| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |

Saint
Démétrios, un saint guerrier
XIIème
siècle
"par l'esprit, l'intelligence et même la ruse, il est plus sûr et plus profitable de vaincre l'ennemi que par le bras et la force."

Pas
envie de lire tout le bazar ? Cliquez sur un lien pour aller au
chapitre
ou paragraphe désiré![]()
1. "...Pour la plupart inaptes à la guerre"
2. L'héritage
romain
2.1. La
défense en profondeur
2.2. Limitanei
et comitatenses
2.2.1. Limitanei
2.2.2. Comitatenses
2.3. Déclin
de l'infanterie et montée en puissance de la cavalerie
2.4. Barbarisation
de l'armée
2.5. ...
Barbarisation moins poussée en Orient
3. Généralités
dont il est bon de se souvenir
3.1. Qu'est-ce
qui fait la force d'une armée ?
3.2. "Point
d'argent, point de Suisses"
3.3. Ce qui veut
dire...
4. Le
recrutement et la paie
4.1. Le
système "classique" : tagmata et thèmata
4.2. Post-Manzikert
: mercenaires et pronoïa
4.3. La solde
5. L'organisation
5.1. Tagmata
5.2. Thémata
et kleisoura
5.3. Organisation
interne
5.4. La garde
5.5. Synthétisons
6. L'équipement
6.1. Skoutatoï
6.2. Psiloï
6.3. Kataphraktoï
et klibanarophoroï
6.4. La cavalerie
légère
6.5. Synthèse
7. De
la diplomatie à la tactique, une doctrine unifiée
7.1. Principe
régisseur : l'économie des forces
7.1.1. Taille
et professionnalisme de l'armée
7.1.2. Doctrine
d'emploi
des forces
7.1.3. Application
au cas
byzantin
7.2. Niveau
politique et psychologique
7.2.1. Une
diplomatie sans scrupules
7.2.2. En campagne
7.3. Stratégie
indirecte
7.3.1. Dresser
les ennemis les uns contre les autres
7.3.2. Faire
faire
la guerre par les alliés
7.3.3. Semer
la discorde chez les voisins et ennemis
7.4. Préparation
des opérations
7.4.1. Collecte
de renseignements
7.4.2. Logistique
7.4.3. Routes
et fortifications
7.5. L'armée
en marche
7.6. Tactiques
7.6.1. Déploiement
initial sur le champ de bataille
7.6.2. Fonctionnement
du trinôme
skoutatoï/psiloï/cavalerie
7.6.3. La
guérilla : le De Velitatione de Nicéphore Phôkas
7.6.4. Les sièges
7.7. Soins aux
blessés
7.8. La
psychologie des troupes
7.9. Le
couronnement : la doctrine
7.9.1. Maurice
7.9.2. Léon VI
7.9.3. Nicéphore II
Phôkas
8. Conclusion
: Modernité de l'armée byzantine
8.1. Modernité
8.2. L'efficacité
de cette structure est prouvée par sa faillite
8.3. Source
d'efficacité du système
Annexe 1 : qu'est-ce qu'un bon général byzantin ?
Annexe 2 : une fameuse saloperie, mais...

Les Grecs, bien sûrs.
Précisons
: les Byzantins. Tel est du moins l'avis de l'archevêque d'origine
génoise Leonardo di Chio, qui, dans le chapitre 21 de sa Relation
de la prise de Constantinople par les Ottomans, déplore le
manque
flagrant de compétence militaire des (trop peu nombreux) soldats
grecs qui la défendent, laissant l'essentiel de la besogne aux
mercenaires
génois et vénitiens.
Notre prélat manquait de perspective culturelle : la conception de la guerre des Byzantins s'opposait nettement à celle des Chrétiens occidentaux. Il manquait aussi de perspective historique : l'armée qu'il avait sous les yeux n'était plus que l'ombre d'elle-même. Disons sans hésiter : jusqu'au XIIème siècle, elle fut sans pareille. Comment, sinon, l'Empire aurait-il pu résister tant de siècles sur deux fronts, le monde musulman, arabe puis turc, et les vagues toujours renouvelées des peuples de la steppe, Goths, Alains, Bulgares, Magyars, Petchénègues, Slaves ? Deux fronts, et parfois trois, quand s'en mêlaient les "frères chrétiens" : Francs, Génois, Vénitiens. Et ce avec une armée qui ne compta jamais plus de 120.000 hommes... Faute de quantité, il fallait entretenir la qualité.
"Nous l'allons montrer tout à l'heure", comme disait Jean De La Fontaine.
![]()
Evidemment...![]()
Sauf indication contraire,
toutes les dates s'entendent
après Jésus-Christ.
Les dates figurant après
les noms des empereurs sont celles de leur règne, et non de leur
naissance et de leur mort.
Une précision
lexicale![]()
Le substantif/adjectif "Franc/franc" ne désigne pas ici le peuple germanique, mais l'ensemble des habitants de l'Occident : Anglo-saxons, Français, Allemands, Lombards, Normands, etc. Le terme avait une connotation nettement péjorative. "Leur dieu, c'est leur ventre, leur audace la goinfrerie, leur courage la soûlerie", observa finement l'empereur Nicéphore II Phôkas.
Remerciement![]()
Les citations des ouvrages des empereurs Maurice, Léon VI et Nicéphore II Phôkas sont extraites de l'Anthologie mondiale de la stratégie de Gérard Chaliand. Merci à Freddy Dumont pour le prêt de l'ouvrage en question.

Comme je l'ai indiqué dans Une civilisation à comprendre, il n'y a pas, en ce qui concerne l'Empire romain d'Orient, de rupture au Vème siècle, alors que l'Empire d'Occident s'effondrait : il continue, tout simplement...
Il en va notamment ainsi dans le domaine militaire, où les mutations décisives n'auront lieu qu'au VIIème siècle, sous le règne du basileus Héraclius (610-641). Le système militaire byzantin est l'héritier des structures et évolutions romaines des IIème et IVème siècles.
La stratégie de "défense en avant" mise en place par Auguste, et qui se prolongea jusqu'au IIIème siècle, consistait à entourer l'Empire d'une zone d'états-tampons, royaumes orientaux et tribus barbares en Europe, et à répartir les légions et les forces auxiliaires le long des grandes voies de communications, soit en arrière de cette zone intermédiaire, soit dans des régions "sensibles", comme l'Egypte, grenier à blé de l'Empire. Il n'y avait pas de réserve centrale. Les légions servent essentiellement de force de police et/ou de menace à l'égard des envahisseurs potentiels ou des voisins remuants.
Suite à la tourmente du IIIème siècle, appelée fort significativement "Crise du IIIème siècle", et qui vit, entre la mort de Sévère Alexandre en 235 et l'avènement de Dioclétien en 284, se succéder les empereurs au rythme d'un par an, des invasions barbares répétées sur la frontière du Rhin et du Danube et le remplacement des Parthes par l'autrement dangereux empire sassanide, Dioclétien (284-305) apporte des réformes qui seront parachevées par Constantin "le Grand" (312-337) dont je présenterai brièvement les caractéristiques majeures, l'ouvrage de référence en la matière étant La grande stratégie de l'Empire Romain d'Edward Luttwak.
![]()
Les menaces barbares et sassanides de la Crise du IIIème siècle forcent les Empereurs à substituer la défense élastique à la défense en avant du Principat. Le concept en est clair : les pénétrations mineures sur le territoire de l'Empire sont contrées par des troupes frontalières de qualité inférieure, troupes incapables de repousser des invasions majeures. On laisse celles-ci pénétrer en profondeur dans l'Empire, échangeant l'espace contre le temps nécessaire à la concentration de réserves centrales, mobiles, bien organisées, entraînées et disciplinées et capables de défaire l'envahisseur.
L'inconvénient de la défense élastique est qu'elle laisse se répandre les envahisseurs parfois très loin, commettant déprédations, ravages et destructions en tout genre, dont les populations de l'Empire sont les premières à souffrir, et qu'il faut réparer à grand coût une fois le danger écarté.
Voilà pourquoi, une fois la stabilité de l'Empire rétablie sous Dioclétien, les autorités romaines recourent à la stratégie de la défense en profondeur que continueront les Byzantins.
Cette fois, la zone de défense frontalière s'épaissit : des forts et tours de garde placés sur les principales voies de communication, des localités, fermes et greniers fortifiés ralentissent l'envahisseur, forcé de prendre d'assaut ces obstacles multiples, à moins de laisser sur ses arrières une menace potentielle. Les barbares, manquant d'équipement de siège, éprouvent les plus grandes difficultés à réduire ces obstructions répétées. Des troupes mobiles de qualité stationnées, soit dans cette zone de défense, soit juste en arrière, interviennent alors pour arrêter puis repousser l'ennemi, l'empêchant de pénétrer en profondeur dans l'Empire.
![]()
Cette stratégie implique un changement de taille dans la structure des armées romaines : avant la Crise du IIIème siècle, il y avait d'une part les légions, composées d'infanterie lourde et recrutées parmi les citoyens romains, et de l'autre les auxiliaires : fantassins légers, archers, frondeurs, cavaliers de recrutement local, qui recevaient la citoyenneté romaine après 25 ans de service.
Face aux nouvelles menaces, Dioclétien, puis Constantin réorganisent l'armée en deux corps distincts.
Il s'agit de soldats-fermiers installés le long des frontières, et dont le rôle est purement défensif. Les avantages ? Des troupes montent la garde aux frontières ; ces hommes sont tout disposés à défendre énergiquement une terre qui leur permet de subvenir à leurs besoins. Ils forment des unités qui s'appellent encore "légions", ce qui ne doit pas faire illusion sur leur qualité : comptant 2 à 3 mille hommes, elles sont mal entraînées, armées légèrement et leur discipline comme leur encadrement laissent à désirer. Le rôle de ces forces statiques était donc de ralentir et si possible de stopper les invasions en s'appuyant sur les fortifications décrites ci-dessus. Une fois la capacité offensive des attaquants émoussée, intervenaient les...
C'étaient des forces mobiles bien équipées, entraînées, disciplinées et commandées, destinées à contre-attaquer, défaire et repousser définitivement l'ennemi. Les unités d'infanterie de comitatenses (= "ceux qui accompagnent" l'Empereur) s'appelaient encore "légions", mais elles étaient réduites à un millier d'hommes. La mutation essentielle n'est pas là : la force de frappe des comitatenses était désormais la cavalerie. En outre, Dioclétien leur adjoignit un noyau d'élite, les palatini, dont les scholae palatinae, garde du corps de l'Empereur composée de cavaliers germains, détail qui a son importance.
![]()
2.3.
Déclin de l'infanterie et montée en puissance de la cavalerie![]()
Les anciennes légions,
bien qu'existant toujours nominalement, s'étaient dissoutes
lors de la période de l'Anarchie : prélèvements d'unités
(uexillationes) qui ne
revenaient jamais à
leur légion-mère, abaissement de la qualité de l'entraînement
et de la discipline engendrant une incapacité croissante à
appliquer les manoeuvres et tactiques élaborées des anciennes
légions, allègement et barbarisation d'un armement désormais
composé de lances, armes de jets légères (dards et
flèches plombées) et épées longues (spatha).
En bref, l'infanterie est
en pleine décadence, et laisse de plus en plus la place, comme épine
dorsale, à la cavalerie. Ainsi, déjà au
milieu du IIIème siècle, Gallien (253-268) avait organisé
sans trop de succès un corps de cavalerie dont on sait qu'il était
composé de cavaliers équipés d'armes de jet et d'autres
lourdement armés. La cavalerie des comitatenses
comportait des unités d'archers montés et d'autres de lanciers
lourdement cuirassés de la tête aux pieds et au cheval caparaçonné
(cataphracti =
"couverts de
A cela, deux raisons : d'abord, la nécessité d'une force d'intervention mobile et rapide, pour contrer dans les délais les plus courts des menaces répétées sur des fronts parfois éloignés les uns de autres. Ensuite, les dures leçons apprises au contact parfois fort douloureux avec les armées sassanides dont la cavalerie formait la composante primordiale.
![]()
Déjà à la fin du IIème siècle, Marc-Aurèle, confronté au problème des effectifs, avait créé une milice germanique. Quoi de plus normal, finalement, et cela était conforme tant aux mentalités romaines (voir Des oubliés de l'Histoire) qu'aux structures de l'armée : depuis C. Marius, la légion étant composée presque exclusivement d'infanterie lourde, les unités spécialisées, archers, frondeurs, cavaliers étaient recrutées chez les non-citoyens, résidents comme non-résidents de l'Empire.
Ce qui change avec l'initiative de Marc-Aurèle, c'est qu'il installe cette milice sur le territoire de l'Empire, lui allouant des terres près des frontières, à charge pour ces Germains de les défendre contre d'autres incursions barbares.
Aux IIIème et IVème siècles, les autorités romaines recourent de plus en plus fréquemment à cet expédient qui pallie l'insuffisance du recrutement citoyen et apporte à une armée qui a besoin de mobilité des cavaliers expérimentés et réputés pour leur esprit guerrier.
A la fin de la République et sous le Principat, l'armée romaine avait été une grande machine à romaniser les auxiliaires, autrement dit à fabriquer des citoyens. A partir de l'Anarchie, c'est le contraire qui se passe : les mercenaires barbares enrôlés dans l'armée (foederati = "liés par un foedus, un traité") le sont en trop grand nombre pour être romanisés en profondeur. Ils la barbarisent, comme le montre l'emploi d'armes nouvelles : le gladius court du légionnaire est remplacé par la spatha longue ; le pilum par des dards (exemples : un, deux, trois et quatre) ou la lance ; le casque conique, segmenté et à nasal, du type "spangelhelm", annonce le heaume du Moyen-Age.
Ce n'est pas tout : puisqu'il n'est plus possible de rejeter les barbares, autant essayer de les absorber, usant de la vieille recette romaine d'intégration de l'ancien adversaire. Cette fois, l'assimilation échoue : trop de populations barbares s'infiltrent et s'installent à l'intérieur de l'Empire. Certes, les autorités romaines s'efforcent de les maintenir aux frontières avec pour mission de les garder, mais cela ne peut se faire qu'en leur concédant des terres. Graduellement, les limites entre l'Empire et le monde barbare s'effacent ; pire : la barbarisation fait tache d'huile. Théodose (379-395), suite à la monumentale raclée subie par Valens à Andrinople, n'a d'autre choix que d'accepter la création d'un état Goth quasi indépendant au sud du Bas-Danube, à l'intérieur des frontières impériales. Au Vème siècle, les généraux romains qui commandent les armées d'Occident sont bien souvent des... Germains, comme le Vandale Stiliccho ou le Hérule Odovacer.
On le sait, l'Orient avait toujours été plus développé culturellement et économiquement que l'Occident. En outre, il ne connut pas l'incessante menace barbare venue du nord de la ligne Rhin-Danube.
Quand Dioclétien s'adjoint un co-empereur et deux "césars", destinés à leur succéder, il reconnaît que l'Empire est trop vaste pour être défendu par un seul homme. C'est aussi fonder institutionnellement la divergence grandissante entre l'Orient et l'Occident. En 394, Théodose met le point final à l'Empire unifié en le partageant entre ses deux incompétents de fils, Honorius "recevant" l'Occident, et Arcadius, l'Orient.
Les empereurs d'Orient parviennent à éviter la barbarisation : Zénon (474-491) éloigne les tribus barbares en les dressant les unes contre les autres et en les convainquant de se déplacer vers d'autres régions, et surtout, plutôt que de recourir aux foederati barbares, il base le recrutement de l'armée sur les citoyens.
