| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |
Pas
envie de lire tout le bazar ? Cliquez sur un lien pour aller au
chapitre
ou paragraphe désiré![]()
Petite notice sur les théâtres grecs
Armée, gymnase et homosexualité en Grèce ancienne
La force publique à Athènes : armée et police
Les revenus de l'Etat athénien
Les réalités politiques athéniennes : manoeuvres et contre-manoeuvres à la Pnyx
Ce n'était pas différent à Rome : manoeuvres aux comices tributes
Le système monétaire romain sous la Res Publica
Le système d'appellation des individus à Rome
L'interrègne (interregnum) sous les rois
Les comices calates (comitia calata)
Le monument funéraire comme objet de lecture
Une divinité typiquement romaine : Ianus
Comment se déroulait un sacrifice à Rome ?
Préparez vous-même votre mola salsa
Les festivités des Aruales Fratres
De la difficulté de comprendre le fonctionnement d'un combat antique
La réforme de l'équipement légionnaire sous C. Marius
Modèles occidental & oriental de la guerre
Jouer au plus fin avec Jupiter... et l'emporter
Le brol, substantif du français de Belgique, et plus particulièrement de Bruxelles, désigne un amas disgracieux, un tas informe et désordonné d'objets sans valeur ni importance, de vieilleries parfois détériorées, souvent mochardes.
Où trouver le brol ? Dans les caves, les greniers, les débarras et les tiroirs du bureau de votre serviteur.
Par certains côtés, le brol représente une forme de vie primitive : une fois engendré, il se développe, s'étend, s'accroît et s'entretient spontanément.
Du substantif brol, certains locuteurs dérivent l'adjectif broleux/broleuse, "qui a toutes les caractéristiques du brol."
Quelques usages courants de ces syntagmes :
- "C'est
quoi, ce brol ?"
- "Quel brol !"
(français) ; "Ké
brol !" (wallo-picard)
- "Range le brol
qu'y a dans ta chambre !"
- "Pas étonnant que
tu perdes tout, avec
le brol qu'y a dans... (ton sac, tes poches, ton bureau)
!"
- "Touche pas à (mon,
ce) brol
!"
- "Encore une...
(décision, loi, idée,
solution, proposition) broleuse !"
Un compilateur du tournant des XXème et XXIème siècles a enfin fourni l'équivalent latin de ce substantif : brolium, dont il conseille l'usage au pluriel à sens de singulier, brolia, afin d'en rendre les connotations de "pléthore", "pullulement", "prolifération", "diversité", "hétérogénéité".
![]()
Le lecteur trouvera donc sur cette page un ensemble de notes diverses sur toutes sortes de realia de la vie antique. Pour l'essentiel, j'ai rassemblé ici les annexes des différentes pages : par exemple, quel était le système d'appellation des Romains ? Quels étaient les numéros et noms des légions sous l'Empire ? Comment fonctionnait les systèmes monétaires grec et romain ?
Certes, cette page fait souvent double emploi avec les autres, mais elle évite au visiteur la peine et le temps de chercher partout sur le site une information qui n'y figure peut-être pas, ou qu'il sait avoir vue précédemment, mais qu'il ne parvient plus à dénicher et qu'il ne trouvera que sur la dernière page consultée.
![]()
Une petite convention
lexicale![]()
ACN = avant Jésus-Christ
PCN = après Jésus-Christ.

Pour des illustrations, consultez les pages sur Siracusa et Taormina 1 et 2.
Les premiers théâtres grecs apparurent vers 550 ACN. On les construisait à flanc de colline, afin de profiter de l'inclinaison du terrain. Les gradins (grec : koïlon ; latin : cauea, substantif que j'utiliserai ici), creusés à même la roche, formaient un arc de cercle pour favoriser au maximum une acoustique qui était souvent remarquable, à tel point qu'encore aujourd'hui, des théâtres grecs comme ceux d'Epidaure, Syracuse ou Taormine sont le lieu de représentations scéniques. Le premier rang était réservé aux notables, prêtres et autorités de l'Etat, tandis que les femmes, les pauvres et les jeunes s'asseyaient en haut. Les prostitué(e)s avaient une zone à part. Tout le peuple se retrouvait au théâtre, ce qui explique ses dimensions considérables : certains pouvaient contenir de 15 à 20.000 spectateurs. Les places étaient bon marché, voire gratuites pour les pauvres. C'est que, derrière les thèmes mythiques ou historiques des tragédies, les plaisanteries scabreuses et les propos crus de la comédie, les pièces, interpellant le corps des citoyens tout entier, posaient des problèmes civiques et politiques. Corollaire : n'étant pas concernés par ces questions, les esclaves étaient exclus des représentations.
L'on accédait à la cauea par des couloirs latéraux (parodoï) situés en bas, et par deux allées semi-circulaires, l'une tout en haut des gradins, l'autre à mi-hauteur (diazoma).
Au centre de la cauea, s'étendait un espace, d'abord circulaire, puis en demi-cercle, l'orkhèstra (du verbe orkhéïstaï, "danser") où, à l'origine, évoluaient les acteurs et le choeur : celui-ci, par des danses et des chants, commentait et soulignait les faits, gestes et paroles des acteurs. Au milieu de l'orkhèstra, était dressé un autel dédié à Dionysos, la thumèlè.
A l'origine encore, une tente ou une baraque en bois (skènè) servant de loge aux acteurs se trouvait à côté de l'orkhèstra. Plus tard, la skènè fut déplacée au centre de celle-ci, fermant ainsi le demi-cercle formé par la cauea.
Vers 300 ACN, enfin,
la skènè
fut réorganisée ; elle comprit désormais deux niveaux
:
l'inférieur : le proskénion,
colonnade couverte d'un toit plat (logéion),
sur lequel évoluaient les acteurs ;
le supérieur : la skènè
proprement dite, qui servait à la fois de loge, de magasin aux
accessoires
et de décor. Trois portes y étaient ménagées
: celle du centre était réservée aux rois, tandis
que les femmes et les étrangers entraient par celles des extrémités.
Autrement dit,
l'action se déroulait sur trois
plans superposés :
le choeur dansait et chantait
dans l'orkhèstra
:
les acteurs jouaient sur le logèion
;
au niveau supérieur, l'on
faisait apparaître
les dieux du haut, au moyen d'une nacelle ou d'une plateforme mobile,
la
mékhanè,
ce qui explique l'expression latine "deus
ex machina".
![]()
Le choeur, formé en général de 15 acteurs, représentait le peuple, le sens commun, le bon sens. Par ses danses et chants accompagnés à la flute, il commentait le drame interprété par les acteurs proprement dits.
Tous les rôles, y compris féminins, étaient joués par des hommes. Les acteurs étaient perchés sur des chaussures à semelle épaisse, les cothurnes, et portaient des masques qui servaient à amplifier leur voix, permettaient à un même acteur d'incarner différents personnages et au public d'identifier l'âge, le statut social, l'origine ou l'état d'esprit de ceux-ci. Les costumes de scène de couleurs vives et différents accessoires (couronnes, sceptres, bâtons des vieillards, chapeaux caractéristiques des étrangers,...) facilitaient cette identification. Bien entendu, les masques empêchaient le jeu des mimiques et des expressions faciales, ce qui rendait les attitudes et gestes essentiels pour la compréhension des émotions et sentiments.
Outre la mèkhanè, l'on utilisait d'autres machines de scène et l'on ne reculait pas devant les effets visuels ou sonores spectaculaires : l'on faisait rouler une grosse pierre dans un bassin de cuivre pour imiter le tonnerre ; au moyen d'un panneau noir sur lequel était peint un éclair en or que l'on exposait brusquement aux rayons du soleil, l'on reproduisait la foudre.
![]()
En effet, les représentations avaient lieu à ciel ouvert et de jour. Elles s'étendaient parfois sur trois à quatre journées, car elles s'inscrivaient dans le cadre de festivités religieuses. C'étaient donc des temps forts de l'année, des évènements exceptionnels, et non, comme de nos jours, quotidiens. A Athènes, lors des Dionysies, qui se déroulaient fin mars, trois jours étaient consacrés à la tragédie et un à la comédie.
L'exemple le mieux connu est évidemment Athènes. Dans le cadre de la leïtourgia, "dépense privée d'utilité publique" (voir la section 5.3.2. du Kratos du Dèmos), les citoyens les plus riches étaient tenus de payer à tour de rôle les frais des représentations théâtrales. Ils choisissaient non seulement les choeurs et les acteurs, mais aussi et surtout trois auteurs de tragédies sur une liste proposée par les Archontes (voir la section 3.4.2. du Kratos du Dèmos). C'étaient donc trois tragédies qui étaient représentées et, conformément à l'esprit agonistique typiquement grec, mises en compétition. L'auteur, le chef de choeur (khorègos) et l'acteur principal (prôtagônistès) de la pièce déclarée vainqueur par un jury de dix membres et les acclamations du public recevaient une couronne de laurier et la cité leur offrait un banquet.
![]()
Les pièces grecques n'étaient pas divisées
en actes, mais rythmées par les apparitions du choeur. L'on pouvait
y distinguer quatre temps principaux :
prologos
: introduction
précédant l'entrée du choeur ;
parodos
: entrée
et premier chant du choeur ;
l'action proprement dite,
répartie entre
deux à cinq épisodes séparés par les interventions
du choeur ;
exodos
: dénouement
et sortie du choeur.
"L'amour grec". Façon polie, pendant longtemps, de désigner l'homosexualité. Aujourd'hui que l'on n'a pas (ou plus, ou moins) peur des mots, il est possible de se demander, sans détour, si la Grèce était un paradis gay. Il est nécessaire, avant et afin de répondre à cette question, de caractériser la sexualité des Grecs anciens, et plus particulièrement leur attitude face à l'homosexualité. Je ne traiterai ici, vu le sujet de cette section, ni de la sexualité féminine, ni de la prostitution enfantine.
Maurice Sartre, à qui
j'emprunte la quasi-totalité
du contenu de cette notice, qualifie la sexualité
grecque
Ceci ne doit pas nous faire croire que tout était permis en matière de sexualité : comme nous, les Grecs manifestaient leur réprobation face à certains comportements "déviants", dont ils se plaisaient à accuser leurs adversaires en politique ou en justice, et dont la loi punissait, parfois sévèrement, certains. Seulement, leurs catégories différaient considérablement des nôtres. L'opinion publique se gaussait des obsédés, des goinfres sexuels incapables de se contrôler. Encore plus mal vus étaient les hommes, qui, dans une relation sexuelle, jouaient le rôle passif, qui faisait d'eux une femme, inversant ainsi les fonctions sociales. Par exemple, dans la relation entre le client et le travesti ou prostitué mâle, ce n'était pas sur le premier que s'étendait l'infamie (quoi de plus normal que d'aller voir les prostitué(e)s, pensaient-ils), mais sur le second, qui faisait commerce de son corps, surtout s'il était citoyen : l'homme libre ne peut ni ne doit pas se mettre au service d'autrui. Les citoyens prostitués et travestis athéniens ne pouvaient exercer aucune charge à la Boulè (le Conseil des 500), aucune magistrature, qu'elle soit attribuée par élection ou tirage au sort, et n'avaient pas droit à la parole à l'Assemblée. Notons, qu'en gros, cette catégorie mentale se retrouve chez les Romains, dont témoigne ce refrain sarcastique que les légionnaires chantèrent lors du triomphe célébrant la victoire de C. Iulius Caesar sur les Gaulois, rappelant avec une délicatesse typiquement militaire ses relations de jeunesse avec le roi Nicomède IV de Bithynie (ça ne s'invente pas), où il aurait joué le rôle de la femme :
"César a eu le dessus sur les Gaules,
Mais c'est Nicomède qui eut le dessus sur César."
Cependant, les témoignages athéniens, qu'ils soient littéraires ou picturaux, nous montrent fréquemment un adulte mâle (érastos) n'ayant pas dépasse 45 ans, et entretenant une relation amoureuse avec un jeune homme (éromenos). Les scènes de séduction se déroulent soit pendant les banquets, soit au gymnase. Cette relation a, pour des auteurs comme Platon et Xénophon, un but pédagogique, l'érastos exerçant une influence morale et intellectuelle sur son éromenos et lui témoignant son affection par des cadeaux. Cela excluait-il les relations sexuelles ? Non, bien sûr : les peintures sur vase montrent des scènes de coït entre les cuisses, de face, et les oeuvres littéraires font état de sodomie, l'éraste jouant le rôle actif dans les deux cas.
Cette homosexualité affichée est caractéristique des milieux aristocratiques, où les relations entre l'éromène et son éraste sont considérées comme particulièrement honorables, pour l'un comme pour l'autre, et font l'objet de l'attention et des commentaires des milieux "bien". La majorité de la population n'ayant laissé de textes que fort rares, l'on ignore encore si les petits paysans, artisans et commerçants y portaient le même regard bienveillant.
Cependant, il subsiste une contradiction : si l'homosexuel passif est considéré avec mépris, comment se fait-il que l'éromenos échappe à cet opprobre, bien au contraire ? La réponse : c'est une question de poils. Tant que les siens ne commencent pas à noircir, l'éromène n'est pas considéré comme un homme fait, n'a donc pas atteint l'âge adulte, ni, a fortiori, acquis le statut de citoyen. Autrement dit, cette relation est autorisée et valorisée entre les 12 et 16 ans du jeune homme, période durant laquelle celui-ci n'est plus un enfant mais pas encore un adulte : c'est un un non-homme, considéré symboliquement comme une femme. Une fois que ses poils poussent dru, la relation amoureuse doit s'interrompre. Certains éromènes tentent même de la prolonger en s'épilant, signe qu'ils y trouvaient des avantages...
Ne nous laissons cependant pas prendre au piège des mots et des belles théories : les Grecs eux-mêmes dénonçaient la limite parfois floue entre éromène et adolescent prostitué, quête amoureuse et recherche du seul plaisir.
![]()
Ces comportement sociaux et sexuels athéniens trouvent leur explication dans les coutumes et lois crétoises.
Ici, les relations entre adultes et adolescents sont, non seulement admises par l'opinion publique et les usages, mais même codifiées par les lois et sacralisées par des rites religieux. Le document essentiel à ce sujet est un texte d'un historien du IVème siècle ACN, Ephore de Kymè, reproduit par Strabon. Je vous le livre in extenso, plutôt que de le résumer et paraphraser maladroitement. Les commentaires suivront.
"Touchant les relations amoureuses, les Crétois ont une coutume très particulière. Ce n'est pas, en effet, par la persuasion que les amants viennent à bout de ceux qu'ils poursuivent de leurs assiduités mais par le rapt. L'amant annonce trois jours à l'avance à ses amis qu'il a l'intention de procéder à l'enlèvement. Cacher l'adolescent qu'il convoite ou ne pas le laisser s'engager sur la route prévue pour le rapt serait de leur part le comble de l'insulte car cela signifierait aux yeux de tous qu'il n'est pas digne d'appartenir à un amant d'aussi haut rang. Ils se rassemblent donc et s'ils constatent que le ravisseur est égal ou supérieur à l'adolescent sous tous les rapports et en particulier le rang, ils le poursuivent et le lui reprennent, mais avec douceur et seulement pour se conformer à la coutume, puis ils se font un plaisir de le lui confier pour qu'il puisse l'emmener définitivement. Si l'amoureux, au contraire, ne leur parait pas avoir un rang suffisant, ils enlèvent l'enfant pour de bon. En tout état de cause, la poursuite cesse dès que celui-ci a été entrainé jusqu'à l'andréionCe texte, exceptionnel à plus d'un titre, confirme ce que nous savions ou subodorions déjà, tout en apportant des informations supplémentaires.(= maison des hommes) de son ravisseur. Ils jugent digne d'être aimé non pas le garçon le plus beau, mais celui qui se distingue par son courage et sa correction. Après lui avoir souhaité la bienvenue et remis des cadeaux, l'amoureux lui fait quitter la contrée et le conduit dans l'endroit qui lui plait. Tous ceux qui ont assisté à l'enlèvement l'accompagnent et, après avoir festoyé chez lui et chassé avec lui pendant deux mois - la loi ne permet pas de retenir l'adolescent plus longtemps - ils redescendent en ville. On laisse alors partir l'enfant, qui reçoit en présent un équipement militaire, un boeuf et un gobelet - ce sont les cadeaux prescrits par la loi - et, de plus, naturellement, beaucoup d'autres cadeaux de prix, si bien que les amis de l'amant ont l'habitude de se cotiser pour supporter avec lui le poids énorme de la dépense. Quand à l'enfant, il sacrifie le boeuf à Zeus, et offre un repas à ceux qui l'ont ramené. Puis, il fait une déclaration publique sur le commerce qu'il a eu avec son amant, dans laquelle il dit s'il a eu à s'en louer ou non, la loi stipulant que s'il a été victime de violences au cours du rapt il a le droit de lui en demander réparation dans cette circonstance et d'être soustrait à son pouvoir. D'autre part, c'est une marque d'infamie pour un adolescent bien fait et d'illustre ascendance de ne point trouver d'amant car on attribuerait cette disgrâce à un vice d'éducation. Des honneurs, au contraire, attendent les parastatès, nom que l'on donne à ceux qui ont été l'objet d'un enlèvement. On leur réserve les places les plus en vue sur les sièges publics et dans les stades et ils ont le droit de se distinguer des autres en se parant du vêtement que leur a donné leur amant. Ce droit n'est pas limité à la seule époque de leur adolescence car une fois parvenus à l'âge adulte, ils continuent à porter un vêtement particulier afin qu'on sache de chacun d'eux qu'il a été un "glorieux" (klèinos), terme qui désigne chez eux l'éromène, tandis que l'amant est appelé philètôr."(Traduction : F. Lasserre)
Il confirme que les relations
homosexuelles, voire, ici, pédérastiques, sont normales en
Grèce ancienne. C'est la procédure qui parait étrange
à notre auteur.
Le contrôle social
est présent à chaque étape, depuis l'annonce de
son intention par l'éraste jusqu'à la déclaration
publique de son éromène. Il s'étend même aux
cadeaux, codifiés par la loi, et surtout les usages : il serait
honteusement pingre pour l'éraste de se limiter aux cadeaux
obligatoires,
minimum minimorum. La défaveur publique est parfois plus cruelle
qu'une condamnation judiciaire.
Ces relations se passent
entre
personnes de la "bonne société", société
du face-à-face, où les questions d'honneur occupent une place
centrale.
Une attention toute particulière
est donc accordée aux rangs respectifs des amants. L'éraste
doit, sous peine d'être ridiculisé publiquement, choisir son
éromène avec soin : l'on est et reste en gens "d'illustre
ascendance", en clair, entre gens bien et de bien(s), et ne
pas trouver
d'amant est une honte pour un jeune homme de bonne famille. Ceci
corrobore
notre impression qu'à Athènes, la pédérastie
était affaire d'aristocrates. L'indispensable inégalité
"sous
tous les rapports en en particulier le rang" s'explique par
le fait
qu'il ne s'agit pas seulement d'une relation amoureuse, mais
aussi intellectuelle
et morale, à valeur éducative et initiatique. Le syntagme
"d'être
soustrait à son pouvoir" signifie que normalement, celui-ci,
et donc la relation privilégiée entre le klèinos
et
son philètôr, se
poursuivaient
au-delà de la période des deux mois réglementaires.
Ceci excluait-il les relations
sexuelles ? Non : d'abord, il y a ce que nous savons par les
textes
et peintures sur vases ; en outre, les éventuelles "violences"
dont il est question ici sont vraisemblablement des violences
sexuelles.
Remarquons que l'éraste
emmène le jeune homme à la campagne. Non pour y cacher une
relation "coupable", "sentimentale" ou "intime", vu que les amis sont
présents,
chassent et festoient avec les amoureux. Le sens de cet éloignement
est symbolique, et recoupe l'opposition que nous avons soulignée
au § 8.2.5 du Combat hoplitique
: au citoyen,
la ville ; à l'éphèbe et au crypte, la campagne, et
plus particulièrement l'agros,
l'espace
non cultivé, où l'on chasse.
![]()
Quelles significations globales donner à cet ensemble de faits ?
Il s'agit d'abord d'un motif
initiatique connu des ethnologues : avant d'entrer dans l'âge
adulte, le jeune homme et la jeune fille passent obligatoirement et
symboliquement
par un stade où ils simulent l'exact opposé de leur rôle
social et sexuel : ainsi s'explique la curieuse et peu
excitante tenue
de la jeune mariée spartiate,
ainsi
s'expliquent les déguisements et travestissements en filles des
jeunes gens, ainsi s'expliquent les relations homosexuelles entre mâles
adultes et jeunes gens. Dans la coutume crétoise, cette inversion
est renforcée par l'éloignement de la cité : tout
Grec authentique est un zôon
politikon,
c'est-à-dire un humain qui vit dans, par et pour sa communauté
civique.
Il s'agit ensuite d'une survivance
archaïque : les relations sexuelles entre l'adulte éducateur,
lorsque celui-ci est distinct du père, et le jeune homme proviennent
de traditions des Indo-européens occidentaux :
Celtes, Germains,
Grecs et Albanais.
Nous pouvons enfin faire
justice d'une interprétation qui fait de l'homosexualité
grecque une conséquence de la "camaraderie militaire". Pour résumer
brutalement : faute de femmes, les soldats encasernés ou en campagne
se "rabattent" sur leurs compagnons. C'est méconnaître plusieurs
faits :
Les armées grecques, comme
toutes les armées antiques,
étaient accompagnées d'une horde de suiveurs, et, surtout,
dans le cas qui nous occupe ici, de suiveuses : servantes plus ou
moins libres, cabaretières, lavandières et vivandières,
prostituées (oui, il y avait aussi des prostitués), et parfois
le tout à la fois, sans compter les compagnes voire les épouses
des hommes et de leurs officiers. Et puis, il y a les captives qui,
comme
dans l'Iliade, doivent tout à leur propriétaire, y
compris leur corps ; enfin, il y a toutes les occasions de viol
qu'offrent
les passages dans les bourgs et villages et les sacs de villes.
En ce qui concerne
le soldat encaserné, il faudrait prouver,
statistiques à l'appui, que la vie en commun de mâles adultes
favorise l'homosexualité. Admettons que cela soit le cas : j'imagine
que, si enquêtes internes il y a eu, les autorités militaires
préfèrent rester discrètes. Cependant, mon expérience
militaire me porte à croire que le soldat préfèrera
à la "facilité" des relations homosexuelles la dépense
d'énergie et et la prise de risque (je pense à un certain
trou dans la clôture d'un certain ancien quartier militaire belge
proche
de Cologne) pour "aller voir les filles", qu'elles soient en deux ou en
trois dimensions. Est-il besoin de mentionner le courrier attendu
impatiemment,
les files devant les téléphones publics, les "trucs infaillibles"
pour obtenir une permission prolongée, et les malédictions
dont est accablé l'état-major de la compagnie lorsqu'il refuse
(pour de forcément mauvaises raisons) la "perm' " tant méritée
et convoitée ?
Tout ce qui précède est corroboré,
voire résumé par l'exemple spartiate
: d'une part, les jeunes mariés, qui devaient vivre en caserne jusqu'à
30 ans, usaient de toutes les ruses pour échapper à la vigilance
des officiers, quitter la caserne et rejoindre madame. De l'autre,
Plutarque
mentionne que "les jeunes gens qui avaient bonne réputation
trouvaient
des amants qui s'attachaient à eux", se chargeaient de leur
éducation et partageaient leur bonne ou mauvaise renommée
: sexualité indivisible d'un Grec
"porté vers les femmes"
et
homosexualité ritualisée à visée pédagogique
et initiatique.
![]()
Dernier mystère à résoudre : le Bataillon Sacré thébain, composé, comme on l'a vu dans le § 7.5. du Combat hoplitique, de 150 couples d'amoureux.
Quel est le problème ? Si ces couples sont constitués d'adultes, vu que le citoyen-hoplite est forcément majeur, il est exclu qu'ils entretiennent une relation amoureuse qui implique, on le sait, des relations sexuelles, sans que l'un d'eux ne déchoie. S'il y a relation amoureuse et sexuelle admise par les usages, l'un des deux partenaires du couple est un adolescent, ce qui entre en contradiction avec le fait que l'hoplite est un citoyen, donc un adulte.
Mon hypothèse, qui vaut ce qu'elle vaut : ces couples sont constitués d'ex-amoureux, ce qui réconcilie l'obligatoire majorité du soldat-citoyen et les relations pédérastiques. Ceci implique, qu'au-delà et après la relation proprement amoureuse, les érastes thébains, au moins dans le milieu particulier que constituait le Bataillon Sacré, auraient continué à exercer une influence morale sur leur ex-éromène. Poussons plus loin : si cette hypothèses est valable, les Thébains auraient donc recyclé une une coutume initiatique archaïque en instrument de formation et d'encadrement militaires, le plus âgé montrant l'exemple des vertus et compétences guerrières, guidant, surveillant et conseillant le plus jeune dans sa vie de soldat. Les titres même de ces 300 hoplites sont révélateurs : il y a les "Combattants" (parabataï) et les "Cochers" (hèniochoï), désignations qui renvoient à l'époque géométrique, où l'aristocratie guerrière était, au moins pour les déplacements, les parades et le sport, montée sur char ; qui supposent une hiérarchisation à l'intérieur de chaque couple ; qui confirment l'origine aristocratique et les intentions éducatives d'une certaine pédérastie grecque.

