasiclès
556 Ephorat de Chilon
Vers 500 Début de la Ligue péloponnésienne
520/490 Règne de Cléomène
510/508 Intervention de Cléomène à Athènes
Classique 491/490 Première guerre Médique
480/478 Deuxième guerre Médique
480 Les Thermopyles
479 Victoire de Platées face aux Perses
464 Révolte d'Hilotes en Messénie
431/404 Guerre du Péloponnèse : victoire lacédémonienne
425 Défaite de Sphactérie face aux Athéniens
401 Expédition des Dix-Mille
371 Défaite de Leuctres face aux Thébains
370 Perte de la Messénie
362 Défaite de Mantinée face aux Thébains
Hellénistique 331 Inclusion définitive dans l'empire macédonien
246/241 Règne d'Agis IV - Tentative de réformes
235/222 Règne de Cléomène III - Tentative de réformes
206/192 Tyrannie de Nabis
146 Conquête romaine

Bibliographie

Retour au sommaire

M. A. Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français, Classiques Hachette, 1901

  Richard M. Berthold,  "A Few Good Men - A Military History of Sparta", Command, N° 29, Juillet-Août 94

Moses I. Finley,  Economie et société en Grèce ancienne, Seuil, Points/Histoire, 1984

Moses I. Finley,  L'invention de la politique, Flammarion, Champs, 1985

Pierre Lévêque,  "Sparte", CD-Rom Encyclopaedia Universalis 3.0, 1998

Edmond Lévy, Sparte, Histoire politique et sociale jusqu'à la conquête romaine, Seuil, Points/Histoire, 2003  

Claude Mossé, La femme dans la Grèce antique, Editions Complexe, 1991

Claude Mossé,  "La vérité sur Sparte", in L'Histoire - la Grèce ancienne, sous la direction de Cl. Mossé, Seuil, Points/Histoire, 1986

Annie Schnapp-Gourbeillon, Aux origines de la Grèce, (XIIIIe-VIIIe siècles avant notre ère), La genèse du politique, Les Belles Lettres, 2002

Paul Veyne, Le pain et le cirque, sociologie historique d'un pluralisme politique, Seuil, Points/Histoire, 1976

John Warry,  Histoire des guerres de l'Antiquité, Elsevier-Bordas, 1981

Michael G. Young,  "The Pylos Affair - The Spartan Caught in Their Own Trap", Command, N° 27, Mars-Avril 1994

Le dessert

Retour au sommaire
 
Pour en savoir et voir plus sur Sparte
Un panorama du site 
Une vue générale du Ménélaïon
Comme son nom l'indique...
Everything Spartan, Lakonian and Messenian
Il existe encore des
Laconiens,
laconophiles et laconomaniaques heureusement pas laconiques.

D. "October Equus" V. Décembre 98 - Février 99
Revu Mars 01
    Revu Mars 03
Revu Août 03
Réédition Juillet 07


La Grèce Rome Byzance Sicilia Ariminum KritiRhodesChypre
Accueil général Présentation Liens Bibliographie Jeux Quoi de neuf ?Index des articles    Crédits et conditions