Cette armée est l'héritière directe de l'armée romaine du Bas-Empire, et ce au moins sous les sept aspects suivants :
Une armée permanente
de professionnels soldés ;
l'opposition entre des forces
de couverture de recrutement provincial et une réserve centrale
d'élite ;
une défense en profondeur
s'appuyant sur un réseau étendu de forts et de tours de guets
;
le rôle principal,
comme force de choc, dévolu à la cavalerie ;
cavalerie organisée
autour d'un noyau d'unités fortement cuirassées (cataphracti
et clibanarii) maniant
la lance (kontos),
dont les capacités de rupture croîtront encore avec l'adoption
de l'étrier vers le VIIème siècle ;
une infanterie
utilisant
la lance, l'épée et des armes de jet et reléguée
tactiquement au second plan ;
et surtout l'insistance
sur l'entraînement et la discipline, une doctrine stratégique
et tactique, ainsi qu'une organisation logistique et des services et
états-majors
remplissant les tâches que l'armée américaine, friande
d'abréviations réservées au seuls initiés,
désigne sous l'acronyme C3I (Communication, Command, Control &
Intelligence).
C'est avec cette armée que les empereurs d'Orient des Vème et VIème siècle parviennent, non seulement à étaler la marée barbare et à contenir la menace sassanide, mais également à reprendre temporairement l'offensive à l'ouest, les généraux de Justinien (527-565) Bélisaire puis Narsès reconquérant l'Italie, le sud de la péninsule ibérique et détruisant le royaume vandale d'Afrique du nord.

Qui se penche sur l'histoire militaire raisonne d'abord en termes d'effectifs et de matériel, en clair de quantité d'hommes et de machines à tuer qu'une armée est capable de mettre en ligne, et pense avoir tout dit. Ainsi, l'aviation du colonel Khadafi nous a été présentée comme très dangereuse, vu son importance numérique ; c'était oublier qu'elle ne disposait que d'un nombre réduit de pilotes. Il y a souvent des arrière-pensées derrière les chiffres d'effectifs et de matériels fournis par les médias... Quand ce n'est pas de la simple ig,orance de la chose militaire.
![]()
Beaucoup moins sa taille (les levées anatoliennes du roi de Perse font impression par leur masse, mais décampent à la première occasion), et l'efficacité de son armement (Saddam Hussein avait à sa disposition des avions, des missiles et des chars de qualité) que les structures, la valeur du commandement, et surtout des officiers subalternes et des sous-officiers (le centurion est l'épine dorsale de l'armée romaine, et César écoute plus volontiers l'avis de ses primipili que celui de ses tribuns), l'entraînement, la discipline, le moral et la cohésion des unités, la doctrine d'emploi des troupes et matériels, doctrine qui est la résultante d'une capacité à théoriser dans le domaine militaire.
![]()
L'autre aspect que nous négligeons souvent, et qui a toujours tracassé les responsables politiques et militaires au plus haut niveau depuis que les armées existent, est celui des moyens : il faut des hommes et des sous. Or, l'Etat n'a jamais assez, ni des uns, ni des autres : il a les ambitions plus grandes que les ressources. Le problème qui se pose à lui comporte quatre facettes qui d'ailleurs renvoient les unes aux autres :
Il faut des hommes. Qui les
recrute, et où ?
L'Etat va-t-il a les rétribuer
?
L'Etat va-t-il leur fournir
équipement et nourriture ?
L'Etat va-t-il se préoccuper
de leurs conditions sanitaires ?
Ces "détails" conditionnent lourdement le déroulement et l'aboutissement des campagnes, ainsi que l'histoire des Etats. Quelques explications et exemples.
On ne peut pas mobiliser
trop de régnicoles, à moins de provoquer des révoltes
et/ou de perturber l'équilibre économique du pays. Si ces
régnicoles restent des miliciens mobilisables seulement en temps
de guerre, Il faut les entraîner, les motiver, ce qui coûte
du temps et de l'argent, sans avoir la certitude qu'ils répondront
à l'appel en cas de mobilisation. Une armée permanente de
régnicoles professionnels semble donc la solution idéale
mais encore faut-il que l'économie puisse la supporter et qu'elle
corresponde aux structures culturelles de la société (en
France, des unités permanentes n'apparaissent qu'à la fin
du Moyen-Age).
Pourquoi pas, alors, des mercenaires ? Ils sont directement prêts à l'emploi et licenciables après "usage" (avantages sur les régnicoles professionnels), compétents (avantage sur les miliciens), mais bien moins fiables, surtout s'ils sont recrutés, payés et commandés par des particuliers, comme les condotte italiennes ou les routes françaises. Vue sous cet angle, la Légion Etrangère française représente un bon compromis : c'est l'Etat qui engage ses propres mercenaires et leur offre une patrie de rechange.
La solde est un moyen d'attirer
des volontaires, fournissant une carrière à des individus
qui, sans ce débouché, pourraient verser dans le déclassement
et la délinquance. Des hommes non, mal ou irrégulièrement
soldés sont plus prompts à la désertion, la mutinerie,
la corruption et les exactions sur les civils.
A l'origine, le légionnaire
romain fournissait son propre équipement : c'était souvent
un petit propriétaire terrien qui avait de quoi se le payer, donc
investissait dans la défense de la Res Publica et
de sa terre.
Suite aux réformes de C.
Marius, il reçoit son matériel,
ce qui permet aux plus misérables de s'engager, mais la fidélité
des soldats se transfère de Rome au général recruteur.
Pour ce qui est de la nourriture, une armée qui vit sur le pays n'est pas ralentie par sa "queue logistique", ce qui explique en partie la rapidité des campagnes de Napoléon Bonaparte, mais se comporte comme un essaim de sauterelles : une fois une région ravagée, il lui faut se déplacer ; le ressentiment des habitants lui est a priori acquis.
En 1812, le système
sanitaire de la Grande Armée, jusque là un modèle
pour toutes les armées européennes du temps, s'effondre.
Résultat : le typhus fait plus de morts que les batailles, et sur
500.000 hommes qui partent de Pologne, 120.000 arrivent à Moscou.
La grande lessive n'a donc pas eu lieu pendant la fameuse retraite.
![]()
... qu'il ne faut pas étudier une armée en elle-même en ne considérant que ses effectifs et son armement, mais comme un système, lui-même étroitement imbriqué dans la société et l'économie qui la sous-tendent, et ce d'autant plus qu'une armée ne produit rien : elle coûte, surtout en temps de guerre. Si une armée produit, ce n'est pas de la richesse, qu'elle consomme, mais éventuellement de la citoyenneté, comme l'armée romaine du Principat, et des compétences qu'elle peut mettre au service de la population : ainsi, un soldat romain affirme dans une lettre que, dans le domaine du génie civil, "si on veut qu'un travail soit fait correctement, il faut le confier à l'armée". (voir l'anecdote à la fin de cette page).
L'armée byzantine fut justement un exemple remarquable de cette imbrication de tous les aspects du système militaire entre eux et dans la société, à tel point que je me suis longuement demandé par quel bout l'aborder.
J'ajouterai : l'examiner de près révèle, non seulement son profond héritage romain, mais également une étonnante modernité.

On l'a vu, et c'est l'une des raisons qui explique sa perte, que les souverains du Bas-Empire recrutent de plus en plus parmi les étrangers à l'Empire, essentiellement des barbares. Dès la fin du Vème siècle, les empereurs d'Orient comprenant le danger, basent leur recrutement sur les autochtones.
L'armée byzantine prolonge la structure militaire du Bas-Empire : une force centrale d'élite, désormais appelée tagmata, constituée de citoyens de l'Empire se double d'une milice que l'on mobilise en cas de guerre, appelée thémata.
Les thémata sont composées de stratiôtes, paysans-soldats aisés affectés à la défense de leur propre circonscription militaire, le thème. Ce sont, et je cite Alain Ducellier, "des représentants de familles qui, moyennant l'exemption des taxes proprement militaires, ont fait inscrire leurs biens sur des rôles fiscaux particuliers, dits stratiôtiques, et se sont engagés à assurer un service soit à cheval soit à pied" (Les Byzantins, histoire et culture, P. 109). Les avantages sont clairs : l'Etat ne doit pas entretenir d'armée permanente importante, les stratiôtes fournissant leur équipement et leur cheval en ce qui concerne les cavaliers ; ces miliciens défendent leur propre province, sachant pour quoi et pour qui ils se battent. Enfin, ils se reproduisent naturellement, assurant à l'Empire un flux de soldats régulier et constant. En politique intérieure, cette classe de fermiers aisés permet de contrebalancer l'influence des magnats, les grands propriétaires terriens, dont la puissance et l'avidité menaçait la petite exploitation terrienne tout en défiant l'autorité centrale et ses percepteurs.
Il existe aussi des thèmes maritimes, en mer Egée et sur le littoral méridional de l' Anatolie, où le recrutement des marins est basé sur les mêmes principes que celui des stratiôtes.
Les thémata ont été créés comme mesure d'urgence par Héraclius (610-641) au VIIème siècle, pour contrer la menace arabe. Cependant, le système fonctionne si bien qu'il dure jusqu'au XIème siècle. Après le désastre de Manzikert face aux Seldjoukides (1071), l'Anatolie, qui constituait le réservoir principal de recrutement des thémata et l'une des grandes bases économiques de l'Empire, passe aux mains des Turcs. C'est, avec les deux sacs de Constantinople de 1203 et 1204, la plus grande catastrophe pour Byzance. En effet, sur une armée de 120.000 hommes, les thèmes d'Anatolie n'en fournissaient pas moins de 70.000.
![]()
Après Manzikert, le couple noyau d'élite/forces temporaires se prolonge, mais change de nature. Alexis Ier Comnène, qui reprend les rênes de l'Empire en 1081, n'a d'autre choix que de recourir au mercenariat : la garde impériale, qui succède aux tagmata, est composée de Francs, Allemands et Anglo-saxons qui ont fui leur pays après la conquête normande. Les gardes du corps de l'Empereur sont des Varègues ou Rous, autrement dit des Vikings. Des contingents de Turcs et de peuples de la steppe sont également enrôlés.
D'autre part, de grands propriétaires (magnats), qui reprennent le nom de stratiôtes, se voient confier par contrat avec l'Etat la tutelle (pronoïa) de domaines : au lieu de verser l'intégralité de ses impôts au trésor de l'Etat, le paysan en paie une partie à ces grands propriétaires, à charge pour ceux-ci de lever et entretenir des unités et de répondre à toute réquisition : la taille des unités est proportionnelle aux taxes que lui versent les paysans. Il y a donc privatisation d'une part de l'armée.
A partir de la fin du XIème siècle, le problème du recrutement devient donc de plus en plus aigu, à tel point que les églises elles-mêmes entrent dans le système de la pronoïa et doivent fournir des contingents. Reprenant les vieilles recettes de la Crise du IIIème siècle et du Dominat, les autorités essaient d'établir dans l'Empire des peuples étrangers en échange de leur service militaire et engagent des mercenaires de toute provenance.
Le danger du couple mercenariat/pronoïa est double : les mercenaires doivent être payés, et lorsqu'ils ne le sont pas, ce qui arrive de plus en plus fréquemment vu le manque de ressources de l'Etat, ils se révoltent avec les conséquences que l'on connait. Quant aux armées privées de la pronaïa, elles transfèrent leur loyauté d'un Empire affaibli à la cause du propriétaire terrien qui les a enrôlées et pour qui elles deviennent les instruments privilégiés d'abus de pouvoir, d'usurpations, voire de coups d'état.
Finalement, la puissance militaire byzantine ne cesse de se réduire, et l'on peut dire qu'aux XIVème et XVème siècles, Byzance n'a pratiquement plus d'armée : lire Leonardo di Chio montre, qu'à côté d'un petit contingent proprement grec à la compétence et la motivation douteuses, la défense de la Cité est assurée par les Génois et les Vénitiens, qui, à mon avis, ne se battaient ni pour la gloire de l'Empire, ni pour la défense de la Chrétienté...
![]()
Le soldat byzantin était bien payé, ce qui rendait la carrière alléchante : l'armée étant somme toute peu nombreuse par rapport à la taille de l'Empire, celui-ci devait attirer des volontaires et garder des professionnels bien entraînés.
Par exemple, les stratiôtes des thémata disposaient d'un domaine rapportant l'équivalent de deux livres d'or. En ce qui concerne les stratiôtes de la flotte, ce montant grimpait à 4 livres. Quant au stratègos, le commandant d'un thème, il touchait 40 livres d'or.
La réalité n'était pas toujours aussi riante : ainsi, juste avant la campagne de Manzikert, Romanos IV Diogène trouve les troupes du thème d'Anatolie à l'abandon : les hommes n'avaient pas été payés, n'étaient pas approvisionnés, et les chevaux avaient été vendus.
Le déclin constant de l'armée byzantine à partir du XIIème siècle s'explique aussi par le manque chronique de moyens financiers. Et cela va de mal en pis : les mercenaires non soldés se révoltent, représentant une menace, non seulement pour la sécurité des civils, mais aussi pour la structure de l'Etat. Par exemple, les Almugavars, des routiers catalans, commencent par semer la désolation, puis fondent en 1311 un duché indépendant à Athènes, duché qui survivra pendant 75 ans ! Comme le montre le chapitre 21 de la Relation de la prise de Constatinople, Constantin XI doit recourir aux expédients habituels des états aux abois : fonte des métaux précieux des vases et meubles sacrés pour payer les soldats, mineurs et maçons, financement des fortifications et des troupes par des individus fortunés. La décadence de l'Etat est suffisamment soulignée par le fait que le cardinal Isidore de Kiev paie de ses propres deniers la réfection d'une partie des remparts lors du siège fatal de 1453.

Je décrirai ici l'organisation du couple tagmata/thémata, qui représente le système militaire byzantin "classique", qui a duré le plus longtemps, et qui a permis à l'Empire soutenir le choc des guerres arabes et bulgares des VIIIème et IXème siècle avant de mener les reconquêtes du Xème et de la première moitié du XIème.
Mes sources (Encyclopaedia Universalis 3.0, Ducellier et un article de Strategy and Tactics) se contredisent, notamment sur les effectifs et les dénominations des unités. Je vous en épargne la discussion. Rien d'étonnant à cela : on sait qu'au sein d'une même armée, appellations et organisation interne des unités évoluent parfois considérablement au cours de l'histoire. J'ai donc tenté de reconstituer le modèle le plus plausible, en tentant de mettre en relief les principes qui régissent cette organisation. Toute correction ou objection à ce qui suit sera la bienvenue.
![]()
Ce sont les unités permanentes, disciplinées et bien entraînées. Censées accompagner l'empereur en campagne omme les comitatenses, elles formaient une réserve centrale localisée près de Constantinople, en Bithynie et en Thrace.
Elles sont organisées en quatre corps de cavalerie et un corps d'infanterie.
|
|
|
| |
| Skholaï | "Ecoles" (1) | A l'origine: 5.400 à 6.000 cavaliers.
Réduit plus tard à 1.500. |
Domestikos < lat. "de la maison" (2) |
| Exkoubitori | Lat. "sentinelles" | Idem | Idem |
| Hikanatoï | Du grec hikanos,
"grands, puissants" ? |
Idem | Idem |
| Vigla | Lat. uigilia
"garde de nuit" |
Idem | Drougarios < lat. "chef de drungus", unité militaire |
| Arithmoï ou numeri | "nombres" | 4.000 fantassins | Tribounos < lat. tribunus |
(1) Ce n'est pas une unité-école, de "cadets" ou d'élèves-officiers. Cette unité, qui remonte à Constantin, tire son nom de ses casernes qui, à l'origine, ressemblaient à des bâtiments scolaires.
(2) Le domestikos des skholaï, appelé aussi Grand Domestique à la fin de l'Empire, était en fait "le commandant de l'ensemble de l'armée [qui] a reçu tout pouvoir de notre souverain et, pour cette raison, domine tous les officiers" (Taktika de Léon VI). C'était un poste d'où les ambitieux ou les talentueux pouvaient espérer se hisser sur le trône impérial à la faveur d'un putsch militaire.