Il n'y
a pratiquement pas de police en dehors des archers
scythes, qui
sont des esclaves de l'Etat.
Peut-on, alors, faire appel à l'armée en cas de troubles internes ?
C'est impossible, car il n'y a ni armée professionnelle ni corps ou caste d'officiers séparés du pouvoir civil : l'armée est une milice citoyenne et les généraux (stratègoï), des civils élus annuellement et éventuellement réélus. Même au IVème siècle, quand l'armée se professionnalise, que l'on engage des mercenaires, et que les stratègoï tendent à mener leur politique personnelle, le dèmos, toujours soupçonneux, conserve le contrôle (chatouilleux) de ses généraux. Pour plus de précisions sur les armées citoyennes, voir Le combat hoplitique.
En cas de troubles, le seul recours pour maintenir l'ordre est de faire appel aux citoyens volontaires. Beaucoup de citoyens, par obligation civique comme par nécessité, faute de police, possèdent en effet une arme. Le citoyen intervient s'il le veut bien et selon sa perception de la menace éventuelle.
![]()
L'armée
est une milice citoyenne :
En clair, défendre
l'Etat et la patrios
politeia (voir les
cadres de l'invention de la politique pour cette notion) dans
les guerres
extérieures constitue une obligation et un privilège.
En outre, la discipline militaire telle que celle pratiquée dans
une armée moderne et chez les Romains, où les légionnaires
prêtaient serment d'obéissance (sacramentum)
à leur général et où un centurion pouvait cogner
un légionnaire quand et comme bon lui semblait, n'existe pas. Même
en campagne, les soldats tiennent des assemblées et demandent des
comptes à leurs généraux.
Le service militaire se
base sur la stratification sociale : les cavaliers et
hoplites doivent
s'équiper à leurs frais, un cheval ou une panoplie d'hoplite
coûtant cher suivant les standards de l'époque. Les thètoï,
citoyens les plus pauvres (voir le Kratos
du Dèmos),
servent comme rameurs de la flotte contre une rétribution modique
ou dans les troupes auxiliaires, comme fantassins légers, archers,
frondeurs.
Athènes a pratiquement
toujours connu l'état de guerre : beaucoup de citoyens l'ont faite,
et savaient de quoi il retournait quand, à l'Ekklèsia,
ils déclaraient la guerre : ceux qui vont faire la guerre
votent
sur son opportunité.
Lors de ces votes sur la déclaration de guerre, on constate fréquemment un clivage ville/campagne. Pour les citoyens urbains, c'est une occasion rêvée d'arrondir ses revenus (solde, pillage ; on vit sur l'habitant... et l'habitante) ; pour les paysans, la guerre représente la menace de voir les fermes ravagées par une armée spartiate ou thébaine qui ne se gênait pas (on s'en doutait...).

Il n'y a pas d'impôts
(vous
avez bien lu...), sauf en cas exceptionneld (guerre, par exemple) :
dans
ce cas, la levée d'impôts est votée annuellement.
Quelles sont alors les
sources de revenus de l'Etat ?
Les mines d'argent du Laurion
découvertes entre les deux Guerres Médiques ;
les tributs des cités
soumises ; le dèmos a
donc intérêt
à mener une politique impérialiste, ce qui explique en partie
pourquoi démocratie et impérialisme ne sont pas contradictoires
dans l'Athènes antique ;
la leitourgia,
fonction publique dont le titulaire supportait les dépense de sa
caisse personnelle (voir la section 5.3.2. du Kratos
du Dèmos).

Les
réalités politiques athéniennes
Manoeuvres et contre-manoeuvres
à la Pnyx
Deux récits, datant de la guerre du Péloponnèse, permettront de saisir la réalité des débats à l'Ekklèsia.
![]()
425 : l'affaire
de Sphactérie
La flotte athénienne
était parvenue à coincer quelques centaines de Lacédémoniens,
dont 420 Homoïoï, sur
l'îlot
de Sphactérie, près de Pylos, où ils étaient
menacés de mourir de faim.
Sparte fait des offres de paix à Athènes, que le stratègos Nicias, un modéré, propose d'accepter.
| http://www.perseus.tufts.edu/cgi-bin/image?lookup=1990.30.0112&type=site |
Il est immédiatement contré par son adversaire politique le plus redoutable, Cléon, toujours partisan des mesures les plus extrêmes : sous l'impulsion de ce dernier, l'Ekklèsia édicte des conditions inacceptables pour les Spartiates. Le blocus de l'île reprend, mais les Lacédémoniens ne se décident pas à se rendre. L'hiver arrive, et le Dèmos reproche de plus en plus violemment à Cléon son attitude intransigeante qui ne mène à aucun résultat sur le terrain.
Cléon rétorque à l'Assemblée que, si les Stratègoï sont de véritables hommes, ils doivent prendre Sphactérie d'assaut. Nicias lui offre alors son commandement, avec la mission de s'emparer de l'îlot. Cléon ne peut faire autrement que d'accepter, ajoutant même la promesse de remplir cette mission endéans un délai de 20 jours.
Il y parviendra, non grâce à ses talents de général, mais grâce au plan bien ficelé et exécuté de son collègue Démosthène, probablement le meilleur stratège athénien de ce conflit. On s'en doute, si celui-ci fut la cheville ouvrière de la victoire, c'est Cléon qui en rafla toute la gloire et le profit politique.
![]()
415 : l'expédition
de Sicile
En 415, la ville sicilienne de Ségeste est menacée par sa voisine Sélinonte, alliée de Syracuse. Les Ségestains font appel à l'aide athénienne.
Dans un premier temps, l'Ekklèsia décide l'envoi d'une flotte de 60 navires, engagement peu risqué, et désigne comme stratègoï Alcibiade, Lamachos et Nicias.
Celui-ci, bien qu'investi du commandement, désapprouve l'expédition, la jugeant risquée et sans grand profit pour Athènes. Afin de dissuader l'Ekklèsia de l'entreprendre, il propose, en une manoeuvre politicienne d'une finesse colossale, d'engager une flotte beaucoup plus importante, secondée par un fort contingent de troupes à pied : il espère que, devant l'ampleur des moyens humains et financiers à déployer, l'Assemblée hésitera et rejettera l'idée même de l'opération.
Mal lui en prend ! Interprétant cette proposition comme raisonnable, puisque venant d'un dirigeant connu pour sa modération et sa prudence, l'Ekklèsia... l'accepte avec enthousiasme.
Résultat de l'opération de Sicile pour Athènes : une défaite militaire comme elle n'en avait jamais subie, 50.000 hommes, soit 1/3 des forces terrestres athéniennes, et 216 trirèmes, 3/4 de la flotte, perdus. A long terme, elle signifiait la défaite devant Sparte.
Ce
n'était pas différent à Rome : manoeuvres aux comices
tributes
Accordera-t-on le triomphe à
L.
Aemilius Paullus Macedonicus ?
Nous disposons d'un
récit illustrant explicitement
quelques-unes des manoeuvres courantes aux comices.
![]()
En 167, suite à la
campagne victorieuse en Macédoine, le Sénat vote les honneurs
du triomphe au consul L. Aemilius Paullus, ainsi qu'aux préteurs
L. Anicius Gallus et Gn. Octauius. Il fallait encore obtenir l'accord
des
comices tributes. Pour cela, "le préteur Quintus Cassius
devait
s'entendre avec les tribuns de la plèbe." (Tite-Live, XLV,
35).
Les autorités, Sénat,
préteur et tribuns de la plèbe, s'étaient donc arrangées
prélalablement. L'affaire devait passer sans (trop de) problèmes.
Tite-Live ajoute même en XLV, 36 que, "quand le tribun de la
plèbe
présenta le texte au Capitole et invita les particuliers à
prendre la parole, personne ne prit la défense de la loi, tellement
elle était sûre de passer."
![]()
Si, en ce qui concerne
Anicius
et Octauius, personne n'y trouve à redire, pour L. Aemilius Paullus,
les réticences sont nettes. Certes, c'est l'artisan principal
d'une campagne marquée par la victoire éclatante de Pydna.
Ses soldats lui reprochent pourtant la dureté de sa discipline et
sa pingrerie dans le partage du butin. Dans un premier temps, ils
décident
de ne pas se présenter aux comices le jour où le peuple aura
à voter sur le triomphe.
"Mais Seruius Galba, qui avait été tribun militaire de la IIème légion en Macédoine et détestait personnellement Paul Emile, insista personnellement et utilisa les soldats de sa légion pour obtenir au contraire qu'ils viennent en masse : qu'ils se prononcent contre le triomphe pour se venger des brimades et de l'avarice de leur chef. La plèbe urbaine voterait comme les soldats."(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 35)
![]()
Et cela marche :
Seruius Galba tient un discours-fleuve ressassant les reproches des soldats à L. Aemilius Paullus et parvient, en gardant la parole durant de longues heures, à faire reporter le vote au lendemain, le temps de battre le rappel de ses hommes :
"Les soldats, à l'appel du tribun, vinrent si nombreux le lendemain qu'ils remplissaient à eux seuls toute la place du Capitole : personne d'autre ne pouvait approcher. Les premières tribus se prononcèrent contre le triomphe."(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 36)
![]()
Enfin, cela ne marche pas
si fort que ça :
"Les personnalités arrivaient en foule au Capitole, criant que c'était un scandale de priver Paul Emile du triomphe après une si grande victoire et de voir des soldats indisciplinés et cupides imposer leu loi aux généraux. (...) Quand le calme fut rétabli, Marcus Seruilius (Geminus), qui avait été consul et maitre de la cavalerie, demanda aux tribuns la reprise du débat ; il souhaitait prendre la parole. Après s'être retirés pour se consulter, les tribuns cédèrent à la pression des autorités et annulèrent le vote."(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 36)
![]()
Le discours de M.. Seruilius
Geminus commence par une mise au point : se faire la main d'orateur,
oui,
mais pas au point de contrecarrer les décisions du Sénat.
Ce qu'ont décrété les autorités ne peut qu'être
entériné par l'assemblée. Notez la formulation éclairante
sur les mentalités politiques :
"Supposons que Galba accuse Paul Emile pour se faire connaître et démontrer ses talents d'orateur : il n'aurait pas dû s'opposer au triomphe au moins pour la raison que le sénat venait de l'accorder."(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 37)
Par une fiction oratoire,
il imagine alors qu'il se trouve face à deux assemblées :
celle des citoyens romains, et celle des soldats de l'armée de
Macédoine.
Les récriminations de celle-ci n'auraient "aucun succès"
devant l'assemblée du peuple romain, "juge objectif et
impartial".
Mais ce n'est qu'un exorde car il feint alors de passer alors à l'autre assemblée, celle des soldats. Le ton change, et devient celui du général : un mélange d'autorité, de rappel à l'ordre et de flatterie de leur sens de l'honneur, de leur fierté de vainqueurs et de citoyens romains, mélange auquel il ajoute une bonne dose de piété :
"Je ne parlerai pas à l'armée sur le même ton que tout à l'heure, quand je m'adressais au peuple romain : Que dites-vous, soldats ? (...) Vous êtes dans l'erreur, soldats, si vous croyez que la gloire du triomphe ne concerne que le général sans rejaillir sur toute l'armée et l'ensemble du peuple romain (...) ne soyons pas taxés de jalousie à l'égard de nos plus illustres concitoyens et n'imitons pas sur ce point les Athéniens qui dénigrent par jalousie leurs plus grands hommes (...) Oui, les soldats sont les artisans de la victoire (...) Les dieux ne seraient-ils pas, autant que lui (= L. Aemilius Paullus), frustrés des honneurs qui leur reviennent. Oui, comme les hommes, les dieux ont droit au triomphe."(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 38)
N'oublions pas, que contrairement
aux hoplites grecs et
plus particulièrement
athéniens
qui s'estimaient toujours en droit d'exiger des explications de leurs
stratèges,
les soldats et officiers romains juraient solennellement (sacramentum)
obéissance et loyauté à leurs généraux
lors de la mobilisation ou à chaque changement de commandant en
chef, en vertu de l'imperium
de ce dernier,
qui l'autorisait à exercer la discipline la plus sévère,
pouvant aller jusqu'à la peine capitale ou la décimation.
Comme chez les Spartiates,
cette obéissance
devait aussi jouer lorsque le soldat n'était pas sous les armes
: le général avait tendance à se comporter comme un
patron envers ses hommes qui avaient recueilli honneur(s) et butin sous
sa direction experte et prévoyante ; il lui semblait donc normal
de leur réclamer des services de clientèle, et plus particulièrement
leur soutien lors des assemblées. C'était là un témoignage
de "gratitude".
![]()
Après avoir longuement
tartiné sur ces thèmes, M. Seruilius rappelle ses faits d'armes,
montre ses glorieuses blessures et termine sur une curieuse péroraison.
Curieuse, mais pleine d'enseignement :
"Tribuns, invitez, s'il vous plait, les tribus à voter à nouveau. Quant à moi soldats..."Le texte de Tite-Live comporte ici une lacune. Fort heureusement, Plutarque nous donne sa version :(Tite-Live, Histoire romaine, XLV, 39)
"Mais allons, appelle-les à voter ; moi, je descends et je vais les suivre tous pour reconnaitre les méchants et les ingrats qui à la guerre veulent être flattés plutôt que commandés."(Plutarque, Vie de Paul Emile, 31, dont on trouvera une traduction anglaise ici)
![]()
Résultat ? Les soldats
comprennent toute la finesse du message et leur général aura
son triomphe...