Nicéphore Ier (802-811) ajoutera une unité appelée Athanatoï (="Immortels").
![]()
Si les tagmata peuvent être comparées à la garde napoléonienne, les thémata sont des unités de valeur variable, qui n'ont ni l'équipement, ni la cohérence, ni la qualité de commandement des premières. Ce furent pourtant elles qui supportèrent le poids des attaques des Arabes et des peuples de la steppe.
Au Xème siècle, dans les régions du nord des Balkans et de l'Anatolie orientale reconquises, on organise des kleisoura, unités chargées de surveiller les frontières. Elles sont d'effectifs réduits, ne dépassant pas toujours la taille de la garnison d'une forteresse. Elles reprennent en fait le rôle des limitanei.
A l'origine, les thèmes sont des unités militaires. A partir du VIIème siècle, celles-ci se fixent territorialement. La carte ci-dessous montre les thèmes à la fin du règne de Basile II Bulgaroktonos ("Tueur de Bulgares"), en 1025.
Légende![]()
|
|
|
|
| Italie | ||
| 1 | Langobardia | |
| 2 | Kalabria | |
| Balkans | ||
| 3 | Dalmatia | |
| 4 | Sirmium | |
| 5 | Bulgaria | |
| 6 | Dyrrachium | |
| 7 | Nikopolis | |
| 8 | Peloponnesos | |
| 9 | Paristrion | |
| 10 | Makedonia | |
| 11 | Thrace | |
| 12 | Strymon | |
| 13 | Thessalonika | |
| 14 | Hellas | |
| Asie | ||
| 15 | Abydos | |
| 16 | Samos | Thème maritime |
| 17 | Kibbyrrhaïoti | Thème maritime |
| 18 | Opsikion | A l'origine, autochtones de la Garde impériale |
| 19 | Thrakésion | A l'origine, troupes déplacées de Thrace pour combattre les Arabes |
| 20 | Optimaton | A l'origine, foederati |
| 21 | Anatolikhon | A l'origine, couvrait la moitié de l'Anatolie; réduit ensuite au diocèse d'Orient |
| 22 | Seleukeïa | |
| 23 | Boukellarion | A l'origine, troupes étrangères de la Garde |
| 24 | Kappadokia | |
| 25 | Kililia | |
| 26 | Paphlagonia | |
| 27 | Armeniakon | |
| 28 | Charsianon | |
| 29 | Lykandros | |
| 30 | Chaldia | |
| 31 | Koloneïa | |
| 32 | Sebastia | |
| 33 | Melitene | |
| 34 | Poleis Parephratidiaï | |
| 35 | Teluch | |
| 36 | Antiocheïa | |
| 37 | Theodosiopolis | |
| 38 | Iberia | |
| 39 | Tauron | |
| 40 | Mesopotamia | |
| 41 | Vaspurakan | |
| Iles | ||
| 42 | Zirids | |
| 43 | Képhalonia | |
| 44 | Krètè | |
| 45 | Aegan Pelaghos | Thème maritime |
| 46 | Chios | |
| 47 | Kypros | |
| Crimée | ||
| 48 | Cherson |
Remarques![]()
On remarquera que les thèmes
Optimaton,
Opsikhion
et Boukellarion, à
l'origine constitués
de soldats de la Garde, avaient été déployés
pour couvrir les approches de Constantinople en venant de l'est.
Les thèmes maritimes,
quant à eux, sont déployés pour couvrir les approches
de Constantinople par la Méditerranée orientale et la mer
Egée, la menace principale restant pendant longtemps les flottes
arabes, qui mettront même le siège devant Constantinople à
deux reprises, de 673 à 678 et en 717.
![]()
|
|
| |
| Thémata | 10.000-15.000 | Stratègos |
| 1 thémata = 3 X tourma ou moïra | 4.500-5.500 | Tourmarque |
| 1 tourma/moïra = 3 X droungos | 1.400-1.700 | Droungarios |
| 1 droungos = 3 X bandon | 400-500 | Komes ("comte") ou tribounos |
| 1 bandon = 3 X kentouria | 120-180 | Kentarque |
| 1 kentouria = 10 x dékouria | 10-16 | Dékarque |
Je me répète : ceci reste un modèle théorique, la réalité ayant certainement varié dans le temps comme d'une unité ou d'une région à l'autre. Je sais : les chiffres "ne tombent pas pile". N'oublions pas qu'une unité n'est jamais à effectif plein que sur... papier : il y a toujours du personnel détaché, en mission plus ou moins officielle, malade, blessé, sans compter les déserteurs et les morts. D'autres se gonflent parfois d'hommes "ramassés" en cours de route.
![]()
L'Empereur est censé être le représentant de Dieu sur terre, et la succession se fait assez souvent suivant le principe dynastique. Seulement, plusieurs facteurs tendent à faire de la fonction impériale un poste particulièrement exposé : au mieux, un parent (oncle, mère) un ministre ou un général exerce la réalité du pouvoir derrière le paravent d'un basileus jeune ou débile, au pis, des complots et coups d'état militaires menacent son pouvoir... et sa vie. En outre, l'idéologie théocratique proclamant que c'est Dieu qui exerce le pouvoir au travers de l'Empereur pour le plus grand bien des sujets de l'Empire, si le basileus gouverne "mal", il provoque le courroux divin. Traduisons : le peuple se révolte ou, le plus souvent, l'armée le renverse. Il peut s'estimer heureux si on lui accorde alors le droit de se retirer dans un monastère : l'intégrité physique étant une condition indispensable à l'exercice de la fonction suprême, les empereurs déchus étaient souvent victimes de mutilations.
La confiance régnait. C'est dire la garde ne remplissait pas qu'un rôle décoratif. Les empereurs s'entourent d'une garde composée d'affranchis, l'Hetaeria, aux baudriers d'argent et armés d'épées et de haches à double tranchant, souvenir probable des licteurs qui accompagnaient les hauts magistrats romains dans l'exercice de leur fonction. Michel III (842-867) crée une garde du corps, la Garde Varangienne, ainsi nommée parce qu'elle était constituée à l'origine de Varègues, ou Rous, des Scandinaves, porteurs eux aussi d'une hache. Harald Hardrada, qui devint plus tard roi de Norvège avant de se faire tuer en 1066 à Stamford Bridge face à Harold Godwinson (oui, celui de Hastings), fit un temps partie de cette unité. Plus tard, elle recruta parmi les Anglo-Saxons peu ravis de passer sous la férule normande.
![]()
Ce qui importe beaucoup plus que les effectifs et dénominations exacts qui ont dû varier au cours du temps, c'est que l'armée byzantine soit une structure. Cette caractéristique, héritage des légions romaines, la distingue des armées du Moyen-Age occidental qui étaient des collections d'unités, pour ne pas dire d'individus. Ce qui frappe aussi, c'est qu'elle préfigure les armées occidentales actuelles, armées qui mettent l'accent sur la qualité (réelle ou supposée) plutôt que sur la quantité.
En effet, on notera l'organisation
ternaire, qui caractérise aussi les armées modernes (le
principe étant deux unités en action, une en appui ou en
réserve). La kentouria,
descendante
de la centurie romaine, garde quant à elle la division en dix décuries,
qui sont essentiellement des unités administratives.
Qui dit structure, dit hiérarchisation.
L'armée byzantine accentue encore cet aspect des armées romaines.
L'encadrement, surtout aux niveaux inférieurs, y est
particulièrement
serré
: aux officiers et sous-officiers indiqués dans le tableau 5.3,
il faut ajouter des pentakontarques
(commandant
à 50 hommes), lochages
(16 à
32), pentarques (5) et
trétarques
(4), ces derniers étant vraisemblablement des soldats d'élite
ou des vétérans instruisant leurs camarades de leur précieuse
expérience et faisant régner la discipline. Une indication
de la poigne qui caractérise cette armée est le fait
que le stratégos passe
régulièrement
les troupes de son thème en revue (adnoumion
= "dénombrement") et que tout cavalier qui se présente
sans son cheval est immédiatement rétrogradé dans
l'infanterie.

Pour ce qui est de l'équipement, l'armée byzantine se répartit assez classiquement en infanterie lourde (skoutatoï) et légère (psiloï), cavalerie lourde (kataphraktoï et klibanaophoroï) et cavalerie légère.
![]()
6.1.
Skoutatoï![]()
Saint
Démétrios
Eglise
de Hosios Loukas, Phocide, Grèce
L'armement
offensif des skoutatoï
(= "équipés
du scutum",
c'est-à-dire du bouclier
romain oblong) consiste en une épée courte à large
lame, une lance et, soit d'une hache (tzikourion)
munie d'un pic à l'arrière, soit d'une masse d'arme aux bords
tranchants, ces deux dernières pouvant servir aussi bien dans le
combat d'infanterie que contre la cavalerie qui constituait la plus
grande
part des armées des ennemis de Byzance. Les formations sont donc
moins serrées que les légions, car ces armes, maniées
à la volée, exigent plus d'espace. On voit donc que, par
rapport à l'Antiquité, le fantassin est plus polyvalent,
plus capable de faire face à différentes menaces.
Leur
armement défensif consiste en un casque, une cuirasse et
un bouclier peint aux mêmes couleurs que la bannière de l'unité.
Au début de forme ovale (skouta)
ou
oblongue (thouris),
héritage romain,
il fut remplacé par l'écu en amande emprunté aux Normands.
La cuirasse peut être de différents modèles : klibanion,
des écailles de métal cousue sur une tunique de tissu ou
de cuir, et se chevauchant vers le bas, comme la broigne du temps de
Charlemagne,
lorika, semblable au modèle précédent sauf
que les écailles se chevauchent vers le haut (voir Démétrios
ci-dessus), soit une cote de mailles, plus rare car plus chère à
fabriquer. Les soldats moins fortunés portaient des armures de cuir,
de coton ou de feutre rembourré et capitonné.
![]()
Ce terme grec désigne les "troupes légères, sans armement défensif". Portant peu ou pas d'armure, leur armement consiste en une javeline et/ou un arc et un carquois garni de 40 flèches, ainsi qu'une hache et un petit bouclier le plus souvent rond.
![]()
6.3.
Kataphraktoï
et klibanarophoroï![]()
Cavalier
lourd byzantin
Cassette
d'ivoire
XIème
siècle
Armement
défensif : casque en acier avec une crête aux couleurs
de l'unité, tout comme le bouclier rond. Une cuirasse. Les kataphraktoï
portaient moins d'armure que les klibanarophoroï,
cuirassés de la tête aux pieds, avec gantelets et chaussures
en acier. Les chevaux des officiers et des cavaliers des premières
lignes avaient en outre la tête et le poitrail protégés
de plaques métalliques. Cet équipement, moins lourd que la
cote de maille ou l'armure de plates du chevalier occidental, laisse
plus
de mobilité au cavalier byzantin.
Armement offensif
: une épée (spathiou)
plus longue
que celle des fantassins, une dague, une longue lance de 3,60 mètres
(kontarion)
avec un fanion aux couleurs de
l'unité. L'adoption des étriers à partir du VIIème
siècle assure une meilleure assise au cavalier, donnant plus de
puissance à ses coups d'épée et lui permettant de
peser de tout son poids sur la lance sans être arraché de
sa monture lors du choc. En cela, le cavalier lourd byzantin est
semblable
au chevalier. Le cataphracte ou le clibanarophore byzantin est
cependant
un combattant plus complet et autrement redoutable que son homologue
franc, car il est pourvu d'armes de jet : un dard lesté de
plomb (marzobarboulon)
et surtout un arc. Les Byzantins, au contact des Parthes et des peuples
de la steppe, avaient appris à tirer à l'arc de leur cheval.
![]()
Il s'agit essentiellement d'archers et de javeliniers à cheval, à la cuirasse plus légère que les précédents, en corne, complétée d'une coiffe de mailles métalliques couvrant aussi le cou et les épaules. Ils portaient également un bouclier et une épée.
![]()
Deux caractéristiques frappent à la lecture de ce qui précède :
la tendance à l'alourdissement
des unités "légères", archers à pied ou montés
et javeliniers, ce qui les rapproche des unités "lourdes", qui
elles-mêmes,
ne connaissent pas la course à l'alourdissement des armures
occidentales.
A mon sens,
les équipements respectifs tendant à s'égaliser,
la différence "lourd/léger" est aussi une différence
d'entraînement, de doctrine d'utilisation et de tactique.
Les soldats romains étaient
fortement spécialisés : le légionnaire était
un professionnel du corps-à-corps, qui devait être soutenu
par d'autres spécialistes, archers, frondeurs, cavaliers lourds
et légers. Le chevalier du Moyen-Age était entraîné
à la charge à cheval et au combat à l'épée.
Par contre, les Byzantins, et surtout les cavaliers, sont polyvalents,
rompus à la charge, au corps-à-corps et au tir.
Cette polyvalence était une nécessité pour une armée peu nombreuse (120.000 hommes), et les capacités de chacun devaient être développées et exploitées au maximum. Deux corollaires : l'entraînement est long et exigeant ; chaque homme est précieux. Nous verrons au chapitre suivant comment les autorités politiques et militaires byzantines s'efforcèrent de conserver ces aptitudes et cette force de combat, recourant pour cela aux méthodes indirectes.

La taille relative de la base de recrutement et/ou le choix politique de mettre en ligne une armée soit de métier, soit de miliciens, constituent des contraintes qui limitent sévèrement les options des responsables militaires dans les domaines de la préparation des troupes (équipement, entraînement, discipline), de la stratégie, de la conduite des opérations et de la tactique, et des dirigeants de l'Etat dans ceux de la politique internationale, de la diplomatie et de la guerre.
7.1.1.
Taille et professionnalisme de l'armée
Deux exemples contemporains pour illustrer mon propos.
Les armées nationales
du XIXème siècle et de la Première Guerre Mondiale
sont composées de masses considérables et apparemment inépuisables
de conscrits relativement peu compétents, donc interchangeables
et, disons-le avec cynisme, sacrifiables. En cela,
le fantassin
du XIXème siècle est la réplique armée de l'ouvrier
ou du mineur. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que les
généraux de la Grande Guerre n'hésitent pas à
consommer des quantités ahurissantes d'hommes pour atteindre des
objectifs tantôt illusoires, tantôt dérisoires. Pour
parler d'un conflit souvent mal connnu des Européens, la Guerre
de Sécession, l'on peut constater un contraste frappant entre les
brillantes qualités de manoeuvriers aux plans stratégiques
et opérationnels des généraux tant fédéraux
(Grant, Sherman, Thomas, Rosecrans) que confédérés
(Lee, Jackson, Joseph Johnston, Bragg) et leurs tactiques marquées
par une absence totale de finesse qui entraînent des pertes effrayantes
tant chez l'attaquant que chez le défenseur (Antietam, 1862, est la
journée la plus sanglante de toute l'histoire américaine)
: ces généraux ne pouvaient demander plus à des hommes
formés en quelques semaines aux rudiments de la vie militaire.
Les armées occidentales
modernes sont essentiellement composées d'un nombre de plus en plus
réduit de professionnels spécialisés et à
la léthalité sans cesse accrue dont la formation coûte
temps et argent. Il s'agit donc d'en "dépenser" le moins possible,
et ce d'autant plus que les opinions publiques exigent "zéro mort".
D'où la sophistication technique de plus en plus poussée,
les tentatives de résoudre le conflit par de longues tractations
diplomatiques (ex-Yougoslavie), l'engagement sur des terrains où
l'on gagnera à coup sûr (Desert Storm 1991), et /ou l'exploitation
de l'avantage que procurent une "allonge" supérieure (Serbie 1999)
et la supériorité technologique, informationnelle (C4I),
logistique, organisationnelle et doctrinale (AirLand Battle).
7.1.2.
Doctrine d'emploi des forces
En schématisant, face à un ennemi, un état peut user de ses forces armées de deux manières :
Soit il les engage
dans des opérations de défense, contre-attaque, offensive.
L'inconvénient ? Ces troupes sont dépensées
: les unités engagées sur un front ne peuvent l'être
sur un autre, et même une attitude strictement défensive implique
de l'activité, donc de l'usure matérielle et psychologique
qui exige une récupération plus ou moins prolongée.
Dans cette option, ce sont les forces armées ennemies qui sont visées.
Soit il les utilise comme
menace potentielle. L'action n'est plus exercée sur les
forces
armées de l'ennemi, mais sur l'idée que se fait le commandement
adverse du rapport des forces et de ses chances d'atteindre ses
objectifs.
C'est ici la psychologie de l'adversaire qui est visée.
Pour ce qui est du résultat, l'effet est le même : que l'ennemi ait été vaincu au combat ou qu'il renonce à ses projets, il est battu. La différence essentielle est que, dans le second cas, les troupes n'ont pas été consommées. Elles restent immédiatement disponibles.
Evidemment, ceci reste un modèle théorique : l'ennnemi ne laisse pas souvent le choix !
7.1.3.
Application au cas byzantin
Byzance dispose d'une base de recrutement réduite. En outre, sa position géostratégique la contraint longtemps à une défensive serrée sur deux fronts, l'est et le nord, avant que la montée en puissance de l'Occident n'en ajoute un troisième.
L'Empire n'a donc d'autres choix que de préférer la qualité à la quantité pour des troupes dont il usera comme instrument de dissuasion plutôt que de les engager dans des opérations toujours hasardeuses.
Maurice l'assène en d'autres termes :
"Il n'est pas vrai, comme certaines gens sans expérience l'imaginent, que ce sont le courage et les effectifs qui décident du sort d'une guerre ; outre la faveur divine, c'est la tactique et la valeur des chefs qui comptent, et c'est à cela que nous devrions attacher notre attention plutôt que de perdre notre temps à mobiliser de grandes quantités d'hommes."Il ajoute :
"Il est bon de porter des coups à l'ennemi par la ruse, les coups de main, ou en l'affamant, sans jamais se laisser entrainer dans une bataille rangée, qui est plus une démonstration de chance que de bravoure."et insiste :
"Il est plus sûr et avantageux de l'emporter sur l'ennemi par les projets qu'on a fait et les qualités du général que par la simple force ; dans le premier cas, on parvient au résultat sans perte pour soi-même, dans l'autre il faut payer un certain prix."(Stratègikon)
En pratique, ces recommandations reviennent à...
former l'armée
de professionnels (tagmata)
ou de semi-professionnels
(thémata) ;
éviter la
guerre à tout prix et user de la diplomatie (niveau politique
et psychologique) ;
Si la politique échoue, et que la guerre est inévitable,
recourir à des
stratégies indirectes et ne s'engager dans les campagnes
qu'une
fois l'ennemi affaibli ou en position difficile (niveau stratégique)
;
préparer la campagne
: organisation, entraînement et équipement des troupes (c'était
l'objet des deux chapitres précédents), logistique et renseignement
(niveau de la planification) ;
mener les campagnes avec
prudence : objectifs limités et successifs, mouvements et
manoeuvres
protégés et en connaissance du terrain et de l'adversaire
(niveau opérationnel) ;
maximiser l'efficacité
d'unités aux capacités complémentaires (niveau tactique).
J'éclairerai tout cela de maximes et conseils extraits du Stratègikon du basileus Maurice (582-602) et de la Taktika de Léon VI (886-911).
![]()
Pour les Byzantins, la meilleure guerre était celle qui ne se déclenchait jamais. Tout était fait pour éviter le conflit armé, considéré comme un échec de la diplomatie et la bataille, vue comme un échec de la stratégie.
7.2.1.
Une diplomatie sans scrupules
D'abord, il s'agissait
d'impressionner les visiteurs
et ambassadeurs et de les convaincre de la puissance de
l'Empire,
de la majesté et de l'inaccessibilité du basileus.
On les promenait dans le palais impérial, un dédale richement
décoré de mosaïques sur fond d'or, de marbre, d'onyx,
de porphyre et on leur montrait les trésors impériaux, et
particulièrement les reliques religieuses s'ils étaient chrétiens.
Liutprand,
le futur évêque de Crémone, a raconté
une audience avec Constantin
VII Porphyrogénète (913-959)
: il fut conduit dans une salle de vastes dimensions où l'Empereur
était assis sur un trône énorme flanqué d'automates
: deux lions menaçants et un arbre avec des oiseaux chantant. Il
se prosterna trois fois, à plat ventre (Oui, oui ! Personnellement,
cela me fait rêver...), et en se relevant de la troisième
prosternation, il ne vit plus le trône : mu par un mécanisme
hydraulique, celui-ci s'était élevé jusqu'au plafond,
et son occupant avait revêtu des vêtements encore plus somptueux.
Si Luitprand, un "civilisé", s'avoua impressionné par ce
show, que dire alors de l'effet sur un envoyé barbare ? Evidemment,
le
basileus ne daigna pas
lui adresser la
parole.
Constantin
VII Porphyrogénète
913-959
Nomisma,
ou besant d'or
C'est que le processus diplomatique lui-même était utilisé comme arme psychologique : l'empereur était quasi inaccessible, et les envoyés étrangers attendaient de longs mois avant de se voir accorder une audience. Ils avaient affaire à des bureaucrates qui, à coup de phrases creuses et de promesses fallacieuses, s'y entendaient pour faire traîner les négociations en longueur, surtout si les propositions qui leur étaient soumises intéressaient les gouvernants byzantins, et particulièrement avec les états et peuples occidentaux, qui, pressés d'obtenir des résultats, étaient disposés à faire des concessions. De même, si une nation ennemie avait acquis des avantages militaires, des négociations de paix prolongées venaient à point pour bloquer les opérations et permettre aux armées de l'Empire de se refaire.
Les traités, parfois vides de sens (on accordait au partenaire... ce qu'il avait déjà, et rien de plus, ou des titres vains), étaient observés à la lettre par les Byzantins. A la lettre, et non dans leur esprit, qui était toujours sujet à remise en cause, et ce avec les apparences de la plus parfaite bonne foi, ce qui avait le don de faire enrager les Occidentaux.
Nous touchons ici du doigt l'une des différences culturelles essentielles entre les Francs et les Byzantins : pour les premiers, proposer des négociations au cours d'une guerre était un aveu de faiblesse et les traités devaient être aussi observés dans leur esprit. Pour les seconds, la diplomatie était une condition de survie de l'Empire, et toutes les astuces, manoeuvres et tromperies y étaient permises, voire recommandées, ce qui ne contribua pas peu à leur réputation de partenaires retors, sournois, vicieux et absolument pas fiables.
Les traités visaient
à consolider
les liens de paix avec les peuples et états voisins, surtout
dans les
les accords commerciaux ;
les subsides en échange
de la paix, que les rois et peuples bénéficiaires en venaient
à considérer comme de véritables salaires ;
les mariages de princesses
impériales, principalement à des rois barbares, qui étaient
ainsi censés entrer dans la parentèle de l'empereur à
qui ils devaient obéissance ; flattés de l'honneur que leur
conférait cette hypergamie, ils le payaient en retour de la paix
ou d'aide en temps de guerre ;
pour les mêmes motifs,
les dignités auliques conférées à ces souverains
étrangers : ainsi, Clovis fut nommé consul ; si ces titres,
souvent mirobolants, ne représentaient aucun pouvoir réel,
ils obligeaient à l'obéissance (théorique) envers
le basileus.
les conversions au Christianisme,
qui impliquaient pour les peuples nouvellement convertis
l'adoption
de la soumission à l'empereur comme article de foi ; ouvrir des
hostilités contre l'Empire constituait alors une apostasie.
enfin, le soutien accordé
au parti pro-byzantin qui appuie les thèses de l'Empire auprès
de ses dirigeants ou que l'on manipule afin de déstabiliser un
souverain
trop puissant ou hostile.
Quant au général en campagne, il ne s'épargnait aucune manoeuvre psychologique. Le tacticien dont une citation est reprise en exergue lui recommande d'adapter son attitude à la force de l'ennemi :
"Si ceux qui ont envoyé les ambassadeurs sont plus forts, il ne faut montrer aux ambassadeurs ni ses richesses, ni la beauté des femmes, ni rien d'autre de cette sorte, mais seulement la puissance des remparts, des armes et la foule des hommes armés. S'ils sont plus faibles, on peut leur inspirer la plus grande terreur et la plus forte impression."Voici quelques prescriptions de Maurice :
Tromper sans cesse
le général ennemi et le laisser dans l'incertitude
:
"Il est très important de faire chez l'ennemi le bruit qu'on va faire une certaine chose, puis de faire autre chose."
(...)
"Il faudra tromper l'ennemi par de fausses rumeurs concernant nos projets, qui leur seront apportées par des déserteurs venant de chez nous."
(...)
"Il ne faut pas user toujours des mêmes modes d'opération, même s'ils semblent très efficaces. L'ennemi en prendra assez vite l'habitude, il s'y adaptera et pour vous, ce sera le désastre."
"Ne vous laissez pas leurrer par les actes humanitaires de l'ennemi ou par une prétendue retraite de sa part."
(...)
"il ne faut absolument pas croire les informations fournies par des déserteurs ou des transfuges ; il faudra comparer leurs informations aux déclarations des prisonniers faits dans des coups de main. C'est ainsi qu'on pourra discerner la vérité."(Stratègikon)
Celle-ci revêt trois
formes complémentaires
: utilisation des ennemis réels ou potentiels les uns contre
les autres, instrumentation des alliés et fomentation de troubles
chez l'ennemi.
7.3.1.
Dresser les ennemis les uns contre les autres
Ou : "Pourquoi faire le travail nous-mêmes alors qu'on peut le faire faire par les autres ?". Par exemple, si les Bulgares attaquaient l'Empire, celui-ci poussait les Petchenègues à agresser les Bulgares : deux ennemis se neutralisaient mutuellement, ou l'ennemi principal se trouvait coincé dans une manoeuvre d'encerclement. Cette stratégie visait à créer l'équilibre général par la manipulation de déséquilibres locaux.
"Avec de l'argent et sans combattre, on peut souvent se défaire de ses ennemis, si l'on engage un autre peuple à les attaquer. Il arrivera qu'ils s'affaibliront et se détruiront mutuellement, tandis que vous conserverez toutes vos forces et deviendrez supérieur à eux."(Léon VI, Taktika)
7.3.2.
Faire faire la guerre par les alliés
... en espérant rafler les bénéfices de la victoire. Par exemple, du point de vue byzantin, la première croisade représentait l'exploitation de la ferveur religieuse des Francs, combinée à d'autres sentiments moins présentables, pour récupérer des territoires conquis par les Turcs.
7.3.3.
Semer la discorde chez les voisins et ennemis
L'une des techniques favorites consistait à donner refuge à l'un ou l'autre prince, prétendant au trône ou général en délicatesse avec son roi. Si l'occasion ou la nécessité s'en présentait, l'on soutenait les prétentions au pouvoir du candidat ou l'on incitait le général à fomenter une rébellion.
On faisait également circuler des rumeurs chez les voisins, impliquant des membres de la famille dirigeante ou des chefs militaires, leur prêtant des intentions de complot ou de coup d'état. Le but était transparent : provoquer une guerre civile, des dissensions dans les groupes dirigeants ou pousser un monarque à liquider ses officiers les plus capables. Contre les Francs, il suffisait de semer une bonne querelle, si possible de préséance, entre les nobles, pour provoquer le départ d'un contingent et ainsi affaiblir leur armée.
Dans ce but, l'administration byzantine recourait aux services, non seulement du parti pro-byzantin cité plus haut, mais également aux compétences d'une véritable cinquième colonne de "correspondants" toujours prête à semer rumeurs et fausses nouvelles, ainsi qu'à susciter troubles, zizanies et discordes.
Quant au général en opérations, Maurice lui recommande ceci :
"Lorsque se présente une délégation ennemie, renseignez-vous sur ceux qui la dirigent et recevez-les très aimablement, de façon à ce que ceux qui les accompagnent en arrivent à les soupçonner."
(...)
"Son (= l'ennemi) armée comprend-elle des gens de peuples divers ? Il faudra les corrompre par des présents, des faveurs et des promesses. Y a-t-il dissension entre eux ? Il faudra traiter avec leurs chefs."(Stratègikon)
7.4.1.
Collecte de renseignements
Sous couvert de commerce et de navigation, des espions stipendiés observaient, interrogeaient et faisaient rapport à leur retour au service de renseignements, appelé "Bureau des Barbares", qui collectait et traitait les informations sur les Arabes, les Turcs, les peuples de la steppe et les Francs, informations qu'il traduisait en conseils aux généraux.
Une chaîne de neuf fanaux reliait Constantinople aux Portes Ciliciennes, à l'angle de l'Anatolie et de la Syrie, et voie de pénétration privilégiée de l'Anatolie. Ainsi, une invasion pouvait être signalée en une seule nuit à la capitale.
Les généraux
accordaient un rôle
important à la collecte d'informations sur l'ennemi lors des
"envoyer constamment et à intervalle régulier des éclaireurs vigilants, des espions et des patrouilles pour obtenir des renseignements sur les mouvements de l'ennemi, ses forces et son organisation, de façon à se prémunir contre les surprises."Conseil complémentaire du précédent, cette fois de Léon VI :(Stratègikon)
"Comme vous devez vous appliquer à connaître les camps des ennemis, leur situation et le nombre de troupes qu'ils contiennent, vous devez aussi empêcher autant que vous pourrez de reconaitre les vôtres."Chose unique à l'époque, et que l'on ne trouvera à cette échelle dans les armées occidentales qu'au XVIIIème siècle, le général est assisté d'un état-major (proelusin) et de mandatores, messagers qui répercutent les ordres aux sous-unités.(Taktika)
Les marches des armées byzantines s'appuyaient sur un réseau de dépôts (aplikta) qui, outre leur rôle de réserves de nourriture, servaient de points de ralliement aux troupes thématiques. Des relais impériaux fournissaient des mules et les thémata emmenaient leurs propres animaux de bât. C'est que, la stratégie de l'Empire étant défensive, les campagnes se déroulaient essentiellement sur son territoire. Il fallait épargner les civils, base de recrutement, leurs biens, source de revenus de l'Etat, et ne pas trop dégrader l'image de celui-ci dans l'opinion publique : rares sont les populations ravies d'être pillées par leurs "libérateurs", même si ceux-ci sont de leur nationalité.
"Lorsque vous marcherez avec l'armée sur votre terrain, vous défendrez expressément le pillage et la maraude ; quand on ne tient pas là-dessus la bride aux troupes, elles se livrent à l'attrait du butin, et se jettent sur tout ce qu'elles voient ; d'où il arrive que vos soldats deviennent vos propres ennemis."Cette observation de Léon VI se complète naturellement des injonctions suivantes :
"Lorsque toutes vos troupes sont assemblées, si votre dessein est d'entrer dans le pays ennemi, il faut le faire le plus tôt possible, pour ne pas manger le vôtre et le surcharger, surtout si vous savez que celui où vous devez aller est fertile et abonde en vivres."L'armée traîne avec elle tout un matériel qui la rend autosuffisante : échelles, peaux gonflables pour traverser les cours d'eau, forges mobiles, tentes ; chaque mule transporte, outre le reste, 50 flèches de rechange ; chaque dékouria dispose d'un valet et d'un chariot chargé (liste non exhaustive) d'une tente, d'un moulin à main, d'un panier d'osier, d'une scie, d'un maillet, de deux pelles, d'une pioche, d'une faux, d'une serpe, sans compter tous ces objets que recueillent et entassent au fil des déplacements ces collectionneurs ambulants que sont tous les soldats du monde.
(...)