En 186, le consul Sp. Postumius Albinus prit connaissance, sur dénonciation, des activités délictueuses d'une secte vouée au culte de Bacchus. Tite-Live nous rapporte les faits en détail dans les chapitres 8 à 19 du livre XXXIX.
Ce culte à l'origine réservé aux femmes s'était d'abord déroulé en plein jour et dans le respect de la décence, de la morale (selon les critères romains, s'entend) et de la légalité. Mais une prêtresse campanienne, une certaine Paculla Annia, avait apporté des changements considérables : l'on ne recrutait plus désormais que des jeunes gens de moins de 20 ans, "naïfs et sans défense". Les rassemblements et initiations se déroulaient désormais de nuit, en secret, ce qui favorisait toutes sortes de scandales, désordres, violences, et activités frauduleuses : hommes et femmes de toutes conditions et de tous âges étaient mêlés ; lors "des scènes de débauches, auxquelles participaient des hommes libres et des femmes de la bonne société", "chacun pouvait se livrer sans contrainte à ses pulsions secrètes" (XXXIX, 8). A la débauche et aux violences sexuelles, s'ajoutaient faux témoignages, testaments et signatures, accusations mensongères, empoisonnements, "meurtres à l'intérieur des familles" et disparitions de corps. Ceux qui refusaient de se livrer à ces abominations étaient sacrifiés comme des victimes du culte, et le bruit des cymbales couvrait les hurlements des malheureux ainsi immolés. En résumé, "bafouer tous les interdits était la meilleure forme de dévotion" (XXXIX, 13). Si, heureusement, cette secte était encore peu nombreuse (7.000 membres d'après Tite-Live), sa politique de recrutement en masse, et notamment dans la"bonne société", faisait craindre aux autorités l'apparition d'un état dans l'Etat, qui minerait la sécurité publique et individuelle et menacerait le gouvernement de la cité elle-même (XXXIX, 16).
Que ces faits soient pure invention, vérité partielle (vraisemblablement) ou (ce qui m'étonnerait) totale a peu d'importance ici : il faudrait, pour résoudre cette question, comparer cette affaire avec, non seulement avec ce que l'on sait du monde des sectes actuelles, mais également avec la symbolique et la mythologie du "grand complot", dont les affaires des Poisons sous Louis XIV et Dutroux à la fin XXème siècle constituent de magnifiques illustrations. Ce qui m'intéresse ici, c'est la réaction des autorités, et plus particulièrement le rôle pivot du Sénat, dont les magistrats ne furent que les exécutants zélés et les assemblées civiques, des chambres d'entérinement.
Sp. Postumius fit rapport au Sénat, qui se montra d'abord "atterré" :
"à la peur du complot, qui menaçait l'Etat sous couvert de réunions nocturnes et secrètes, s'ajoutait la crainte de découvrir quelque coupable au sein de leur propre famille."Mais, se ressaisissant, il émit des senatusconsultes qui confiaient aux consuls la mission de diligenter une enquête extraordinaire sur les Bacchanales, de protéger ceux qui avaient révélé le complot et d'inciter à la dénonciation par la promesse de récompenses. Les activités de la secte furent interdites, l'on rechercha activement et interna préventivement ses prêtres et desservants jusqu'au procès, et l'on enquêta sur ceux qui en avaient fait partie. Des patrouilles nocturnes furent organisées pour empêcher tout rassemblement suspect (XXXIX, 14). Les prévenus qui ne se présenteraient pas à la convocation seraient condamnés par contumace. Il était en outre interdit de recevoir, cacher ou aider les fuyards en quoi que ce soit (XXXIX, 17).
Sp. Postumius Albinus monta à la tribune (à mon sens, des comices tributes), exposa longuement au peuple les horreurs et turpitudes commises sous le couvert de ce culte de Bacchus, insista ensuite lourdement sur l'ampleur du danger qu'il faisait courir personnellement à chaque citoyen comme à l'Etat, opposant les rassemblement secrets et criminels des Bacchants aux assemblées civiques romaines, légalement constituées et convoquées :
" La secte n'est pas très puissante pour l'instant, mais ses membres augmentent de jour en jour et elle est en passe de devenir une force redoutable. Vos ancêtres ont interdit tout rassemblement, sauf dans des cas bien précis : les comices centuriates signalés par l'étendard sur la citadelle (= l'Arx, l'un des sommets du Capitole), la convocation des conciles de la plèbe par les tribuns ou l'assemblée du peuple ordonnée par un magistrat."Enfin, ayant affirmé que les dieux eux-mêmes étaient offensés de ce que leur autorité divine serve de couverture à ces crimes, Sp. Postumius protesta de son sens du devoir, ainsi que de celui de son collègue, assurant que l'enquête serait menée jusqu'au bout (XXXIX, 15 & 16).(XXXIX, 15)
Passé un premier mouvement de panique qui déferla sur Rome et toute l'Italie, la répression s'organisa avec une remarquable brutalité : les arrestations se succédèrent et les dénonciations s'accumulèrent. Les chefs de la secte furent arrêtés et passèrent aux aveux. Les membres du culte qui n'avaient pas commis de crime furent condamnés à des peines de prison. Ceux qui avaient trempé dans le crime et les activités délictueuses, à mort. En une phrase glaçante, Tite-Live révèle qu' "il y eut plus d'exécutions que d'emprisonnements". Les femmes condamnées furent remises à leur famille pour que leur sentence soit appliquée en privé. Les sanctuaires de Bacchus à Rome et en Italie furent détruits, le culte interdit, mais, avec une méfiance à l'égard du sacré et un pragmatisme bien romains, les sanctuaires les plus anciens furent épargnés, et les dévôts sincères du dieu purent poursuivre leur culte (XXXIX, 18) dans des conditions très strictes : telles étaient les prescriptions du Senatus Consultum de Bacchanalibus, l'un des textes essentiels pour la connaissance du latin archaïque :
[Q(uintus)] Marcius L(uci) f(ilius), S(purius) Postumius L(uci) f(ilius) co(n)s(ules) senatum consoluerunt n(onis) Octob(ribus), apud aedemTraduction :
Duelonai. sc(ribundo) arf(uerunt) M(arcus) Claudi(us) M(arci) f(ilius), L(ucius) Valeri(us) P(ubli) f(ilius), Q(uintus) Minuci(us) C(ai) f(ilius) de Bacanalibus quei foideratei
esent, ita exdeicendum censuere: «neiquis eorum [B]acanal habuise velet. seiques
esent, quei sibei deicerent necesus ese Bacanal habere, eeis utei ad pr(aitorem) urbanum
Romam venirent, deque eeis rebus, ubei eorum v[e]r[b]a audita esent, utei senatus
noster decerneret, dum ne minus senator[i]bus C adesent, [quom e]a res cosoleretur.
Bacas vir nequis adiese velet ceivis Romanus neve nominus Latini neve socium
quisquam, nisei pr(aitorem) urbanum adiesent, isque [d]e senatuos sententiad, dum ne
minus senatoribus C adesent, quom ea res cosoleretur, iousisent. ce[n]suere.
sacerdos nequis uir eset. magister neque uir neque mulier quisquam eset.
neve pecuniam quisquam eorum comoine[m h]abuise velet. neve magistratum,
neve pro magistratu[d], neque virum [neque mul]ierem qui[s]quam fecise velet.
neve post hac inter sed conioura[se nev]e comvovise neve conspondise
neve conpromesise velet, neve quisquam fidem inter sed dedise velet.
sacra in [o]quoltod ne quisquam fecise velet. neve in poplicod neve in
preivatod neve exstrad urbem sacra quisquam fecise velet, nisei
pr(aitorem) urbanum adieset, isque de senatuos sententiad, dum ne minus
senatoribus C adesent, quom ea res cosoleretur, iousisent. censuere.
homines plous V oinvorsei virei atque mulieres sacra ne quisquam
fecise velet, neve inter ibei virei plous duobus, mulieribus plous tribus
arfuise velent, nisei de pr(aitoris) urbani senatuosque sententiad, utei suprad
scriptum est.» haice utei in coventionid exdeicatis ne minus trinum
noundinum, senatuosque sententiam utei scientes esetis, eorum
sententia ita fuit: «sei ques esent, quei arvorsum ead fecisent, quam suprad
scriptum est, eeis rem caputalem faciendam censuere». atque utei
hoce in tabolam ahenam inceideretis, ita senatus aiquom censuit,
uteique eam figier ioubeatis, ubei facilumed gnoscier potisit.atque
utei ea Bacanalia, sei qua sunt, exstrad quam sei quid ibei sacri est,
ita utei suprad scriptum est, in diebus X, quibus vobeis tabelai datai
erunt, faciatis utei dismota sient. in agro Teurano.(Senatus Consultum de Bacchanalibus)
"Quintus Marcius fils de Lucius, Spurius Postumius fils de Lucius, consuls, ont consulté le Sénat aux Nones d'Octobre au temple de Bellone. Ont participé à la rédaction Marcus Claudius, fils de Marcus, Lucius Ualerius, fils de Publius, Quintus Minucius, fils de Caius. Au sujet des Bacchanales des alliés, on a voté de proclamer ce qui suit : que nul parmi eux n'ait de Bacchanal. S'il en avait pour prétendre être dans l'obligation d'avoir un Bacchanal, qu'ils viennent trouver le préteur urbain, à Rome. Qu'après leur audition sur ce sujet notre Sénat décide, à condition qu'au moins cent sénateurs assistent à cette délibération. Chez les Bacchants qu'aucun homme ne se présente, ni citoyen romain ni citoyen de droit latin ni allié, à moins de s'être présenté au préteur urbain. Comme prêtre qu'il n'y ait aucun homme. Comme président qu'il n'y ait ni homme ni femme. Que nul ne détienne ni caisse commune ni magistrature. La promagistrature, que nul ne s'en revête ni homme ni femme. Qu'après cela nul ne prenne d'engagement collectif par serment mutuel ni par voeu ni par obligation ni par promesses civiles, que nul n'échange sa parole avec quiconque. Les actes de ce culte, que nul ne les accomplisse en secret, ni en public ni en privé ; que nul n'accomplisse d'acte de culte en dehors de Rome. A plus de cinq personnes en tout, hommes et femmes, que nul n'acccomplisse des actes de culte et que n'y assistent pas plus de deux hommes et trois femmes sinon avec l'autorisation du préteur urbain et du Sénat, comme il a été stipulé plus haut. Ces prescriptions, ordre vous est donné de les proclamer à l'assemblée publique pendant au moins trois intervalles de marché (= trois nundinae, soit 27 jours - voir Fasti). Il a paru bon de vous instruire de la résolution du Sénat - voici quelle fut cette résolution : s'il existait des contrevenants aux dispositions stipulées plus haut, les sénateurs ont décidé qu'ils seraient passible de la peine de mort." Et que vous notifiez ceci sur une tablette de bronze, le Sénat en a justement décidé ainsi, et que vous ordonniez de la fixer où elle puisse être connue facilement et que les Bacchanlaes, s'il y en a, excepté s'il y avait quelque chose de sacré, comme il est écrit ci-dessus, soient dissoutes dans les dix jours après que ces tablettes vous auront été remises. Dans le champ Teuranien."Quant à ceux qui, les premiers, avaient pris le risque de dénoncer les activités des Bacchants, ils furent, par senatusconsultes, récompensés en argent (100.000 as, la qualification censitaire de chevalier !) et en améliorations de leur statut civique. Les indicateurs furent soit grâciés, soit récompensés (XXXIX, 19).(Traduction de J.-M. Pailler pour la partie en italiques)
| Pièce | Multiple | Remarques |
| Obole | ||
| Drachme | = 6 oboles | 4,36 grammes d'argent
Salaire minimum d'un ouvrier, d'un mercenaire ou d'un rameur de la flotte athénienne |
| Tétradrachme ou statère | = 4 drachmes | |
| Mine | = 100 drachmes | |
| Talent | = 60 mines
= 6000 drachmes |
Soit environ 26 kilos d'argent |
Chaque cité ayant son propre étalon, et les dévaluations faussant les estimations, iI est oiseux de vouloir convertir les monnaies antiques en un équivalent actuel. La seule indication fiable est le salaire minimum.
Ajoutons, et cela concernait plus particulièrement les mercenaires, le darique, pièce d'or frappée dans les ateliers du Grand Roi. Un darique équivalait à 24 ou 25 drachmes.
Jusqu'à plus ou moins 500 ACN,
les échanges
s'évaluaient en équivalent-bétail, bovins ou ovins.
Au IVème siècle ACN, se répandent des lingots de bronze
(aes rude) d'un poids
de 5 livres de 327 grammes,
soit 1,635 kilo ; plus tard, et ce jusqu'au IIIème siècle
ACN, ces lingots furent frappés d'images animales, notamment le
boeuf, le porc ou le mouton (aes
signatum).
Aes
signatum
Lingot
de 5 livres, soit 1 kilo 635
C'est vers 280 ACN que Rome frappe ses première monnaies. Les premières pièces d'argent datent de 269 ACN.
Le système
| Pièce
(abréviation) |
Multiple | Remarques |
| As | Première émission : vers 280 ACN
Monnaie de bronze A l'origine, une livre de 10 (et non 12) onces, soit 272,5 grammes de bronze (as libralis ou as librarius) Au IIIème, il descend à 109 grammes Au IIème siècle ACN, il descend encore à 1 once (as uncialis), soit 27,25 grammes de bronze Il cesse d'être frappé sous Sylla pour reparaître en 15 ACN, valant seulement 1/3 d'once |
|
| Sestertius
(IIS ou HS) |
= 2,5 as | IIS & HS = II
as et semi
Première émission : 269 ACN Monnaie d'argent Au début du IIème siècle ACN, il passe à 4 as A partir de 43 ACN, il sera frappé en bronze |
| Denarius
(X) |
= 4 sesterces
= 10 as |
X = 10 as
Première émission : 187 ACN Monnaie d'argent Passe à 16 as à la fin du du IIème siècle ACN |
| Aureus | = 100 sesterces
= 25 deniers |
Créé en 49 ACN par César
Comme son nom l'indique, monnaie d'or |
| Sestertium | = 1000 sesterces |
C'est très
joli, mais quels étaient les revenus et que pouvait-on
s'acheter
avec tout cela ?
Un ouvrier du temps de Cicéron touchait quotidiennement 3 HS, soit 12 as. Les terres et affaires d'un Sénateur aux revenus modestes lui rapportaient de 150 à 200 fois plus, soit de 450 à 600 HS par jour.
Jean-Noël Robert a établi un "panier de la ménagère" sous Auguste.
Produits courants
|
| |
| 500 grammes de pain
5 oeufs |
1 |
| 1 poulet
1 livre (= 327 grammes) de fromage frais 1 setier (sextarius = 0,54 litre) d'huile d'olive |
2 |
| 3 litres de vin ordinaire | 5 |
| 1 kilo de porc ou de poisson
1 lapin |
8 |
| 1 boisseau (modius = 8,78 litres) de blé | 12 |
Produits de luxe
|
| |
| 1 livre (= 327 grammes) de poivre | de 64 à 240 |
| 1 litre de garum (sauce au poisson) | 600 |
| 1 paire de pigeons gras | 4.000 |
| 1 surmulet | 20.000 |

Le système de nomination des individus est révélateur d'une société. Ainsi il n'est pas indifférent qu'en francophonie européenne, la personne soit désignée par un prénom et un nom de famille (Ex : Nestor Burma), mais que s'y intercale, en russe, le patronyme (Ex : Fiodor Mikhaïlovitch - fils de Michel - Dostaïevskii), et aux Etats-Unis, le nom de famille de la mère (Ex : William Tecumseh Sherman) : le premier système proclame l'autonomie de la personne, le deuxième l'inscrit strictement dans la filiation paternelle, le troisième dans la lignée paternelle et maternelle.
A Rome, point besoin de carte d'identité pour évaluer avec précision le statut social d'un individu : il suffit de lui demander son nom complet.
![]()
Premier
cas
: les tria nomina : P
+ NG + C
Tout citoyen romain a droit aux trois noms :
Un prénom (praenomen)
: choisi par le père, obligatoirement dans la liste suivante,
donnée ici dans l'ordre alphabétique des abréviations.
|
| Prénom | Abréviation | Prénom |
| |
|
| Aulus | Lucius | Quintus | ||
| Appius | Marcus | Sextus | |||
| Gaius | Manius | Servius | |||
| Gnaeus | Mamercus * | Spurius | |||
| Decimus | Numerius * | Titus | |||
| Kaeso * | Publius | Tiberius |
* Les prénoms marqués d'une astérique étaient peu usités.
Un nomen
gentilicium, "gentilice" ou nom de la
gens.
Exemples : Ualerius, Iulius, Fabius, Cornelius, Aemilius.
Un surnom (cognomen)
: à l'origine; il s'agissait d'un sobriquet désignant
- une particularité physique : Ahenobarbus,
"Barberousse",
Nasica,
"Au nez mince et pointu", Uerrucosus, "Verruqueux",
Crassus,
"épais" ;
- une caractéristique morale : Brutus,
"Imbécile",
Lentulus,
"Un peu lent", Magnus, "Grand", Corculum,
"Sagesse", Lepidus,
"Charmant", Cunctator, "Temporisateur",
Ouicula, au caractère doux comme une "Petite
brebis" ;
- des attitudes, manies, tics : Gurges,
"Glouton", Bibulus
&
Potitus, "Buveur", Tremulus, "Agité".
Le surnom finit ainsi par devenir l'élément des tria nomina qui individualisait le mieux la personne.
Notons que le fils ainé, destiné à prendre en charge la patria potestas de son père au décès de celui-ci, se voyait attribuer ses trois noms.
![]()
Deuxième
cas : et si une gens
comporte plusieurs branches
? P + NG + C1 + (CEU)
Il arrivait qu'une gens se divise en plusieurs branches (stirpes). Dans ce cas, le cognomen devenait héréditaire, et servait à désigner une stirps particulière de la gens. Ainsi, les Cornelii se divisaient en différentes branches : Dolabella, Scipio, Sulla. Certaines personnes se voyaient alors attribuer soit un second cognomen honorifique (cognomen ex uirtute), tels que Macedonicus, Asiaticus ou Africanus rappelant des victoires militaires, soit un sobriquet (signum) permettant de distinguer les individus (Gnaeus Cornelius Scipio Asina, "Ane", et Gnaeus Cornelius Scipio Caluus, "Chauve").
Les différentes branches se subdivisant elles-mêmes en sous-branches, les surnoms et sobriquets se transmettaient également de père en fils. Par exemple, le sobriquet Nasica finit par désigner une sous-branche des Cornelii Scipiones. La liste des cognomina avait alors tendance à s'allonger : le nom complet de Fabius "le Temporisateur" était Quintus (P) Fabius (NG) Maximus (C1) Uerrucosus (C2) Ouicula (C3) Cunctator (CEU). Certaines gentes pratiquaient ainsi une véritable capitalisation des mérites des ancêtres : un magistrat du début de l'Empire n'alignait pas moins de 37 cognomina.
Troisième
cas : et si l'on était adopté ? P + NG + C1 + C2 en -anus
+ (CEU)
L'adoption n'était pas rare à Rome, et plus particulièrement dans la nobilitas, où elle permettait, non seulement d'assurer la continuité de la famille, mais aussi de tisser des liens politiques. Dans ce cas, l'adopté prenait les tria nomina de celui qui l'adoptait. Cependant, afin de ne pas être confondu avec un fils ainé, il ajoutait un second cognomen en -anus dérivé de son ancien nomen gentilicium. Le cas le plus connu est celui de Publius Cornelius Scipio Aemilianus : petit-fils de L. Aemilius Paullus qui périt à Cannes et fils du vainqueur de Pydna, il fut adopté par le fils ainé de Scipion l'Africain. Suite aux prises de Carthage et de Numance, son nom complet était donc Publius Cornelius Scipio Aemilianus Africanus Numantinus.
![]()
Quatrième
cas : les femmes
Prénom : à
l'origine, il rappelait une caractéristique physique, plus
particulièrement
la chevelure (Antilia, "Casque d'or", Rodacilla,
"Flamboyante")
ou les yeux (Caesellia, "Fille aux yeux pers"). Cet
usage, qui définissait
la femme comme elle était vue de l'extérieur, s'effaça
devant l'habitude de féminiser les prénoms masculins (Gaia,
Lucia,
Publia,...),
démonstration supplémentaire du fait que l'homme était
la référence sociale.
Nom : le prénom
lui-même devint d'usage de plus en plus rare : l'on ne donnait plus
aux filles que le nomen gentilicium
féminisé
(les filles de César et d'Aurelia se nommaient toutes deux Iulia)
suivi éventuellement d'un surnom, comme les filles de Iulius Bassianus,
Iulia
Domna (épouse de Septime Sévère) et Iulia Maesa.
La recherche du surnom témoignait parfois d'une remarquable originalité
: les deux filles de Marc Antoine et d'Octauia s'appelaient
respectivement
Antonia
Major et Antonia Minor...
Lorsque la femme était
de bonne famille, la coutume précisait le nom du mari et/ou du père
: Caecilia Metella, fille de Q. Caecilius
(Metellus) Creticus,
épouse de Crassus.
![]()
Cinquième
cas : l'étranger ou l'esclave qui devenait citoyen romain : P +
NG + AN
Il prenait le prénom et le nomen gentilicium de celui qui lui avait conféré la citoyenneté, qu'il faisait suivre de son ancien nom. Deuix exemples : le notable celte Gedemon, fait ciuis romanus par Jules César, devint Gaius Iulius Gedemon. L'esclave Pallas, affranchi de la gens Antonia, s'appela désormais Marcus Antonius Pallas, et forma avec Callixte, Polybe et Narcisse le quatuor de choc d'affranchis impériaux, ambitieux forcenés et brillants fonctionnaires, qui administraient l'Etat sous Claude. En outre, en ce qui concerne l'ancien esclave, l'indication de filiation est remplacée par "affranchi (libertus) d'Untel."
Le cas de C. Iulius Gedemon permet de suivre le processus de romanisation des populations locales : l'arrière-grand-père, Eporotsovidos, était encore un pur celte ; C. Iulius Gedemon et C. Iulius Otuaneunos, le grand-père et le père, étaient des celtes romanisés, tandis que le cognomen de C. Iulius Rufus ("Roux"), le fils, indiquait clairement qu'il était complètement romanisé.
L'affranchi d'une femme prendra le nomen gentilicium de celle-ci, et comme les femmes n'ont pas/plus de prénom, celui du père de son ancienne propriétaire : ainsi, un affranchi de Livie, seconde épouse d'Auguste et fille de Marcus Liuius, s'appelait-il Marcus Liuius Menophilus.
![]()
Sixième
cas : l'enfant né hors du mariage légal
N'ayant pas de père légalement reconnu, il porte évidemment le gentilice de sa mère.
On lui trouve une filiation imaginaire qui souligne sa qualité de bâtard : sa fiche d'état-civil mentionne Spurii filius, "fils de Spurius", prénom qui ne trompe personne, Spurius signifiant "bâtard", comme dans cet exemple cité par Michel Meslin : C. Mamercius Ianuarius, enfant naturel de Mamercia Grapta, porte le gentilice de sa mère, suivi de la mention Spurii filius.
![]()
Septième
cas : l'esclave : N + "esclave de X"
L'esclave étant, au regard de la loi, une chose, il ne porte, comme les animaux, de nom qu'à partir du moment où il commence à servir. Ce nom, choisi par son maitre, a souvent une allure grecque, et il est suivi de la mention "esclave (Seruus abrégé en S.) d'Untel". Par exemple, un autel funéraire d'Ariminium fut offert par MARTIALIS M(ARCI) ATONI PRIMIGENI, "Martialis (Esclave de) Marcus Atonius Primigenius".
Successus Publicus Ualerianus illustre deux cas particuliers : le gentilice en -anus indique qu'avant de devenir esclave de l'Etat (Publicus), Successus fut la propriété de Ualerius.
Les mentions
d'état-civil : filiation & tribu
Les inscriptions et documents officiels mentionnaient :
la filiation, sous
la forme "Fils de" + le prénom du père abrégé.
Par exemple, S. Filius
pour Sexti
Filius.
En ce qui concerne l'affranchi,
l'indication de filiation est remplacée par "affranchi (libertus
abrégé en L.) de" + le
prénom
de l'ancien maitre abrégé.
Ainsi, l'un des donateurs d'un monument funéraire de Rimini
était Q(VINTVS) OVI(VS) Q(VINTI) L(IBERTVS) BAR(GATES),
soit
"Q. Ouius Bargates, affranchi de Quintus."
Nous avons vu dans le septième
cas que le nom de l'esclave était suivi de la mention
"esclave d'Untel".
Le sixième cas nous
a montré que, lorsque la femme était de bonne
famille,
l'on indiquait le nom du mari et/ou du père :
Caecilia Metella Q(uinti) Caecilii Cretici F(ilia)
Crassi (uxor),
soit "Caecilia Metella, fille de Q. Caecilius (Metellus) Creticus,
épouse
de Crassus."
la tribu, l'une des
35 circonscriptions électorales où était inscrit le
citoyen, mentionnée elle aussi, en abrégé : Arn.
pour Arnensis.
En voici la liste :
| Aemilia | Cornelia | Maecia | Publilia | Stellatina |
| Aniensis | Esquilina | Menenia | Pupinia | Suburana |
| Arnensis | Fabia | Oufentina | Quirina | Teretina |
| Claudia | Falerna | Palatina | Romilia | Tromentina |
| Camilia | Galeria | Papiria | Sabatina | Velina |
| Crustumina | Horatia | Pollia | Scaptia | Voltinia |
| Collina | Lemonia | Pomptina | Sergia | Veturia/Voturia |
Oui, 7 X 5, il y en a bien 35.
Les indications de filiation
et de tribu se plaçaient, en abrégé, entre
le nomen et le cognomen
:
La dalle offerte à Gaius Nonius Caepianus mentionne C(AIO)
NONIO C(AI) F(ILIO) AN(IENSI) CAEPIAN(O), soit "à C. Nonius
Caepianus, fils de Gaius, de la tribu Aniensis."
Le noyau sociologique des Latins primitifs est la gens (plur : gentes), qui "regroupe, autour de son chef, non seulement ceux qui se réclament d'une parenté de sang, à partir d'un ancêtre commun auquel on remonte en lignée masculine, mais un certain nombre d'hommes placés sous sa dépendance, les clients" (Michel Meslin). La gens est elle-même divisée en familles (familia) qui, sous le même toit, rassemblent trois générations dirigée par le pater familias. Cette structure fait donc coexister deux formes de liens, l'un de famille, l'autre de dépendance, tous deux pourtant regardés comme des variantes de la relation de paternité :
Patronus
Pater (notez
la parenté étymologique)
------------ = --------
Cliens
Filius
La gens rassemble donc la famille consanguine et les clientes, a un territoire de pacage et de culture (pagus), des coutumes (mores) et usages juridiques (iura) particuliers, ainsi que des cultes privés (sacra gentilica) : lien avec un dieu particulier auquel elle offre un sacrifice annuel, entretien d'une chapelle (sacellum), rites funéraires particuliers, lieu de sépulture commun, mariage religieux (confarreatio). Le tout sous l'autorité incontestée et pesante du chef de famille (paterfamilias) qui exerce un pouvoir sans partage sur les biens, propriétés et esclaves (mancipium), ses enfants et affranchis (potestas) et les femmes de la maisonnée (manus). L'une de mes connaissances, issue de la "grande ville", a eu, vers la fin des années 80, le "bonheur" de vivre quelque temps dans une ferme du Midi qui regroupait un aïeul, avatar moderne du pater familias, et deux générations de descendants, qui tiraient leurs ressources de l'élevage de caprins et de la fabrication de produits laitiers. Chaque vendredi, l'aïeul descendait à la ville, y écoulait au marché le produit du travail de la communauté et... empochait les gains dont il disposait à son gré "pour le plus grand bien de la communauté".
Il s'agit donc d'une société rigide, où l'éducation vise, non à développer l'esprit d'initiative et l'autonomie individuelle, mais à imposer les valeurs collectives axées autour de l'obéissance et du respect dus aux coutumes incarnées dans le pater/patronus, et à reproduire le modèle technico-socio-économique des ancêtres, "qui a toujours marché."
Société traditionaliste donc, et à évolution lente, si lente qu'elle n'est pas perceptible de génération en génération, ce qui donne à ses membres une impression de permanence qui renforce encore l'immobilisme du modèle socio-culturel.