"Vous prendrez les mesures convenables pour que les marchands et les vivandiers puissent vous suivre sans risque, soit par terre ou par mer, afin que l'armée se trouve autant qu'il se pourra dans l'abondance des choses nécessaires."(Taktika)
Léon conseille au général d'adapter sa stratégie de pillage à ses buts :
"Lorsque vous entrerez dans son (= l'ennemi) pays, vous y ferez le dégât en dévastant et brulant ses habitations ; par là vous le réduirez à la disette, et lui ôterez une partie des moyens de soutenir la guerre. Néanmoins, si vous devez y séjourner longtemps, vous ne ruinerez que les lieux qui vous seraient inutiles, et conserverez ceux d'où vous pourrez tirer des subsistances pour votre armée."Enfin, si le général byzantin doit impérativement protéger ses propres voies de communication et d'approvisionnement, sa stratégie visera à celles de l'adversaire :(Taktika)
"Le général doit chercher à défaire l'ennemi non seulement par les armes mais aussi en s'attaquant à son ravitaillement, en rendant l'eau non potable et en empoisonnant les céréales."(Maurice, Stratègikon)
7.4.3.
Routes et fortifications
Les routes qu'impliquent ces déplacements lourds sont couvertes par un réseau dense de forteresses qui démontrent à suffisance la maitrise byzantine dans l'architecture militaire, réseau qui ira en s'épaississant au fur et à mesure que l'armée s'affaiblit : kastra, tours (purgoï), villages et monastères fortifiés ralentissent voire stoppent les incursions et invasions, surtout si les envahisseurs ne sont pas équipés de matériel de siège.
![]()
On s'en doute, les mouvements de l'armée s'entourent d'un luxe de précautions : des détachements avancés (prokoursatores ou antekensores) précèdent le gros de troupes, parfois d'un jour ou deux : ces détachements comprennent des doukatores, ou guides, que l'on choisit parmi des hommes familiers des régions où se déroulent les opérations et capables de désigner points d'eau et lieux adéquats à l'installation des camps, et des minsores, troupes du génie, qui aménagent la route, préparent l'emplacement du futur campement et entreprennent les traversées des cours d'eau. En cas de franchissement de rivières importantes face à un ennemi installé sur la rive opposée, on lançait un pont de bateaux sur lequel s'avançait l'infanterie, soutenue par le tir de mangonneaux portés par des navires.
Lorsque l'armée mène une offensive en territoire ennemi, des koursatores ont pour mission de piller et de semer la destruction et le désordre. L'ordre de marche s'adapte au terrain : en montagne, les archers sont envoyés en avant-garde pour occuper les hauteurs ; en secteur accidenté, c'est l'infanterie qui précède la cavalerie, alors que celle-ci prend les devants en terrain dégagé.
Léon VI insiste sur la nécessité de la discipline durant les marches, et ce dès le début des mouvements :
"Si vous avez une longue marche à faire, partie dans votre pays et partie dans celui de l'ennemi, vous obligerez dès le premier jour vos troupes de marcher en bon ordre, gardant leurs files et leurs rangs, et chaque division suivant son chef. Cette habitude prise fera qu'en arrivant sur le pays ennemi, si l'on était attaqué inopinément, il n'y aura point de trouble ni de confusion ; chacun étant à son poste et sous son enseigne, on serait tout prêt à combattre et à se disposer comme on le voudrait."Et, pour le pillage :
"Vous ne permettrez pas à vos soldats de se répandre dans le pays pour chercher des vivres ; mais vous les y enverrez en ordre, sans quoi les ennemis pourraient vous en faire repentir."Suivant la tradition instaurée par les légions romaines, l'armée bâtit un camp chaque soir, corvée que les soldats n'apprécient guère. Cependant, les avantages de cette tâche harassante en valent la peine. Le camp constitue un élément de sécurité psychologique : la palissade, même peu élevée et le fossé, même peu profond, créent un espace intérieur séparé des menaces extérieures (menaces de basse intensité, notons-le : raids, incursions-éclairs, une attaque généralisée de nuit étant une opération difficile à coordonner) où les soldats peuvent vaquer à leurs occupations et dormir tranquillement ; en outre, seul un homme sur cinq est commis à la garde nocturne. Maurice avertit le négligent :(Taktika)
"Même en territoire ami, il faudra installer un camp retranché ; un général ne devrait jamais être amené à dire : "Je ne m'y attendais pas."(Stratègikon)
Charge
de cavalerie
Enluminure
du XIVème siècle
7.6.1.
Déploiement initial sur le champ de bataille
Le schéma ci-dessus reproduit le déploiement initial théorique.
La flèche désigne, on l'aura compris, la direction de l'ennemi.
(1) & (2)
L'infanterie
lourde des skoutatoï se déploie
au centre, en 4, 8 ou 16 rangs de profondeur, avec les soldats les
mieux
équipés et/ou les plus expérimentés au premier
rang. Remarquez qu'il y a deux lignes, la première étant
destinée à supporter le choc principal (1) , la deuxième
à soutenir la première en cas de difficulté (2). Si
la ligne principale offre un front continu, la ligne de soutien ménage
des espaces entre ses composantes, ce qui facilite d'éventuelles
retraites d'unités de la première.
(3) Derrière
la deuxième ligne, la réserve.
(4) Les flancs :
les archers sur l'un, la cavalerie sur l'autre. Les premiers (plagtophulakes,
"flanc-gardes") sont chargés de briser les manoeuvres d'encerclement
de l'adversaire, tandis que la seconde (huperkérastes,
du verbe huperkéraô,
"déborder
les flancs") ont pour mission d'enfoncer et/ou tourner un flanc de
l'ennemi.
(5) Enfin, un écran
de troupes légères dissimule le déploiement de l'armée
aux yeux de l'ennemi, qu'il est aussi chargé de harasser et dont
il ralentit la progression.
Ce dispositif est à la fois solide et souple. Le front central est formé d'infanterie lourde, et si l'ennemi tente de tourner le/les flanc(s) byzantin(s), la seconde ligne d'infanterie et la réserve peuvent, après conversion, en couvrir les arrières : n'oublions pas que, comme le signale Ardant du Picq et comme je l'ai expliqué dans le combat hoplitique, ce n'est pas la première ligne d'une armée antique qui craque (elle est trop occupée à combattre), mais les soldats des rangs arrières, qui, attendant leur tour de "s'y mettre", ont tout le loisir de regarder autour d'eux, de percevoir les mouvements tournants adverses et de s'en alarmer au point de paniquer.
Les traités byzantins recommandaient la répartition suivante : entre 1/3 et 3/8 dans la ligne principale, 1/3 dans la ligne de soutien, 1/10 dans la réserve et 1/5 couvrait les flancs. Bien sûr, ce déploiement pouvait connaître des variantes en fonction des circonstances, du terrain, de l'ennemi, de l'importance de ses forces, de son déploiement et des intentions qu'on lui prêtait, des forces dont disposait le général. Par exemple, dans les rares cas où l'infanterie était engagée sans cavalerie, elle se déployait en un croissant avec les psiloï sur les flancs.
7.6.2.
Fonctionnement du trinôme skoutatoï/psiloï/cavalerie
Le déploiement le suggère, le principe de manoeuvre s'inspire du marteau et de l'enclume : l'infanterie et la cavalerie légères en écran harassent et "préparent" l'ennemi, le harcelant, le canalisant ou tentant de l'attirer dans un piège, l'infanterie sert de base de manoeuvre et fixe le gros de l'ennemi, l'aile des plagtophulakes encaisse et tente de bloquer l'aile attaquante adverse tandis que la cavalerie lourde enfonce l'autre aile, tourne et exploite.
Par-delà le système romain de la République et du Principat qui fait de l'infanterie légionnaire sa masse de choc, les généraux byzantins retrouvent donc la combinaison qui fit le succès d'Alexandre le Grand, de ses successeurs hellénistiques et d'Hanniba'al.
Cependant, les tactiques byzantines n'étaient pas la répétition inlassable de vieilles recettes fixées une fois pour toutes : La flexibilité y présidait : si, par exemple, le général s'attendait à ce que l'ennemi charge son centre, il déployait des archers derrière sa première ligne, histoire de "ramollir" l'assaut adverse avant le contact décisif. Renseignés par le "Bureau des Barbares" sur les caractéristiques, les forces et les faiblesses des peuples hostiles, les états-majors s'efforçaient de les exploiter. Par exemple, face aux peuples cavaliers de la steppe et aux troupes orientales légèrement armées, les généraux tablaient sur la discipline et l'organisation supérieure de l'armée byzantine, et cherchaient le choc ; par contre, ils comptaient sur sa manoeuvrabilité supérieure face aux Francs lourdement cuirassés.
Dans les phases finales d'une campagne victorieuse, lorque l'ennemi battait en retraite, la cavalerie menait une poursuite sans relâche, harassant et ralentissant l'adversaire, tentant de l'acculer contre un obstacle naturel difficilement franchissable (montagnes, cours d'eau), permettant à l'infanterie de le rejoindre et d'achever le travail.
7.6.3.
La guérilla : le De Velitatione de Nicéphore
Phôkas
Ce traité est consacré essentiellement à la défense contre les incursions arabes dans les thèmes orientaux d'Anatolie, notamment en Cilicie, incursions qui visaient à piller les villages, à semer le désordre et à entretenir un état d'alarme constant dans la région. Fort de son expérience dans ce genre d'opérations, Nicéphore propose des dispositifs d'alerte, des manoeuvres et des ruses aux stratèges "qui se sont vu confier les grands thèmes de la frontière". Notons que, dans les extraits dont j'ai pu prendre connaissance, rien n'indique que les populations civiles soient utilisées dans cette lutte, qui reste l'affaire de l'armée. A cette division des tâches, on peut imaginer deux raisons : la crainte de représailles lourdes des envahisseurs sur les civils ; le souci de ne pas (trop) armer ceux-ci et de pas leur apprendre de tactiques qu'ils pourraient un jour utiliser contre leurs propres dirigeants.
Dispositif
d'alerte
Des postes de guet sont installés à la frontière sur les hauteurs, si possible "élevées et peu praticables", et à distance de 3 ou 4 milles l'un de l'autre, soit de 4,5 à 6 kilomètres. Le texte de Nicéphore implique que ce dispositif s'étage, non seulement le long de la frontière, mais aussi en profondeur, jusqu'aux "terrains plats" de l'arrière où sont cantonnées des unités de cavalerie qui avertiront le stratège de la menace.
Les guetteurs, relevés tous les quinze jours, sont sélectionnés pour leur robustesse et leur connaissance du terrain. Ils surveillent plus particulièrement les routes, les défilés et les lieux les plus propices à l'installation d'un camp.
Buts et moyens
Le but est double : d'abord, protéger les villages et leurs populations ; Nicéphore recommande de faire évacuer les zones menacées et d'envoyer "les gens qui y habitent se réfugier avec leur bétail dans des montagnes élevées et difficiles d'accès" et gardées par des fantassins légers. Ensuite, massacrer le plus possible d'ennemis, et pas seulement repousser leurs raids.
Les troupes sarrasines étant montées, et ce type d'opérations exigeant une mobilité maximale, les unités byzantines engagées sont essentiellement de la cavalerie appuyée d'infanterie légère, javeliniers, archers et frondeurs. Des troupes d'infanterie lourdes sont plutôt employées pour bloquer les grands axes de communcation.
La stratégie byzantine vise à diviser les forces ennemies afin de les détruire en détail : par exemple, le stratège laisse pénétrer les agresseurs en "territoire romain" (notez l'adjectif), et quand ils se sont disséminés pour piller les villages de la région, il attaque et détruit successivement ces "éléments dispersés" sans qu'ils soient en mesure de se soutenir mutuellement. Ou encore, si l'armée arabe est trop nombreuse, un détachement de cavalerie byzantin d'environ 300 hommes est utilisé comme appât : il tente de provoquer une poursuite de la part des Sarrasins et d'attirer ceux-ci dans une embuscade dressée par le gros des troupes, où, les ayant encerclés, on les exterminera à loisir.
Si l'armée sarrasine est supérieure en nombre aux unités byzantines, et que celles-ci n'ont que peu de chance de la vaincre en bataille rangée, le stratège n'hésitera pas à diviser ses effectifs en deux : des éléments d'élite resteront sur place afin de harceler les agresseurs, tandis que lui-même lancera un contre-raid en territoire arabe afin de faire lâcher prise à l'ennemi.
La tactique repose sur la mobilité, l'occupation des hauteurs et escarpements, les mouvements flanquants et/ou concentriques, la surprise (les assauts de nuit sur le camp ennemi sont recommandés), la rapidité et la brutalité dans l'exécution des attaques, l'économie des forces.
Nicéphore insiste particulièrement sur l'information : d'une part, le stratège doit être constamment tenu au courant de l'effectif, de l'organisation et des mouvements du raid adverse ; d'autre part, il doit dissimuler le plus possible ses mouvements et intentions à l'adversaire. Voici par exemple le dispositif qu'il préconise pour suivre une force ennemie sans qu'elle soupçonne la poursuite :
"Le tourmarque [dans ce contexte, il commande à 1.000 hommes] (...) devra prendre trois groupes de deux hommes capables et compétents, et se porter sur la route de l'ennemi. (...) le groupe de tête devra marcher assez près de l'ennemi pour entendre le brouhaha des troupes et le hennissement des chevaux ; le second groupe, suivant le premier, se déplacera à une distance telle qu'il puisse voir le groupe qui le précède et être vu de lui (...). Derrière les trois groupes de deux hommes, on mettra trois groupes de quatre, un premier groupe de quatre étant à vue du troisième groupe de deux, le deuxième étant également à vue du premier ; quant au troisième, son effectif sera porté à six hommes, afin que deux d'entre eux apportent au tourmarque les messages transmis par le groupe de tête et que le tourmarque les communique au stratège." [Derrière ces groupes d'éclaireurs et de relais, s'avance le tourmarque avec son millier d'hommes, suivi à son tour du gros de l'armée, 3.000 hommes étant considéré comme des troupes "nombreuses".]La minutie quasi-maniaque de telles prescriptions a de quoi surprendre, mais n'oublions pas qu'il s'agit du manuel rédigé par un homme de terrain qui a, par essais et erreurs, dégagé les tactiques les plus efficaces pour contrer ce genre de menace permanente et cherche à en faire profiter ses chefs de thèmes et ses successeurs : il s'agit ici de suivre l'ennemi sans être repéré, sans que la force conduite par le tourmarque se fasse surprendre et que, si elle se fait accrocher, les forces du stratège puissent l'appuyer sans retard. Cependant, si certains passages que j'ai sous les yeux tiennent parfois du livre de recettes tactiques et opérationnelles, d'autres impliquent une large initiative de la part des stratèges et tourmarques : ceux-ci doivent être "capables", "compétents", "réputés" et disposant "de la plus grande expérience".(De Velitatione)
Léon VI, dont je tire la matière de ce paragraphe, avertit :
" L'opération d'un siège demande du courage, de l'activité, beaucoup d'étude de la guerre, de précautions dans les préparatifs des machines, de prudence dans la manière de se disposer, soit pour l'attaque d'une ville, d'un château ou d'un camp fortifié."La première précaution que devra prendre le général est d'assurer la sécurité de ses troupes en se fortifiant "par un fossé profond, ou par un retranchement de pierre ou de bois" et en postant "des gardes partout où il faudra, surtout dans les lieux suspects (...). Il faut vous garder avec soin, de jour et de nuit, contre les entreprises des assiégés et des ennemis du dehors." Et ce, plus particulièrement, face aux portes et poternes d'où les assiégés pourrraient lancer des sorties. En outre, il devra "s'assurer des vivres, afin que l'armée ne se trouve pas dans le besoin" : un siège, cela dure longtemps. Dans cette perspective, le général fera assurer les services et corvées par rotation : "pour ne pas fatiguer votre armée par un service continuel, vous la diviserez en plusieurs parties qui seront employées chacune à son tour. Vous en fixerez le temps, soit pour le jour ou la nuit, de sorte que la fatigue soit égale, et que chacun prenne sa part de repos."(Taktika)
Ensuite, recommande Léon, "vous sonderez ceux de la place par quelques propositions favorables et les plus propres à les tenter, comme de les laisser sortir avec leurs chevaux, armes et bagages. Il ne serait pas prudent de leur en faire alors de trop dures." Par exemple, "il faut publier qu'on fera quartier à ceux qui poseront les armes, et cela dans leur langue, mais qu'il n'y en aura point pour les autres."