A la mort (souvent violente) du roi, l'on désignait par tirage au sort parmi les sénateurs un interroi (interrex), qui assumait le pouvoir et ses insignes, et demandait au peuple d'élire un nouveau roi, choix qui était ensuite ratifié par les Patres, une prise d'auspice vérifiant enfin l'assentiment des dieux à cette élection. Si aucun roi n'était élu dans les cinq jours, un nouvel interrex était désigné, et les sénateurs se succédaient ainsi au pouvoir jusqu'à ce qu'un roi soit élu.
Voilà pour la théorie. Tite-Live nous indique déjà en I, 17 que l'assemblée du peuple "pour ne pas sembler en reste de bons procédés" (sic), "décida et résolut de laisser le sénat choisir le roi."
La procédure était donc la suivante : après la désignation du futur roi par les Sénateurs, l'interrex convoquait les comices curiates afin qu'elles "créent" le roi en votant une loi qui lui confiat l'imperium :
"Citoyens, désignez un roi pour le succès, la réussite et le bonheur de l'Etat : telle est la décision des pères. Ceux-ci ratifieront ensuite votre choix s'il s'est porté sur le digne successeur de Romulus."Cette creatio était suivie, peut-être d'une nouvelle ratification par le Sénat, et certainement d'une inauguratio, cérémonie par laquelle l'assentiment de Jupiter était sollicité : ayant conduit le roi à la citadelle, l'ayant fait assoir sur une pierre, ayant tracé dans le ciel un espace quadrangulaire sacré et orienté (templum) de son bâton recourbé (lituus), l'augure posait la main droite sur la tête du roi et prononçait la formule suivante :(Tite-Live, Histoire romaine, I, 17)
"Jupiter, notre père, s'il est juste que X dont je touche la tête règne sur Rome, donne-nous un signe qui nous révèle ta volonté à l'intérieur des limites que j'ai tracées."Le roi prenait ensuite les auspices.(Tite-Live, Histoire romaine, I, 18)
Il apparait cependant que le choix du roi, dès les rois latino-sabins, ne fut même pas laissé aux Sénateurs, quoi qu'en dise Norbert Rouland, trop centré sur sa thèse de la continuité, de l'omniprésence et du poids du pouvoir de l'aristocratie pastorale dans la vie sociale et politique romaine depuis les temps les plus reculés. En effet, si Numa Pompilius et Tullius Hostilius semblent avoir été élus selon la procédure décrite plus haut (Tite-Live, I, 18 et I, 22), il n'en fut pas de même pour leurs successeurs : Ancus Martius était le petit-fils de Numa Pompilius par sa mère. Tarquin Ier Priscus, poussé par son épouse, l'énergique Tanaquil, s'introduisit dans l'entourage d'Ancus Martius, dont il gagna l'amitié et parvint à évincer les deux fils (Tite-Live, I, 34 & 35). Tanaquil, toujours elle, fit adopter, sous couvert d'un présage (Tite-Live, I, 39), un jeune garçon par Tarquin : cet enfant que les dieux auraient ainsi désigné s'appelait Seruius Tullius, et sa mère adoptive ne contribua pas peu à son élection comme sixième roi. Enfin, Tarquin II Superbus, fils ou petit-fils de Tarquin Ier, fut grandement aidé dans sa prise de pouvoir par Tullia, l'une des filles de Seruius Tullius. L. Iunius Brutus lui-même, ce parangon de républicanisme dans la mémoire collective romaine, était fils de Tarquinia, soeur de Tarquin II (Tite-Live, I, 56) ! Si l'on ajoute que la tradition rapporte que Numa Pompilius avait épousé la fille du roi sabin Titus Tatius qui avait partagé le pouvoir avec Romulus, et que Tullius Hostilius était le fils né d'un premier lit d'une certaine Hersilia, l'une des épouses de Romulus, l'on peut soupçonner fortement que c'était le roi, et non le Sénat, qui désignait son successeur, et que ce choix ne s'opérait, ni au hasard, ni, comme l'on s'y attendrait, selon un principe agnatique, mais exogamique et utérin.
Ces éléments me font douter des pouvoirs réels du Sénat lors de l'élection du rex : certes, comme l'indique Rouland, la procédure était longue et compliquée, mais elle ne laissait pas la désignation du roi aux mains des Patres : les jeux étaient faits d'avance, et il fallait sans doute apaiser la susceptibilité des Sénateurs en leur laissant croire que leur rôle était décisif. L'interrègne était vraisemblablement l'occasion de négociations et de tractations entre le futur roi et l'aristocratie sénatoriale, celle-ci lui marchandant l'investiture en échange de concessions, droits et privilèges.

Ces comices étaient, à l'origine, l'assemblée du peuple convoquée (calari signifiant sans doute "être appelé par le roi") par le calator, héraut du roi qui leur communiquait les décisions royales en matière de calendrier.
Sous la Res Publica, aux Kalendae de chaque mois, l'un des Pontifes mineurs, ayant observé la nouvelle lune, déterminait les dates des Nonae (1er quartier) et des Idus (pleine lune). Ensuite, en compagnie du Rex Sacrorum, il se rendait sur le Capitole à la Curia Calabra. "Kalendae", "calata", "calator" et "calabra" sont quatre termes dérivée du radical de kalare, "appeler". Après le sacrifice d'un bélier à Ianus, dieu des commencements, le Pontife proclamait devant le peuple le nombre de jours jusqu'aux prochaines nones, soit le 5, soit le 7, et ce au moyen d'une des deux formules archaïques suivantes : soit il répétait 5 fois "Dies te quinque kalo, Iuno Couella", soit il prononçait 7 fois "Septem dies te kalo, Iuno Couella." L'épithète Couella n'est pas claire, mais il semble que Iuno était invoquée car elle présidait aux croissances, en l'occurence celle de la lune. Le peuple était, par la même occasion, informé des fêtes religieuses du mois.
Une fois le jugement prononcé, il n'y avait à Rome aucune autorité publique habilitée à obliger le perdant d'un procès à s'exécuter. S'il ne le faisait pas, le gagnant avait à engager une procédure spéciale, la manus iniectio, "saisie privée, mainmise", qui s'appliquait plus particulièrement aux débiteurs, dont le cas illustre particulièrement bien ce mécanisme juridique.
Si, trente jours après la sentence, le débiteur n'avait pas remboursé son créancier, celui-ci le faisait comparaître devant le tribunal du préteur, où il mettait la main sur lui en prononçant la formule "puisque tu as été condamné pour X sesterces en ma faveur et que tu n'as pas payé, pour cette raison, je me saisis de toi." Si le débiteur payait, l'affaire était arrêtée. Dans le cas contraire, un uindex, c'est-à-dire un parent ou ami du débiteur à même de l'aider, pouvait engager un nouveau procès contre le créancier.
Si tel n'était pas le
cas, le magistrat remettait
le débiteur entre les mains de son adversaire, qui l'incarcérait
dans sa prison privée (vous avez bien lu) pendant 60 jours. Attention
Si, au bout des 60 jours, personne n'avait secouru le débiteur impécunieux, deux choses pouvaient se passer : soit il était "vendu au delà du Tibre" (= en dehors de Rome, car nul ne peut être esclave dans sa propre cité), soit il était purement et simplement mis à mort. Une disposition légale prévoyait même qu'au cas où il y aurait plusieurs créanciers, le corps du malheureux était partagé entre eux au prorata des dettes. Il semble que cette mesure n'ait été appliquée que fort rarement. On n'en voit d'ailleurs pas l'intérêt, sinon celui de faire un exemple. Plus tard, il semble que la manus iniectio se soit adoucie : le créancier pouvait emmener le débiteur chez lui, où il le faisait travailler jusqu'à ce que la dette soit éteinte (du point de vue du créancier, cela s'entend).
Cette détention n'était pas drôle, on l'aura compris. Tite-Live rapporte en un passage célèbre l'évènement qui déclencha la révolte de la plèbe en 495 :
"(... ) un vieillard, portant la marque de tous les sévices qu'il avait subis, s'écroula au forum ; ses vêtements étaient d'une saleté repoussante, mais sa faiblesse physique, que trahissait son teint et sa maigreur, était plus lamentable encore ; sa barbe et ses cheveux longs accentuaient son air farouche. (Pendant qu'il faisait la guerre comme centurion, ses terres avaient étédévastées ; comme il était incapable de rembourser ses emprunts), on finit par s'en prendre à lui et son créancier ne l'avait pas réduit en esclavage mais jeté en prison et torturé ; et il montrait à l'appui de ses dires les plaies horribles laissées par des blessures récentes."(Tite-Live, Histoire romaine, II, 23)
Cortège
funéraire romain
Plaque
de calcaire
Amiternum
Ier
siècle ACN
Normalement, le plus proche parent recueillait le dernier soupir du mourant par un ultime baiser.
Les rites funéraires ne servaient pas seulement à procurer une dernière demeure au défunt, mais aussi à purifier les vivants de la contagion sacrée apportée par le contact avec la mort. Celle-ci était en effet ressentie par les Romains comme une souillure qui frappait toute la maison et ses habitants (familia funesta, "famille en deuil"), qui devaient s'en délivrer par les rituels appropriés.
En premier lieu, elle appelait le mort à haute voix, solennellement, par une conclamatio lugubre ; l'absence de réponse du défunt témoignait de son éloignement définitif. Le corps était ensuite lavé, parfumé et habillé d'une toge avant d'être exposé sur un lit de parade dans l'atrium de la maison durant 3 à 7 jours. Pendant ce temps, la maison était signalée à l'attention du public par des rameaux de pin ou de cyprès teints en rouge.
Passé ce délai, commençait la partie publique des funérailles (funus). Le décès avait été annoncé au temple de Libitina, déesse des morts. Un cortège se formait : accompagnés de porteurs de torches allumées, défilaient la famille en vêtements sombres, des musiciens, des pleureuses, des acteurs qui mimaient les travers et tics du défunt, et, pour les familles les plus nobles, des hommes portant les masques (imagines) et les insignes des ancêtres du défunt qui s'étaient illustrés au service de la cité par leurs mérites civils et militaires. Dans les grandes familles, ces masques, qui reproduisaient les traits du mort avec cette remarquable exactitude qui fait toute la beauté et la présence du portrait romain, étaient conservés dans un reliquaire disposé dans un endroit en vue de l'atrium, particulièrement honorés et exposés lors des grandes fêtes religieuses et des sacrifices publics. Ce cortège suivait un lit de parade sur lequel était disposé le corps du défunt placé sous un mannequin le représentant, et surmonté d'un baldaquin orné de signes astraux.
Si le mort était un personnage célèbre, le cortège faisait une halte au Forum, à la tribune aux harangues des Rostres, où, debout à côté du mort placé en position verticale, l'un de ses fils majeurs ou l'un des membres de la famille prononçait son éloge funèbre, rappelant ses mérites acquis au service de la cité.
Arrivé à l'extérieur de la ville, soit l'on inhumait, soit l'on incinérait le corps, les deux pratiques étant attestées concurremment. Dans le cas de l'incinération, l'on prélevait préalablement un doigt du cadavre, pour l'enterrer afin de satisfaire à la coutume ancestrale de l'iniectio glebae, "action de jeter de la terre sur" ; les cendres, recueillies dans une urne, étaient portées dans l'un des tombeaux qui bordaient les routes aux portes de la ville.
Suivaient alors les feriae denicales, cérémonies destinées à débarrasser la maison et ses habitants de la souillure de la mort : la première était balayée, les seconds, purifiés par le feu et l'eau, devaient observer quelques jours chômés : le deuil était même une excuse valable pour ne pas se présenter aux convocations du tribunal. Un banquet familial clôturait cette période de purification.

Quels étaient alors le statut et le lieu de résidence du défunt dans l'au-delà ?
Les Romains, qui croyaient à une forme de survie après la mort, désignaient les âmes des défunts de deux termes :
Manes,
Dii
Manes : Les Mânes, ou Dieux Mânes, étaient
les âmes des morts, censées résider dans les profondeurs
de la terre. A priori, ils étaient bienveillants, ce qu'indique
l'étymologie du substantif, "les Bons". L'on disait donc "les
Dieux Mânes de X" pour parler de son âme.
Umbra
: le mort était aussi une "ombre" (umbra),
que les rites décrits dans les rituels
funéraires romains fixent dans son tombeau, où elle continue
à vivre, tout en descendant sous terre, dans le monde des morts.
Il y a contradiction, me direz-vous entre ces deux affirmations, le même être ne pouvant se trouver simultanément à deux endroits différents. N'oublions pas que nous sommes dans l'univers religieux, qui fonctionne suivant des règles parfois difficiles à comprendre pour les adeptes du logos et les descendants intellectuels des Sophistes que nous sommes. Un car de ces braves dames espagnoles qui pratiquent le tourisme religieux résoudra l'énigme : elles passent d'église en cathédrale et de basilique en chapelle, à travers l'Europe catholique, pour prier Marie. Pour elles, tout en résidant au ciel, la Madonne est présente simultanément dans chacun de ces lieux de culte, où elle assume en outre des fonctions, noms et aspects divers, voire opposés : en général blanche, couleur de peau commandée par la logique historique, elle peut être parfois être "noire", couleur qui l'inscrit dans la lignée des Grandes Mères. Il s'agit donc de ne rater aucune église où se pratique un culte d'importance de la Sainte Vierge, et ce afin de capitaliser les bénéfices religieux qu'elle apporte sous ses formes variées : toujours différente et douée du don d'ubiquité, elle reste toujours la même, celle qui réside au ciel pour intercéder en faveur des humains. Autre exemple : il m'est arrivé de rencontrer un Chrétien féru d'astronomie et d'observation nocturne des astres, qui prétend que l'on va "au ciel" après la mort. Apparemment, il parle du même ciel, et notre esprit vacille, et nous regardons notre homme comme un fou : comment peut-il, à propos de la même réalité physique, tenir deux discours contradictoires, l'un scientifique et rigoureusement analytique, l'autre métaphysique et fidéiste ? Le mystère trouve son explication dans l'évidence suivante, que notre homme n'éprouve pas le besoin de (se) formuler : ce n'est pas du même ciel qu'il parle, même si c'est le même qu'il montre, car son esprit fait bien la distinction entre le ciel de l'expérience matérielle et celui de la foi religieuse.
Nous verrons dans la notice consacrée aux fêtes des morts que les âmes pouvaient, à certains moments bien précis de l'année, remonter se mêler aux vivants. L'essentiel à retenir ici est que tout un commerce, le plus souvent empreint d'un grande familiarité, était ainsi possible entre ceux-ci et les Ombres.
Elles s'organisaient en deux grands cycles opposés par l'attitude que l'on prêtait aux Mânes.
![]()
Parentalia : Idibus Februariis
- a.d. IX Kalendas Martias NP = du 13 au 21
février
- jour néfaste p(ublic ?)
Feralia
: a.d. IX Kalendas
Martias F = 21 février
- jour faste
Caristia
: a.d. VIII Kalendas
Martias C = 22
février - jour comitial
Durant cette période,
on célébrait
une neuvaine en l'honneur des parents défunts : il s'agissait des
dies
parentales, ou dies
ferales, le verbe
parentare
signifiant
"célébrer une cérémonie funèbre,
faire un sacrifice en l'honneur d'un mort" (Félix Gaffiot),
"faire
parentes,
traiter en parentes"
(Georges Dumézil),
et feralis,
"qui a rapport aux Dieux Mânes,
funèbre, qui a rapport aux morts" (Félix Gaffiot).
Les rites publics : la
Grande Vestale offrait un sacrifice funéraire au nom de l'Etat romain
le premier jour de la neuvaine, période durant laquelle les magistrats
ne portaient pas leurs insignes, les temples restaient fermés, les
feux ne brûlaient pas sur les autels et il était interdit
de célébrer les mariages : ces jours étaient classés
comme religiosi,
c'est-à-dire déclarés
particulièrement néfastes par décret du Sénat,
donc impropres à toute activité, qu'elle soit privée,
publique ou religieuse.
Les rites privés
: Durant la neuvaine, les vivants s'occupent de leurs morts,
qui "remontent
et errent ça et là et se repaissent des mets qu'on leur a
servis" (Georges Dumézil), et ne semblent pas vouloir
inquiéter
les vivants.
Le dernier jour, aux Feralia, l'on se rend sur les tombes, que l'on décore de couronnes et l'on offre un festin simple de blé, de sel, de pain trempé dans du vin et l'on répand des violettes.
Le lendemain, toute la famille se réunit pour célébrer les dieux Lares et confirmer, lors d'un repas, la bonne entente de tous ses membres dans le souvenir des ancêtres décédés : cette fête s'appelle Caristia, ou Cara cognatio, "chère parenté". Pour citer les Fastes d'Ovide :
"C'est un réconfort, en quittant les tombeaux de ceux de nos proches qui sont morts, de reporter aussitôt nos regards vers les vivants... et de regarder tout ce qui reste de notre sang... L'encens est offert aux dieux familiaux et à Concorde, le vin coule en l'honneur des Lares à la tunique retroussée."Une autre cérémonie, plus étrange cette fois, se déroulait à cette occasion, en l'honneur de Tacita, la Mater Larum. Plutôt que de le paraphraser lourdement, je
"Des jeunes filles s'assemblent autour d'une vieille femme. Celle-ci, avec trois doigts, place trois grains d'encens sur le seuil de la maison, en offrande aux esprits de ce "passage". Elle attache une poupée de plomb avec des fils sur lesquels elle a prononcé des formules magiques. Elle tourne sept fèves noires dans sa bouche. Puis elle coud et rôtit une tête de sardine préalablement enduite de poix et transpercée par une aiguille de bronze. Après avoir répandu quelques gouttes de vin, elle partage le liquide restant entre elle et les jeunes filles, avant de prononcer la formule solennelle : "Nous avons lié les langues ennemies et les bouches hostiles."Se mêlent ici plusieurs symboliques : les fèves noires sont aussi utilisées lors des Lemuria, pour chasser les Mânes menaçants ; la sardine servait à la procuration de la foudre ; clouée et cousue, elle représente les bouches des médisants que l'on fait taire ; ceux-ci sont assimilés, par le silence, aux morts, d'où le symbole des poupées de plomb entravées. Le rite sert donc à se protéger des mauvaises langues durant toute l'année à venir, en rejetant les médisants dans le silence de la mort.(Michel Meslin, L'homme romain)
![]()
Lemuria : a.d.
VII Idus Maias - a.d.
V Idus Maias - a.d. III Idus Maias N = 9, 11 & 13
mai - jours
néfastes
Mais les Mânes n'étaient pas toujours aussi aimables...
A trois reprises au cours du mois de mai, les 9, 11 et 13, les ancêtres, sous la forme de Lemures, sortaient de leurs sépultures pour réinvestir silencieusement leurs anciennes demeures. Cette présence des revenants était ressentie par les vivants comme intrusive, inquiétante, voire menaçante : l'on craignait que les Lemures ne se saisissent de l'un des membres de la maisonnée pour l'emporter dans leur monde. Il fallait donc "racheter" ceux-ci et chasser ceux-là des habitations. Plutôt que de paraphraser lamentablement un grand auteur, je vous livre ce que dit Ovide de ce rite :
"Vers le milieu de la nuit, quand le silence favorise le sommeil, quand les chiens et les divers oiseaux se sont tus, l'homme qui n'a pas oublié les anciens rites et qui craint les dieux se lève. Ses deux pieds sont sans chaussures. Faisant claquer ses doigts réunis contre le milieu de son pouce, il se signale, pour éviter qu'une ombre légère, s'il marchait sans bruit, ne surgît devant lui. Trois fois, il se lave les mains dans l'eau d'une fontaine ; il se tourne et prend dans sa bouche des fèves noires qu'il crache ensuite derrière lui en disant : "Je jette ces fèves ! Par ces fèves, je me rachète, moi et les miens !" Il répète cette formule neuf fois, sans regarder derrière lui : on pense que l'ombre ramasse l'offrande et, invisible, le suit. De nouveau il touche l'eau, fait tinter un objet de bronze et prie l'ombre de sortir de sa maison. Par neuf fois, il dit encore : "Mânes de mes pères, sortez !" Alors seulement il se retourne, convaincu qu'il a correctement accompli les rites."