Si ces propositions sont repoussées, d'autres moyens psychologiques sont envisageables : le recours aux espions et aux traîtres, que l'on recevra "favorablement" et à qui le général tiendra ses promesses s'ils lui ont communiqué des informations exactes, afin de susciter d'autres "vocations" de traîtrise.
Les traîtres et espions ne font pas avancer les choses ? Les assiégés sont décidés à résister ? Il faut leur couper les vivres et "leur ôter l'usage de l'eau ou d'autres choses utiles".
L'assaut direct sera évité, et l'on tentera des coups de main nocturnes sur les murailles, qui, s'ils ne provoquent pas chez les assiégés une frayeur telle qu'ils abandonnent la lutte, croyant avoir affaire à toute l'armée, entretiendront au moins un état d'alerte constant toujours corrosif pour les nerfs : soit les assiégés seront plus disposés à traiter, soit, "excédés" par ces alarmes continuelles, ils seront plus faciles à surprendre.
L'on recourra aux mangonneaux (alakatia) pour bombarder la ville, surtout si les maisons de celle-ci sont facilement inflammables, et ce au moyen de "dards enflammés", "paquets de goudrons liés à une flèche" et "pierres pleines de matière brûlante."
La panoplie
comprenait les engins de siège
(béliers
et trépans destinés à percer les murailles) et l'artillerie
: balistes
qui servaient à lancer des traits, mangonneaux
Trépan
Héron
de Byzance, De Machinis Bellicis
XIème
siècle
Siphon
à feu liquide
Héron
de Byzance, De Machinis Bellicis
XIème
siècle
Enfin, s'il faut vraiment en venir à la prise d'assaut, voici ce que préconise Léon :
"Si votre armée est assez forte pour être divisée en plusieurs parties, vous pourrez leur faire prendre des échelles, et tandis que vous ferez tenter l'escalade par un côté, vous emploierez de l'autre les béliers, les tortues, les tours et autres machines. (...) [Les assiégés] ne pourront se défendre également de l'un et l'autre côté, et s'ils portent leurs forces dans une partie, on trouvera dans l'autre peu de résistance."Une fois la ville ou la place forte prise, il importe de traiter "les habitants avec douceur", de ne les menacer "d'aucun châtiment", de n'y commettre aucune cruauté, et de ne pas exiger de "fortes contributions" car "c'est le moyen de gagner l'affection des peuples, et d'engager les autres villes à se soumettre."
![]()
Le soldat byzantin est une ressource humaine trop rare et précieuse pour être gaspillée. Alors que, jusqu'au XVIIIème siècle au moins, les blessés des armées occidentales sont laissés à eux-mêmes et quittent le champ de bataille par leurs propres moyens (s'ils y arrivent...), les Byzantins organisent un corps de brancardiers (dépotatoï, skrivonoï ou krivantes) chargés de recueillir et secourir les blessés, même au cours du combat. Si l'armée avait remporté la bataille, c'était la procédure normale ; si elle avait dû retraiter, les brancardiers étaient payés un besant d'or (nomisma), l'équivalent d'un an de solde d'une nouvelle recrue, pour chaque blessé ramassé.
Cette sollicitude, commandée autant, sinon plus par humanité que par un sordide calcul gain/pertes, s'étend aux morts et aux familles des hommes tués au combat (notez cependant la restriction finale) :
"Après l'action, vous ferez donner aux blessés les secours nécessaires. Les morts seront enterrés honorablement et préconisés. Cela est dû à de braves gens qui ont sacrifié leur vie pour la religion et le service de l'Etat. Cette attention pour les morts satisfait et encourage les vivants.
Si les défunts laissent des femmes et des enfants, il faudra leur donner des consolations et les secours qu'on pourra, autant toutefois que les pères auront été tués en combattant vaillamment."(Léon VI, Taktika)
Comme le soulignait Charles Ardant du Picq, la peur est le sentiment primordial de l'homme à la guerre. En outre, il ne faut pas grand chose pour que la meilleure unité se transforme en une horde de pillards ou se liquéfie sous l'effet de la panique. D'où la nécessité de l'entraînement et de la discipline.
"La nature ne produit que peu d'hommes braves, mais les soins et l'entraînement font des soldats efficaces. Les soldats que l'on fait travailler sans relâche deviennent plus courageux, alors que l'excès de loisir les rend faibles et paresseux. Il faut prendre soin de les garder constamment actifs."Par conséquent, et comme on l'a vu dans les paragraphes consacrés aux marches et à la logistique, le soldat byzantin est tenu avec poigne : pas question de marauder ni de piller sans la permission expresse des officiers, et l'on marche en ordre.(Maurice, Stratègikon)
Le but : des hommes constamment occupés et prêts au combat :
"Vous ordonnerez à vos soldats qu'ils soient prêts à combattre en tout temps, de nuit et de jour, par un beau temps ou pendant la pluie."(Léon VI, Taktika)
Ils devront être sans cesse convaincus que leur général tient à eux et se préoccupe de leur bien-être, tout en se montrant "inébranlable et équitable" (Maurice) avec eux. Voici ce que recommande ce dernier :
"(...) ; il devra leur montrer une affection toute paternelle.(...) Il se souciera de leur sécurité, de leur nourriture et du paiement régulier de leur solde. A défaut de ces mesures, il est impossible de maintenir la discipline dans une armée. En punissant équitablement les coupables, il inspirera de la crainte."Il s'agira pourtant de ne pas sévir sans discernement :
"Lorsque certains méfaits sont fréquents parmi les soldats, il faut user de modération ne les jugez pas et ne les punissez pas tous de façon indistincte. Un ressentiment très répandu pourrait les rapprocher les uns des autres et la discipline s'en ressentirait. Il est plus avisé de ne punir que les meneurs."... tout en sachant avoir la main lourde avec ces derniers :
"Pendant le combat, il faut négliger les forfaits commis par les soldats, mais ensuite, il faudra se débarrasser des fauteurs de sédition."(Maurice, Stratègikon)
En opération, le commandement n'hésitera pas à recourir aux fausses rumeurs et à la dissimulation pour entretenir un moral toujours susceptible de s'effriter :
"Il faudra renforcer le courage de nos troupes en répandant la nouvelle d'une victoire prétendûment remportée sur l'ennemi par les nôtres en d'autres lieux.Mesure complémentaire, le général entretiendra l'agressivité de ses soldats :
La nouvelle de revers subis par nous devra être tenue secrète, et il faudra répandre une information prétendant exactement le contraire."
(...)
"Nos morts devront être enterrés de nuit et en secret, mais il faut laisser ceux de l'ennemi exposés afin de lui faire perdre courage."
(...)
"On devra être très discret avec les actes de lâcheté commis par nos soldats, on ne les condamnera pas publiquement, car cela risque de les empirer."
"Si le général se croit en mesure d'affronter l'ennemi, il devra se préparer à poursuivre le combat en pays ennemi et non dans le sien. Les hommes qui se battent en pays ennemi sont plus agressifs. En outre, ils auront le sentiment que la guerre dans laquelle ils sont engagés n'est pas faite seulement pour leur pays mais aussi pour leur propre sécurité.Enfin, il leur instillera la confiance en leurs propres capacités :(Maurice, Stratègikon)
" Si l'armée, ignorant à quoi elle doit s'attendre, commence à s'inquiéter, il faudra bien prendre garde à éviter de livrer ouvertement bataille tout de suite. Avant tout engagement, la première chose à faire, et la plus sûre, est de choisir quelques soldats expérimentés et légèrement armés, et de leur faire exécuter en grand secret quelques coups de main contre des détachements ennemis. S'ils parviennent à tuer ou à capturer quelques hommes, alors la plupart de nos soldats y verront la preuve de notre propre supériorité. Leur inquiétude les quittera, leur moral remontera et ils s'habitueront progressivement à la lutte contre cet adversaire."
(...)
"Quel que soit le terrain que le général choisisse, il fera en sorte qu'il devienne familier à ses troupes. Elles seront alors capables d'éviter les points difficiles, et du fait de leur connaissance des lieux, elles combattront avec confiance."(Maurice, Stratègikon)
"La tactique est la science des mouvements qui se font à la guerre, sur terre et sur mer ; c'est l'art de ranger les troupes et de disposer les différentes armes pour les faire agir à propos ; son but est d'éviter les échecs et de saisir tous les moyens de vaincre avec le moins de pertes qu'il est possible."Finalement, toute force armée, même celle de la population la plus "primitive", peut se décrire comme un système, c'est-à-dire un ensemble organisé d'hommes armés en relation avec un milieu naturel, social, économique, religieux, voire pour les civilisations les plus "développées", politique et idéologique.(Léon VI, Taktika)
Ce qui caractérise le système militaire byzantin, si on le compare avec celui des Francs, c'est la conscience que ce système avait de lui-même et de ses buts : quasi encerclé, et disposant de ressources humaines limitées en comparaison avec l'ensemble ses voisins, l'Empire se doit d'épargner et optimiser des forces armées professionnelles ou semi-professionnelles, bien entrainées et disciplinées et d'atteindre ses buts politiques en recourant le moins souvent possible à la confrontation armée. En cela, les Byzantins étaient clausewitziens avant l'heure. Chez les Francs, par contre, la lutte armée était perçue comme un test de volonté, de force et de courage individuels, test générateur d'honorabilité.
Les problèmes militaires furent l'objet d'une attention soutenue et d'une réflexion constante de la part des responsables byzantins, débouchant sur une doctrine, autrement dit un corpus de prescriptions à appliquer dans tel ou tel cas, et ce jusqu'au Xème siècle. Les ouvrages doctrinaux sont patronnés par l'Empereur (Maurice pour le Stratégikon au début du VIème siècle ; Léon VI le Sage pour les Taktika au Xème), quand celui-ci ne les rédige pas lui-même, comme Nicéphore Phôkas, auteur d'un traité sur la guérilla. Malheureusement, ces traités ont bien plus été étudiés par les philologues que par les historiens militaires. En voici cependant quelques aperçus.
7.9.1.
Maurice
Empereur de 582 à 602, Maurice appartient à la dynastie justinienne. Selon Chaliand, son Stratègikon "représente, en dehors de Sun Zi et de l'Arthasastra, l'élaboration la plus remarquable de l'Antiquité et du haut Moyen-Age." Cet ouvrage n'a pas l'implacable et systématique logique des traités stratégiques et tactiques modernes, mais se présente plutôt comme une collection, qui peut paraître décousue à un esprit cartésien, de conseils, prescriptions, maximes, avertissements et recettes opérationnelles et tactiques. Les deux aspects les plus notables des extraits que j'ai pu consulter sont l'attention portée à la psychologie des soldats et l'observation quasi ethnographique des ennemis de l'Empire : organisation sociale et/ou politique, psychologie collective (on apprend avec délices que les Avars sont des "chenapans tortueux"), armement, ordre de bataille et tactiques, conditions les plus favorables pour les affronter et les vaincre.
7.9.2.
Léon
VI
Alias le Sage. Empereur de 886 à 911. Dans le traité Taktika, il résume les connaissances militaires de l'Antiquité et de Byzance, à tel point que certains passages semblent directement copiés de Maurice. Dans l'ouvrage de Chaliand, passages intéressants sur les sièges, la manière de contrer les invasions subites et la guerre sur mer.
7.9.3.
Nicéphore
II Phôkas
Voici un homme d'expérience : commandant des armées d'Orient de 955 à 963, date à laquelle il devient empereur, il eut à contrer les incessants raids arabes en Cilicie. Son traité De Velitatione reflète son souhait de "transmettre les règles tactiques de la guérilla (...) pour que le temps, générateur d'oubli et d'ignorance, ne fasse pas se perdre et disparaître ce qu'elles ont d'utile." Attention ! Il ne s'agit pas d'un traité de la "guerre populaire", telle que théorisée par Mao et pratiquée par Giap, ni de la résistance des populations civiles à l'occupant. Dans l'esprit de Nicéphore, l'Etat doit la protection aux civils, à leurs biens et leur bétail ; cette tâche est réservée à l'armée, et plus particulièrement sa composante de cavalerie. Il insiste sur la mobilité, la surprise, la rapidité, le secret et la sécurité.
On l'aura perçu au travers des conseils de Maurice et de Léon, il ne faut pas prêter à cette doctrine la scientificité et la rationalité (parfois plus affichées que réelles, les différentes composantes des complexes militaro-industriels défendant leurs intérêts propres et contradictoires) des doctrines modernes les plus sophistiquées, comme l'AirLand Battle. Il y est relativement peu question de stratégie au sens actuel du terme, les préoccupations principales des auteurs étant d'abord pratiques, la conduite tactique du combat et tout ce qui y amène, ordres de marche, déploiements initiaux, stratagèmes, psychologie des troupes, usage des espions, déserteurs et transfuges. L'accent est donc mis sur l'adaptation au terrain et aux caractéristiques de l'ennemi. En annexe 1, l'on trouvera les caractéristiques du général byzantin modèle.

Même si ces doctrines avaient des vues relativement étroites et surtout pratiques, il n'en reste pas moins que c'étaient des... doctrines, et qu'il s'agit d'un trait qui, non seulement distingue l'armée byzantine de ses contemporaines franques, mais la rapproche des systèmes militaires des pays développés actuels, avec laquelle elle partage d'autres caractéristiques :
Le recours aux solutions
diplomatiques et aux méthodes politiques et économiques,
y compris les plus vicieuses, plutôt qu'à la guerre pour résoudre
les conflits internationaux.
L'armée est un organisme
public, et non privé.
Elle est constituée
de professionnels polyvalents recrutés parmi les citoyens.
L'accent mis sur la qualité
des troupes, plutôt que sur leur quantité, qualité
atteinte par...
... la hiérarchisation
et l'organisation,
... l'entraînement,
... la discipline.
L'importance décisive
accordée au travail d'état-major : collecte de renseignements,
espionnage, préparation logistique, établissement de voies
de communication.
Une tactique basée
sur la manoeuvre et l'exploitation des qualités complémentaires
des différentes composantes de l'armée.
Le souci du bien-être
et de la santé des soldats.
Cela voudrait-il dire que les dirigeants et les généraux byzantins auraient imaginé et mis en place, avec plus de dix siècles d'avance, le système militaire idéal, le système moderne ?
Ce serait supposer deux choses :
qu'ils auraient disposé
d'une merveilleuse prescience ;
que le modèle militaire
de la fin du XXème est le paradigme de tout système militaire
accompli.
J'espère ne vexer personne en doutant de la prescience : le futur n'existe pas, si ce n'est comme objet de calculs de probabilités et projection d'intentions.
Quant aux armées modernes, les plus affutées d'entre elles excellent dans un type de combat bien particulier, l'affrontement de deux armées régulières en terrain relativement dégagé (j'insiste sur l'adverbe). En cela, peu de choses ont changé sur le plan du concept entre le combat hoplitique et les armées des pays industrialisés. Leurs prestations s'avèrent beaucoup moins formidables lorsqu'il s'agit de s'aventurer en terrain accidenté (ex-Yougoslavie, Afghanistan), d'affronter des guérillas (Algérie, Vietnam, Irak), ou de se mouvoir dans un environnement civil hostile (Intifada, Irak), voire "simplement" déroutant (Somalie). Les états-majors se contentent alors de "taper" fort et de loin, espérant faire plier le moral des populations civiles et/ou de leurs dirigeants (Serbie 1999), baptisant "offensive aérienne" ce qui est la tactique des chimpanzés bombardant le léopard de pierres et de branchages à distance prudente. La Guerre du Golfe reste une exception, et non un modèle de conflit moderne, contrairement à ce que l'on a voulu nous faire croire.
La modernité de la structure militaire byzantine s'explique par trois faits :
par comparaison avec les
armées contemporaines, elle est en avance : les armées
franques tiennent de la collection de milices privées rassemblant
des hommes plus portés sur l'exploit individuel que sur la discipline
et commandées par des nobles aux intérêts parfois divergents
; on ne peut pas vraiment parler de doctrine militaire occidentale au
Moyen-Age.
Nous nous tairons charitablement sur la logistique, l'hygiène et
le souci accordé à la santé des troupes.
On ne le répètera
jamais assez, il n'y eut pas de rupture entre le Bas-Empire romain et
Byzance.
Il n'y eut fracture qu'en Occident, et encore les historiens ne
s'entendent-ils
pas pour dater cette dernière. Je l'ai montré à suffisance,
le système militaire byzantin fut donc l'héritier
direct du
système romain, dont il garda les caractéristiques
principales,
qu'il raffina et sut adapter aux circonstances et aux nouvelles menaces
auxquelles il eut à faire face.
Enfin, les responsables de
l'Empire avait à résoudre une équation passablement
complexe : fondamentalement pacifiste, mais cerné, il doit se
défendre contre des peuples et états aux structures militaires
diverses et arrivés à des stades de civilisation variables,
mais ayant en commun des visées expansionnistes, et ce avec des
ressources humaines plutôt réduites, alors que ses revenus,
tirés d'une base économique saine, son organisation administrative
et son outillage mental l'autorisent à entretenir une armée
permanente de qualité. La solution ? Optimiser tous les
niveaux
de la structure diplomatico-militaire. Et de Zénon
à
Basile II
Bulgaroktonos, les basileï
disposent d'un instrument efficace qui leur permet, non seulement
d'étaler
les menaces, mais également de mener des contre-offensives
victorieuses.
Basile
II Bulgaroktonos
963-1025
Chronique
de Jean Scylitzès
XIVème
siècle
![]()
8.2.
L'efficacité de cette structure est prouvée par sa faillite![]()
De 1068 à 1071, Romanos IV Diogène (1068-1071) mène une série de campagnes destinées à soulager l'Arménie de la pression des Turcs Seljoukides. En 1071, il met en ligne toute l'armée, qui se fait battre à plates coutures, suite à l'impétuosité de ses mercenaires normands et saxons et à une erreur d'interprétation des ordres (les malveillants parlent d'une trahison) de l'un de ses subordonnés, Andronikos Doukas.
Résultats ? Les tagmata sont saignés à blanc, privant les futures recrues des officiers et vétérans capables de les encadrer et de les former. Plus grave : les Seldjoukides se répandent en Asie Mineure, qui, source de revenus non négligeable, constituait la base principale de recrutement des thémata. Les Empereurs substituent le couple pronoïa/mercenariat au système tagmata/thémata. Avaient-ils le choix ? Toujours est-il que cette combinaison est loin d'être idéale : l'armée cessant d'être affaire de l'Etat pour passer aux mains privées, les magnats auront tendance à ne se battre que si, quand et comme cela les arrange, et l'on sait ce qu'il faut penser des mercenaires.
La réflexion théorique et doctrinale connaît la même décadence : elle retombe au niveau de la discussion privée, dont on traite en famille chez les grands propriétaires, et les ouvrages, comme la Tactique de Nicéphore Ouranos, un général de Basile Bulgaroktonos, perdent toute originalité pour devenir de simples compilations de recherches antérieures.
Le système s'effondrera définitivement après la prise de Constantinople par les croisés en 1204, et le dépeçage de la partie balkanique de ce qu'il restait de l'Empire en différents états féodaux par les Francs. Malgré le redressement entrepris sous les Paléologues à partir de 1258, Byzance n'a plus les ressources économiques et humaines nécessaires à la reconstitution et à l'entretien d'une armée digne de ce nom : Constantin XI Dragasès, le dernier basileus, renonce à battre monnaie et l'armée qui défend la ville en 1453 compte à peine quelques milliers d'hommes, essentiellement des Génois et des Vénitiens, commandés par un (compétent) Génois, Giovanni Giustiniani (voir Leonardo di Chio et Isidore de Kiev).
![]()
Ce qui caractérise le système militaire byzantin, c'est à la fois sa durée et son adaptabilité, celle-ci constituant la garantie de celle-là. Du Vème au XIème siècle, l'armée fut, malgré les revers, capable de répondre à des menaces répétées et diverses.
La durée s'appuya sur
la continuité
de la doctrine et la reproduction de la base de recrutement. Soyons
Quant à l'adaptabilité, elle put fonctionner tant que l'armée resta une institution d'Etat, et que les dirigeants, jusqu'au basileus lui-même, firent de la réflexion sur le guerre une préoccupation politique constante.

Des prescriptions et maximes de Maurice et Léon VI, nous pouvons tirer le portrait du général byzantin idéal.
Il
sait tirer parti de l'information afin de mieux planifier ses
campagnes,
opérations et batailles
"Est bien avisé le général qui, avant d'entrer en campagne, étudie soigneusement l'ennemi et se trouve à même de se protéger contre les points forts dudit ennemi et de tirer avantage de ses faiblesses."
(...)
"Nous devons choisir le terrain non seulement en fonction de notre armement, mais encore en fonction des divers peuples qu'on a en face de soi. Les Parthes et les Gaulois se comportent bien en plaine. Les Espagnols et les Ligures combattent mieux dans les montagnes et les collines, les Bretons dans les bois alors que les Germains sont plus à l'aise dans les marais."(Maurice, Stratègikon)
Il
est prudent
"Assurez toujours vos entreprises le plus que vous pourrez."Cette prudence ne doit cependant pas dégénérer en paralysie du commandement :(Léon VI, Taktika)
"Le général clairvoyant tient compte non seulement des dangers probables, mais aussi de ceux qui peuvent être absolument imprévus."(Maurice, Stratègikon)
"Délibérez avec circonspection, et ne suspendez pas l'exécution de ce qui sera résolu, par la crainte de quelques inconvénients qui vous viendraient dans l'esprit. Une prudence trop raffinée est nuisible."(Léon VI, Taktika)
Autrement
dit, il réfléchit longuement et agit vite
"Prends ton temps pour établir ton plan, mais lorsque la décision est prise, mets-la rapidement à exécution. A la guerre, les occasions sont fugaces et on ne saurait les retenir."Il s'agit d'une prise de décision rationnelle, dans laquelle l'aideront les avis d'un petit nombre d'officiers triés sur le volet. Léon VI rappelle l'exemple de Scipio (Africanus Major, je suppose) qui
(...)
"Prépare ta décision la nuit et exécute-la pendant la journée. On ne peut pas tirer des plans et agir simultanément."(Maurice, Stratègikon)
"n'ajoutait point foi à l'astrologie, aux prédictions, à l'apparition de spectres, aux augures, aux songes, ni aux divinations (...), choses par lesquelles ont prétendait tirer des connaissances de l'avenir, et qui jettent la terreur dans les esprits, ce dont un général adroit sait les guérir."La rapidité d'exécution ne doit pourtant pas le pousser à s'exposer lui-même dans des actions à risques, comme le faisait Alexandre le Grand qui prenait lui-même la tête des charges de l'agèma des Compagnons. Le général byzantin pratique plutôt le commandement de l'arrière :(Taktika)
"Nous ne laisserons pas un général prendre part personnellement à des coups de main ou à des actions intrépides. Cette tâche devra être confiée à d'autres officiers compétents. Car si un des officiers échoue ou commet une faute, la situation pourra être rapidement redressée, mais si c'est le chef de toute une armée qui échoue, sa chute risque d'entraîner un complet désordre."(Maurice, Stratègikon)
Il
recherche la victoire à moindre coût
"Tout d'abord, il doit se garder des attaques qui peuvent blesser nos hommes.En clair, comme il a déjà été signalé à maintes reprises au cours de cet article, il recourra aux méthodes indirectes : feintes, stratagèmes, attaques des centres et voies de ravitaillement adverses, diffusion de fausses nouvelles, etc.
(...)"
"Sauf en cas d'extrême urgence, il est ridicule de tenter d'emporter la victoire à un tel prix et cela n'apporte que vaine gloire."(Maurice, Stratègikon)
Par
conséquent, il saisit les occasions favorables d'arrêter une
campagne, même victorieuse
"Conscient des vicissitudes de la guerre, le général devra être prêt, même après la victoire, à entendre les propositions de l'ennemi en vue d'une paix aux termes avantageux."(Maurice, Stratègikon)
"Quand Dieu vous aura donné la victoire, si les ennemis demandent la paix, il ne faut pas leur imposer de conditions trop dures."(Léon VI, Taktika)
Il
est pointilleux sur le secret et pratique la désinformation
"Vos projets de grandes opérations ne doivent pas être connus de beaucoup de gens, mais de quelques-uns seulement, et qui vous seront très proches."On l'a vu plus haut, cette recommandation couvre aussi la dissimulation de ses propres mouvements, effectifs et organisation aux yeux de l'ennemi (§ 7.4.1.) et le silence sur les mauvaises nouvelles (défaites, étendue des pertes) susceptibles de décourager l'armée (§ 7.8.).(Maurice, Stratègikon)
"Vous ne communiquerez vos desseins qu'à peu de personnes des plus discrètes, et vous répandrez des bruits contraires. Les ennemis qui en seront informés par leurs espions ou vos transfuges, prendront de fausses mesures s'ils y ajoutent foi. S'ils ne les croient point, ils se négligeront et vous pourrez les surprendre en exécutant ce qui n'était d'abord qu'une feinte de votre part."(Léon VI, Taktika)
Autrement dit : aie toujours un plan de rechange
dans ton sac à malices.
Il
sait s'adapter aux circonstances, à l'ennemi et au terrain
"Un bon général est celui qui emploie ses propres capacités en s'adaptant aux occasions qui lui sont offertes et à la qualité de l'ennemi."
(...)
"Notre chef devra adapter ses stratagèmes aux dispositions prises par le général ennemi. Si celui-ci a une propension à la témérité, il risque de se lancer avec insouciance dans une action prématurée ; s'il est du genre timoré, on peut l'abattre par des coups de main continuels et inattendus."
(...)
"Mieux vaut éviter un adversaire astucieux que celui qu ne renonce jamais. Celui-ci ne dissimule pas ce qu'il fait, alors qu'il est malaisé de discerner ce que celui-là prépare.
(Maurice, Stratègikon)
Il
assied son autorité sur ses subordonnés et soldats sur ses
qualités personnelles
"Il doit surpasser tout ceux qui lui sont subordonnés, par sa prudence, son courage, sa justice et sa tempérance.'Il se montre proche de ses soldats et de leurs préoccupations :(Léon VI, Taktika)
"Au cours de l'exécution d'opérations très critiques, le général ne devra pas se tenir à l'écart comme si une telle tâche était indigne de lui. Il devra oeuvrer autant que possible avec ses troupes. Ce comportement amènera le soldat à plus de soumission envers ses officiers, ne fût-ce que par vergogne.
(...)
Le général devra mener une vie aussi simple et sans apparat que celle de ses soldats ; il devra leur montrer une affection toute paternelle et donnera ses ordres sans brutalité et il devra faire en sorte de donner ses avis et d'entretenir avec eux des questions essentielles. Il se souciera de leur sécurité, de leur nourriture et du paiement régulier de leur solde."(Maurice, Stratègikon)
Il
bénéficie de l'appui du basileus
et de la faveur divine
"Il doit chercher à s'attirer les bénédictions du ciel et la bienveillance du prince. Comme son objet doit être de s'acquérir une grande et véritable gloire, il ne peut y réussir qu'en remplissant ponctuellement tous les devoirs de sa charge."Maurice et Léon VI considèrent tous deux que les victoires s'obtiennent "avec l'aide de Dieu", voire que c'est Dieu qui donne la victoire. Ceci recouvre vraisemblablement tous ces impondérables et ces hasards favorables ou funestes qui font de la guerre une activité pleine des bonnes et (plus souvent) mauvaises surprises sans lesquelles les historiens militaires n'auraient rien de drôle à raconter.(Léon VI, Taktika)
Pour ne parler que du commandement, n'oublions pas que, jusqu'au milieu du XIXème siècle, le champ de vision du général était limité à l'horizon et sévèrement restreint par toutes sortes d'obstacles naturels et de constructions, et que l'information circulait à la vitesse maximale d'un cheval au galop. Ajoutons-y, encore aujourd'hui, les effets pervers du mauvais traitement de l'information par le général et/ou son état-major, dont l'un des exemples les plus illustres reste le mépris avec lequel Montgomery accueillit, en septembre 1944, les rapports des services de renseignement selon lesquels deux divisions blindées SS se trouvaient sur les lieux mêmes où il souhaitait lancer les parachutistes de l'Opération Market-Garden (celle d' "Un pont trop loin"). Assaisonnons le tout de la transmission parfois aléatoire des ordres (en septembre 1862, l'ordre N° 191 d'invasion du Maryland et de la Pennsylvanie du général sudiste Lee, enroulé autour trois cigares - vous avez bien lu -, est perdu par le messager et tombe entre les mains du général nordiste McClellan, qui soit dit en passant, usera de cette information comme un manche) et de l'interprétation erronée des ordres par les officiers subordonnés (lors de la Guerre de Crimée, à Balaklava, le général de cavalerie anglais Lucan ne voit pas les unités russes qu'on lui ordonne d'attaquer, suit le conseil du messager qui lui désigne les positions d'artillerie adverses, et c'est la Charge de la Brigade Légère). Napoléon résumait tous ces aléas en demandant à propos des généraux dont on lui présentait la candidature à un commandement : "A-t-il de la chance ?"
La faveur du basileus assure au général byzantin un soutien constant en hommes, matériel et ravitaillement, sans compter cet indispensable appui moral des plus hautes autorités de l'Etat sans lequel les chefs d'armée ne peuvent se concentrer l'esprit libre et en toute sérénité sur la conduite des opérations. Il n'est déjà pas drôle pour un général de combattre en sachant que les autorités politiques ne lui accordent qu'une confiance médiocre, cas des relations entre le président confédéré Jefferson Davis et ses généraux Joseph Johnston et Braxton Bragg. Que dire alors des situations où celles-ci interviennent constamment et en toute incompétence dans la conduite des opérations, comme ce fut (heureusement) le cas des interférences d'Hitler, sans l'ordre de qui, selon une plaisanterie courante dans la Wehrmacht, "un soldat ne pouvait se rendre de la fenêtre à la porte" ?
Derrière ces propos de Léon VI, je vois aussi un avertissement aux généraux par trop ambitieux : n'oublions pas que la succession au trône de Constantinople n'était pas basé sur le principe dynastique, mais sur la "désignation par Dieu", qui, on le sait, a toujours eu bon dos et qui autorisait les putsches militaires contre des empereurs "qui avaient démérité". Le général est ici prié de faire son seul et unique devoir de commandant d'armée, et de ne pas se laisser entrainer par la victoire dans des rêves de gloire et de pouvoir...
Outre la modernité de son armée, Byzance partage dans le domaine militaire, une autre caractéristique de taille avec les Etats actuels : idéologiquement, ils sont pacifistes, mais ils furent et sont amenés à conduire des guerres fréquentes, et ce face à des adversaires variés.
Toute société, à moins d'être isolée à l'extrême, se trouve tôt ou tard confrontée, dans ses relations avec ses voisins, à la question de la guerre, et de l'organisation d'une armée, même temporaire : qui va se battre, avec quoi, comment et pourquoi ?