Contexte
:
Une croyance et deux coutumes nous fournissent la clé de la relation du Romain au tombeau.
La croyance en la présence
de l'ombre (umbra)
du mort dans son tombeau. Ombre, rappelons-le, animée de sentiments
bienveillants à l'égard des vivants.
Les tombeaux romains
n'étaient pas rassemblés dans ces "villes ou villages des
morts" que sont les cimetières modernes, situés à
courte distance des agglomérations des vivants, certes, mais quand
même à l'écart de celles-ci : ils bordaient les
routes à la sortie des villes. Toute personne qui empruntait
les
uiae était sûre de
passer,
à un moment ou à un autre, entre une double rangée
de monuments funéraires. Il y avait donc une proximité, voire
un commerce plus grand et plus fréquent entre les morts et les vivants
qu'à notre époque, où, pour entrer en contact avec
les morts, il faut vraiment le vouloir. Cette proximité et ce commerce
étaient suscités, notamment, par les inscriptions funéraires
qui ornaient les tombes, interpellant les voyageurs ou les promeneurs.
L'on peut imaginer ceux-ci s'arrêtant pour admirer un monument plus
beau ou spectaculaire que les autres, lire une inscription frappante
par
l'élégance de son tracé, les qualités littéraires
de son style ou l'intérêt de son contenu, pique-niquer, se
reposer à l'ombre ou faire un peu de gymnastique dans ces petits
parcs ou aires de sport qui entouraient parfois la sépulture d'un
homme riche. Etait-on saisi d'une fringale de lecture ? On sortait de
la
ville pour se promener entre les tombeaux, véritable bibliothèque
à ciel ouvert et gratuite : dans une société avec
écriture plutôt que de l'écriture, les majuscules de
ces textes relativement courts qu'étaient les inscriptions funéraires
mettaient la lecture
De nos jours, les inscriptions
funéraires, rédigées par la famille ou les proches
du défunt, traduisent, souvent en termes convenus, la douleur plus
ou moins réelle des vivants : les règlements de compte avec
un conjoint ou un parent particulièrement haï ou méprisé
sont d'autant plus remarquables et choquants qu'ils sont rares ; en
d'autres
termes, l'on sait se tenir... A Rome, sauf dans le cas des mineurs
d'âge
ou de personnes mortes prématurément (voir les inscriptions
dédiées à Euphrosynè, à Nunnurica, à
la petite Irène et à Gauius et sa soeur sur cette
page), c'était le défunt qui, de son vivant, avait
soigneusement composé sa propre épitaphe. Mieux : de
nos jours, parler de sa mort, de ses funérailles et du sort qui
sera réservé à son cadavre au mieux suscite la gêne,
au pis constitue une preuve de mauvais gout et/ou d'idées morbides.
Chez les Romains, par contre, parler de son futur tombeau et de son
épitaphe
était un sujet de conversation courant, et il était de bon
ton de donner lecture de celle-ci à ses invités lors d'un
diner ; l'on n'hésitait pas non plus à interroger un proche
sur ses intentions en la matière : l'on pouvait ainsi juger de la
justesse et du bon ton de l'épitaphe et rassurer l'intéressé
sur le sort qui attendait sa mémoire publique. En effet, ce
que disait avant tout l'épitaphe, ce n'étaient ni les sentiments
plus ou moins éplorés de la famille et des amis, ni les regrets
du défunt de quitter la vie, mais le statut et le rôle
sociaux de ce dernier.
![]()
Que disaient
les monuments funéraires ?
D'abord le nom du
défunt. Evidemment, direz-vous. Mais le nom
romain précisait, parfois avec une remarquable indiscrétion,
le statut social du personnage concerné : si L.
Egnatius,
fils de Lucius, de la tribu Aniensis, pouvait se vanter
d'être
citoyen romain ingénu, c'est-à-dire né de père
citoyen et d'une fille de citoyen, Gaius Sentius Phronimus,
qui,
pour nous, portait un nom romain comme un autre, pouvait difficilement
dissimuler son origine servile aux yeux de ses contemporains : la
consonance
grecque de son surnom suffisait à l'identifier comme affranchi.
Ensuite, si le défunt
avait exercé des fonctions publiques, l'épitaphe
les
détaillait, car c'était les services rendus à la cité
qui comptaient dans la vie d'un notable romain. Notre L. Egnatius était
sévir, et cela valait la peine d'être mentionné sur
sa sépulture. Bien que ne figurant pas sur un monument funéraire,
la dédicace à C. Nonius (ici)
représente un beau témoignage de cette capitalisation des
charges publiques. Notons que, parfois, l'on ne se contentait pas de
mentionner
la fonction la plus élevée, mais que la carrière tout
entière du défunt était détaillée, pour
la plus grande fierté de sa famille et de ses proches, et le
ravissement
des chercheurs modernes.
Ce qui était visé ici, c'était la mémoire collective. Contrairement au Chrétien, le Romain païen ne croyait pas en une survie personnelle de l'âme dans un au-delà où seraient comptabilisés et sanctionnés péchés commis et bonnes actions accomplies sur terre : il ne serait plus qu'une ombre. Pour le reste, il estimait ne pouvoir rien affirmer de raisonnable sur ce qui l'attendait dans l'au-delà ; ce genre de spéculations ne l'intéressait d'ailleurs pas fort. Il pensait par conséquent que la seule immortalité résidait dans le souvenir que la communauté entretiendrait du défunt et des bienfaits qu'il lui avait prodigués :
"La mort est terrible pour ceux dont tout s'éteint avec la vie, mais non pour ceux dont la renommée ne peut périr."Les épitaphes, qui contribuaient à entretenir et à garder vivace ce souvenir, étaient ainsi tournées à la fois vers le passé et l'avenir.(Cicéron, Paradoxe des Stoïciens, II, 18)
Le passé du défunt l'inscrivait dans le mos maiorum, "coutume des ancêtres", ensemble d'attitudes mentales et de comportements particuliers à un lignage (gens), dans la chaine de mérites publics et privés qui le reliait à tous les ancêtres de sa gens, dans la vie politique, sociale et mentale de la cité. Lors de l'éloge funèbre d'un homme illustre aux Rostres,
"tandis que le peuple entoure le cercueil, le fils du défunt - s'il a un fils majeur et si ce dernier se trouve à Rome - sinon quelqu'un de sa famille, monte à la tribun et rappelle les mérites du défunt et les exploits qu'il a accomplis durant sa vie. On revoit ce qu'il a fait, et cela n'est pas vrai seulement pour ceux qui ont participé à ses exploits, mais aussi pour tous les autres. Telle est alors l'émotion ressentie par tous que le deuil frappant la famille est comme le deuil de la cité tout entière."Mais ce passé alimente l'avenir. En effet, longtemps après sa mort, le mort laissera un souvenir dans la mémoire, non seulement de ses proches, mais aussi et surtout des générations futures :(Polybe, Histoire, VI, VII, 53)
"Des milliers d'années et des milliers de races se lèveront dans l'avenir, ce sont elles qu'il faut regarder, car si la gloire donne du prix à la vertu, elle ne saurait périr. Sans doute les propos de la prospérité ne nous toucheront point, mais bien que nous n'y soyons plus sensibles, on nous honorera plus tard ; on parlera de nous."La société romaine était une société du face-à-face, où tout le monde s'estimait en droit de commenter le comportement d'autrui. Vu par le petit bout de la lorgnette, cela donnait rumeurs et ragots d'autant plus vrais qu'ils sont invérifiables. Mais Sénèque élève la perspective de ce regard collectif pour l'étendre à l'humanité du futur : d'un futur très lointain, d'une humanité qui n'est plus seulement romaine. Cette vision grandiose parait étrangère à ce pragmatisme terre-à-terre que nous attribuons volontiers et sans trop réfléchir à l'esprit de ces Romains obtus ; en fait, elle est très romaine. Rapprochons-la de l'acquisition de la citoyenneté : l'étranger qui devenait citoyen romain n'accédait pas directement à la citoyenneté entière et complète, mais s'en voyait conférer d'abord des formes inférieures, droit latin ou citoyenneté sans droit de vote (ciuitas sine suffragio) ; la citoyenneté complète (ciuitas cum suffragio), c'était son fils ou l'un de ses descendants qui l'acquerrait. L'homme romain travaillait donc pour l'avenir :(Sénèque, Lettres, 79, 14-17)
"La création d'une famille, la perpétuation de notre nom, l'adoption des enfants, le soin apporté aux testaments, les monuments mêmes des tombeaux avec leurs inscriptions, que nous font-ils entendre, sinon que notre pensée s'étend jusque dans l'avenir."Cette mémoire des mérites servait en outre d'exemple aux jeunes générations :(Cicéron, Tusculanes, I, 14)
"Pour un jeune homme qui aspire à la renommée et à la valeur, il est difficile d'assister à un spectacle (= les funérailles d'un grand homme) plus beau que celui-là, plus capable de stimuler en lui le courage et la vertu."Dans les grandes familles, cette stimulation aux vertus propres à faire un grand serviteur de l'Etat était renforcée quotidiennement par le spectacle des masques des ancêtres glorieux exposés bien en vue dans l'atrium.(Polybe, Histoire, VI, VII, 53)
Cette représentation
majestueuse de la mémoire collective, qui reflète une idéologie
somme toute aristocratique, celle des couches les plus élevées
de la population, est à l'origine d'inscriptions funéraires
quelque peu raides et compassées, traduisant de la part du notable
l'autosatisfaction de l'homme de devoir et d'honneur animé du désir
d'imposer post mortem une image valorisante de soi. Mais tout un corpus
différent nous laisse entrevoir une autre relation au lecteur.
Nous avons remarqué que le monument à Euphrosynè (voir cette page) entamait un dialogue avec celui-ci : "HAVE ... SALVE" , ces salutations étant celles que le passant adresse à la jeune défunte. L'âme du mort qui, ne l'oublions pas, est censée être présente dans le tombeau, se montre familière et aimable, parfois souriante avec le passant, l'incitant à se reposer auprès de sa sépulture, lui souhaitant bon voyage et de longues années de vie, lui demandant un bonjour, une pensée, le remerciant d'avance des fleurs déposées sur son tombeau.
"On a placé Lollius sur le bord de cette route pour que les passants lui disent : 'Bonjour Lollius' !"Le défunt profite parfois de l'occasion pour donner une leçon de vie à son interlocuteur, tirant souvent une morale fataliste et/ou désabusée de son séjour sur terre. Puisque le corps partira en poussière, puisque l'on ne peut rien affirmer sur ce qui viendra après la mort, puisque le temps qui nous est imparti est si court, autant ne pas se soucier de l'au-delà et se résigner à son sort :"Salut, Fabianus !
- Que les dieux vous accordent leurs bienfaits, les amis ! Et vous voyageurs, que les dieux vous soient propices, à vous qui vous arrêtez près de Fabianus. Allez et revenez sains et saufs. Vous qui me jetez des fleurs, vivez de nombreuses années !"
"J'ai vécu et l'espace de temps que la fortune n'avait donné, je l'ai accompli."Cette résignation et cette indifférence se traduisent même sur certaines pancartes funéraires en initiales stéréoptypées :
N.F.F.N.S.N.C. = Non Fui, Fui, Non Sum, Non Curo = Je n'étais pas, je fus, je ne suis plus, je ne m'en occupe pas."Ce nihilisme n'est pourtant pas paralysant : nous ne sommes pas dans une pièce de Beckett. Il s'associe, surtout dans les périodes de troubles, à un appétit effréné de jouissances. La vie est brève, l'au-delà ne nous apportera rien, autant en profiter tant que l'on est sur terre :
"J'ai vécu chichement tant qu'il m'a été donné de vivre, alors je vous conseille de prendre plus de plaisirs que je n'ai fait. C'est ça, la vie : on arrive jusqu'ici, et pas plus loin. Aimer, boire, aller au bain, voilà la vraie vie : après, il n'y a plus rien. Je n'ai jamais suivi, moi, les conseils de quelque philosophe. Méfiez-vous des médecins, ce sont eux qui m'ont tué."Rechercher le plaisir, mais sans illusion, et rester conscient de la précarité de l'existence humaine, telle est la leçon qu'illustrent et enseignent, de manière bien plus saisissante, des mosaïques et des vases à boire mettant en scène des squelettes buvant et jouant de la lyre :
"La jouissance est le bien suprême."
"Voyageur, qui que tu sois, si en passant tu lis ces lignes, arrête-toi. Apprends comme je fus arraché à la vie de manière igominieuse. Je n'ai pu vivre plus de trente ans : un esclave m'ôta la vie et lui-même se jeta dans le fleuve. Le Main l'enleva, lui qui avait ôté la vie de mon maitre."

Les Lupercalia sont la fête de Faunus. il s'agit d'un dieu agreste, de la campagne, par opposition à la fois à la ville et aux régions lointaines et inconnues. Fécondateur et protecteur des troupeaux, il n'en est pas plus rassurant, ni moins sauvage et mystérieux. C'est un coureur des bois qui apparaît aux paysans, parfois pour les brimer et les vexer, et la légende étiologique des Lupercalia telle que la rappelle Ovide met en évidence ses deux caractéristiques principales : il est Inuus (de inire "pénétrer"), c'est-à-dire qu'il pénètre tous les êtres vivants (sexuellement, s'entend) et Fatuus : du fond de la forêt, il prononce des paroles mystérieuses, à valeur parfois oraculaire.

Laraire de la maison des Vettii, à Pompéi
Les Lares sont des divinités protectrices d'un espace, d'un terroir, d'un territoire où vit et travaille l'homme romain : il y a ainsi des Lares des limites (Lares Compitales) séparant les champs contigus, et des Lares du foyer, Lar Familiaris, qui protège indistinctement tous les habitants de la maison, quel que soit leur âge, leur sexe, leur fonction, leur statut social, y compris, donc, les esclaves.
Comme le montre l'illustration ci-dessus, le Lar a son sacellum (petit sanctuaire) dans chaque habitation. C'est le premier à être salué par le maître de maison à son retour ; on lui fait des offrandes (grappes de raisin, gâteaux, couronne d'épis, voire un porc) à chaque Kalendes, Nones et Ides, aux jours de fête, et à l'occasion d'événements heureux, mariage, naissance, retour d'un long voyage. Il est représenté par deux jeunes gens dansant, la tunique retroussée, et brandissant un rhyton. Ils encadrent ici la représentation de l'ancêtre de la famille, tandis que le serpent figure le Genius familial.
Le Lar Familiaris n'est pas à confondre avec les Pénates, dieux qui résident exclusivement dans la maison, et plus particulièrement dans la réserve (penus), qu'ils protègent.

Le nom de cette divinité (variante : Carmentis) est dérivé du carmen, dont Carmenta/Carmentis est la personnification. Le carmen, c'est, au sens premier, "le chant, l'air, le son de la voix ou des instruments" (Félix Gaffiot) ; il s'agit d'une parole ou d'un chant puissant, efficient, qui a une influence sur le réel ou l'interlocuteur. De là, les sens dérivés de "réponse d'un oracle, prophétie, prédiction ; paroles magiques, enchantement ; formule religieuse ou judiciaire" (ibidem).
La légende des origines
fait d'elle tantôt la mère, tantôt l'épouse de
l'Arcadien Evandre, premier colon du Palatin, à qui elle aurait
annoncé la future grandeur de Rome et le destin d'Hercule. On lui
attribue l'invention de l'alphabet latin : paroles orale et écrite
ont la même efficacité.
Divinité de la voyance, Carmenta est liée au destin, ou plutôt à son annonce ; rien d'étonnant à ce qu'elle soit concernée par les naissances. A la limite, elle intervient comme une véritable sage-femme. Voilà pourquoi elle est flanquée de deux compagnes, Postuorta/Postuerta et Prorsa/Porrima/Antevorta. Les érudits latins rapportent ces noms soit aux deux directions du temps, le passé et l'avenir (n'oublions pas que nous sommes dans le mois de Ianus), soit aux positions de l'enfant lors de la naissance, la tête ou les pieds en avant.
Carmenta est qualifiée
de nympha, autrement
dit de divinité
inférieure, des bois, des eaux ou des fontaines. En l'occurence,
il s'agit d'une nympha
des eaux : les faits
indo-européens associent le don de prophétie et les eaux,
et, surtout, dans le cas romain, Carmenta est associée à
Iuturna lors de sa fête, les
Carmentalia, qui a lieu les a.d. III
Idus Ianuariis et a.d. XVIII Kalendas Februarias (voir Fasti pour une présentation du
calendrier romain).

Cette divinité mineure, qui patronne les artisans de l'eau, est originaire de Lauinium, tout comme Castor et Pollux. Une série de faits l'associent en effet aux jumeaux :
la fontaine de Juturne (des
vues ici),
qui lui est dédiée au Forum, se trouve entre la maison du
Pontifex
Maximus et le temple
de castor et Pollux ; ce temple leur aurait été dédié
suite au voeu du consul A. Postumius lors de la bataille du lac Régille
contre les Latins ;
une variante plus spectaculaire,
d'influence grecque, fait apparaître deux cavaliers vêtus de
pourpre et montés sur des chevaux blancs lors de cette bataille
; le soir même, on les auraient vus en train de faire boire leurs
chevaux à la... fontaine de Juturne, où ils auraient annoncé
l'issue heureuse du combat ;
enfin, à Lauinium,
le culte de Iuturna est associé à celui des "Castorei
Podlouqueique qurois" (c'est du latin archaïque
et j'ai
pêché cela dans Dumézil, qui explique que qurois
est une transcription du grec Dioskourois).
Iupiter = Zeus, Iuno = Héra, Minerua = Athéna. Nous lisons encore trop souvent les dieux romains au travers de l'interpretatio graeca, les rabaissant au rang de pâles reflets de leurs "homologues" grecs. Reconnaissons cependant que les érudits latins y mirent du leur pour expliquer leurs divinités selon le filtre grec et en déformer le sens.
Cette démarche fonctionne jusqu'au moment où l'on tombe sur les indigitamenta, listes ahurissantes de divinités mineures présidant aux différents gestes d'une cérémonie, d'une entreprise, d'actes de la vie quotidienne : Potina (de potare, "boire") aide l'enfant à boire, Educa (de edere, "manger") à manger, tandis que Cunina (cunae, "berceau") surveille son berceau et que Uaticanus préside à ses premiers mots. Ce type de divinités purement fonctionnelles et dépourvues de personnalité n'a pas d'équivalent dans la religion grecque. L'on peut même dire que, pendant longtemps, la religion romaine n'a connu que des dieux abstraits, quasi désincarnés, dépourvus de mythologie, car incarnations de catégories mentales et/ou de fonctions. Où trouver, alors, la mythologie romaine ? Dans son histoire...
Pour illustrer ce propos, je n'avais que l'embarras du choix. Celui-ci s'est porté sur Ianus, dieu spécifiquement romain, à qui l'on serait bien en peine de trouver un correspondant grec.
![]()
Le nom Ianus, que l'on retrouve dans ianua, "la porte", ianuarius, "janvier", et le nom de la colline du Janicule, dérive du radical indo-européen *-y-a- "l'action de passer, le passage". Robert Schilling le qualifie de "dieu introducteur, dieu des passages", et ce sous diverses formes.
Spatialement, Ianus
est le dieu, le gardien (ianitor)
de
la porte (ianua),
du seuil, interface
entre le monde extérieur ouvert, plein d'incertitudes, potentiellement
dangereux, voire hostile, et la sécurité du foyer domestique.
Il est donc à la fois Patulcius
(patere
"être ouvert") et Clusius
(cludere
"fermer"). Il se tient de même aux portes de la ville et le Janicule,
colline qui donne accès à Rome pour qui vient du nord, porte
son nom.
Temporellement, Ianus
est un (l'article a son importance, on le verra plus loin) dieu des commencements
(prima, initia),
moment essentiel de toute période et de toute activité humaine,
dont il présage et conditionne le déroulement. Par conséquent,
Ianus patronne, surveille et protège le temps vécu par l'homme
romain, dont on sait combien il est tourné vers l'action.
Ainsi, la matinée est placée sous son patronage : Horace le qualifie de "Père matinal , (...), toi par qui les hommes (...) mettent en train leur travail et leur activité, (...)". De même, aux Kalendes de chaque mois, le Rex Sacrorum et un Pontife mineur lui offrent le sacrifice d'un bélier avant d'annoncer les dates des Nones, des Ides et des fêtes du mois qui débute. Inutile de rappeler que le premier mois de l'année, Ianuarius, porte son nom. Il est enfin présent aux débuts de l'histoire romaine, comme premier roi du Latium et "d'un âge d'or, où hommes et dieux vivaient ensemble" (Georges Dumézil).
Cultuellement, culturellement
et socialement, il est invoqué au début de chaque prière,
comme dans l'invocation de la deuotio
:
"Iane, Iuppiter, Mars pater, Quirine, Bellona, Lares, diui Nouensiles, dii Indigetes, diui quorum est potestas nostrorum hostiumque, diique Manes, uos precor ueneror ueniam peto feroque, uti populo Romano Quiritium uim uictoriamque prosperetis hostesque populi Romani Quiritium terrore formidine morte afficiatis. Sicut uerbis nuncupaui, ita pro republica Quiritium exercitu legionibus auxiliis populi Quiritium, legiones auxiliaque hostium mecum diis Manibus Tellurique uoueo."Ce qui veut dire :
"Ianus, Iuppiter, Mars père, Quirinus, Bellone, Lares, dieux Novensiles (= importés de l'étranger), dieux Indigètes (= divinités romaines primitives et nationales) , et dieux qui ont pouvoir sur nos ennemis et dieux Mânes, je vous prie, supplie, demande et emporte la faveur que vous rendiez propice au peuple Romain des Quirites la force et la victoire et que vous frappiez de terreur, d'effroi et de mort les ennemis du peuple Romain des Quirites. Par ces mots que j'ai prononcés, je voue avec moi aux dieux Mânes et à la Terre les légions et les troupes auxiliaires de l'ennemi pour le succès de la république des Quirites ainsi que de l'armée, des légions et des troupes auxiliaires du peuple des Quirites."Dans la conception de l'embryon, il ouvre la voie à la semence. Il préside à des rites de passage, comme celui du Tigillum Sororium, poutre sous laquelle Horace dut se courber pour se purifier de la souillure du meurtre de sa soeur : l'enrôlement des jeunes guerriers se fait par le passage sous cette poutre, et, au retour de la guerre, le 1er octobre, les soldats y passent pour se débarrasser de la violence guerrière qui les anime. En outre, il est tenu pour l'inventeur de la religion, des temples et de la monnaie de métal : l'as de bronze, première pièce de la série, et que l'on offre comme étrennes (strenae) le premier janvier, porte son effigie.
![]()
A partir du moment où,
sous l'influence grecque, les Romains donneront figure humaine à
leurs dieux, Ianus sera représenté
comme Bifrons,
regardant dans deux
directions opposées : en effet, tout passage suppose un avant et
un après, un devant et un arrière.
Ianus entre par conséquent
dans une
double relation d'opposition, d'une part avec Iuno,
de
l'autre avec Iupiter.
Iuno préside
aussi aux débuts : ainsi, à chaque Kalendes, tandis que le
Rex
Sacrorum offre un sacrifice à Ianus, son épouse, la
Regina,
sacrifie une agnelle ou une truie à Iuno. C'est que, si Ianus patronne
les commencements par passage, Iuno le fait avec les débuts
par
naissance, par exemple sous la forme de Iuno
Lucina qui protège les femmes en couches et fait venir les
enfants à la lumière (lux).
Les Kalendes appartiennent
à Ianus, tandis que les Ides, le milieu du mois marqué par
la pleine lune, reviennent
à Iupiter : au premier, les débuts
(initia), au second la
souveraineté
et ce qu'il y a de plus élevé (summa).
Les
Romains dissociaient donc deux catégories mentales que les religions
du Livre confondent en Dieu : la primauté chronologique et la primauté
hiérarchique.
Terminons sur le mystère
des portes du temple de Ianus (voir sa
représentation sur
des monnaies romaines figurant sur cette
page), qui se trouvait au Forum (mais où ?). L'on sait, que,
lorsque Rome n'était pas en guerre, elles étaient fermées.
Par contre, on ne sait rien, ni de leur nombre, ni de leur disposition.
Les Anciens eux-mêmes avaient oublié ce que contenait ce temple
une fois les portes fermées : la guerre retenue prisonnière,
ou la paix gardée comme un trésor ?
"Voici donc le char tout ruisselant de lumière,
Et les quatre chevaux : le Soleil illumine
La terre ! Les astres sont éteints et l'éther
S'embrase, soir sacré ! La cime étincelante
Et vierge du Parnasse accueille la clarté
En faveur des mortels. Le parfum de la myrrhe
S'envole vers Phébos ; la prêtresse est assise
Sur un trépied divin ; la Delphienne prononce
Des oracles et dit : « Vous qui servez Phébos,
Allez à Castalie aux tourbillons splendides ;
Imprégnez votre corps de son onde pieuse
Pareille à la rosée, puis revenez au temple.
Soyez silencieux : c'est le meilleur augure
Et gardez-vous pieux ! Dites aux consultants
Ardents à rechercher d'agréables réponses
Que le silence seul est à recommander. »
Quant à nous, vaquons à ces occupations,
Celles que nous accomplissons depuis l'enfance.
Et munis de ces quelques rameaux de laurier,
Je m’en vais balayer le parvis de Phébos.
Décorons cet endroit de couronnes sacrées,
Déversons sur le sol la rosée parfumée,
Et chassons les oiseaux qui profanent les dons
À mon maître divin. À Phébos j’ai voué
Tout le cours de ma vie. Moi, je suis orphelin,
Et c’est avec dévotion que je le sers."
(Euripide, Ion, 82 -109 - C'est moi qui souligne)
Les libations (spondè)
Les offrandes végétales
Thusia : le sacrifice de partage et ses mythes![]() |
Les holocaustes
Autel
de Mars
Ostie
124
PCN
Le sacrifice, acte essentiel du culte romain, obéissait à des règles strictes.
![]()
Que
sacrifiait-on
?
Si les offrandes recevables étaient variées, prémices des moissons ou des vendanges, gâteaux, lait, vin pur, le sacrifice par excellence était le sacrifice sanglant.
Celui-ci obéissait à
une codification
méticuleuse attribuée, l'on s'en doute, à Numa Pompilius.
A
chaque dieu ou type de divinité, sa victime (hostia)
: les dieux reçoivent des mâles, les déesses, des femelles
; les Superi, dieux
ouraniens, des animaux
blancs ou blanchis à la craie, les Inferi,
divinités chthoniennes, des animaux noirs. La règle de la
"victime propre" doit être scrupuleusement respectée : ainsi,
Iupiter reçoit des boeufs, Quirinus, un agneau mâle, Cérès,
des truies fécondes, Tellus, une truie pleine, Mars des suouetaurilia.
Qu'il s'agisse d'animaux adultes (hostiae
maiores)
ou de lait (hostiae minores,
offerts surtout
lors les sacrifices privés), la victime devait être parfaite
: pas question de "se débarrasser" d'un animal malformé ou
souffreteux à l'occasion d'un sacrifice !
Suouetaurilia
Un sacrifice particulier était les suouetaurilia, ou offrande d'un porc, d'un mouton et d'un taureau à Mars lors des Ambarualia, à la clôture de chaque lustrum, ou lorsqu'une purification (lustratio) exceptionnelle s'avérait nécessaire. Ce sacrifice majeur était considéré comme une prévention de périls surnaturels prévisibles et un puissant remède aux violations graves de la loi religieuse. Une forme privée, mineure, pour la purification des champs, voyait l'offrande du même trio de victimes, mais cette fois de lait (suouetaurilia lactentia).
![]()
Officiants,
personnel et matériel
Marc-Aurèle
offrant un sacrifice
Relief
provenant de l'Arc de marc-Aurèle et figurant sur l'Arc de Constantin
173
PCN
Lors des sacrifices privés, l'officiant était bien entendu le maitre de maison. Pour les cérémonies officielles, il s'agissait d'un prêtre, Flamine, Pontife, Vestale, membre d'une confrérie (sodalitas, comme celles des Arvales, des Saliens ou des Luperques), parfois d'un magistrat secondé d'un Pontife qui lui indiquait gestes, répliques rituelles et prières.
Il était assisté de tout un personnel, que l'on voit bien sur le bas-relief montrant Marc-Aurèle en sacrificateur : victimaire chargé de la mise à mort et du dépeçage rituel, jeunes enfants (camilli), qui tendaient les objets du culte, joueur de flute qui couvrait les éventuels bavardages, car les appels au silence du héraut ("Fauete linguis" , "Gardez le silence" ou "Parcito linguam", "retenez votre langue") n'étaient pas toujours suivis d'effet.
L'officiant lui-même
était tenu de draper
sa toge d'une manière particulière, le cinctus
gabinus, qu'illustre cette statue de C. Iulius
Caesar Octauianus
Augustus, où l'on notera l'élément le plus caractéristique,
le pan couvrant la tête :
C.
Iulius Caesar Octauianus Augustus en Pontifex
Ier
siècle ACN
Le matériel lui-même faisait l'objet d'une incroyable codification et d'une classification ahurissante, car il s'agissait d'utiliser le bon instrument pour la bonne opération : vases à libation, tables sacrificielles, récipients, couteaux.
![]()
Déroulement
d'un sacrifice sanglant
La victime, ornée de bandelettes la consacrant à la divinité, les cornes parfois dorées, était conduite en procession à l'autel.
Pour les sacrifices des fêtes figurant au calendrier, les prêtres, Flamines, Pontifes, Vestales, ou Frères des sodalités effectuaient les gestes rituels : adresse de la prière au dieu destinataire du sacrifice, prière qui commençait par une invocation à Ianus et se terminait sur une autre, à Uesta ; consécration de la victime par immolation, c'est-à-dire saupoudrage de sa tête avec de la mola salsa, gâteau salé émietté dont on trouvera la recette ici, et aspersion avec du vin pur ; simulacre de mise à mort par effleurement de l'épine dorsale de l'animal avec le couteau sacré.
Lors des sacrifices offerts par un magistrat, celui-ci se contentait de répéter les formules et prières et d'accomplir les gestes rituels sur les indications du prêtre qui officiait obligatoirement avec lui.
Le victimaire procédait à la mise à mort d'un coup de hache pour les boeufs, de maillet pour les veaux et les porcs, puis découpait la victime, en faisant deux parts. La première, les entrailles (exta, coeur, poumon, membrane des intestins, rate et surtout foie), après examen (litatio) par un haruspice (haruspex) afin de vérifier si la divinité acceptait le sacrifice, faisait l'objet d'une cuisson longue et raffinée, rôtie à la broche ou bouillie : c'était en effet la part de la divinité, qui était ensuite placée sur l'autel et brulée par le Flamine responsable du sacrifice. Cette cuisson (inter exta caesa et porrecta, "entre la découpe et l'offrande des entrailles") rendait cette partie de la journée néfaste (voir Fasti pour cette notion). Quant aux uiscera (chairs, partie comestible, et non "viscères"), elles étaient, après cuisson, consommées, en cas de sacrifice public, par les prêtres, et en cas de sacrifice privé, par l'officiant et ses invités.
![]()
Pourquoi
offrir
des sacrifices sanglants ?
La pensée religieuse romaine reflète encore une vision archaïque des dieux, êtres supérieurs et tout-puissants, certes, mais dont les forces doivent être régulièrement restaurées. Ils ont donc besoin d'être nourris, ce qui explique la formule de consécration, macte esto, "aie accroissement". Le sang était considéré comme la substance la plus propre à leur rendre énergie et vigueur.
![]()
Pompe,
ferveur,
pureté, complexité, formalisme et perfectionnisme
Les sacrifices étaient marqués par une grande ferveur religieuse tant des officiants que de l'assistance, surtout s'il s'agissait de cérémonies solennelles, affirmation de la grandeur d'une Rome centre de l'univers et gratifiée de la faveur des dieux, pax deorum, "la paix avec les dieux".
De toute évidence, dans l'esprit des Romains, les dieux n'accordaient celle-ci qu'en échange de la perfection dans l'exécution des gestes rituels et l'énoncé des répliques et prières. Tout sacrifice, comme toute cérémonie religieuse, devait, pour plaire à son destinataire divin, être absolument parfait et s'accomplir rite, c'est-à-dire avec rigueur et selon les anciennes prescriptions, sans la moindre fantaisie ni initiative de la part des officiants et/ou de leurs aides. Des rites accomplis sans soin pouvaient entrainer la destitution du prêtre ou du magistrat peu scrupuleux, comme cela arriva aux Flamines P. Cloelius Siculus en 222 ACN et M. Cornelius Cethegus en 211.
Quelques exemples de ce formalisme minutieux et franchement étouffant. Il ne s'agissait pas qu'une miette de mola salsa tombe de la tête de la victime ; que le silence soit brisé par des bavardages, des éternuements ou des cris de souris ; que l'officiant inverse deux mots ou remplace un terme par son synonyme dans une réplique ou une adresse aux dieux ; que l'on se trompe de couteau ou de vase à libation.
De tels incidents, même involontaires, même résultant d'évènements extérieurs, pouvaient provoquer l'annulation du sacrifice, qu'il fallait alors recommencer depuis le début (instauratio). Plutarque fait état d'un sacrifice recommencé trente fois. En outre, ce manquement envers les dieux (piaculum) devait faire l'objet, de la part du prêtre "fautif", d'une offrande réparatoire, aussi désignée du substantif piaculum. L'on en venait même à offrir une victime préalablement (praecidanea hostia) au sacrifice principal, afin de s'excuser par avance auprès de la divinité de toute erreur ou manquement commis lors de la cérémonie du lendemain.

Avertissement
préalable
La mola salsa ne peut être préparée que par les Vestales. L'auteur dégage par conséquent toute responsabilité au cas où Iupiter, toujours Maximus, mais pas toujours Optimus, déciderait de vous foudroyer parce que vous ne remplissez pas les conditions (être de sexe féminin, vierge, habiter dans l'Atrium Uestae, entretenir le feu sacré de Rome dans l'Aedes Uestae, souscrire un engagement de 30 ans) de cette qualification.
![]()
Ingrédients
De la farine d'épeautre
(ador), dont les trois
Vestales les plus âgées
sont allées cueillir les épis la nuit, entre le 7 (Nonis
Maiis) et le 14 mai (Pridie
Idus Maias).
Notez qu'il s'agit de la période couvrant les Lemuria
et précédant immédiatement les Argei,
moment de purification et d'expulsion des revenants de la cité.
Du sel grillé (sal
coctum) et du sel dissout (muries
ou
muria).
De l'eau puisée à
la source des Camènes (nymphes aux chants prophétiques),
dans le vallon d'Egérie, et rapportée dans une amphore à
fond pointu (futtile),
qui ne doit en aucun
cas entrer en contact avec le sol. Toute autre eau est impropre à
la fabrication de la mola salsa,
et plus particulièrement
celle qui a circulé dans des canalisations !
![]()
Recette
Broyer les grains d'ador
à la meule en pierre propriété de l'Aedes
Uestae.
Cuire le sal
coctum et la muria
dans un pot en argile.
Mélanger les ingrédients.
Cuire dans des moules en
argile dont on aura scellé soigneusement le couvercle.
Pour démouler, briser
les moules.
réduire le gâteau
en poudre.
![]()
Comment
(s'en)
servir ?
Répandre la mola salsa sur la tête de la victime que l'on va sacrifier ; cette opération, qui sert à la consacrer, est désignée du verbe immolare. Procéder ensuite au sacrifice en respectant à la lettre les anciennes coutumes, et en faisant preuve d'une minutie scrupuleuse et d'une concentration sans faille dans l'exécution du moindre geste et la récitation des prières.
Fasti
des Frères Arvales
Débuts
des mois de septembre à novembre
Des fouilles menées dans le bois sacré (lucus) de Dea Dia, situé au cinquième mille de la Uia Campana, qui conduisait au nord de l'embouchure du Tibre, ont révélé un véritable trésor archéologique et anthropologique, les procès-verbaux (Acta) de l'une des confréries (sodalitas) les plus importantes, celle des douze Aruales Fratres, les Frères Arvales.
Ils célébraient leurs festivités en mai, aux Ambarualia, soit les 17, 18 et 19 (a.d. XVI Kalendas Iunias, a.d. XIV Kalendas Iunias, a.d. XIII Kalendas Iunias), soit les 27, 29 et 30 (a.d. VI Kalendas Iunias, a.d. IV Kalendas Iunias, a.d. III Kalendas Iunias) parallèlement aux processions du peuple autour de la ville et des champs (voir Fasti).
Leurs prières et sacrifices s'adressaient à Dea Dia, figure mystérieuse, mais en qui certains savants modernes voient une déesse du ciel lumineux et du beau temps nécessaire à la croissance de la végétation, ainsi qu'à une liste impressionnante de divinités majeures et mineures : les Semones, qui présidaient à la vie des semences, Iupiter, Iuno Regina, Salus Publica, Ianus, Mars, les Vierges divines et les Serviteurs divins, Fons, Flora, Uesta, un groupe de quatre indigitamenta relatifs aux opérations d'abattage des arbres, Adolenda ("Celle qui brûle"), Commolenda ("Celle qui élague"), Deferunda ("Celle qui transporte") et Coinquenda ("Celle qui émonde"), et à Si Deo si Deae ("Que tu sois dieu ou déesse"), "divinité" ainsi nommée par cette prudence rituelle romaine qui les incitait à couvrir tous les cas possibles afin de n'offenser aucun être surnaturel.
Voici un résumé de leurs festivités. Je me limiterai aux déplacements, actes rituels et cérémonies, vous épargnant les changements de vêtements.
![]()
Premier
jour
Dans la maison de leur Magister, les Arvales offraient de l'encens et du vin à Dea Dia, avant de toucher successivements des épis secs de l'année précédente, d'autres, verts, de l'année en cours, enfin des pains couronnés de laurier : ce geste de consécration assurait la continuité entre ces trois éléments. La statue de Dea Dia était ensuite enduite de crème parfumée (unguentum). Ces rites accomplis, ils délibéraient ou priaient jusqu'à midi. L'après-midi, après avoir pris un bain et s'être lavé les mains, ils gagnaient la salle à manger pour un repas partagé avec leurs jeunes assistants (Camilli) ; l'on offrait à nouveau du vin et de l'encens et faisait porter sur l'autel les épis secs et verts. Le meilleur pour la fin : distribution de douceurs, d'une sportula, "libéralité", ici de cent deniers destinée à couvrir les frais du repas, et de roses.
Deuxième
jour
Les cérémonies se déplaçaient au lucus de Dea Dia, où s'érigeaient un cirque et, sur une colline, un temple tétrastyle. Le matin, le Magister s'y rendait seul et commençait par offrir un sacrifice propitiatoire de deux cochons de lait à la divinité protectrice de la forêt, car on allait y introduire exceptionnellement des instruments de fer, acte strictement prohibé par les règles religieuses, et y couper du bois. Au temple, il sacrifiait ensuite une vache (honoraria), avant de retourner à l'autel du bois afin d'y offrir les entrailles (exta, essentiellement le coeur, les poumons, la rate et le foie, organe privilégié de la divination) des porcs. Il regagnait alors le cirque, où il offrait celles de la vache. Revenu au temple, il y rédigeait le procès-verbal de sa matinée, et se retirait sous sa tente pour attendre les autres Frères.
Ceux-ci, ayant contresigné le procès-verbal des cérémonies de la matinée, consommaient la viande et le sang des cochons sacrifiés le matin. Entourés d'une foule assez importante, ils gagnaient ensuite le lucus, où le Magister offrait une agnelle, dont il procédait à l'examen des entrailles (litatio), et où tous faisaient une oblation de vin et d'encens. De retour au temple, ils procédaient à deux nouveaux sacrifices simultanés : l'un, à l'intérieur, sur une table et dans des marmites, offert par les Fratres ; l'autre, à l'extérieur, sur le pré, par le Magister et un Flamine (lequel ?). Puis, les deux groupes se rejoignaient devant l'autel du lucus pour y collecter les offrandes volontaires au trésor du temple.
De retour au temple, ils se rangeaient devant celui-ci. Le Promagister de la Confrérie et le Flamine prenaient en main des vases à boire (scyphus) d'argent, la boite à encens (acerra) et le vase à vin (simpulum), et faisaient l'offrande de ces deux substances. Escortés d'esclaves publics, deux Frères allaient chercher les épis dans le temple ; le premier tendait ceux-ci de la main droite à son voisin, qui les recevait de la main gauche, et les transmettait à son voisin. Les épis faisaient ainsi le tour des prêtres, ensuite des esclaves publics. Tous se dirigeaient alors vers l'autel du temple pour aller y chercher les marmites où avaient cuit les exta ; après avoir prononcé des prières peut-être destinées à désacraliser les récipients, les Arvales jetaient ceux-ci sur les pentes de la colline.
Avant de parfumer à nouveau la statue de Dea Dia, de renvoyer esclaves et assistants et de fermer les portes du temple, les Fratres prenaient un repas de pain au laurier, de raves et d'autres légumes (lumemulia) cuisinés avec art.
Restés dans le temple, ils prenaient leurs livrets sacrés (libelli) et, tout en dansant un tripudium comme les Salii, scandaient leur chant (carmen), l'un des monuments du latin archaïque :
1. "Enos Lases iuuateTraduction adaptée de La religion romaine archaïque de Georges Dumézil et établie avec l'aide de Mesdames Leroy et Loukin :
2. Neue lue rue Marmar sins incurrere in pleores
3. Satur fu fere Mars limen sali sta berber
4. Semunis alterni aduocapit conctos
5. Enos Marmor iuuato
6. Triumpe ! Triumpe ! Triumpe ! Triumpe ! Triumpe !"
1. "Et Lares, aidez-nous !Mes traductrices m'indiquent que l'adresse à "Mars sauvage" du vers 3 serait à comprendre comme ceci, en suivant Dumézil et H. J. Rose :
2. Et ne permets pas à Fléau, à Destruction, Marmar, de faire irruption dans (pleores = ?) !
3. Sois rassasié, Mars sauvage, saute le seuil, tiens-toi debout (berber = ?) !
4. Convoquez tous les Semones à tour de rôle !
5. Et aide-nous, Marmor !
6. Triomphe !" (Je vous épargne la répétition)
"Sois rassasié (non de la violence, mais de nos offrandes), saute sur le bord du champ et prends-y ta faction."Quant au martèlement du sol par les pieds des danseurs, il avait pour but de stimuler les forces telluriques et d'en ranimer les énergies fécondantes, tout comme, encore aujourd'hui, le piétinement au rythme déhanché caractéristique des Gilles de Binche lors du Carnaval.
Les Frères sortaient alors pour toucher les autels et fleurir les statues, avant de procéder à l'élection du Magister de l'année suivante, qui entrerait en fonction le 17 décembre (a.d. XIV kalendas Ianuarias), autrement dit le jour des Saturnalia. Nouvelle distribution de roses et de sportules, nouvelle formulation de voeux, nouveau repas, cette fois d'allure archaïque et arrosé de vin mêlé de miel (mulsum).
Au cirque, se déroulaient alors des courses de chars et des concours d'équilibristes. La journée se clôturait dans la maison du Magister sur un repas offert par celui-ci à ses collègues.
Troisième
jour
Cette journée, nettement moins chargée, débutait chez le Magister sur un repas semblable à celui du premier jour ; suivait une distribution de sportules, de couronnes, de friandises et de vaisselle toscane.
Les
Aruales
Fratres et le bois![]()
Les cérémonies exposées ci-dessus montrent clairement les rapports entre les Arvales et les épis ; l'on peut donc voir en eux des prêtres des champs cultivés. Cependant, ils entretiennent également des relations privilégiées avec les bois, et plus particulièrement le lucus de Dea Dia.
Pour les Romains, les bois étaient des lieux mystérieux, pleins de bruits et de cris fantastiques, où le sacré pouvait se manifester de manière surprenante, étrange, inquiétante, voire violente et dangereuse : c'est le domaine de Faunus, le sauvage "coureur des bois", et de Siluanus, le maître de la forêt. Raisons impérieuses pour ne pas en offenser les divinités.
Il était, entre autres, strictement interdit d'introduire le moindre instrument de fer dans les bois sacrés. Or, parfois, cette introduction était nécessaire, par exemple lorsque le lucus de Dea Dia exigeait des soins, élagage ou abattage d'arbres. Les Fratres Aruales s'entouraient alors d'un luxe de précautions rituelles : tenue d'une réunion préalable de la Confrérie et rédaction d'un édit ; lors des opérations d'entretien, accumulation de sacrifices. Suouetaurilia (le sacrifice majeur, comme son nom l'indique, d'un porc, d'un bélier et d'un taureau) pour commencer le travail ; au cours de celui-ci, 2 vaches, 4 béliers, 20 brebis et 8 moutons étaient offerts aux divinités citées ci-dessus. Bien entendu, nouveau suouetaurilia pour l'achèvement des travaux ! De même, les Frères tenaient une assemblée spéciale avec, comme ordre du jour, "(réunion) pour l'introduction du fer (dans le bois sacré) nécessaire à la rédaction sur le marbre" des procès-verbaux de la Confrérie. L'expiation de cette introduction exigeait le sacrifice d'un agneau et d'un porc, ainsi que de gâteaux sacrificiels (strues et ferta). Le même sacrifice était renouvelé quinze jours plus tard, pour l'enlèvement desdits outils du bois.
![]()
L'on aura saisi sur le vif la complexité et la minutie des rituels romains, ainsi que l'obsession de la souillure et la crainte permanente de froisser toute divinité, si mineure soit-elle.