Jusqu'il y a peu, les "vertus militaires" étaient célébrées, à coups de cérémonies patriotiques, monuments, publications et oeuvres d'art à la gloire des héros, comme des éléments constitutifs de l'identité nationale. Quand au service militaire, inhérent à la fonction citoyenne, "il faisait de toi un homme".
Si, heureusement,
depuis quelques décennies,
cette idéologie guerrière a perdu du terrain, le balancier
est allé, par une réaction fort compréhensible, trop
loin dans l'autre sens. Dans pas mal de milieux intellectuels
occidentaux,
il est de bon ton de réagir par le mépris outragé
pour un thème "sale", auquel on ne veut même pas songer. Le
problème est alors abandonné aux responsables politiques
et aux "spécialistes", les
Mais étant un phénomène historique, elle n'est pas absurde, vu qu'il est possible d'en reconstituer et expliquer les causes, circonstances et conséquences.
"La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens", a dit Clausewitz. Les dirigeants byzantins et avant eux romains avaient, sans la connaître, saisi le sens de cette phrase et ses implications avec plus de dix siècles d'avance, contrairement à l'une de mes connaissances qui la qualifia "d'horrible" : il en avait déduit que la politique aboutissait nécessairement à la guerre, dont elle ne serait que la préparation. Ce raisonnement anti-militariste plein d'intentions louables rejoint son opposé, le militarisme, pour lequel la société n'existe que comme base, soutien et prétexte à l'armée, seule vraie réalité : c'est ainsi que "raisonnait" Erich Ludendorff, quasi-dictateur militaire de l'Allemagne en 1917-1918. Les effets pervers de la mise au service de la société au complexe militaire et à ses piliers économiques et/ou administratifs furent mis en relief par le Dominat suite à la Grande Crise du IIIème siècle : toute entière tournée vers la (re)production de l'armée, la société romaine étouffait dans un carcan de discipline, de réglements et de taxations qui semblaient ne plus servir qu'à entretenir l'armée et l'administration.
Même s'il est illusoire d'accorder aux intellectuels un rôle de Pygmalion de l'opinion publique, il est certain qu'ils créent des mots, expressions, concepts, idées, schémas de pensée qui pénètrent et imprègnent les raisonnements et les discours des "citoyens de base" que nous sommes tous. Les médias modernes accroissent de manière exponentielle la rapidité, l'étendue et la profondeur de cette imprégnation. Raison de plus pour que nous osions réinvestir le champ de réflexion sur la guerre. En parler et l'analyser, ce n'est pas l'approuver. L'exemple en est donné par des auteurs comme Alain Joxe et Hervé Coutau-Bégarie, et une institution comme l'Institut de Stratégie Comparée.
"La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens", c'est ce qu'il faut avoir le courage de dire aux citoyens. Autrement dit, qu'elle est à envisager comme une éventualité des conflits internationaux, et non comme une réalité à occulter, encore moins comme une issue valable (on fait la guerre d'un coeur léger quand c'est avec la vie d'autrui), et en aucun cas comme la solution par excellence : "Une bonne petite guerre..."
Il faut donc décider
pourquoi, pour quoi et pour qui on est prêt à se battre
: de l'option minimale, "pour défendre son pays et rien que
son
pays", aux interventions humanitaires, il y a une large
palette d'options,
avec, au centre, la question de l'ingérence dans les affaires d'un
pays en proie à la guerre civile, au génocide et à la dictature
: laissera-t-on, invoquant les "différences culturelles", les
"traditions
locales" et "l'accoutumance à l'oppression et à la
misère" (sic), se pratiquer toute forme de violence
Il faut ensuite décider
qui va se battre, et avec quoi. Dans la conscience
occidentale, les
soldats des armées des pays développés ne forment
plus une masse indifférenciée, mais deviennent des individus,
dont l'on finit même par connaître le nom et des détails
de la vie privée lorsqu'ils sont tués ou faits prisonniers,
par exemple. Les personnes sont irremplaçables, et nous souhaitons
que la guerre se conclue sans le moindre mort chez "les nôtres".
Avec une bonne conscience désarmante, nous poussons même l'humanité
jusqu'à souhaiter que l'on évite au maximum les morts et
blessés civils chez l'ennemi. Or, les citoyens doivent savoir que
les options "zéro mort" et "zéro dommage collatéral"
sont de lourdes illusions. Bref, s'ils estiment une guerre nécessaire
et/ou inévitable,
il y aura des morts. Nombreux.
Les citoyens doivent
savoir que la technicité
croissante du combat moderne implique la professionnalisation de
l'armée
et la fin de la milice. Le soldat-citoyen, que nous a légué
la révolution française avec son idéologie de "la
Patrie en danger" est en voie de disparition. "Tant
mieux,
mon fils n'aura pas à faire son service
Lorsque notre culture se trouve face à un problème, elle tend à le résoudre par des remèdes techniques : les O.G.M. seraient ainsi la solution idéale à la faim dans le monde. Les citoyens doivent savoir que la course à la sophistication et à la léthalité des armements n'est pas la solution des problèmes militaires actuels et futurs, contrairement à ce que veulent nous faire croire (et pour cause) les complexes militaro-industriels.
De plus en plus, en effet, dans le type de conflits "de basse intensité" qui font et feront le pain quotidien des armées modernes, ce sont la qualité et les qualités humaines des combattants (l'expression est pesée) qui comptent : l'environnement civil, où se déroulent ces sales petites guerres, crée des situations de stress de plus en plus éprouvantes, vu que la tâche du soldat sur le terrain ne constitue plus seulement à tuer, mais à gérer dans l'urgence des conflits psychologiques, moraux, communautaires, sociaux et économiques. L'exemple cruel del'armée américaine a géré en Irak en est une preuve a contrario.
Il faut enfin décider
comment l'on va se battre. Autrement dit, il est plus que
jamais nécessaire
de définir les limites morales des moyens dont on
usera.
Nous en sommes maintenant revenus à une situation proche, mutatis
mutandis, de la Guerre de Trente Ans : tous les moyens sont permis. Pis
: recommandables et recommandés. Nous vivons à répétition
le sac de Madgeburg en 1631 par les Impériaux de Tilly de 't Serclaes,
où 25.000 des 30.000 habitants périrent. L'une de mes relations
envisageait avec une parfaite sérénité que l'on règle
la question yougoslave en "leur lançant une bombe atomique sur
la tête".
Des acrobaties conceptuelles ont justifié et
justifient tantôt les méthodes terroristes les plus odieuses,
tantôt les répressions les plus atroces, tantôt la guerre
menée par l'Etat contre des éléments "parasites" ethniques
et/ou sociaux de sa population, tantôt des invasions prétendant sauver
les populations locales d'une insupportable oppression, tantôt
le
tout à la fois,
selon son camp.
Et tout cela, ce sont des choix politiques, que l'on ne peut laisser aux seuls militaires pour leur reprocher ensuite de mauvaises décisions en cas d'échec ou de bavure, ni que les militaires, se drapant dans leur spécialisation, ne peuvent se réserver, mais dont la responsabilité incombe aux citoyens, à leurs représentants et à leurs gouvernants.

Le légionnaire qui grommelait ainsi contre les civils était affecté à une unité d'Orient. Un jour, des civils qui avaient entrepris de construire un aqueduc font appel à ses services, vu qu'ils avaient rencontré un petit problème lors du percement d'un tunnel au travers d'une colline : ils avaient commencé à creuser simultanément des deux côtés de la colline. Il y avait un problème, en effet, remarque notre légionnaire : "Je pris des mesures des deux tunnels et trouvai que la somme des deux mesures était supérieure à la largeur de la colline."

|
| |
| "Bas-Empire" romain | |
| 284-305 | Dioclétien
Instauration de la Tétrarchie |
| 11 mai 330 | Constantin le Grand installe sa capitale à Byzance, qui devient Constantinople |
| 394-395 | Théodose
le Grand
A sa mort , l'Empire est divisé en deux : l'Occident à Honorius ; l'Orient à Arcadius |
| 476 | Odovacer
dépose le dernier empereur d'Occident, Romulus
Augustule
C'est un non-événement, mais cette date est considérée comme la fin de l'Empire d'Occident |
| Débuts de l'Empire byzantin | |
| 474-491 | Zénon Ier écarte la menace barbare et instaure une armée de citoyens |
| 527-565 | Justinien |
| 535-554 | Reconquête de l'Afrique du Nord (535), de l'Italie (553) & de l'Espagne méridionale (554) par les généraux Bélisaire et Narsès |
| 582-602 | Maurice repousse les attaques des Avars et des Slaves, et conquiert l'Arménie (591) |
| "Moyen-Empire" byzantin | |
| 610-641 | Héraclius
Création des thèmes ; l'armée fonctionne désormais selon le système tagmata/thémata |
| 628 | Victoire d'Héraclius sur les Perses sassanides |
| 636 | Défaite du Yarmuk face aux Arabes |
| 642 | Abandon de l'Egypte et du couloir syro-palestinien |
| 673-678 | Premier siège de Constantinople par les Arabes
L'une des premières utilisations du feu liquide |
| 697 | Perte de Carthage et de l'Afrique du Nord, qui passent aux mains des Arabes |
| 717-741 | Léon
III "l'Isaurien" Par une combinaison d'opérations militaires et diplomatiques, il bloque la menace arabe |
| 717-718 | Nouvel échec des Arabes devant Constantinople |
| 740 | Victoire d'Akroinon sur les Arabes ; l'Asie Mineure est préservée |
| 751 | Chute de Ravenne face aux Lombards ; perte de l'Italie centrale et septentrionale |
| 763 | Victoire d'Anchialos sur les Bulgares |
| 860 | Siège de Constantinople par les Varègues ; échec |
| 867 | Patriarchat de Photios ; début des dissensions religieuses avec la Papauté |
| 873-876 | Restauration de la puissance byzantine en Italie méridionale |
| 902 | Les Arabes conquièrent la Sicile |
| 913-959 | Constantin VII Porphyrogénète |
| 917 | Défaite d'Anchialos face aux Bulgares |
| 920-944 | Romain
Ier Lécapène co-empereur (en fait, c'est lui qui
dirige)
Il repousse les Arabes (907 et 943), les Bulgares et les Russes (941) |
| 963-969 | Nicéphore II Phôkas reconquiert la Crète, Chypre, la Cilicie et Alep |
| 969-976 | Jean
Ier Tzimiskès
Il chasse les Russes des Balkans et s'empare du couloir syro-palestinien |
| 963-1025 | Basile
II Bulgaroktonos
Campagnes victorieuses en Syrie et dans les Balkans |
| 1014 | Victoire sur les Bulgares sur le Strymon |
| 1045 | Reconquête de l'Arménie : dernière conquête byzantine en Orient |
| 1054 | Grand Schisme : rupture entre les Eglises catholique et orthodoxe |
| Déclin de l'Empire | |
| 1071 | Romanos
IV Diogène vaincu et capturé à Manzikert
face aux Turcs Seldjoukides
Perte de l'Anatolie |
| 1081-1118 | Alexis
Ier Comnène repousse les Normands (1082-1085) et les
Petchénègues
(1190)
Il reconquiert l'Asie Mineure occidentale Instauration du système pronoïa/mercenaires |
| 1096 | A l'appel d'Alexis, première Croisade |
| 1082 | Les Vénitiens obtiennent le droit de commercer dans l'Empire sans payer de taxes |
| 1116 | Victoire sur les Seljoukides à Philomelion |
| 1118-1143 | Jean
II Comnène
Anéantissement des Petchénègues ; luttes contre les Normands ; conflit avec Venise pour le contrôle de la Dalmatie, de la Croatie et de la Serbie |
| 1143-1180 | Manuel
Ier Comnène Echec d'une tentative de rétablissement de la domination byzantine en Italie Luttes contre les Normands, les Hongrois, les Serbes et les Turcs |
| 1176 | Désastre contre les Seldjoukides à Mysiocéphalon |
| 1187 | Perte de la Serbie, de la Croatie et de la Dalmatie
Reconnaissance forcée du second Royaume bulgare |
| 1203 | A l'appel du prétendant au trône Alexis IV, et à l'instigation de Venise, prise et sac de Constantinople par les Croisés (IVème Croisade) |
| 1204 | Alexis n'ayant pas tenu ses promesses, seconde prise de
Constantinople
par les Croisés
En 1205, victoire byzantine d'Andrinople et fixation des frontières avec les états latins : l'Empire est dépecé en... - Etats latins Empire latin Royaume de Thessalonique ( Principauté d'Achaïe + duché d'Athènes) - Etats byzantins Empire de Nicée Empire de Trébizonde Despotat d'Epire - Partage des îles entre Venise (Crète, Eubée, Cyclades) et Gènes (Lesbos, Chio, Samos) |
| 1258-1282 | Michel VIII Paléologue |
| 1261 | Michel VIII reprend Constantinople. Fin de l'Empire latin |
| 1321-1354 | Guerres civiles |
| 1354-1362 | Les Turcs Osmanli, qui occupaient déjà toute l'Asie Mineure, prennent Gallipoli (1354) et Andrinople (1362) |
| 1354-1391 | Jean V Paléologue vassal des Turcs |
| 1274, 1399-1402
& 1439 |
Echecs de l'union religieuse avec la Chrétienté catholique, condition prélalable à l'aide des Occidentaux contre les Osmalis |
| 1402 | La défaite turque à Ankara face à Timour Lenk sauve temporairement l'Empire |
| 1422 | Siège de Constantinople par les Turcs : échec |
| 29 mai 1453 | Prise de Constantinople
par les Osmanlis
d'Al
Fatih Mehmet II
Mort du dernier basileus, Constantin XI Dragasès |
|
ainsi que des souverains et dirigeants des états limitrophes de l'Empire byzantin, c'est ici. |
Atlas historique,
De l'apparition de l'homme sur la terre à l'ère atomique,
Librairie Académique Perrin,1987
M. A. Bailly, Abrégé
du dictionnaire grec-français, Classiques Hachette, 1901
Richard M Berthold, "Imperial
Crisis", The Roman Anarchy 235-285", Command, N°31,
Nov-Dec
1994
Richard M Berthold, "Thousand
Year March, A History of the Roman Army", Command,
N° 25, Nov-Dec
1993
Gérard Chaliand,
Anthologie
mondiale de la stratégie, des origines au nucléaire,
Laffont, Bouquins, 1990
David Churchman, "The Empire
Strikes Out, The Battle of Manzikert", Command, N°
34, septembre
1995
R L Cody, Allyn R. Vannoy
& Chris Perelo, "Fire vs. Shock", Command,
N° 24, Sept-Oct
1993
Peter Conolly, The Roman
Army, Mcdonald Educational, 1980
Hervé Coutau-Bégarie,
Traité
de stratégie, Institut de Stratégie Comparée -
Economica, 1999
Alain Ducellier, Les Byzantins,
histoire et culture, Seuil, Points/Histoire, 1988
Félix Gaffiot, Dictionnaire
illustré latin-français, Hachette, 1934
Edward Luttwak, La grande
stratégie de l'Empire romain, Economica, 1987
Joseph Miranda, "Byzantium
: Empire and Disaster", Strategy & Tactics,
N° 183, Nov-Déc1996
Joseph Miranda, "The Fall
of Rome", Strategy & Tactics, N° 181,
juillet-août
1996
Stephen B. Patrick, "Byzantium,
the Forgotten Empire", Strategy & Tactics,
N° 136, octobre
1990
Philip Sherrard, Byzance,
Time-Life, 1967
John Warry, Histoire des
guerres de l'Antiquité, Elsevier-Bordas, 1981


| La Grèce | Rome | Byzance | Sicilia | Ariminum | Kriti | Rhodes | Chypre |
| Accueil général | Présentation | Liens | Bibliographie | Jeux | Quoi de neuf ? | Index des articles | Crédits et conditions |