Comme les Aruales
Fratres, les Salii
formaient une
sodalitas,
en l'occurence de prêtres "sauteurs" (salire
= "sauter, bondir"), autrement dit
danseurs, de Mars, dont l'office
était d'ouvrir et de fermer l'année guerrière,
qui couvrait à la bonne saison, de mars à octobre.
Au nombre de 24, ils étaient répartis en deux groupes de
12, les Palatini
("Ceux du Palatin"), sous
la tutelle de Mars, et les Collini
("Ceux
de la région ou Porte Collina") ou Agonenses
("Ceux
de la Porta Agonensis",
autre nom de la Porte
Collina), attachés au Quirinal et sous la tutelle de Quirinus. Ils
se divisaient en outre en "jeunes" (iuniores)
et "vieux" (seniores).
Ils étaient
dirigés par un praesul,
chef de danse,
et un uates, chef de
choeur. C'est évidemment
Numa Pompilius qui aurait institué cette confrérie.
Leurs interventions lors des
feriae
devaient être particulièrement spectaculaires : ils portaient
un armement de modèle archaïque, de type soit hoplitique,
celui de la première classe de l'armée romaine sous la Royauté
et les premiers temps de la Res
Publica, soit
villanovien, qu'illustre le Guerrier de Capestrano.
Le
Guerrier de Capestrano
Statue
en calcaire
Vers
500 ACN
Des
découvertes archéologiques ont confirmé la remarquable
exactitude dans la reproduction de l'armement, à l'exception du
bord exagérément large du casque
En outre, ils manipulaient les 12
anciles
(ancilia), boucliers
sacrés bilobés
en bronze, vraisemblablement dérivés du modèle mycénien
en 8.
Bouclier
"en 8", ou bilobé
Véranda
de la Garde royale"
Palais
de Cnossos
Vers
1500 ACN
Du premier ancile, tombé du ciel et envoyé par Iupiter, Numa Pompilius aurait fait exécuter 11 copies par un forgeron, Mamurius Ueturius, afin de tromper d'éventuels voleurs. L'artisan aurait, en échange, gagné le privilège d'être cité à la place d'honneur du chant sacré des Saliens, tout à la fin. Conservés dans la Curia Saliorum érigée sur le Palatin, ces boucliers étaient considérés comme des talismans protecteurs et les "garanties de puissance" (pignora imperii) de Rome. Qu'il leur arrive de bouger et de s'entrechoquer "spontanément" était considéré comme un prodige annonciateur de guerre.
![]()
Lors de certaines fêtes
(Ancilia mouere, Quinquatrus,
Tubilustrium,
Armilustrium/Ancilia
condere) décrites brièvement dans le cycle guerrier
(voir Fasti), les
Saliens exécutaient
une danse appelée, comme celle des Arvales,
tripudium.
L'étymologie la plus évidente de ce substantif est basée
sur tres, "trois", ce
qui indiquerait un rythme
ternaire. Il est plus probable qu'il faille y voir terra
+ pauire, soit "terre"
+ "frapper" : comme
les Arvales, les Saliens frappent la terre ; en outre, le substantif tripudium
désigne également une forme d'auspices, lorsque la nourriture
qui tombait du bec des poulets sacrés frappait le sol, indiquant
d'heureux présages.
Le conducteur de la danse (Praesul) exécutait d'abord seul (am(p)truare) chaque figure, que le groupe reproduisait (redam(p)truare), brandissant les ancilia. Peut-être ces mouvements imitaient-ils ceux d'un combat. Il semble en tout cas que conformément à l'esprit formaliste et systématique des Romains, aucune fantaisie ni initiative n'aient présidé à cette danse, et que les gestes aient été rigoureusement réglés et consciencieusement répétés. Un chant accompagnait la danse, souligné par la flute et rythmé sur les boucliers par des baguettes à boules de bois ou la hampe des lances : il s'agit du célèbre Carmen Saliare, autre monument du latin archaïque, connu seulement par quelques fragments. Chaque strophe était adressée à une divinité. J'en ai trouvé deux versions, que je vous livre telles quelles :
Celle du site Bibliotheca Augustana d'Augsbourg :
"[fragmentum 1]Et voici celle de Danielle Porte, dans Le prêtre à Rome :
divum +empta+ cante, divum deo
supplicate[fragmentum 2]
cume tonas, Leucesie, prae tet tremonti
+quot+ ibet etinei de is cum tonarem[fragmentum 3]
cozeulodorieso. omnia vero adpatula
coemisse.
ian cusianes duonus ceruses dunus Ianusve
vet pom melios eum recum"
"O Zuel ad oreso omniaLa première strophe cette version était adressée à Ianus, la seconde à Iupiter. Déjà pour les prêtres et érudits de la fin de la Res Publica, ces vers étaient incompréhensibles : les prêtres se contentaient de les apprendre et répéter par coeur, persuadés qu'ils étaient de la puissance effective des mots et formules et du risque d'offenser la divinité invoquée par la récitation inadéquate ne fût-ce que d'un seul mot de la prière.
uerom ad patulcie
cosmis es ianeos
ianes es duonos
ceros es manos
po meliosom regomQuonne tonas Leucesie
prai tet tremonti
quot ibei tet dinei
audiisont tonase"
![]()
Outre l'obscurité
de ce texte, quelques mystères subsistent quant à l'organisation
de la Confrérie. Ainsi, quels étaient les rôles
respectifs des iuniores
et des
seniores
? Il y avait 12 ancilia,
mais 24 Salii ; qui
donc les portait, les
Palatini
ou
les Collini ?
![]()
Enfin, deux des
Saliens les plus célèbres : App. Claudius, qui persista à
danser jusqu'à un âge avancé, et P. Cornelius Scipio
Africanus Maior.

Les Luperci
forment une sodalitas
(= confrérie)
qui n'entre en fonction qu'une seule fois par an, pour une fête étrange
et sauvage dont certains aspects nous échappent encore. Au nombre
de 24, apparemment dirigés par un maître unique, ces prêtres
sont organisés en deux équipes, les Fabiani
et les
Quinctiales, "Ceux
des Fabii"
et "Ceux des Quinctilii" ce qui indique qu'à
l'origine, les
Luperques se recrutaient dans ces deux familles aux noms évoquant
la purification : Quinctilii se rapproche du verbe quinquare,"faire
des lustrations" (Gaffiot), Fabii de faba,
"fève", que l'on utilise dans les rites d'éloignement des
Mânes aux Lemuria,
et, par son consonantisme, de februum,
"instrument
de purification", et plus particulièrement la peau de bouc.
L'année romaine archaïque
commence le premier mars. Février est à la fois un
mois des morts (voir la section 2.5.3. des Fasti)
marqué aussi par les Parentalia, de
jonction entre les deux années, d'expulsion des forces
maléfiques
et des souillures accumulées au cours de l'année écoulée,
de régénération religieuse, de préparation
rituelle des hommes, des animaux, des végétaux et des objets
en vue de l'année nouvelle. Voilà pourquoi les Romains qualifient
les Lupercalia d'expiatio,
"extraction
radicale de la souillure par des cérémonies religieuses",
et de lustratio "purification
par sacrifice"
(Gaffiot), "effaçage, rachat". Cette purification passait par
un retour aux origines, à l'état sauvage, pré-urbain
et pré-civique,
et l'intrusion du désordre dans les
cadres bien réglés de la vie sociale.
Voilà pourquoi Cicéron,
évoquant les Luperques, écrit "la sodalité sauvage,
toute pastorale et agreste, des frères Luperques, dont le rassemblement
sylvestre a été institué avant la civilisation et
les lois." Ceci explique pourquoi les Lupercalia
sont aussi la fête de Faunus,
dieu agreste
par excellence.
Le
rite : faits, malentendus et incertitudes![]()
Dans la grotte du Lupercal
située sur le flanc du Palatin où, selon une étymologie
populaire, la louve était censée avoir allaité Romulus
et Rémus, les Luperci
se réunissent
et assistent au sacrifice de boucs, dans la peau
desquels l'on taille
des fouets et des pagnes dont les Luperques se ceignent avant de
participer
à un repas selon toutes les apparences copieusement arrosé.
Ensuite, quasi nus, ivres, inondés d'huile et de parfums, ils entament
autour du Palatin une course purificatoire au cours
de laquelle
ils frappent de leurs fouets tout ce qu'il rencontrent : le sol, les
rues,
les murs, les temples, mais aussi le bétail et la foule rassemblée
dans l'attente de recevoir un coup qui élimine les souillures de
l'année écoulée. Les femmes stériles et les
femmes enceintes étaient les premières à tendre leurs
paumes, dans l'espoir de recevoir le coup purificateur qui leur
assurerait
une maternité heureuse.
Le fouet en peau de bouc est appelé februum, et l'action de purification des Luperques à coups de lanières est désignée par le verbe februare, d'où est tiré le nom du mois de februarius.
Le simple récit de
cette cérémonie fait donc justice de deux interprétations
erronées dues aux commentateurs modernes :
premièrement, les
Luperci
ne sont pas des loups, mais des boucs.
Les Anciens les appelaient
Creppi,
variante de crepa,
forme ancienne de capra,
"chèvre" ;
ensuite, leur rite n'a pas
une valeur fécondante : la fécondité n'est qu'un sous-produit,
certes essentiel, de la purification, de l'expulsion des
souillures
et des forces maléfiques.
Il faut dire qu'une légende étiologique du rituel, rapportée par Ovide, incite à la confusion : suite à l'enlèvement des Sabines, les dieux rendent celles-ci stériles. Sous la conduite de Romulus, les Romains et leurs nouvelles épouses vont prier dans un bois consacré à Iuno, où une voix se fait entendre : "Qu'un bouc sacré pénètre les femmes d'Italie !" On comprend l'ahurissement des intéressés et (surtout) des intéressées... Un devin étrusque (c'est presque un pléonasme) trouve la solution : il sacrifie un bouc, dont il découpe la peau en lanières et en frappe les femmes.
En outre, il est probable
qu'aux temps les plus anciens, la fonction royale bénéficiait
de cette purification prélude au renouvellement des forces sacrées.
L'on en a une preuve indirecte par les tentatives de manipulation du
rituel
par C. Iulius Caesar : il ajoute aux deux équipes déjà
constituées celles des Luperci Iulii,
et organise un "sondage" de l'opinion publique romaine avec le Consul
M.
Antonius à l'occasion des Lupercalia
de 44. Rappelons des faits bien connus : Magister
des Luperci,
M. Antonius, complètement
saoul et vêtu du seul pagne, se fait hisser jusqu'à la tribune
d'où C. Iulius Caesar assiste à la procession des flagellants,
lui tend à trois reprises le diadème royal, que celui-ci
fait chaque fois mine de repousser. Le moins que l'on puisse dire est
que
cette mise en scène n'eut pas sur le peuple l'effet escompté,
et qu'elle ne contribua pas peu à réveiller les inquiétudes
des ennemis de C. Iulius Caesar et des républicains endurcis : un
mois plus tard jour pour jour, c'étaient les Ides de Mars. César
et Antoine voulaient probablement, à l'occasion de l'irruption de
la sauvagerie et de la brutalité des origines où s'effaçait
toute organisation civique, proposer au peuple romain une
réorganisation
institutionnelle et des ajustements idéologiques qui entérineraient
les nouvelles réalités d'un pouvoir qui appartenait désormais
à un seul. Sans doute les esprits n'étaient-ils pas prêts
et la tentative manquait-elle de cette habileté dont sut faire preuve
C. Iulius Caesar Octauianus Augustus en feignant de garder les cadres
constitutionnels
anciens.
Les faits ci-dessus semblent
bien établis, ce qui n'est pas le cas du sacrifice d'un chien et
d'un étrange cérémonial qui suit immédiatement
le sacrifice des boucs : un Luperque touche le front de deux jeunes
gens
nobles de son couteau ensanglanté ; un autre essuie ensuite la marque
au moyen d'un morceau de laine trempé dans du lait. Ce rite,
d'interprétation
difficile, voit même sa réalité contestée par
les savants modernes.

Il s'agissait du plus grand honneur que pouvait recevoir un général vainqueur d'une campagne décisive. Il était décerné par les Comices tributes sur avis favorable (qui équivalait à un ordre) du Sénat.
Un cortège conduisait le triumphator au travers de Rome en fête, du Champ de Mars au Capitole, en passant par le Circus Maximus, le Palatin et la Voie Sacrée.
Son ordonnancement suivait des règles bien précises : d'abord venaient les magistrats et les Sénateurs, suivis des trophées les plus riches et les plus significatifs pris à l'ennemi, flanqués de peintures représentant les batailles et les villes capturées. Venaient ensuite le taureau sacrificiel blanc et les prisonniers les plus marquants, précédant un char tiré par quatre chevaux blancs, qui portait le triomphateur. Celui-ci était vêtu d'habits royaux (toga picta et tunica palmata), tenait dans la main gauche un sceptre, et dans la droite, une branche d'olivier et avait le visage peint en rouge minium. Monté derrière lui sur le char, un esclave lui tenait une couronne de laurier au-dessus de la tête. Cette tenue et la cérémonie équivalaient à une divinisation, à une identification avec Iupiter.
Il fallait donc réfréner l'orgueil et les prétentions que pouvait nourrir le triomphateur. Voilà pourquoi l'esclave qui se tenait derrière lui sussurait à son oreille : "Souviens-toi que tu n'es qu'un homme." Quant aux soldats, qui suivaient en armes le char de leur général, entre les cris "Io triumphe", ils lui lançaient des plaisanteries scabreuses et interprétaient des chansons satiriques de leur cru soulignant ses travers. Ainsi, les hommes de C. Iulius Caesar conseillaient-ils aux Romains d'enfermer leurs femmes, car ils "ramenaient l'adultère chauve", ou chantaient-ils, faisant allusion aux relations de jeunesse entre leur général et le roi de Bithynie Nicomède IV :
L'anecdote rapporte que les quolibets finirent par provoquer la colère de César, qu'il fallut calmer en lui rappelant que c'était la seule occasion qu'ils avaient de se payer la tête de leur général."César a eu le dessus sur les Gaules,
Mais c'est Nicomède qui eut le dessus sur César."
Arrivé au bas de la montée du Capitole, le chef des prisonniers ennemis était emmené pour être exécuté : ce fut le sort de "Vercingétorix" et de Simon Bar Giora. Pendant ce temps, le cortège entreprenait l'ascension du Capitole, où le général sacrifiait le taureau blanc devant le temple de Iupiter.

De
la difficulté de comprendre le fonctionnement d'un combat antique![]()
Et, plus particulièrement, le combat homérique.
Entendons-nous préalablement et appelons "Homère" les différents compositeurs des éléments du poème et le rédacteur final qui les a "cousus" ensemble en un tout cohérent.
L'Iliade, ses tournures de style si particulière, son intrigue, sa progression dramatique, ses personnages et leurs conflits, nous sont familiers. Ses combats aussi, jusqu'à la lassitude, à tel point que l'on en vient à les sauter : mise en rang des troupes, mêlées générales et confuses, combats singuliers entre héros à coups de javelines, et parfois d'épées, précision des détails sanglants. Cette précision, ainsi que celle de la description des armements, nous induisent en erreur : nous croyons avoir affaire à une évocation réaliste des combats tels qu'ils se déroulaient soit à l'époque mycénienne (ce qu'aucun historien ne croit plus), soit du temps d'Homère. Pourtant, si l'on analyse le texte d'un strict point de vue militaire, ces combats posent problème. Et ce problème se résume en un mot : char.
Tant que les affrontements ne mettent en scène que les "bataillons danaens et troyens", et les héros, tout semble se tenir : dans la mêlée âpre, confuse et sanglante, les chefs, les héros aristocratiques, cherchent des "proies" à tuer, et plus particulièrement des adversaires qui appartiennent à leur classe tant sociale que de valeur guerrière. Notons, et cela aura de l'importance pour la suite, que ces combats entre héros se déroulent visiblement pendant et au milieu de la mêlée générale. Il n'y a donc pas de combats singuliers avant, ni en avant, ni sur le côté ( un flanc, par exemple) de l'engagement principal.
Pour ce qui est du combat d'infanterie, je serais plutôt enclin, par vraisemblance, et par comparaison avec les vases géométriques où l'on voit les combattants armés de deux javelines, à accorder du crédit à Homère.
Par contre, en ce qui concerne le char, force est de reconnaître que celui-ci n'y connait pas grand-chose. Ceci dit sans méchanceté.
Comme le fait remarquer Marcel
Detienne, il n'y a pas, dans l'Iliade,
de vocabulaire
technique du char : si nous sommes bien renseignés sur les
composants
de l'armure des héros, et si les détails anatomiques ne manquent
pas, il n'en va pas de même pour la construction des chars ; il est
bien question de "caisse", de "chevaux",
de "rênes"
et de "roue", mais l'on serait bien en peine de
glaner la moindre
information utile sur le timon, le harnachement des chevaux, l'essieu,
les rayons, les matériaux, etc. Ce véhicule semble n'exister
qu'en tant qu'abstraction. De même, bien qu'il sache que le cocher
et le guerrier monté sur char remplissent deux fonctions différentes
exigeant des compétences distinctes et complémentaires, Homère
les désigne tous deux du même terme, "meneur de char".
De plus, il achoppe sur
l'emploi tactique du char : ainsi, dans le chant XI, voici
comment
Agamemnon dispose de deux équipages de char :
"Il fait sa proie de Biénor, le pasteur d'hommes, puis de son ami Oïlée, aiguillonneur de cavales. Oïlée, pour lui tenir tête, a sauté à bas de son char ; comme il fonce droit sur lui, Agamemnon le pique au front de sa javeline aigüe."Remarquons qu'Homère souligne, et ce n'en est pas la seule occurence, qu'ils sont montés "tous deux sur un seul char", contrairement aux usages que révèlent les vases géométriques (voir l'illustration ci-dessous).
(...)
"Il va tuer Isos et Antiphe, tous deux fils de Priam, l'un bâtard, l'autre légitime. Montés tous deux sur un seul char, le bâtard conduit, le glorieux Antiphe, à ses côtés, combat. (...) Cette fois, le fils d'Atrée, le puissant Agamemnon, frappe l'un de sa pique en pleine poitrine, au-dessus de la mamelle. Pour Antiphe, il se sert de l'épée, l'atteint près de l'oreille, et le jette à bas de son char."
Ce qui me frappe ici, c'est que le rédacteur ne perçoive pas la supériorité que confèrent au combattant monté la hauteur, la vitesse et la masse du char. Un peu plus bas, les équipiers d'un troisième char supplient lamentablement, "de leur char", Agamemnon de les épargner ! Etonnante aussi, et contrastant avec les récits des combats à pied, l'absence de détails sur le déroulement de l'engagement en lui-même. Quant aux combats de char à char, il n'y en a que trois, au chant VIII : Nestor/Hector, Diomède-Nestor/Hector, Diomède/Hector. Et surtout, Homère n'a pas non plus idée de l'emploi de la charrerie en masse, soit pour des raids en profondeur, soit pour des attaques de flanc, comme cela se pratiquait chez les Hittites, les Mitanniens et surtout les Assyro-babyloniens : Le char semble intervenir isolément au milieu de la mêlée.
En effet, le seul usage qu'Homère imagine pour cet engin, c'est celui de taxi du champ de bataille, soit qu'il y amène les héros, soit que ceux-ci le quittent, blessés, soit qu'ils se transportent rapidement d'un point menacé de la ligne de front à l'autre. Et encore ce dernier mouvement représente-t-il une absurdité tactique, parce que l'on ne voit pas très bien comment il peut s'effectuer au milieu d'une mêlée et de traits volant dans tous les sens sans dommage pour l'attelage et son équipage.
![]()
Il y a d'autres incohérences, que je ne m'acharnerai
pas à relever systématiquement. Ces incohérences et
l'absence d'informations précises sur le char et son emploi guerrier
dans l'Iliade a fait douter certains
auteurs de son usage,
voire de sa simple existence, à l'époque géométrique.
Je ne crois pas qu'il faille aller si loin, mais il s'avère maintenant
nécessaire d'expliquer ces inconséquences et imprécisions
à propos du char.
Chars
d'époque Géométrique
Vase
dit "du Dipylon"
Athènes,
milieu du VIIIème siècle
Les peintures sur vases géométriques
nous présentent en effet des combattants à pied, équipés
de deux, plus rarement trois javelines et d'un bouclier, des cavaliers
armés, eux aussi, de javelots, et, comme sur le cratère du
Dipylon ci-dessus, des chars à un ou deux chevaux, sur lesquels
est juché un seul homme. Ces représentations ne montrent
pas d'engagements de chars, véhicules qui semblent plutôt
apparaître dans un contexte de prestige : parade, et peut-être
sport. Autrement dit, il existait des chars, marque de
prestige des
aristocrates, qui se faisaient parfois inhumer avec le leur, comme à
Lefkandi,
et le souvenir d'un temps lointain, l'époque mycénienne,
où le char était utilisé au combat. Seulement, l'on
ne savait plus très bien comment... Nous non plus, d'ailleurs...
Voilà pourquoi les aèdes, qui chantaient cette époque
révolue, montraient le héros des temps immémoriaux
sur un char, symbole de pouvoir et de prestige en leur temps, mais ne
parvenaient
pas à reconstituer les tactiques perdues de la charrerie.
Ensuite, il faut faire intervenir
les conditions de création de l'épopée. L'Iliade
n'est pas une oeuvre rédigée d'un seul jet ou d'un seul tenant,
mais la mise en forme par un auteur (génial, au demeurant) d'un
fonds
de litérature orale constitué d'éléments épars
dont usaient les aèdes pour chanter leurs poèmes épiques
à travers le monde hellénique : trucs de métrique,
formules, clichés, vers, strophes, passages entiers (dialogues,
discours et harangues, descriptions, récits divers)... Imaginez
l'effort de mémoire et le sens de la composition et de l'à-propos
que devaient avoir ces spécialistes de l'improvisation : ils
composaient
en chantant devant leur public, et non le calame à la main. Moses
I. Finley évoque un aède serbe illettré de l'entre-deux
guerres, capable de composer, au fur et à mesure de sa récitation,
une épopée de la longueur et de la complexité de l'Odyssée,
en deux semaines, à raison de deux fois deux heures par jour.
Les incohérences logiques, du genre "Hector remonte sur son char"... dont il n'était pas descendu, apparaissent donc comme les conséquences d'un mode de composition qui coud ensemble, en une sorte de patchwork littéraire, des fragments puisés dans le vaste patrimoine de la tradition orale épique. Et finalement, ces incohérences et/ou les détails inexacts concernant un emploi tactique du char depuis longtemps révolu n'ont qu'une importance minime aux oreilles d'auditeurs plus emportés par l'évocation de "la chaleur du carnage et ses âcres parfums" (Heredia), le récit des exploits de héros surhumains et l'analyse psychologique que par les discordances logiques que les lecteurs que nous sommes relèvent avec délices.
Enfin, et avec un brin d'esprit
sacrilège, disons-le clairement : Achille, c'est Rambo, Achille,
c'est Schwarzenegger. L'exagération éclate dans des passages
tels que celui-ci :
"(...) Patrocle se jette férocement sur les Troyens. Trois fois il s'élance, émule de l'ardent Arès, en poussant des cris effroyables ; trois fois il tue neuf hommes. Une quatrième fois encore, il bondit, pareil à un dieu."L'Iliade n'est en rien un documentaire, ni sur la guerre mycénienne, ni sur celle d'époque géométrique, pas plus que l'Odyssée ne contient de géographie de la Méditerranée. Il s'agit d'une épopée, et, en cela, elle nous trompe. Des films mettant en scène dans des situations de guerre des héros surhumains tels que ceux incarnés par Stallone ou Schwarzenegger mettent l'accent sur le réalisme dans les équipements, les tenues de combat, les armes, la poussière, la boue, la saleté, la sueur, le sang, les blessures. Il s'agit en effet de faire croire le spectateur à des situations tactiques qui hurlent le faux : seul face à une multitude d'ennemis d'une maladresse directement proportionnelle à leur méchanceté, leur duplicité et leur cruauté, debout et se découpant sur l'horizon, le héros vide d'inépuisables chargeurs dont chaque rafale fait mouche, ses munitions sélectives tuant salement les mauvais et épargnant les gentils, civils, otages, femmes, enfants et vieillards. Le héros voit tout, est partout, résout tout. Ces films d'action guerrière renouent avec les procédés immémoriaux de l'épopée antique : contexte de lutte gigantesque ou eschatologique (toute la Grèce contre Ilion/défense de l'Occident contre le "péril rouge, islamiste ou terroriste"), précision des détails contrastant avec l'irréalisme des situations guerrières, psychologie simpliste célébrant une bravoure confinant à la témérité la plus folle, l'amitié virile, l'esprit de sacrifice et le sens de l'honneur, gesticulations, grimaces et insultes à l'adversaire, focalisation sur les exploits de quelques héros, ce qui donne parfois l'impression au lecteur de l'Iliade que, brusquement, le champ de bataille se vide autour des "pasteurs d'hommes".(Iliade, chant XVI)
Et voilà pourquoi, alors comme aujourd'hui, la magie de l'épopée est inépuisable.
![]()

Lors de la bataille
de Gabiène (315 Av
J.-C.) entre Eumène de Cardie et Antigone Monophthalmos
("le Borgne"), les Argyraspides ("Boucliers d'argent") forment l'élite
des forces d'Eumène. Suite à une avance victorieuse, ils
se trouvent encerclés. Voyant leur camp, avec femmes et butin, aux
mains d'Antigone, ils lui proposent froidement de trahir Eumène
en échange de leur train de bagages. Antigone accepte. Il fait exécuter
Eumène et ses généraux, avant de "s'occuper" des Argyraspides
: il les envoie sur la frontière d'Arachosie (Afghanistan actuel),
avec l'ordre au gouverneur militaire local de les faire "disparaitre"
par petits paquets, lors de missions dangereuses.
Au tournant des IIème et Ier siècles ACN, C. Marius opère une réforme radicale des légions, dont les motivations économiques, militaires et personnelles sont trop connues pour que je les rappelle.
Ce sont leurs conséquences sur l'équipement des légionnaires, et de leur emploi tactique, qui m'intéressent ici. Rappelons que, jusque là, la légion se composait de 4 lignes de fantassins : la première était composée de fantassins légers non cuirassés, armés d'un petit bouclier rond, d'un glaive et de javelines, les uelites ; les deux suivantes, hastati et principes, sont cuirassés (cote de mailles - lorica - ou plastrons et dossards, casque), portent scutum et ont pour armement offensif deux javelots (pilum) et un glaive ; la dernière, les triarii, sont des fantassins lourds (lorica, casque et scutum) dont l'arme principale est la lance d'estoc (hasta). La fonction tactique de ces quatre lignes est donc différenciée : les uelites harcèlent et ramollissent l'ennemi, les hastati et principes font le travail d'usure, et les triarii sont tenus en réserve si les choses tournent mal ou s'il faut donner une poussée décisive.
La réforme de Marius gomme tant les différences d'équipement que d'emploi tactique : les uelites disparaissent carrément, et les trois autres lignes, toutes équipées comme les hastati en fantassins lourds, sont désormais réorganisées en 10 cohortes entrainées de même et interchangeables dans leur emploi tactique.
Mais c'est ici que ce mouvement de standardisation s'inverse : toute armée antique a besoin de troupes légères et de cavalerie, pour la reconnaissance, le harcèlement préparatoire de l'armée adverse et la poursuite victorieuse ou la couverture de la retraite en cas de défaite. Les généraux romains auront donc recours, dans cette fonction, aux mercenaires étrangers, cavaliers numides, gaulois et germains, archers crétois et frondeurs baléares.

| Numéro | Surnom | Emblème |
| |
| I | Adiutrix | ? | 68 PCN | "Qui aide"
A l'origine, formée de marins |
| I | Germanica | ? | 48 ACN | Dissoute en 69 PCN |
| I | Italica | ? | 66-67 PCN | |
| I | Minerua | ? | 83 PCN | |
| I | Parthica | ? | 197 PCN | |
| II | Adiutrix | ? | 69 PCN | "Qui aide"
A l'origine, formée de marins |
| II | Augusta | Capricorne | 43 ANC ? | Reconstituée par Auguste |
| II | Italica | ? | 168 PCN | |
| II | Parthica | ? | 197 PCN | |
| II | Traiana | ? | 101 PCN ? | |
| III | Augusta | Pégase | 43 ACN ? | |
| III | Cyrenaica | ? | 30 ACN | |
| III | Gallica | Taureau | 48 ACN ? | |
| III | Italica | ? | 168 PCN | |
| III | Parthica | ? | 197 PCN | |
| IV | Macedonica | Taureau & Capricorne | 48 PCN | Renommée "Flauia Felix" ("Flavienne et qui a de la chance") en 70 PCN |
| IV | Scythica | Capricorne | 30 ACN ? | |
| V | Alauda | Eléphant | 52 ACN | "Alouette"
Détruite/dissoute en 86 PCN ? |
| V | Macedonica | Taureau | 43 ACN | |
| VI | Ferrata | Louve & jumeaux | 52 ACN | "Bardée de fer" |
| VI | Uictrix | Taureau | 41/40 ACN | "Victorieuse" |
| VII | Claudia | Taureau | 59 ACN | Surnom complet : "Claudia, Pia, Felix" = "Claudienne,
dévouée
et qui a de la chance"
Autre surnom : "Macedonica" |
| VII | Gemina | ? | 70 PCN | "Jumelle"
Reconstituée à partir de la VII Hispana |
| VII | Hispana | ? | 68 PCN | Renommée "Gemina" en 70 PCN |
| VIII | Augusta | ? | 59 ACN | Aussi surnommée "Gallica" |
| IX | Hispana | ? | ? | Aussi surnommée "Macedonica"
Dissoute au 2ème siècle PCN |
| X | Fretensis | Taureau & dauphins | 41-40 ACN | "Du détroit" |
| X | Gemina | Taureau | 59 ACN | "Jumelle" |
| XI | Claudia | Neptune | 58 ACN ? | Surnom complet : "Claudia, Pia, Felix" = "Claudienne, dévouée et qui a de la chance" |
| XII | Fulminata | Eclair | 58 ACN | "Qui a l'éclat de la foudre" |
| XIII | Gemina | Lion | ? | "Jumelle" |
| XIV | Gemina | ? | Capricorne | "Jumelle"
Egalement surnommée "Martia Uictrix" = "Dédiée à Mars et victorieuse" |
| XV | Apollinaris | ? | 41-40 ACN | "Dédiée à Apollon" |
| XV | Primigenia | ? | 39 ACN | "Première de son espèce"
Dissoute en 70 PCN |
| XVI | Gallica | Lion ? | 41-40 ACN | Reconstituée en 72 PCN comme "Flauia Firma" = "Flavienne et solide" |
| XVII | ? | ? | 41-40 ACN | Détruite en 9 PCN lors de l'expédition de Uarus en Germanie |
| XVIII | ? | ? | 41-40 ACN | Détruite en 9 PCN lors de l'expédition de Uarus en Germanie |
| XIX | ? | ? | 41-40 ACN | Détruite en 9 PCN lors de l'expédition de Uarus en Germanie |
| XX | Valeria Victrix | Sanglier | 41-40 ACN | "Valérienne et victorieuse" |
| XXI | Rapax | ? | 41-40 ACN | "Qui emporte" (comme un oiseau de proie)
Détruite ou dissoute en 102 PCN ? |
| XXII | Deiotoriana | ? | 25 ACN ? | Levée par Deiotarus, roi de Galatie
Détruite ou dissoute en 135 PCN ? |
| XXII | Primigenia | ? | 39 PCN | "Première de son espèce" |
| XXX | Ulpia | ? | 101 PCN ? | "Ulpienne"
Levée par Marcus Ulpius Traianus |
Le combat hoplitique tient du choc de deux volontés affrontées et se caractérise par une absence totale de finesse tactique : son but ultime était de régler l'affrontement entre cités en un seul combat décisif.
Nous touchons ici du doigt la différence tactique, opérationnelle et stratégique essentielle entre la guerre à l'occidentale et celle à l'orientale : alors que l'armée occidentale adopte des formations compactes et un armement lourd et recherche, toutes forces réunies, un contact massif, brutal, de front, qui se solde par une victoire définitive, les Orientaux préfèrent les formations lâches, ouvertes, de fantassins et de cavaliers peu cuirassés armés d'arcs, de frondes, de javelines et de sabres, les tactiques élusives privilégiant la vitesse et cherchant à user l'adversaire par la menace persistante, le harcèlement et l'attaque brusquée suivie d'une disparition instantanée. Cette opposition se prolonge jusqu'à la guerre du Vietnam : les Viet-Congs et l'armée nord-vietnamienne excellaient dans l'art de glisser par les zones les plus difficilement accessibles jusqu'aux abords des camps retranchés et des centres de communications, de commandement et d'approvisionnement américains et sud-vietnamiens, de s'infiltrer dans les villes et de tendre des embuscades aux colonnes soudées aux routes ; par contre, la puissance de feu phénoménale U.S. réduisait en miettes toute unité communiste qu'elle parvenait à "accrocher". Le général Westmoreland, commandant en chef américain, rêvait de voir réuni tout le corps de bataille viet-cong pour l'aplatir en une seule bataille décisive de toute la puissance ; Giap faillit lui fit ce plaisir lors de l'offensive du Têt de février 1968. Si celle-ci fut une défaite militaire pour les Communistes, elle se mua en défaite politique sur le front intérieur américain.
La tradition historique
romaine rapporte le récit suivant : lors du siège de
Rome par le roi étrusque Porsenna désireux d'y abolir la
République, un jeune patriote romain, C. Mucius décide d'agir
seul. La nuit, il se glisse dans le camp étrusque, pénétre
dans la tente de Porsenna, et tue son occupant. Erreur : il s'agissait
du secrétaire du roi. Séance tenante, on le fait comparaître
devant Porsenna. Saisissant l'opportunité, il lui déclare
:
" Je suis citoyen romain, on m’appelle Gaius Mucius. Ennemi, j’ai voulu tuer un ennemi et je ne suis pas moins prêt à recevoir la mort que je ne l’étais à la donner. Agir et souffrir en homme de cœur est le propre d’un Romain, et je ne suis pas le seul que ces sentiments animent. Beaucoup d’autres après moi aspirent au même honneur. Apprête-toi donc, si tu crois devoir le faire, à combattre pour ta vie à chaque heure du jour. Tu rencontreras un poignard et un ennemi jusque sous le vestibule de ton palais. Cette guerre, c’est la jeunesse de Rome, c’est nous qui te la déclarons...."Il ment. Pour appuyer ce faux serment, il plonge la main droite dans un brasero allumé et l'y laisse griller sans broncher, ce qui lui vaudra le sobriquet de Scaeuola, "Gaucher". Impressionné, Porsenna lève le siège de Rome.
La mythologie scandinave
(Gylfaginning) présente le récit suivant : lorsque
naquit le loup Fenrir, les Dieux, qui savaient qu'une fois devenu
grand,
il risquerait de les dévorer et de détruire le monde, décidèrent
de le neutraliser tant qu'il était encore jeune, en l'enchaînant.
Pour endormir sa méfiance, Odhin fait fabriquer un fil magique,
très fin, mais incassable, et lui propose de le lier, comme par
jeu : le fil est tellement mince qu'il s'en débarrassera sans peine...
Le loup refuse : les dieux nordiques ont la plaisanterie fourbe et
sinistre.
Il finit pourtant par accepter, à condition que l'un des dieux accepte
de placer la main dans sa gueule. Ceux-ci se regardent, indécis
: la perspective d'une mutilation ne les enchante guère. Finalement,
Tyr, dieu juriste, garant du serment et de la bonne foi, glisse la main
dans la gueule de Fenrir. Lorsque celui-ci se sent immobilisé par
le lien magique, il referme les mâchoires et broie la main de Tyr.
Interprétation
: deux récits différents, l'un, typiquement romain,
"historique"et
politique, l'autre, mythologique et cosmologique, mais deux structures
identiques pour des enjeux convergents : dans les deux cas, un
mensonge,
un faux serment garanti par la perte d'une main, servent à assurer
la perénnité de la vie et d'un ordre socio-politique ou divin.
Je vous laisse le plaisir d'en tirer les conclusions de philosophie
politique
qui vous conviennent...

Un jour, Jupiter fait tomber la foudre à coups redoublés sur la Ville. Tremblant, mais n'écoutant que son sens du devoir, Numa se précipite dans le temple du dieu pour l'interroger :
"Donne-moi un moyen sûr de
détourner la foudre,
Père des dieux.
- Coupe une tête !"
Pieux, mais finaud, Numa comprend de quel genre de tête il s'agit (Vous aussi ? Ah bon !). S'engage le dialogue suivant :
"J'obéirai : je couperai une
tête d'oignon.
- Je veux de l'homme !
- Je couperai des cheveux.
- Je veux du vivant !
- Alors, tu auras un poisson."
Jupiter s'esclaffe, avant de répondre :
"Sers-toi donc de ces
moyens pour conjurer ma foudre ; tu
es bien digne de converser avec ton dieu."

| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |